CHAPITRE V
u de la faim? Grâce! Grâce! » On le fit mettre à genoux et on le fusilla. Cette justice sauvage n'eut rien de spontané de la part de ceux qui en furent les instruments. L'ordre du meurtre était venu de l'Hôtel-de-Ville.
Du reste, tout ce qu'on disait du désintéressement du peuple était vrai, et il n'y avait pas de raison, alors, pour qu'on s'abstînt d'encourager des vertus dont on avait besoin?
A la chute du jour, M. Charras conduisit à l'Hôtel-de- Ville une partie de ceux qui avaient emporté la caserne de Babylone. Il trouva le général Lafayette fort tranquille^ et lui ayant demandé ce qu'il fallait faire des deux cents volontaires qui attendaient sur la place de Grève, il reçut cette réponse : a Qu'ils retournent paisiblement chez eux ^ « ils doivent avoir besoin de repos. » M. Charras lit observer au général que beaucoup de ces braves gens ne trouveraient pas de pain chez eux en y rentrant, a Eh bien ' (( dit-il, qu'on leur donne cent sous par tête. » L'ordre fut transmis aux ouvriers. Nous ne nous battons pas pour de l'argent, fut le cri qui s'échappa en même temps de toutes les bouches. Parmi ces hommes, le moins pauvre n'avait pas sur lui pour dix francs de linge et de vêtements.
Tandis que la fusillade s'éteignait dans Paris, et que devant le Louvre on creusait deux grandes fosses, qui furent bénies par un prêtre et surmontées d'une croix avec ces mots : Aux Français morts pour la liberté, on s'occupait, à l'hôtel Lalïitte, de fonder une dynastie nouvelle.
Ici commence une série d'intrigues, frivoles en appa-^ rence, mais qui sont caractéristiques et furent décisives. Tous les financiers que le sentiment du danger avait appelés dans ces salons somptueux, étaient troublés et pen-
sifs. Ils croyaient déjà voir leurs hôtels envahis, et, frappés delà force que le peuple venait de déployer, ils comptaient peu sur sa grandeur d'àme.
Le plan de M. Lalfitte était arrêté. Il s'approche de M Oudart : « Hier, je vous ai prié de vous rendre à Neuilly. « A Tavertissement que je lui faisais donner, le prince a « répondu : Je vous remercie. Veuillez retourner auprès de « lui. Entre une couronne et un passeport, qu'il choisisse. « wSi je réussis, je ne lui ferai point payer ma commission « de banque. Si j'échoue, il me désavouera. »
On affluait de toutes parts vers l'hôtel Lalfitte. On voyait se presser dans les appartements, dans les cours, dans les jardins, grands seigneurs, gens de finance, hommes de robe, gardes nationaux. Des curieux étaient montés sur les toits des maisons voisines. C'était un bourdonnement immense dans cette foule animée de passions diverses et sans cesse renouvelée. Des cartouches apportées dans la cour y firent naître un violent tumulte. Les hommes du peuple se les arrachaient, les derniers coups de fusil n'ayant pas encore été tirés. M. Degousée entra tenant un papier à la main. Dès la pointe du jour cet intrépide citoyen était allé offrir au général Pajol le commandement de la garde nationale. Dans les révolutions le pouvoir appartient à qui s'en empare. Mais le général ayant répondu que l'autorisation des députés lui paraissait nécessaire, M. Degousée avait couru chez le duc de Choiseul, y avait rencontré M. Dupin, et celui-ci, prenant une plume, avait écrit : (( Messieurs les députés réunis à Paris autorisent le géné- <( rai Pajol à prendre le commandement des milices pari- « siennes. — Milices parisiennes, s'écria M. Degousée « surpris? et pourquoi ce mot? — Parce que la garde na-