CHAPITRE IV
rassurés et satisfaits. Le bataillon continuant sa marche, une demi-compagnie fut assaillie, devant la Madeleine, par des ouvriers armés de fusils et de pistolets. Ils furent reçus vigoureusement, et pendant que les uns se dispersaient dans les rues voisines, les autres couraient se réfugier dans réglise. Une compagnie les y suivit, à travers les barricades renversées. Les ouvriers montent dans les combles. On les menace de mettre le feu aux échafaudages, au moyen de la paille semée sur les dalles. Ils descendent, et sont renfermés dans l'église. Deux heures après, un autre détachement accourut, et les mit en liberté. Les soldats qui venaient de se battre à la Madeleine et dans les environs avaient versé du sang, et ils en avaient perdu. Leur situation était douloureuse, leur tristesse profonde. Et pourtant, quand sonna l'heure de leur repas ordinaire, on les entendit se répandre en plaisanteries sur la surprise et l'impatience de leurs cuisiniers restés à Saint-Denis. Voilà ce qu'était cette guerre. Le rire y fut continuellement à côté des larmes. Tantôt généreuse et courtoise, tantôt implacable^ grave comme sur un champ de bataille, et, par instants, bouffonne comme sur des tréteaux, elle mit en relief dans tout son éclat, mais aussi dans toute sa mobilité, le génie de notre nation.
Au sein de cette immense et confuse mêlée, la plupart des officiers de la garde crurent devoir rester inviolablement fidèles à leur drapeau. Quelques-uns, tels que M. Lemotheux, écrivirent leur démission, bien résolus à ne la notifier qu'après le combat. D'autres comprirent leur devoir d'une manière différente. M. le comte Raoul de la Tour-du-Pin, par exemple, adressa au prince de Polignac la lettre suivante :
« Monseigneur, « Après une journe'e de massacres et de de'sastres, entreprise « contre toutes les lois divines et humaines et à laquelle je n'ai « pris ma part que par un respect humain que je me reproche, « ma conscience me défend impérieusement de servir un moment '.( de plus. J'ai donne dans ma vie d'assez nombreuses preuves de « dévoiiment au roi, pour qu'il ms soit permis, sans que mes « intentions puissent être calomniées, de distinguer ce qui émane « de lui des atrocités qui se commettent en son nom. J'ai donc « l'honneur de vous prier. Monseigneur, de mettre sous les yeux « du roi ma démission de capitaine de sa garde '. »
Cependant, une colonne commandée par M. de Saint- Chamans, et composée de deux bataillons du 1" de la garde, d'un bataillon du 6^ et d'environ 150 lanciers, s'était dirigée par les boulevards vers la place de la Bastille, traînant avec elle deux pièces de canon. Elle marcha longtemps sans rencontrer une résistance bien vive, mais arrivée à la hauteur des portes Saint-Denis et Saint-Martin, elle fut assaillie avec une extrême vigueur. Là, combattaient à la tête d'une foule héroïque et en guenilles, des jeunes gens qui apportaient au milieu du péril la vieille gaîté française, chefs de prolétaires qu'à leur bravoure élégante et à leur ardeur chevaleresque on eut pris pour les héritiers de cette vaillante noblesse qui vainquit à Fontenoy. Attaquées de toutes parts, les troupes royales s'arrêtèrent et firent feu. Il n'y eut, cette fois, ni morts ni blessés. Les combattants s'en aperçurent et revinrent à la charge avec des éclats de rire qui se mêlèrent au bruit sinistre de la fusillade. On fit 'avancer les canons : au moment où on allait y mettre le
' « Je; n'ai jamais reçu cette lettre : je l'eusse renvoyée à son auteur. Au c moment du danger, on n'accepte la démission de personne. »
(Note mamiscrite de M. de PoVignac.)