‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 4)Chapitre 51 sur 174 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

sorte d'ivresse morale dont la parole humaine est impuissante à rendre la physionomie. A travers les coups de fusil, le roulement des tambours, lescris, les gémissements, mille bruits étranges se répandaient et venaient ajouter au frémissement universel. Dans quelques quartiers on promena un chapeau à plumes qu'on disait être celui du duc de Raguse, dont on annonçait la mort. Il y avait quelque chose de surnaturel dans Taudace de certains combattants. Un ouvrier voyant une compagnie du 5" de ligne déboucher sur la place de la Bourse, court droit au capitaine et lui décharge sur la tète une barre de fer. Ce capitaine se nommait Caumann . Il chancelle et son visage se couvre de sang • mais, par un mouvement sublime, il peut encore relever avec son épée les baïonnettes de ses soldats qui allaient faire feu sur l'agresseur . A l'intrépidité les hommes du peuple joi gnaient l'abnégation la plus absolue, et ils se rangeaient de préférence sous les ordres de tout combattant qu'une mise plus élégante leur indiquait comme appartenant à une condition favorisée. Au reste, les jeunes gens trouvaient à chaque pas, pour guider leur inexpérience, d'anciens militaires échappés aux batailles de l'empire, génération guerrière, que les Bourbons, en 1815, avaient irritée à jamais. Mais la magnanimité de ce peuple n'était pas moins étonnante que son courage. Dans l'ardeur du combat, s'il arrivait que le riche offrît sa bourse au pauvre, haletant et prêt à défaillir, le pauvre n'acceptait que le nécessaire et courait rendre, jusque sous les balles, le reste de la pièce d'or qu'il avait reçue dans ces jours de brûlante et passagère fraternité. Souvent il se mêlait à ce désintéressement glorieux une poésie, telleque peuvent seuls la comprendre de nobles cœurs battant sous des haillons. Quelques ou-

vriers défendaient une barricade élevée dans la rue Saint- Joseph. Un bourgeois, qui combattait à leur côté, vit Tun d'eux s'appuyer languissamment contre les pierres de la barricade. Il le crut blessé; car la cheniise du jeune bomme était ensanglantée, et son visage couvert d une pâleur mortelle. Le bourgeois se penche sur lui; mais Touvrier dit d'une voix faible : « J'ai faim, n Une pièce de cinq francs lui est offerte. Alors, glissant sa main sous sa chemise sanglante, il tire de son sein un lambeau d'étendard royaliste, et dit à celui qui l'avait assisté : <( Prenez, Monsieur : voici ce que je vous donne en (( échange. »

Et au milieu de tant de scènes lugubres, que d'épisodes consolants! Sur la place des Victoires, où campaient les troupes du général Wall, des femmes du peuple furent vues portant des cruches remplies d'eau et de vin, qu'elles présentaient aux lèvres altérées des soldats. En même temps, le général entrait en négociation avec M. Degousée pour le transport des blessés. On plaçait ces malheureux sur des charrettes, c'était un chef d'insurgés qui, suivi de quatre fantassins, vêtu d'une blouse, un bonnet de police sur la tête et un fusil à la main, se chargeait de conduire à travers Paris en deuil ce convoi gémissant et funèbre. Guerre inouïe, où tout combattant affrontait la mort deux fois : pour frapper son ennemi d'abord, et ensuite pour le sauver I

Mais c'était au marché des Innocents qu'était le fort de l'action. Le bataillon qui partit de là, pour éclairer jusqu'au boulevard la rue Saint-Denis, ne put qu'avec des efforts incroyables remplir sa triste mission. Arrivé à la cour Batave, il essuya une fusillade meurtrière, et ne parvint à

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