‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 4)Chapitre 76 sur 174 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

cuiaieiit de si graves intérêts, Richemont avait tiré son sabre, dont il présentait la poignée aux laquais, en redoublant d'instances. On l'introduisit enfin. Il venait annoncer que le 53* de ligne était prêt à fraterniser avec le peuple, et que le corps des officiers, à l'exception du colonel et des chefs de bataillon, Favait député vers le général Gérard pour l'en instruire. Sur l'invitation du général, le colonel Heymès sortit habillé en bourgeois, et se dirigea vers la place Vendôme avec le sergent Richemont. Ils rencontrèrent en chemin le frère de M. Laffîtte, qui réunissait quelques gardes nationaux et qui se joignit au cortège". MM. Heymès et Jean-Raptiste Laffîtte s'avancent jusqu'au colonel à travers les soldats. Leurs vives paroles circulent dans les rangs; les officiers applaudissent; le colonel, qui résistait, est entraîné. Les soldats ne demandent qu à garder leurs armes et leur drapeau, condition militaire qui ne pouvait leur être refusée ; et le régiment, tambours en tête, se dirige vers Thôtel Laffitte.

Rien tôt la cour de l'hôtel regorgea de soldats. Cinq officiers entrèrent dans le grand salon. M. Laffitte, blessé à la jambe, était étendu dans un fauteuil. Il les reçut avec bienveillance et dignité. « Messieurs, leur dit-il, gardez (( vos armes, mais jurez de ne point les tourner contre « le peuple. » Les officiers étendirent la main comme pour un serment. (( Pas de serment, Messieurs, reprit « M. Laffitte d'une voix émue, les rois les ont déshono- « rés : il suffit de la parole des braves. » Ces mots furent couverts d'applaudissements, et chacun se livrait aux fortes émotions de cette journée, quand tout-î\-coup une décharge se fit entendre. Comment peindre le tumulte qui alors éclata dans les appartements.? La garde royale

était certainement victorieuse^ l'ennemi allait paraître... Et chacun de fuir. On se pousse, on se heurte dans les vestibules-, plusieurs, et M. Méchin entr'autres, sautent dans les jardins par les fenêtres du rez-de-chaussée ^ deux députés sont trouvés blottis dans les écuries. En un clind'œil, M. Laffîtte avait été abandonné de tous ceux qui assiégeaient son fauteuil. Son neveu, M. Laroche, était seul resté auprès de lui. Sa femme s'était évanouie. Quant à lui, toujours calme, il profitait de ce désordre pour se faire panser la jambe par son neveu. Qu'était-il donc arrivé ? Les soldats du 6^ avaient suivi l'exemple de leurs camarades du 53% et, gagnés à la cause du peuple, ils ' avaient déchargé leurs fusils en Fair pour le rassurer.

Eh bien! cet hôtel Laffîtte, théâtre de terreurs si ridicules, on devait l'appeler plus tard le quartier-général de la révolution.

La bataille finie, la ville, si long-temps immobile et cachée, s'anima tout-à-coup et s'agita sur tous les points d'une manière imposante. En quelques instants, une masse innombrable s'était répandue comme une mer dans les rues, sur les places publiques, le long des boulevards. A ce silence lugubre de la veille qu'interrompaient seules les détonations de la mousqueterie succédait, dans ce qu'il y a de plus orageux, le mugissement de Paris. Mais comment se faisait-il que la capitale fût libre .^ Quelle puissance mystérieuse avait fait plier devant quelques bandes éparses, composées en grande partie d'ouvriers et d'enfants, des troupes si braves, si bien disciplinées? Il y avait dans un tel événement quelque chose d'inexplicable pour tous, et Tétonnement fut universel.

Quoi qu'il en soit, les premiers moments du triomphe

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