‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 4)Chapitre 86 sur 174 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

gentilshommes tressaillirent. Quel langage tenir dans ce palais de Fégalité? Ne faudrait-il pas se servir de ce mot citoyen^ que 93 avait écrit dans son formidable vocabulaire? Ayant rencontré sur les marches de l'hôtel M. Armand Marrast qu'il ne connaissaitpoint, M. de Sémonville lui dit avec hésitation : a Peut-on parler à M. de La- « fayette... .. jmnc hommel » Il couvrait ainsi sous la dignité de son grand âge l'orgueil opiniâtre de son rang.

Les négociateurs furent accueillis avec bienveillance par la commission municipale, au sein de laquelle s'était rendu M. de Lafayette. Cette première tentative de conciliation entre la royauté et la bourgeoisie pouvait avoir des conséquences incalculables. Mais vouloir sauver le trône eût été hasardeux en un tel moment, surtout en un tel lieu. Car la multitude frémissait en bas, et demandait, pour prix du sang, non pas quelque chose de meilleur, mais quelque chose de nouveau.

Cependant, M. Baude ayant annoncé à la foule que Charles X consentait à retirer les ordonnances, un homme du peuple fit retentir ce cri, dont ceux qui l'entendirent ne parurent pas émus : a Vive notre bon roi, qui capitule! »

Introduit dans la commission municipale, M. de Sémonville prit la parole. Sa voix était très-faible, soit que la fatigue eût réellement épuisé ses forces, soit qu'il voulut éveiller dans le cœur des commissaires ce genre d'intérêt qui s'attache au dévoûment d'un vieillard. Son discours fut habile et suppliant. Il demanda grâce pour la présence du trop fameux baron de Yitrolles. Il recommanda ensuite à la générosité des vainqueurs cette royauté si souvent frappée, et qui s'était laissé désarmer en pleurant. Quoiqu'il n'eût encore été question à Saint-Cloud que de la

nomination de MM. de Mortemart et Gérard, il fit entendre (|ue le roi leur donnerait volontiers pour collègue M. Casimir Périer, qu'il montrait de la main. Puis, se tournant vers M. de Latayette, il lui rappela que, quarante ans auparavant, les dangers de Paris les avaient réunis Tun et Tautre dans ce même îiôtel-de-Ville. Tout-à-coup un messager entre et remet à M. Casimir Périer un lettre du comte Alexandre de Girardin, annonçant que des négociations sont ouvertes. La surprise fut extrême. Que sij^^nifiait ce croisement de démarches ? La commission serait-elle le jouet de quelque intrigue? M. Casimir Périer était pâle, immobile et muet. Une défiance inquiète se peignait sur Faustère et noble visage de M. Audry de Puyraveau. M. de VitroUes, placé à côté de M. de Schonen, lui disait en vain, pour l'adoucir, et en lui frappant le genou : « Eh mon Dieu ! je suis plus ami de la Charte que (( vous-, car c'est moi qui ai inspiré la déclaration de <( Saint-Ouen. » M. de Schonen s'était trop engagé pour chercher son pardon ailleurs que dans la chute d'une royauté à qui Ney, en mourant, avait enlevé le droit de grâce. Il fit éclater toute Tagitation de son âme dans ces mots terribles : « 11 est trop tard ! Le trône de Charles X (( s'est écroulé dans le sang ! » Quant à M. Mauguin, chez qui une nature ardente était tempérée par un esprit calculateur, il ne jugeait pas encore la monarchie perdue, et voulait qu'on ouvrît l'oreifie aux négociations. « Avez- (( vous des pouvoirs écrits, demanda-t-il ? » Cette question imprévue déconcerta M. de Sémonville. Alors se] levant avec impétuosité et courant à la fenêtre, le loyal M. de l^uyraveau s'écria : « Ne parlez plus d'arrangements, ou (( je fais monter ici le peuple ! »

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