CHAPITRE VI
Mais il importait de détourner au profit de la monarcliie l'autorité morale de cette révolution, dont la force matérielle était alors sur la place de Grève. Les députés résolurent d'opposer le Palais-Bourbon à THôtel-de-Ville, et, sous prétexte qu'aucune délibération sérieuse ne pouvait avoir lieu dans la maison d'un simple particulier, ils convinrent de se réunir vers le milieu du jour au palais législatif. C'était bien comprendre la situation. Le pouvoir n'a jamais plus de prestige que le lendemain des perturbations violentes et subites -, car, ce qui étonne et embarrasse le plus les hommes rassemblés, c'est de se voir sans maître.
Toutefois, on ne pouvait donner la couronne au duc d'Orléans sans savoir jusqu'où irait, au besoin, l'essor de son ambition. Onlui avaitdéjà expédié quelques messages. La lettre suivante Récrite au chàteaudeNeuillyleSOjuillet, à trois heures et quart du matin, par un des messagers que M. LafTitte, la veille, avait envoyés au prince, donnera une idée des dispositions où Ton se trouvait à Neuilly :
« Le duc d'Orléans est à Neuilly avec toute sa famille. « Près de lui, à Puteaux, sont les troupes royales, et il (( suffirait d'un ordre émané de la Cour pour l'enlever à la (( nation, qui peut trouver en lui un gage puissant de sa « sécurité future.
<( On propose de se rendre chez lui au nom des auto- « rites constituées, convenablement accompagnées, et de (( lui offrir la couronne. S'il opposait des scrupules de « famille ou de délicatesse, on lui dira que son séjour à « Paris importe à la tranquillité de la capitale et de la
' Cette lettre, publiée dans le Mémorial de VHôtel-de-Ville, est encore entre les mains de M. Hippolyte Bonneliev.
;îOS HISTOIRE DE DIX AKS.
« France, et qu'on est obligé de l'y mettre en sûreté. On (( peutcompter sur rinfaillibilité de cette mesure. On peut '( être certain, en outre, que le duc d'Orléans ne tardera « pas à s'associer pleinement aux vœux de la nation. »
Cette note était sans doute destinée à faire connaître aux partisans du duc d'Orléans la marche qu'ils avaient à suivre. Ils devaient lui offrir la couronne, en ayant Tair de lui faire violence, et sous prétexte que sa présence à Paris était nécessaire pour le maintien de Tordre. Mais on leur faisait savoir d'avance qu'ils n'auraient pas à courir le double péril de l'offre et du refus.
M. Thiers avait reparu à l'hôtel Laffîtte. En apprenant (fu'on l'avait devancé à INeuilly, il se plaignit avec dépit d'avoir été oublié, a Mais il est tout simple qu'on oublie « les absents, lui dit Béranger d'une voix doucement mo- (( queuse. Au reste, qui vous retient » M. Thiers fit certifier sa mission par M. Sébastiani, et partit accompagné de M. Scheffer. Il allait au-devant de la fortune.
Arrivés au château de Neuilly, les deux négociateurs furent reçus par la duchesse d'Orléans. Son mari était absent. Pendant que M. Thiers expliquait l'objet du message, un grand trouble parut sur le visage austère de la duchesse- et, quand elle apprit qu'il s'agissait de faire passer dans sa maison une couronne arrachée à un vieillard qui s'était toujours montré parent fidèle et ami généreux : (( Monsieur, dit-elle en s'adressant à M. Scheffer avec une « émotion pleine de grandeur, comment avez-vous pu vous (( charger d'une semblable mission? Que Monsieur l'ait (( osé, je le conçois : il nous connaît peu, mais vous qui (c avez été admis auprès de nous, qui avez pu nous appré- « cier ah ! nous ne vous pardonnerons jamais cela ! »