‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 5)Chapitre 121 sur 201 · CHAPITRE VII. ;^M · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII. ;^M

chefs Taisaient eHort pour se défendre d'une im|)atience cynique; mais ils jouissaient du mouvement dont ils étaient le centre, et, avec toute la joie de Torgueil vengé. MM. Dupin aîné,Passy, Sauzet, se laissaient porter par le Ilot de tant d'agitations diverses. Alors se produisirent, sur la dernière adresse votée par la (Chambre, des commentaires ayant pour résultat inévitable et prévu, d'olTenser les ministres, de les piquer au jeu, de pousser leur orgueil à quelque éclat téméraire, et de jeter des nuages sur Tappui qu'ils devaient désormais attendre de la majorité. L'adresse avait parlé de la réconciliation des partis, devenue désirable : n'était-ce pas crier aux ministres que leur politique avait été follement cruelle? L'adresse avail recommandé à la Couronne le choix d'agents fidèles el éclairés: nul doute qu'il n'y eut là une allusion blessante ! L'adresse avait manifesté l'espoir que le budget serait ramené à de moins funestes proportions : comment ne pas deviner la pensée de blâme cachée au fond de celte leçon d'économie? Ces discours échaulTent les esprits, enflamment les ambitions, et tout semble se préparer pour un changement.

Les ministres ne s'émurent pas. Dans l'enivrement où les avaient plongés leurs victoires récentes, ils souriaient des prétentions du tiers-parti et de sa turbulente faiblesse. Ils se persuadaient volontiers qu'une fois au pouvoir, le tiers-parti fléchirait sous un aussi lourd fardeau et ne tarderait pas à tomber au bruit de la risée publique. Telle était même à cet égard leur conviction, qu'ils résolurent d'abandonner momentanément leurs portefeuilles. « Qu'on prenne nos rivaux à l'essai, se disaient-ils : la bourgeoisie, conviée au spectacle de leur impuissance, n'en sentira

que mieux ce qu'ils valent, et combien est légitime notre droit à la conduire. D'ailleurs, l'opposition de ces hommes nous fatigue, elle nous harcèle de plus en plus, elle Unirait par nous créer des obstacles sérieux. Réduisons-la au silence par une retraite qui, mettant au grand jour Tinfériorité de nos adversaires, ne servira qu'à nous faire rentrer au pouvoir d'une manière triomphale. »

Ce projet devait plaire à M. Guizot, dont il remuait Tàme dédaigneuse. M. Thiers, de son côté, soupirait après quelques jours de repos. Car il se lassait aisément du pouvoir, précisément parce qu'il était dans sa nature de l'exercer avec beaucoup d'ardeur. Le Cabinet allait donc se dissoudre. Mais, parmi les ministres, il y en avait un qui n'entrait pas dans le plan de ses collègues : c'était M. Persil, garde-des-sceaux. Ministre de la veille, il lui en coûtait de faire, après une carrière si courte et sur un espoir incertain, le sacrifice de son ambition. Aussi sa résistance fut-elle opiniâtre, et, lorsque ses collègues offrirent leur démission, il s'engagea entre lui et M. Thiers, en présence du roi, un débat d'une violence extrême.

La crise ministérielle, comme il arrive souvent, se traîna pendant plusieurs jours de péripéties en péripéties. Bien que le ministère, ainsi que nous venons de le dire, caressât avec complaisance Tidée de couvrir le tiers-parti de ridicule en lui faisant place, on essaya diverses combinaisons en vue du maintien du Cabinet. Mais à qui en confier la direction? C'était là, sans contredit, la plus grande des difficultés. M. Thiers était trop jeune, à cette époque, il était trop nouveau dans les affaires, pour qu'on songeât à l'élever à la présidence du Conseil. M. Guizot, à cause de son importance et de son âge, aurait pu pré-

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tendre à cette dignité; mais il était doctrinaire. Or, quoique cette qualification rreût pas de vrai sens politicjue, quoiqu'elle exprimât une manière d'être plutôt qu'une manière de penser, il s'y attachait je ne sais quel vernis d'impopularité tout-à-fait indélébile. Aussi n'était-il question delà présidence, ni pour M. (^uizot, ni pour M. Thiers. Et dès-lors quel parti prendre? Ils ne saluaient dans personne la supériorité du talent, ils n'auraient accepté que celle du nom : il fallait donc trouver un personnage à la suite duquel ils pussent marcher sans trop sacrifier leur orgueil. Mais le maréchal Gérard se retirait, le maréchal Soult venait de tomber sous leurs coups, M. de Broglie était odieux au roi : que faire? Restait x\I. Mole. On conçut un moment l'espoir de l'attirer, et on parla de lui donner le portefeuille des atï'aires étrangères. Nouvel embarras ! Ce portefeuille, M. de Rigny ne l'avait accepté provisoirement que pour laisser entr'ouverte à M. de Broglie la porte du Conseil. C'eût été rendre impossible pour bien long-temps le retour de M. de Broglie que de faire occuper par M. Mole le département des relations extérieures. M. Guizotn'y pouvait consentir.

Au surplus, lui-même, pendant ce temps, il était comme un point de mire pour les ambitieux du parlement et pour les familiers du Château. Tous ils avaient entouré M. Thiers, et tantôt l'irritant par des rapports infidèles, tantôt le flattant à l'excès pour éveiller en lui la jalousie, tous ils le pressaient de rompre avec les doctrinaires. Quel autre moyen avait-il d'asseoir inébranlablement sa fortune politique? Et quel faux pointd'honneur le poussait à subordonner sa destinée à l'ambition de quelques hommes gonflés de leur propre mérite et chargés de haines?

Tel était surtout le langage des courtisans, habiles à servir les secrètes pensées du roi. Car le roi désirait avec passion raffaiblissement du Cabinet. M. Guizot et M. Thiers, en s'unissant, faisaient trop complètement contre-poids à la volonté royale. On voulait les diviser, les subjuguer l'un par l'autre ; et le roi comprenait qu'il ne gouvernerait à Taise que le jour où, entre les hommes les plus influents et les plus capables, le dissentiment serait devenu assez profond pour lui fournir des ministères de rechange. 11 serait peu digne de l'histoire d'entrer dans le détail de toutes les manœuvres ténébreuses employées au succès du système delà Cour. Ce que nous venons d'en rapporter suffît pour montrer par quelle pente inévitable le régime représentatif arrivait à n'être plus qu'une plate comédie.

M. Thiers, comme on le verra, finit par être dupe de ces manèges ^ mais, dans l'occasion dont il s'agit, on lui doit cette justice qu'il y sut échapper. 11 alla même, dans sa résistance, beaucoup plus loin qu'on ne croyait; et de son union avec M. Cuizot résulta la combinaison que voici :

M. Thiers, on l'a vu, n'avait repoussé l'amnistie que pour ne pas jouer, à l'égard de l'opinion et du maréchal Gérard, le nMe de vaincu. 11 pensa qu'il n'y aurait aucun inconvénient à rappeler le maréchal dans le Conseil en cédant sur la question d'amnistie, si, d'une part, on couvrait ce qu'il y avait de pusillanime dans une telle concession par une mesure qui bravât les partis, et si , d'autre part, on modifiait les formes et le mode de l'amnistie accordée, de manière à ce qu'elle ne passât plus pour l'œuvre exclusive du maréchal et ne put devenir pour lui une matière à triomphes. Pour atteindre ce double but, M. Thiers avait

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iinaf^inc l°de faire entrer M. de liroglie dans le Cabinet ; 2" de faire émaner de la Chambre, au lieu de la faire émaner du roi, l'amnistie tant désirée.

Ce n'est pas que la présence du due de Hrogiie dans le Conseil n'inspirât à M. Tliiers une secrète inquiétude ; mais il y voyait, et un déli à l'opinion, et une force contre le roi. M. (iuizot et lui s'accordèrent donc pour faire tenir au maréchal Gérard, qui était alors à la campagne, nne note portant en substance:

« L'amnistie sera accordée par une loi. — La composition du ministère sera celle-ci : le maréchal Gérard, à la guerre ; M. Guizot, à V instruction publique; M. Thiers, à Yintérieur; M. de Higny, à la marine; M. Humann, aux finances j M. Persil, à la justice; M. Duchàtel, au comtnerce; M. de Broglie consentà être présidé par le maréchal Gérard. — Le roi éprouve pour M. de Broglie la plus grande répugnance : on la fera céder. »

Le maréchal Gérard refusa de se prêter à une combinaison dont il devinait bien le sens caché :, mais elle allait se heurter à un obstacle bien plus sérieux encore. Lorsqu'on en vint à exposer au roi le plan convenu, son mécontentement fit explosion. L'amnistie et M. de Broglie, c'était trop de moitié. MM. Guizot et Thiers insistent : le mot démission est prononcé. Alors, d'une voix dont il ne savait pas gouverner l'émotion : « Eh bien, soit, Messieurs, « dit le roi, j'aviserai. » Et le Cabinet se trouva dissous.

Quelques heures après, les ministres sortants se réunissaient à table chez M. de Rigny, où l'on eût dit qu'ils s'étaient rendus pour fêter leur retraite. Confiant dans sa jeunesse, dans son talent, dans sa fortune, dans le besoin qu'on aurait tôt ou tard des ressources variées de son es-

prit, M. Thiers était tout entier à la joie de se sentir délivré d'une situation épineuse. M. (iuizot, lui aussi, avait la figure épanouie, incapable qu'il était de laisser percer le regret du pouvoir, à supposer (lu'il en fût atteint. Remplis du sentimentde leur supériorité, les ministres sortants n'imaginaient pas qu'il fût facile de les remplacer, et ils^ jouissaient intérieurement des embarras qui allaient assaillir la royauté. Les heures du repas s'écoulèrent en joyeux propos, d'où la politique étaitbannie. Une joie décente, mais ironique au fond, rayonnaitdans les discours, dans les regards de tous les convives. Seul, M. Persil était silencieux etsombre. En se retirant, il témoignaàM. Thiers la surprise que lui causait une conduite qui semblait narguer le monarque. Bientôt, par lui, — ce fut du moins l'opinion de ses collègues, — la scène du dîner s'ébruita au Château, et, suivant l'usage, le récit, en passant de bouche en bouche, s'altéra, se grossit, s'envenima jusqu'à devenir, pour la famille royale, le sujet d'une indignation bruyante. A son tour, M. de Rigny ouvrit son cœur à un ressentiment profond, et ayant rencontré M. Persil aux Tuileries, il affecta de lui tourner le dos d'une manière injurieuse. Les choses en étaient venues au point qu'un duel s'en serait suivi peut-être, si on ne se fût empressé d'étouffer la querelle.

Pour la formation d'un nouveau Cabinet, le roi s'adressa naturellement à M. Persil. Le goût de M. Persil pour le pouvoir et son dévoûment personnel à Louis-Philippe lui interdisaient toute hésitation. 11 courut pendant la nuit chez M. Dupin aîné. Celui-ci refusa d'entrer dans un ministère évidemment appelé à jouer une partie incertaine; mais, pressé par M. Persil d'aider le roi de ses conseils, il

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