‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 4)Chapitre 42 sur 174 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

28 JDILLET. — L'insurrection devenue populaire par le déploiement du drapeau tricolore. — On donne au peuple un cri de guerre qui n'est pas le sien. — Des gardes nationaux s'arment pour le maintien do l'ordre. — Dépulation envoyée par l'École polytechnique à Lafayette. Dictature militaire confiée au duc de Raguse; son plan de défense. — Frayeurs de la haute bourgeoisie ; elle ne croit pas au succès. — Combats sur la place de Grève; héroïsme des combattants. — Barricades. — Physionomie particulière de l'insurrection dans les quartiers riches. — Passage des troupes sur les boulevards ; engagements partiels. — Les hommes du peuple qui crient viue la Charte se battent ; ceux qui crient du travail ou du pain ne se battent pas. — Combats dans la rue St. -Antoine. — Paris devenu un vaste champ de bataille. — Scènes diverses ; magnanimité du peuple ; hésitation des soldats; intrépidité des enfants et des femmes. — Caractère merveilleux de celte lutte. — Combats dans la rue St-Denis. — Les députés se rassemblent; vains discours; protestation froide et timide; députés chargés d'entrer en négociation avec le duc de Raguse. — Démarche de M. Arago auprès du duc de Raguse ; étranges incidents. — Cinq députés se présentent au duc de Raguse; inutile tentative. — Fanatisme du prince de Polignac. — Lettres et messager envoyés à Saint-Cloud. — Confusion universelle à Paris. — Nouvelle réunion de députés; vains discours. — Confiance extrême de Charles X ; attitude des courtisans. — Le général Vincent propose de conduire le duc de Bordeaux à Paris; la duchesse deBerri approuve ce projet; le secret en est éventé. — Nouvelle réunion de députés, aussi stérile que les précédentes. — Apparition de Lafayette ; son entourage. — Occasion offerte à l'audace des hommes nouveaux. — Les troupes, à minuit, évacuent l'Hôlel-dc-Ville

Dans la journée du 27, le peuple s'était essayé à Tiiisurrection, réveillé en sursaut par le bruit de passions qui n'étaient pas les siennes. Lorsque, le 28, il descendit dans la rue, il ne s'était encore rendu compte ni de ses affec-

tions, ni de ses haines, mais il souffrait, il avait respiré l'odeur de la poudre : que fallait-il de plus? D'ailleurs, l'amour du péril et le goût des aventures sont naturels à ceux que la misère a long-temps ployés sous sa rude discipline.

Comme c'est par les signes extérieurs des choses que se fondent les pouvoirs humains, c'est aussi par là qu'ils s'écroulent. Le peuple se mit, tout d'abord, à proscrire dans cette société où il se sentait mal à l'aise, ce qu'elle avait de plus élevé, et dans ce qu'elle avait de plus élevé, ce qui était le plus apparent. 11 insulta l'idée pionarchique dans tout ce qui en était un symbole. Il effaça les enseignes des fournisseurs de la Cour et trahia dans la boue les emblèmes de la royauté.

Tout cela n'était encore que du désordre. Le drapeau tricolore fut déployé. Alors la révolution commença.

Dans ces trois lambeaux d'étoffe, de couleurs diverses, il y avait pour le peuple toute une histoire héroïque et touchante. C'était la France qui allait redevenir la première nation du monde 5 c'était l'épopée impériale qui allait recommencer- qui sait enfm.^ c'était l'Empereur qui n'était pas mort. Au poste de la Banque parurent deux hommes de l'Empire : l'un, M. Dumoulin, portait un chapeau à plumes et l'uniforme d'olïîcier d'ordonnance; l'autre, le commandant Dufays, s'était déguisé en ouvrier : il avait enveloppé sa tête d'un foulard rouge et noué autour de ses reins un drapeau tricolore. Ils marchaient suivis de deux ou trois cents hommes qui mêlaient le nom de l'Empereur à des vœux de liberté. Mais vive la Charte était le cri des bourgeois. Les hommes du peuple, qui ne connaissaient pas la Charte, firent passer dans ce cri toutes les espérances confuses qu'ils avaient au fond du cœur. Beau-

Page 1