CHAPITRE III
que hésitation, et un homme avait été tué. Dans la rue Saint-Honoré, un coup de fusil parti des fenêtres d'un hôtel et tiré par un étranger avait provoqué une décharge qui avait tué cet étranger et ses deux domestiques. Enfin, une barricade avait été construite à quelques pas du Théâtre-Français, et des lanciers avaient parcouru, le sabre à la main, les rues voisines, où quelques personnes furent blessées. Ce n'était qu'une insurrection essayée. Mais la physionomie de la ville était lugubre, et Paris ressentait déjà ce frémissement précurseur d une grande lutte. La foule regorgeait dans les rues, poussée par une curiosité sombre. Quelques boutiques d'armuriers venaient d'être pillées^ deux barricades nouvelles coupaient la rue Saint- Honoré, et, pour les détruire, un détachement de la garde accouraitdu côté de la Madeleine, tandis qu'un bataillon du 1 5" léger partait, pour aller à sa rencontre, du marché des Innocents. Des fusils étincelaient d un bout à l'autre de la rue Saint-Denis, et des cris de Vive la ligne sortaient du sein de ce mugissement populaire, aussi vague et plus profond que celui de la mer. Flattés et menacés tour à tour, les soldats étaient en proie aux plus cruelles incertitudes : ils chassaient devant eux la multitude avec des regards amis et des gestes suppliants. Cela devait être : des femmes élégantes avaient été vues aux fenêtres, criant sur le passage des troupes : « Ne faites pas de mal au peuple » • et le frac des gens du monde paraissait dans Fémeute à côté de la veste en lambeaux des prolétaires. Ce n'était donc pas ici, comme plus tard à Lyon, une armée d'esclaves modernes conduite au combat par d'autres esclaves. Les chefs, ici, étaient puissants par l'intelligence, par la richesse, par les honneurs. Or, tel est dans toute société en enfance
servilisme des âmes, que le malheur protestant contre l'iniquité y est moins sacré que la puissance soulevée contre qui a osé la méconnaître.
Au reste, Fagitation ne fut pas plutôt descendue des salons dans les carrefours, qu'elle y rencontra des milliers d hommes atteints du dégoût de la vie. Et il est à remarquer qu'elle prit naissance au Palais-Royal, c'est-à-dire dans ce quartier tout ruisselant d'or et de pierreries où la civilisation enveloppe ses misères dans ses pompes, quartier des riches et des prostituées. Aussi, ce fut du fond de ces repairs impurs que masquaient d'étincelantes boutiques, qu'on vit sortir, dans la soirée du 27, le regard égaré et le visage en feu, quelques-uns des hommes du commencement. Mais au vrai peuple, à celui qui travaille et qui souffre, il devait être donné de remplir tout entière Ihistoire de ces combats. Et, de la part de ce peuple, tout ne fut qu'héroïsme, nobles instincts, générosité ignorante et aveugle.
Aux dernières lueurs du jour, un homme parut sur le quai de l'Ecole tenant à la main ce drapeau tricolore qu'on n'avait pas vu pendant quinze ans. Aucun cri ne fut poussé, aucun mouvement ne se fit dans la foule, rangée le long des parapets du fleuve. Etonnée, silencieuse, et comme recueillie dans ses souvenirs, elle regarda passer, en le suivant long-temps des yeux, cet étendard, évocation inattendue de glorieux fantômes ! Quelques vieillards se découvrirent, d'autres versaient des pleurs : tout visage avait pâli !
Pendant ce temps, voici ce qui se passait à l'Ecole polytechnique, destinée à un rôle si brillant. Un élève, qui s'était vu chassé de l'Ecole pour avoir chaniélai Marseillaise