CHAPITRE V
ville, porteurs de messages redoutés. Car le gouvernement -avait cru devoir déployer toutes ses ressources -, et c'était avec une armée de près de 40,000 hommes, c'était avec le secours de la garde nationale de la banlieue convoquée, c'était avec 36 pièces de canon'^braquées dans différents quartiers, que les généraux Tourton, Bugeaud, Rumigny, et de Lascours, se disposaient à soutenir le combat.
1/attaque commença vers sept heures Mu soir, et avec elle le deuil de plus d'une famille ! Un oiïicier d'état-major de la garde nationale, M. Bailiot fils, portait des ordres à la mairie du 12^ arrondissement, et quatre chasseurs l'accompagnaient : une balle le blessa mortellement. M. Chapuis, colonel de la 4^ légion, fut atteint au bras d'une grave blessure. Des soldats, des insurgés, tombèrent pour ne plus se relever. Toutefois, la lutte fut courte. A neuf heures, le feu s'éteignait, et Ton remettait au jour suivant la prise, désormais inévitable, des barricades qui coupaient encore les rues ïransnonain, Beaubourg et Montmorency.
Ajouterons-nous qu'en ce moment le comité des Droits de l'Homme n'existait plus de fait ^ que, victimes d'une violation de domicile inattendue, la plupart des chefs expiaient déjà dans les cachots leur trop aveugle confiance ^ que l'ordre du combat donné par ceux qui restaient libres ne put parvenir aux sections, les commissaires d'arrondissement qui devaient le transmettre se trouvant ou arrêtés ou dispersés ? Ainsi , grâce aux malentendus , au défaut de discipline, àla suppression] de la Tribune^ à l'indécision du National^ à l'ardeur inconsidérée de quelques-uns, à l'audace exagérée qui en livra d'autres aux coups d'un arbitraire bien facile à prévoir, et grâce aussi à des manœuvres de police soutenues par de vraies me-
sures dictatoriales, une immense force s'était évanouie en unclin-d'oeil, et il était devenu impossible même de rassembler dans un commun effort les membres de cette Société des Droits de r Homme qui avait cru porter et avait en effet porté une révolution dans ses flancs.
On devine la suite. Le Pouvoir vainquit aisément une armée absente du champ de bataille. Le 14, dans la matinée, il eut la gloire de faire balayer en courant l'inutile amas de pierres qui obstruait quelques rues de la capitale. Et plût à Dieu que rien n'eût souillé l'ivresse de ce facile triomphe! Mais non : il était dit que la maison if 12 de la rue Transnonain serait le théâtre de scènes plus abominables encore que celles du faubourg de Yaise ; il était dit qu'au 19" siècle, en plein Paris, au centre d'une ville qu'on nomme la capitale du monde civilisé, le rétablissement de l'ordre irait se perdre dans les horreurs dune guerre de sauvages et fournirait matière à une besogne d'assassins !
Le lecteur aura-t-il le courage de lire jusqu'au bout des détails que nous avons à peine ici la force de transcrire, nous à qui le devoir en est si rigoureusement imposé:' Les faits relatifs au massacre qui eut lieu dans la rue Transnonain, le quatorze avril mil huit cent trente-quatre, ces faits ont été recueillis par M. Charles Breffort, frère d'une des victimes \ ils ont été consignés dans un mémoire que M. Ledru-Rollin a revêtu de l'autorité de son nom. et qui n'est pas assez connu : ils ont provoqué une enquête^ ils ont donné lieu à une instruction judiciaire : voici quelques pages extraites de ce dossier sanglant :
« M""^ d'Adbigny. — A cinq heures la troupe est arrive'e parla
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« rue i!c Montmorency ; elle avait un feu nourri et s'est emparé de H la barricade.
«' Peu après, un aulre peloton do voltigeurs est survenu par ht « rue ïransnonain, sapeurs en avant; ils cherchaient, mais vai- « nemenl, à hriser la porte de notre maison, dont la soliditc est « extrême.
<' C'est la ligne! s'est-on e'crié dans la maison; ah! voilà riox <' libi'ratrurs, nous sommes sauvés !
'( M. Guitard, mon mari et moi, nous descendons en toute hâte « pour ouvrir. Plus leste que ces deux messieurs, je me jette à '< la loge de la portière, je tire le cordon, la porte s'ouvre. Les <f soldats se précipitent dans l'alle'e, font un demi-tour à droite, « frappent mon mari et M. Guitard, au moment où ceux-ci arri- « vaient à la dernière marche de l'escalier. Ils tombent sous un^: « grêle de balles, {^'explosion est telle, que les vitres de la loge, <f d'où je n'avais pas eu le temj)S de sortir, volent en e'clats. J'eus « alors un instant de vertige; il ne me quitta que pour me laisser « voir le corps inanimé de mon mari, étendu près de celui de « M. Guitard, dont la tête était presque séparée du cou par les <f nombreux coups de fusils qui l'avaient atteint. Rapides comme « la foudre, des soldats, un officier en tète, franchissent le second « étage. Une première porte pleine, à deux battants, a cédé à « leurs efforts, une porte vitrée résiste encore. Un vieillard se « présente, qui l'ouvre : c'est M. TJreflTort père. « Nous sommes, « dit-il à l'officier, des gens tranquilles, sans armes ; ne nous « assassinez pas. » Ces paroles expirent sur ses lèvres ; il est percé « de trois coups de baïonnette ; il pousse des cris. « Gredin, dit « l'olïicier, si tu ne te tais pas, je te fais achever. » Annette Besson « s'élance d'une pièce voisine pour voler à son secours. Un soldat « fait volte-face vers elle, lui plonge sa baïonnette au-dessous de « la mâchoire, et dans cette position, lui lâche un coup de fusil «( dont l'explosion lance des fragments de la tête jusqu'aux parois « du mur. Un jeune homme, Henri Larivière, la suivait. II est « tiré de si près, lui, que le feu prend à ses vêtements, que le « plomb pénètre jusqu'à une grande profondeur dans le poumon. «' Il n'est cependant que blessé mortellement : alors un coup de
« baïonnette divise transversalement la peau du front et montre « le rràne à de'couvert : alors aussi il est frappe' en vingt places « différentes. Et déjà la pièce n'était plus «ju'une mare de sang ; « et M. Breffort père, qui, malgré ses blessures, avait eu la force « de se réfugier dans une alcôve, était poursuivi par des soldats; « et M™^ Bonneville, le couvrant de son corps, les pieds dans ce « sang, les mains vers le ciel, leur criait : a Toute ma famille est « étendue à mes pieds ; il n'y a plus personne à tuer, il n'y a plus « que moi! » et cinq coups de baïonnelte perçaient ses mains. Au « quatrième, les soldats qui venaient de tuer M. Lepère et M. Ro- « biquet disaient à leurs femmes : « Mes pauvres petites femmes, « vous êtes bien à plaindre ainsi que vos maris. Mais nous sommes « commandés, nous sommes forcés d'obéir aux ordres, nous sommes « aussi malheureux que vous. ^>
« AwNETTE Vaché. — A dix heures et demie du soir, Louis « Breffort revint près de moi se coucher. Notre nuit fut agitée. « A cinq heures du matin, M. de Larivière, qui avait passé la nuit « au deuxième, chez M. Breffort père, monta nous souhaiter le « bonjour ; il nous dit qu'il avait très-mal dormi, et qu'il avait « entendu crier toute la nuit. Une voix appela Louis d'en bas : « c'était son père. M. de Larivière descendit dire qu'il allait venir. « Louis était en train de s'habiller : j'étais à peine vêtue moi-même, « quand, entendant un grand bruit dans Tescalier, la curiosité « m'attira jusqu'au quatrième. « Où vas-tu ? » me crient des « soldats. Frappée de stupeur, je ne réponds pas. « Ouvre ton « châle )) J'ouvre mon châle; on tire un coup de fusil sur moi, « on me manque. « Arrête ! « me crie-t-on encore, et on tire un « second coup de fusil sur moi; je pousse un cri perçant, et « arrive avec peine jusqu'à la porte de Louis. « Est-tu blessée ? « me dit-il en la fermant sur moi. — Je ne crois pas ; ils m'ont « tirée de si près qu'ils ne m'auraient pas manquée ; je pense « qu'il n'y a pas de balles dans leurs fusils, qu'il n'y a que de la « poudre. — Comment, pas de balles ! mais ton châle en est percé <' en plusieurs endroits. — Ah mon Dieu ! ils vont nous tuer. « Louis, Louis ! cachons-nous. Tiens, tiens, essayons de monter « sur le toit : nous nous aiderons l'un l'autre. — Non, dit Louis,
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« on ne tue pas le monde comme çà ; je vais leur parler. « Déjà « les soldais frappaient dans la porte. Louis la leur ouvre. (( Messieurs, s'ecrie-t-il, que voulez- vous? Ne nous tuez pas : je « suis avec ma femme, nous venons de nous lever. Faites per- « quisition, vous verrez que je ne suis point un malfaiteur. » Un « soldat l'ajuste. Louis tombe de son haut la face contre terre, il
« pousse un long cri! « Ah! » Le soldat lui donne deux ou
« trois coups de crosse sur la léte, du pied le retourne sur le dos « pour s'assurer qu'il était bien mort. Je me jette sur le corps
« de mon amant. « Louis, Louis! Ah! si tu m'entends! » Un
« soldat me renverse sur le carreau. Quand je me relevai, les sol- « dats avaient disparu. Je prêtai l'oreille : j'entendis de nouveaux « pas, on revenait dans la chambre. J'eus peur, je me fourrai « sous les matelas. « Est-ce qu'il n'y a plus personne à tuer ici ? « disait une voix. Cherche donc sous les malelas. — Non, re'pon- « dait une autre, je viens d'examiner : il n'y en avait qu'un, tu le « sais. Va, il est bien mort. »
« M™^ Hu. — Dès la veille, nous avions e'te' jusqu'à seize per- <( sonnes, hommes et femmes, dans le cabinet occupe' par M™^ Boute ton. Nous nous ye'tionsretire's dès que les insurge's menacèrent <( d'envahir la maison, car eux seuls nous inquiétaient. Nous « ne pensions guère avoir à redouter quelque chose de la troupe. « Nous étions absolument les uns sur les autres. M. Bouton nous « avait fait tant de fois parlé de ses campagnes, des dangers « qu'il avait courus, que nous nous croyions plus en sûreté vers
«lui; cela était si naturel! Nous étions encore treize,
« quand les troupes cherchent à briser la porte. A ce moment « nous n'avions plus de sang dans les veines. M™^ Godefroy était « le plus près de la porte. Elle tenait un enfant de quinze mois « sur ses bras; après elle venait M. Hù, mon mari, portant égale- « ment notre enfant dans les siens. ftP® Godefroy ne voulait « pas ouvrir. « Ouvrez, ouvrez, dit mon mari, que ces messieurs « voient ( il présente un enfant en avant ) : nous sommes, vous le « voyez, avec notre famille, mes amis, mes frères ! Nous sommes « ici tous pères et mères pacifiques. J'ai un frère qui est soldat
« aussi sous les drapeaux en Alger. » M""® r.odefroy est pousse'e « dans le corridor. M. Hù, frappe' à mort, tombe avec son fils sur « le côte' droit. L'enfant a le bras fracasse' d'une balle. Une inspi- « ration de mère, ajouta M'"*^ Hù, me le fit arracher des bras de « mon mari, et en me jetant en arrière, je tombai évanouie dans « un grillage place' derrière moi. A ce moment, mon mari, déjà à « terre, est frappé dans le dos de vingt-deux coups de fusil et de « baïonnette. — On peut encore voir ses vêtements, ils sont telle- « ment déchirés qu'ils ne présentent plus que des lambeaux raidis « par le sang. M. Tierry est tué ; Loisillon, fils de la portière, « succombe sous les coups. Plusieurs personnes tombentblessées. « Loisillon pousse un cri d'agonie. «Ah! gredin, tu n'es pas « encore fini ! » disent les soldats. Ils se baissent et l'achèvent. « C'est alors qu'ils aperçoivent M. Bouton, accroupi sous une « table. Comme ils n'avaient plus de fusils chargés, ils le lardent « à coups de baïonnette. Le train était tel que je crois encore l'en- « tendre. Ensuite, il est entré d'autres soldats qui ont tiré sur lui.»
Hàtons-nous de dire que parmi les soldats employés à cette œuvre sans nom, il y en eut qui, par les plus nobles inspirations de la générosité aux abois, s'étudièrent à déjouer la barbarie de leurs camarades. Quant aux égorgeurs, qu'ils aient agi par ordre, et dans l'intime conviction que d'une croisée de la maison n° 12 on avait tiré sur eux. c'est ce qu'ont prouvé de nombreux témoignages, c'est ce qu'il serait atîreux d'être obligé de mettre en doute, c'est ce que nous voulons croire et croyons profondément; mais, pour châtier une agression dont on ignore l'auteur, entasser au hasard meurtres sur meurtres, confondre dans une même immolation l'innocent et le coupable, courir sus à des femmes et à des enfants et à des vieillards, supprimer le juge au profit du bourreau, et, là où dans les guerres les plus impies on n'ose faire que des prisonniers, faire des victimes.... Ah ! je sens que l'indignation