CHAPITRE vr
Devant d'aussi nobles répugnances les deux envoyés restaient interdits, lorsque M"'* Adélaïde survint, suivie de M"" de Montjoie.
M"'^ Adélaïde avait trop de virilité dans Tesprit. et au fond de rame trop peu de tendresse religieuse, pour se plier à des considérations de famille . Cependant, pénétrée qu'elle était des dangers dont son frère était entouré, elle se hâta de dire : (( Qu'on fasse de mon frère un président, un (( garde national, tout ce qu'on voudra, pourvu qu'on n'en « fasse pas un proscrit. » Ces paroles étaient l'expression naïve et fidèle des sentiments du prince en ce moment. Mais ce que M. Thiers venait offrir, c'était une couronne, et M"'^ Adélaïde n'avait garde de repousser une offre aussi séduisante. Dévouée entièrement au duc son frère, dont elle partageait les vues et sur qui elle exerçait quelque empire, elle avait rêvé pour lui des grandeurs dont elle le jugeait digne. Une seule crainte parut la préoccuper. Qu'allait penser l'Europe.^ S'asseoir sur ce trône d'où Louis XVI n'était descendu que pour aller à l'échafaud, n'était-ce pas jeter l'alarme dans toutes les maisons royales, et remettre en question la paix du monde?
M . Thiers répondi t que ces craintes n'étaient pas fondées ; que l'Angleterre, toute pleine encore du souvenir des Stuarts vaincus, battrait des mains à un dénoùment dont son histoire fournissait l'exemple et le modèle ^ que, quant aux rois absolus, loin de reprocher au duc d'Orléans d'avoir fixé sur sa tête une couronne suspendue dans l'orage, ils lui sauraient gré d'avoir fait servir son élévation de digue aux passioRS déchaînées ^ qu'il y avait quelque chose de grand à sauver en France ; et que, s'il était trop tard pour la légitimité, il était temps encore pour la monar-
chie ^ qu'après tout il ne restait plus au duc d'Orléans que le choix des périls, et qu'en l'état des choses, fuir les dangers possibles de la royauté, c'était affronter la république et ses inévitables tempêtes.
De telles raisons n'étaient pas de nature à toucher l'àme humble et pieuse de la duchesse d'Orléans, mais elles se firent aisément accepter de M*"^ Adélaïde. Enfant de Paris, comme elle disait elle-même, elle offrit de se rendre au milieu des Parisiens. On convint que le duc serait prévenu, et M. de Montesquiou lui fut envoyé.
Il était alors au Raincy, où il s'était réfugié. A la nouvelle des événements qui se préparaient, il monte en voiture-, M. de Montesquiou, à cheval, le précédait. Bientôt le bruit des rues semble s'éloigner. M. de Montesquiou tourne la tête : la voiture du prince regagnait le Raincy de toute la vitesse des chevaux. Effet naturel des incertitudes dont le duc d'Oilèans était tourmenté!
L'heure des résolutions décisives était venue pour lui • elle le trouva irrésolu et défaillant. Ne pas courir aux distributeurs de vaine popularité, mais les attirer à soi peu à peu, éviter toute démarche d'éclat en faisant croire néanmoins qu'on s'engage, ne rien refuser, avoir l'air de promettre beaucoup, ménager dans les agitateurs influents les futurs conservateurs d'un régime nouveau, se faire porter par le mouvement des partis sans se laisser entraîner par eux, tel avait été, durant la Restauration, le rôle qu'à la Cour on prêtait à Philippe, duc d'Orléans. Doué de ce genre de courage qui, pris au dépourvu, tient tête à la circonstance, mais non de celui qui envisage sans trouble les lointains périls, il avait passé de longues années à prévoir une catastrophe et à la redouter. Ne voulant à au-