CHAPITRE V
de trois ou quatre. Bientôt, dans une grande carrière de sable située à l'extrémité du Champ-de-Mars, ils se trouvèrent réunis au nombre d'environ quatre-vingts. Tliomas les lit ranger par régiments, et prenant la parole, il leur exposa les motifs du complot, le plan qu'il fallait suivre, les ressources dont on disposait, les chances de succès, la nécessité d'agir avec audace et promptitude. Vivement soutenue par Bernard, cette allocution excite dans l'assemblée un sombre enthousiasme. Le 10* régiment paraissant hésiter, « Nous mettrons le feu au quartier du 10% » crie une voix. Le sort en est jeté. On se sépare en disant : A minuit !
Mais quelle est la surprise des sous-ofïîciers, lorsqu'en rentrant dans leurs quartiers, ils aperçoivent les officiers en armes et des piquets qui, de toutes parts, se rassemblent, commandés par des capitaines. Plus de doute : on est trahi. Un traître, en effet, était allé raconter au général Gusler la scène du Champ-de-Mars, et les sous-officiers venaient d'être devancés. Plusieurs furent arrêtés et dirigés sur Nancy avec escorte de gendarmerie. Au moment où ils passaient devant le quartier du 4* régiment : « A cheval, s'écria le maréchal-des-logis Lapo- « taire. Laisserons-nous enlever nos camarades.? » Mais l'occasion était perdue, perdue sans retour. Cinquante cuirassiers qui avaient pris la route de Nancy pour délivrer Bernard, se laissèrent ramener à Lunéville, et l'insurrection y fut de la sorte étouffée dans son berceau.
Nous passerons rapidement sur les agitations qui, dans diverses parties de la France, furent comme le contrecoup de la secousse immense imprimée au peuple de Lyon . Elles ne servirent qu'à montrer combien était encore in-
complète Torganisation du parti républicain, et jusqu à quel point le gouvernement Tavait gagné de vitesse. Des promenades menaçantes, des clameurs, des attroupements tumultueux, des sentinelles désarmées, de fausses nouvelles répandues, c'est à cela que se réduisirent les troubles de Saint-Étienne, de Grenoble, deClermont-Ferrand, devienne, de Chàlons-sur-Saone, de Marseille. Dans le département des Pyrénées-Orientales, un soulèvement terrible fut à la veille d'éclater et aurait éclaté certainement si la tempête qui grondait partout s'était moins promptement dissipée. Il y eut aussi quelque cbose de fort alarmant pour le Pouvoir dans l'attitude d'Arbois. Maîtres de la ville, les républicains se disposaient déjà à en défendre vigoureusement les approches, et leur résistance aurait eu des suites redoutables, pour peu qu'elle eût été soutenue. 11 n'en fut rien, et le mouvement tomba de lui-même.
Il est temps de dire quelle était, au milieu de cet ébranlement universel, la situation de Paris. Suivant une vieille et déplorable habitude de mauvaise foi, chaque parti avait donné aux événements de Lyon, avant qu'on en connût Tissue, la couleur de ses espérances ou de ses craintes -, et, tandis que les ennemis du Pouvoir exagéraient la gravité du péril pour encourager les esprits à la révolte, le Moniteur^ renchérissant sur les plus grossiers mensonges, osait, dans son numéro du 12, publier ce qui suit . « A quatre heures, mercredi » (mercredi, c'était le 9), « l'action était finie. Quelques coups de fusil reten « tissaient çà et là dans les petites rues du centre de la « ville. Les troupes étaient au repos. »
Mais ce jour-là, 12 avril (1834), M. Thiers courut démentir à la tribune les triomphantes assertions de la feuille