‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 4)Chapitre 47 sur 174 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

laquelle une pièce de canon était en batterie! Plusieurs coups furent tirés à mitraille, et, plusieurs fois de suite, le pont fut horriblement balayé. Un élève de l'Ecole polytechnique, M. Charras, était sur la rive gauche, Tépée à la main. 11 hérita du fusil d'un ouvrier qui venait de recevoir, à ses côtés, une balle dans la poitrine^ mais les munitions manquaient. Un enfant de quinze ou seize ans s'approche de M. Charras, et lui montrant un paquet de cartouches : « Nous partagerons, si vous voulez, mais à u condition que vous me prêterez votre fusil, poiir que je « tire ma part. » Le fusil lui est remis, et il court se placer* sur le tablier. En ce moment un peloton de gardes royaux s'avança sur le pont. Les insurgés disparurent dans les rues qui débouchent sur le quai, et, au milieu d'eux, l'intrépide enfant. Ce fut sur ce même champ de bataille que fut poussé, par un jeune homme qui portait un drapeau tricolore, ce cri héroïque : « Mes amis, si je meurs, sou- (( venez-vous que je me nomme d'Arcole. » Il tomba mort, en effet ^ mais le pont qui reçut son cadavre a, du moins, gardé son nom.

A quelques pas de ce champ de bataille, des étudiants élevaient des barricades. Puis, c'étaient des tambours de la garde nationale qui couraient çà et là, battant le rappel et la générale. Il y eut dans ce drame fabuleux des épisodes d'une inconcevable grandeur. Au coin du boulevard, vis-à-vis du faubourg Montmartre, un groupe armé, dont faisait partie le célèbre sculpteur David (d'Angers), avait planté une perche surmontée d'un lambeau tricolore et au pied de laquelle gisait un cadavre : des pelotons d'infanterie vinrent défiler devant le trophée glorieux et sinistre. Les soldats étaient mornes, silencieux. 1. 14

Quand passa le dernier peloton, rofllcier s'arrêta, salua le mort en abaissant son épée, et les soldats portèrent les armes. Des spectacles singuliers venaient quelquefois se mêler à tout ce qu'un pareil drame avait de terrible. Dans la rue Saint-André-des-Arcs, par exemple, on vit une colonne de quinze ou vingt hommes conduite par un violon. Les femmes étaient aux croisées, applaudissant à tout homme armé qui passait. A ces encouragements s'en joignaient d'autres d'une nature différente, et particulièrement adressés aux troupes. On répandait de petits imprimés contenant ces mots : La patrie tient un bâton de maréchal à la disposition du premier colonel qui fera cause commune avec le peuple. Ainsi tout concourait à augmenter l'énergie de ce mouvement le plus extraordinaire qui ait jamais emporté la population d'une grande ville.

Mais, dans les quartiers riches, Tinsurrection avait un tout autre caractère que dans ceux d'où sortaient les combattants de la place de Grève. Au faubourg Saint- Honoré, ce qui dominait les âmes, c'était l'amour de l'ordre, le désir de la conservation. Ce sentiment avait conduit à la mairie du 1" arrondissement un grand nombre de gardes nationaux : un détachement du 6* de la garde y fut envoyé, sous les ordres de M. Sala- mais pas un coup de fusil ne fut tiré. « Nous ne sommes ici, criaient « les gardes nationaux, que pour assurer la conservation u des propriétés. » — u C'est dans le même but que nous « venons, répondit l'oITicier. » L'altercation fut vive. Enfin les gardes nationaux cédèrent, et M. Sala qui, d'après les instructions du général Saint-Hilaire, devait les retenir prisonniers, les renvoya chez eux l'un après l'autre,

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