‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 4)Chapitre 85 sur 174 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

(le ce roi fut de laisser germer dans son esprit, qui était vulgaire, des desseins qui furent gigantesques. 11 devait rester écrasé sous le poids de tout ce qu'il avait osé.

Le duc deMortemart était arrivé la veille à Saint-Cloud. C'était un grand seigneur à demi gagné aux principes du libéralisme. Soldat, il avait puisé dans la vie des camps une rondeur de langage et une simplicité de mœurs qui Téloignaient des habitudes aristocratiques. 11 avait servi avec le général Sébastiani, cet ami du duc d'Orléans; à Waterloo, il avait presque sauvé la vie à un enfant du peuple, le général Mouton ; ambassadeur à Saint-Pétersbourg, il s'était rendu, auprès du Cabinet des Tuileries, l'organe des recommandations constitutionnel les de l'empereur Nicolas. Pour toutes ces causes, Charles X Faimait peu. II le fit venir, cependant. Dans un premier entretien qu'ils avaient eu ensemble, Charles X avait dit, à propos du danger des concessions : a Je n'ai point oublié comment les événe- « ments se sont passés il y a quarante ans. Je ne veux pas, « comme mon frère, monter en charrette, je veux monter (( à cheval. » Mais les dispositions du vieux monarque n'étaient déjà plus les mômes, et il déclara au duc de Mortemart qu'il le nommait premier ministre. Celui-ci s'en défendit avec respect et vivacité. Il alléguait son éloignement naturel pour les affaires, son incapacité, l'amour du repos, une fièvre rapportée des bords du Danube. Charles X insiste, et finit par s'écrier impétueusement : « Vous re- (( fusez donc de sauver ma vie et celle de mes ministres? (( — Si c'est là ce que sa majesté me demande... — Oui, « c'est cela même, » interrompit le roi, et, par un mouvement involontaire de défiance, il ajouta : « Heureux en- « core qu'ils ne m'imposent que vous! »

M. de Polignac parât dans la salle ou MM. de Vitrolles, de Sémonvilie et d'Argout attendaient une décision. M. de Polignac ne voulait admettre auprès du roi que M. de Vitrolles^ mais, s'avançant vers le président du Conseil, M. de Sémonvilie lui prit les mains affectueusement, et il lui disait : a Vous savez, mon cher prince, quelle est en (( vous notre confiance, mais les circonstances sont graves : « Il faut absolument que nous parlions à Charles X. ))M.de Vitrolles appuya cette prière, et les trois négociateurs furent introduits auprès du roi. 11 y avait dans tout son maintien une noblesse résignée-, mais son visage trahissait cette amertume intérieure que désavoue inutilement la vanité humaine. « Messieurs, leur dit-il, vous Pavez vou- (( lu- partez! Allez dire aux Parisiens que le roi révoque (( les ordonnances^ mais, je vous le déclare, je crois ceci (( fatal aux intérêts de la France et de la monarchie. »

Les trois négociateurs partirent en calèche pour Paris. Le comte de Girardin les suivait à cheval. Sur la route, M. de Sémonvilie criait : « Mes amis, les ministres sont à (( bas-, )) et il accompagnait ces mots de jurements grossiers, flatteries que, du l nut de sa calèche, un grand seigneur croyait adresser au peuple. Ils gagnèrent de la sorte la place de Grève. Dans le trajet, il était arrivé à M. de Vitrolles de sentir ses mains pressées avec effusion par des hommes qui, sachant son nom, l'auraient laissé mort sur la place.

L'Hôtel-de-Ville présentait alors le double aspect d'un club et d'un camp. Là se coudoyaient tous les audacieux ^ là bivouaquait l'insurrection. A la vue de ces mâles figures, de ces corps robustes sous des habits en lambeaux, de ces fusils, de ces épées, de ces taches de sang, les trois

Page 1