CHAPITRE VI
venaient d'arriver, amenant plusieurs pièces de canon, qu'on avait placées sur les iiauteurs de Montmartre. Ces images de guerre apportées au milieu de rassemblée, y produisent une sorte de frémissement. On se trouble, on s'agite, et au milieu des plus vives préoccupations, les noms suivants sortent de Turne du scrutin : Augustin Périer, Sébastiani, Guizot, Delessert, Hyde de Neuville.
Le choix de pareils commissaires indiquait assez qu'aux yeux des députés, Charles X n'avait pas encore cessé d'être roi. Les commissaires prirent le chemin du Luxembourg. L'inquiétude de M. Lalïitte était visible : il sentait la victoire lui échapper. Tout-à-coup M. Colin de Sussy entre, tenant à la main les dernières ordonnances de Charles X. Qu'on les eût accueillies, c'en était fait sans doute de la candidature du duc d'Orléans. Aussi la fermeté du président fut-elle inébranlable. M. de Sussy dut se retirer. Mais des dangers d'une autre nature menaçaient la faction orléaniste. Le peuple répandu autour du palais demandait à être admis. Une lettre fut remise au président : ce désir y était énergiquement exprimé. Or, la publicité des séances, en de pareils moments, c'est le forum. M. Laffîtte, qui avait voulu que l'assemblée des députés se tînt dans l'enceinte législative, pour que leurs débats eussent un caractère plus solennel, M. Lalïitte laissa tomber négligemment ces mots : « Ceci n'est pas une « séance, mais une simple réunion de députés. » Et tout fut dit.
Les pairs de France, de leur côté, s'étaient rendus au palais du Luxembourg. Là, parmi MM. de Broglie, Mole. Pastoret, de Choiseul, de la Roche-Aymon, de Coigny, de
Tarente,deDreux-Brézé, on remarquait le duc de Mortemart, pâle encore d'un long évanouissement -, le vieux marquis de Sémonville, et le poète de toutes les ruines, le vicomte de Chateaubriand. Il était arrivé dans ce palais d'une aristocratie dégénérée, au milieu des acclamations et porté sur les bras d'une jeunesse enthousiaste. Pourtant, il ne venait là que pour sauver d'une atteinte dernière la majesté des choses qui ont long-temps vécu . Assis à récart, mélancolique et triomphant, il resta quelque temps muet et comme en proie à toutes les puissances de son àme. Mais bientôt sortant de sa rêverie et s'animant, il exorta ses collègues à une fidélité intrépide. « Protes- « tons, s'écriait-il, en faveur de la monarchie mourante. (( S'il le faut, sortons de Paris ^ mais, en quelque lieu que (( la force nous pousse, sauvons le roi, Messieurs, et con- « fions-nous à toutes les bonnes chances du courage. » Puis, comme si Tovation qu'il venait de recevoir eût jeté quelque trouble dans ses pensées : u Songeons aussi , « ajoutait-il avec exaltation, à la liberté de la presse. Il y « va du salut de la légitimité. Une plume, deux mois ! et (( je relève le trône. » Illusions de poète! Les ambassadeurs de la bourgeoisie entrèrent, demandant pour leur élu la lieutenance générale du royaume 5 et du sein de cette assemblée de ducs, peu de voix s'élevèrent en faveur d'une puissance qui était à son déclin. C'est que la bassesse humaine se réfugie volontiers sous l'éclat des hautes positions. Les trahisons les plus illustres sont les plus fréquentes.
Cependant, au Palais-Bourbon, on attendait avec anxiété le retour des commissaires. M. Dupin faisait entrevoir tout ce qu'avait de périlleux la situation violente de Paris.