CHAPITRE M
M. Kératry demandait qu'une décision fût prise, et Benjamin Constant, que cette décision fût radicale. Enfm, de THotel-de-Ville, où mille rumeurs diverses venaient l'assiéger, Lafayette envoyait dire aux députés de ne pas se hâter, et de ne pas livrer sans conditions la couronne. Sur ces entrefaites, les commissaires parurent. Le général Sébastiani rendit compte de la manière dont ils avaient accompli leur mission • et lui qui, ce jour-là même, avait prononcé ces mots : // n'y a de national ici que le drapeau blanc, il rédigea, de concert avec Benjamin Constant, la déclaration suivante :
(( La réunion des députés actuellement à Paris a pensé K qu'il était urgent de prier S. A. R. le duc d'Orléans de (( se rendre dans la capitale pour y exercer les fonctions « de lieutenant-général du royaume, et de lui exprimer « le vœu de conserver la cocarde tricolore. Elle a de plus (( senti la nécessité de s'occuper sans relâche d'assurer à (( la France, dans la prochaine session des Chambres, (( toutes les garanties indispensables pour la pleine et en- « tière exécution de la Charte. »
La lecture de cet acte produisit une grande agitation dans rassemblée. Ceux qui, comme M. Laffitte, connaissaient le duc d'Orléans, comptaient trop peu sur sa hardiesse pour ne pas chercher à le compromettre. Ils craignaient qu'une simple invitation ne grossit à ses yeux les périls du moment et qu'il n'insistât plus qu'il ne convient dans ces instants suprêmesoù tout dépend d'une décision prompte. Ils auraient voulu qu'en le déclarant lieutenant-général du royaume d'une manière solennelle et péremptoire, la Chambre le poussât dans les voies de la révolution, de telle sorte qu'il ne pût reculer. Lui sachant une ambition plus
réflécllie que courageuse, plus ardente qu'active, ils auraient voulu couronner ses espérances tout en le dispensant d'avoir de l'audace. Pour ceux, au contraire, qui n'avaient point de parti pris, exprimer un vœu qui pouvait sembler révolutionnaire, c'était déjà pousser les choses beaucoup trop loin. Au milieu de cette fluctuation des esprits, la voix de M. Laflltte s'éleva pour demander que la déclaration fût signée à cause de son importance. L'agitation redoubla. « Vous n avez pas le droit de disposer (( de la couronne, s'écriait M. Villemain. — De grâce, (c disait d'un ton larmoyant le vieux Charles de Lameth, a rappelez-vous la révolution et le danger des signatures. (( — Pour moi, dit M. Delessert, tout ce que je vote, je le {( signe. » Enfin les conclusions du rapport furent adoptées, et une députation de douze membres, dont M. Gallot fut nommé président, eut mission de partir pour Neuilly, et d'aller porter au duc d'Orléans les résolutions ou plutôt les vœux de la Chambre.
Il est à remarquer que ni les députés ni leur président n'avaient osé mettre leur signature au bas de la déclaration précitée. Une copie en ayant été envoyée à la commission municipale, M. Mauguin trouva la rédaction adoptée par la Chambre tellement contre-révolutionnaire par le fond et si ambiguë dans la forme, qu'il écrivit sur-le-champ à M. LatTitte qu'une semblable pièce ne pourrait être publiée comme acte du gouvernement que revêtue de la signature des auteurs. Il avait raison.
Car à mesure que le dénoùment approchait, les républicains redoublaient d'efforts. Réunis chez le restaurateur Lointicr, ils y délibéraient le fusil à la main. Science politique, connaissance des affaires, position, réputation,