CHAPITRE m
dans un banquet cinq mois trop tôt, M. (^barras écrivit à un de ses camarades que , selon toute apparence , on en viendrait aux mains, et qu'il fallait pousser au mouvement. Il lui faisait passer en même temps les journaux qui avaient paru dans la matinée. Les simples élèves n'avaient pu sortir en ville, les jours de sortie étant le mercredi et le samedi de chaque semaine^ mais les élèves gradés, les sergents et sergents-majors, qui jouissaient du privilège de sortir tous les jours, de deux à cinq heures, allèrent parcourir Paris, et, en rentrant, ils racontèrent que la troupe avait chargé, qu'il y avait eu des victimes, que tout semblait se préparer pour une lutte terrible. Vers six heures, en effet, les élèves entendent distinctement le bruit des feux de peloton exécutés de Tautre côté de la Seine. Aussitôt l'effervescence la plus vive se manifeste parmi eux -, les études sont interrompues -, les élèves méprisent les menaces d'abord, puis les remontrances des officiers et de l'inspecteur général des études, M. Binet; ils se réunissent dans les salles de billard et se mettent à délibérer sur le parti à prendre. L'agitation était extrême. Enfin, il fut arrêté qu'une députation de quatre élèves serait envoyée auprès de MM. Laffitte, Casimir Périer et Lafayette, pour leur déclarer que TÉcole était prête à seconder leurs efforts, et, s'il le fallait, àsejeterdansTinsurrection. Les élèves choisis furent MM. Lothon, Berthelin, Pinsonnière et Tourneux. Ils forcèrent la consigne et se rendirent rue des Fossés-du-Temple, chez M. Charras. Là, ils revêtirent des habits bourgeois , parce qu'ils craignaient d'être arrêtés, le pavé n'étant pas libre, et ils prirent tous les cinq la route de l'hôtel Laffitte.
Quel aspect que celui de la ville de Paris au moment où I. 13
les ténèbres descendirent sur elle ! Le long des boulevards, sur la place Louis XV, sur la place Vendôme et sur celle de la Bastille, des Suisses , ou des lanciers , ou des gendarmes d'élite, ou des cuirassiers de la garde, ou des fantassins ^ des patrouilles se croisant dans tous les sens ; à la Tue de l'Échelle, à celle des Pyramides, des tentatives de barricades ^ et, tout autour du Palais-Royal, une fourmilière d'hommes accourus pour humer la révolte ^ des coups de fusil, rares encore^ au pied des colonnes de la Bourse, un corps de garde incendié et inondant la place de clartés sinistres-, sous le péristyle du théâtre des Nouveautés, un cadavre qu'on venait d'y jeter après l'avoir promené en criant vengeance:^ l'obscurité s'épaississant de plus en plus sur la ville par le bris des réverbères ^ des hommes parcourant la rue Richelieu , les bras nus et la torche à la
main Ah! les meneurs durent s'effrayer alors ^ car où
s'arrêterait le char qu'ils avaient lancé? « Non, s'écriait (( avec force M. de Rémusat .dans les bureaux du Globe, (( non , ce n'est pas une révolution que nous avons préce tendu faire : il s'agissait uniquement d'une résistance (( légale. » — Ces paroles ayant été vivement relevées par le docteur Paulin, un débat violent s'engage, des exclamations menaçantes font craindre une lutte plus sérieuse.
M. de Rémusat, pourtant, avait fait preuve d'une honorable fermeté, tant qu'il ne s'était agi que d'une protestation constitutionnelle. Mais il s'alarmait de tout ce qui, alors, pouvait être osé.
Car tous ces bourgeois craignaient le peuple encore plus que la Cour, a Songez-y bien, disait ce soir-là à ses (( amis du National un manufacturier du faubourg Saintce Marceau, si vous donnez des armes aux ouvriers, ils