CHAPITRE VI
])erdu c'est donc à cela que tiennent les destinées d'une
race! Rude leçon donnée à l'orgueil!
Les Orléanistes ne manquèrent pas de prétendre que le duc de Chartres avait quitté Joigny i)our venir mettre son épée au service de l'insurrection. Leurs adversaires affirmaient, au contraire, qu'il était venu prendre les ordres de Charles X. Ce qui est certain, c'est que M. LeuUier, qui avait su faire d'une arrestation patriotique une hospitalité généreuse, venait de rendre en cette circonstance à la maison d'Orléans, un incalculable service, qui fut vite oublié !
Quoi qu'il en soit, entre les républicains et les Orléanistes, la victoire ne pouvait demeurer long-temps douteuse. Ceux-ci avaient l'immense avantage d'un gouvernement tout prêt . M . Lafll tte put donc s'emparer impunément de toutes les prérogatives de la souveraineté, et ce fut lui qui envoya Carrel à Rouen pour y diriger la révolution. Ce fut aussi chez lui que les députés se réunirent dans la matinée du 30. Dans cette réunion, présidée momentanément par M. Rérard, en l'absence de M. Laflltte, qu'une foulure au pied avait forcé de s'absenter, on apporta la proclamation suivante, qui, grâce au zèle des Orléanistes, couvrait déjà tous les murs de Paris :
« Charles X ne peut plus rentrer dans Paris : il a fait « couler le sang du peuple.
(( La république nous exposerait à d'affreuses divisions : « elle nous brouillerait avec TEurope.
(( Le duc d'Orléans est un prince dévoué à la cause de « la révolution.
(( Le duc d'Orléans ne s'est jamais battu contre nous.
(( Le duc d'Orléans était à Jemmapes.
(( Le duc d'Orléans est un roi citoyen.
(( Le duc d'Orléans a porté au feu les couleurs trico- (( lores ; le duc d'Orléans peut seul les porter encore. Nous (c n'en voulons point d'autres.
(( Le duc d'Orléans ne se prononce pas. Il attend notre (( vœu. Proclamons ce vœu, et il acceptera la Charte (( comme nous l'avons toujours entendue et voulue. C'est « du peuple français qu'il tiendra sa couronne. »
Cette proclamation était rédigée avec beaucoup d"art. On y répétait fréquemment le nom du duc d'Orléans, pour que ce nom, peu connu du peuple, se gravât néanmoins dans son esprit. En y parlant du drapeau tricolore et de Jemmapes à une foule peu soucieuse des formes politiques, on intéressait à l'élévation de l'élu de la bourgeoisie ce sentiment national qu'avaient si puissamment exalté les victoires de la République et de l'Empire. Enfin on invoquait, pour mieux la détruire, la souveraineté du peuple : vieille ruse des ambitieux sans courage !
La lecture d'un pareil manifeste devait naturellement émouvoir rassemblée. L'éloge du duc d'Orléans passa de bouche en bouche. Que fallait-il de plus pour créer un parti puissant parmi ces hommes? Le duc d'Orléans, c'était la monarchie et un nom !
Le général Dubourg s'étant présenté sur ces entrefaites en habit de général et une cravache à la main, les députés ne virent dans sa visite qu'une insolente témérité. On refusa de l'entendre et même de le recevoir. L'autorité légale ^'organisait déjà sur les débris des pouvoirs insurrectionnels, et la domination des hommes tout à fait nouveaux commençait à pâlir devant la puissance des réputations acquises.