‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 4)Chapitre 83 sur 174 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Afin de créer au général Gérard une influence dont on pût se servir au besoin, on le pressait de revêtir l'uniforme, de se montrer à la population, de visiter les barricades. M. Casimir Périer écrivait à l'instituteur de ses enfants : (( Venez sans retard à Thôtel Laffîtte, et amenez-y des (( chevaux. » M. Gérard hésitait ; mais on redoublait d'instances. (( Vous voilà bien, vous autres militaires, lui di- (( sait M. Eugène Laffîtte pour Texciter, vous ne pouvez (( marcher que suivis par des pantalons garance. )) Enfin le général céda. Il partit pour aller montrer au peuple que les chefs ne lui manqueraient pas après la bataille. Toutefois, il portait encore la cocarde blanche. 11 l'ôta. sur les observations de M. Sarrans, mais sans la remplacer par la cocarde de la révolution.

Au reste, soit crainte, soit indifférence ou étourdisscment, ceux qui déjà se présentaient comme chefs, ne se montraient nulle part impatients d'arborer les couleurs pour lesquelles le peuple avait combattu. La manière dont le drapeau tricolore fut arboré à l'Hôtel-de-Ville, le 29, mérite d'être rapportée. M. Dumoulin ayant aperçu derrière un meuble un drapeau tricolore roulé et tout couvert de poussière, témoigna Tintention de le placer à une fenêtre de la salle Saint-Jean, ce qu'il fit, sur un signe d'assentiment de M. Baude. On conduit trop souvent les peuples avec des signes et avec des mots. Mais voilà ce que tous les grands hommes du moment semblaient ignorer : secondé par le vieux colonel Zimmer, son chef d'état-major, brave offîcier, mais qui avait moins de portée d'esprit que de patriotisme et de zèle, M. de Lafayette laissait flotter la politique aux mains des subalternes.

Un pair de France se hâtait, sur ces entrefaites, vers

Thôtel Laffîtte. C'était le duc de Choiseul. Il avait appris qu'il gouvernait la France, et cette nouvelle le glaçait de terreur. Comme nul ne pouvait dire encore ce qui sortirait d'une aussi soudaine commotion, le duc de Choiseul venait prendre M. Laffîtte à témoin de son innocence. Il protestait, surtout, contre Fassociation de son nom à celui de Lafayette, ajoutant qu'il voudrait être seul au pouvoir ou n'être rien. « A ce compte, vous ne serez rien, (( M. le duc, » cria une voix. Plus tard, le duc de Choiseul publia une proclamation qui se terminait de la sorte : « Maintenant que la victoire n'est plus incertaine, il est (( de ma conscience de déclarer que jamais je n'ai fait « partie du gouvernement provisoire ^ que jamais la pro- (( position ne m'en fut faite. J'ai accepté en silence tous « les dangers à l'heure du combat : je dois hommage à (( la vérité à l'heure de la victoire. )> Cela fut admiré.

Cependant l'armée royale, forcée d'abandonner la capitale, avait continué vers Saint-Cloud son mouvement de retraite. Mais chaque bataillon suivait sa route, pour ainsi dire au hasard. Les bataillons suisses, une partie du 3^ bataillon de la garde, le 15^ léger et des détachements du 1" de la garde, prirent le chemin du Cours-la-Reine et du quai de Chaillot. A Chaillot il y eut encore des victimes. On voyait des enfants paraître inopinément à l'angle des rues et faire feu sur les troupes, avec une fureur que rien n'expliquait. Là périt un des plus élégants et des plus braves officiers de la garde, M. Lemotheux. Nul n'avait plus énergiquement que lui désappprouvé les ordonnances, et il se préparait à notifier sa démission. 11 tomba mort, atteint par une balle que venait de lancer la main d'un insurgé de dix ans. D'autres officiers reçurent des coups

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