CHAPITRE IV
coup moururent pour un mot qu'ils ne comprenaient pas : ceux qui le comprenaient devaient se montrer ensuite pour ensevelir les morts. Des meneurs habiles osèrent même, dès le commencement de la lutte, faire circuler sourdement dans quelques groupes le nom de Prince noir. Ils savaient combien est irrésistible le pouvoir du mystère, et combien Tignorance du peuple est poétique.
L'invasion de la mairie des Petits-Pères fut un des premiers épisodes de la journée du 28. Là s'étaient rendus de grand matin, armés de fusils et prêts pour le combat. MM. Degousée, Higonnet, Laperche. M. Degousée portait Funiforme de la garde nationale, et beaucoup d'hommes du peuple s'étaient joints , le long des boulevards , à ce groupe de citoyens courageux. Bientôt le poste fut forcé, la mairie occupée, les fusils qu'elle contenait furent distribués au peuple, on battit le rappel. A ce bruit solennel du tambour annonçant l'émeute, plusieurs bourgeois s'émeuvent, revêtent leurs uniformes de gardes nationaux, et accourent en armes sur la place. Quelques-uns se détachent et vont garder le poste de la Banque, mêlés aux soldats de la ligne ^ d'autres s'installent à la mairie pour y veiller à l'ordre public. C'étaient là pour des insurgés d'étranges auxiliaires. Cependant l'agitation se répandait partout, et des coups de fusil retentissaient dans les rues voisines. Quelques-uns de ceux qui s'étaient emparé du poste veulent en sortir pour aller combattre. Les gardes nationaux les arrêtent, un d'eux s'écrie : a Que faitesce vous? l'on va nous croire hostiles! — C'est bien ainsi (( que je l'entends, » répond M. Higonnet avec mépris, et il menace son interlocuteur de le coucher en joue. Ainsi au sein de cette affreuse mêlée dans laquelle des ouvriers
et des enfants allaient se précipiter avec un aveuglement chevaleresque, la plupart des bourgeois n'apportaient que défiance et terreurs. Ils cherchaient l'ordre dans la révolte, et ne voyaient que la conservation de quelques boutiques dans la chute possible d'un trône.
Mais déjà les robustes habitants des faubourgs se levaient en masse, et s'ébranlaient pour inonder le centre de Paris. Des groupes se formaient à la porte Saint-Denis et à la porte Saint-Martin. A Feutrée du faubourg Saint- Denis, on commençait une barricade avec une grosse charrette de moellons. Les ouvriers imprimeurs se réunissaient dans le passage Dauphine, où M. Joubert avait transformé en arsenal son magasin de librairie. Sur un autre point, ouvrant à deux battants les portes de sa maison de roulage, M. Audry de Puyraveau appelait à grands cris les combattants et leur distribuait des mousquets. Dans le faubourg Saint-Jacques, les étudiants passaient leurs pistolets à leur ceinture et s'armaient de leurs fusils de chasse. Sur la place de la Bourse parurent, conduites par M. Etienne Arago, deux longues mannes remplies d'armes et d'uniformes impériaux. Elles venaient du théâtre du Vaudeville, où l'on avait joué, quelques jours auparavant, le Sergent Mathieu ^ pièce qui avait exigé l'armement d'une compagnie d'acteurs. M. Charles Teste distribua ces armes et ces uniformes dans sa maison, surnommée la petite Jacohinière. Les élèves de l'École polytechnique, de leur coté, avaient, pendant la nuit, forcé les salles d'escrime et enlevé les fleurets dont ils firent sauter les boutons et aiguisèrent les lames sur les dalles des corridors V Ayant
' Sous la Restauration , les élèves de l'Ecole polytechnique étaient sans armes, à l'exception des sergents qui portaient l'épée.