CHAPITRE IX
Après rarrivée du brick le d'Assas^ et malgré la réception outrageante faite par la multitude aux olliciers rranc-ais, malgré la couleur hostile adoptée par la presse américaine, le général Jackson se montra beaucoup moins disjiosé à tirer l'épée du fourreau : changement d'attitude qui fut officiellement révélé à la France par une note de M. Livingston, qu'approuva, au nom du président des États- Unis, M. 1 orsith, secrétaire d'État de l'Union pour les affaires étrangères.
Il ne restait plus qu'à obtenir de la Chambre un vote si laborieusement préparé. Depuis long-temps déjà les journaux discutaient les titres de la créance américaine. Et il n*était pas jusqu'à son origine qui n'eût soulevé d'ardents débats. Car elle remontait à une époque éloignée et se liait à des circonstances enveloppées de nuages. On sait que, par décrets lancés de Berlin et de Milan, Napoléon, en 1 806 et 1807, avait mis l'Angleterre au ban des Puissances maritimes, et frappé de confiscation tout navire convaincu d'avoir été en relation avec le gouvernement, le territoire ou le commerce britanniques . Les Américains prétendaient avoir souffert de l'application de ces décrets ^ ils avaient réclamé une indemnité, et un traité signé, en 1831, par M. Horace Sébastiani, la leur avait accordée, en la fixant à la somme de 25 millions, qu'il s'agissait maintenant de faire voter à la Chambre.
La polémique fut très-vive. Les partisans du traité faisaient observer que la demande des Américains était juste ; qu'admise en principe par l'Empire, elle avait été éludée, mais non repoussée par la Restauration ^ qu'en se montrant fidèle à des engagements sacrés, la France de 1830 s'élèverait dans l'estime du monde ^ qu'il n'y avait pas
lieu à s'arrêter au langage hautain du général Jackson, ce langage ayant été désavoué par le congrès ^ que le traité de 1 83 1 était un acte consommé, et que la nation française ne pouvait se dispenser de faire honneur à la signature de son roi ^ que ce traité, d'ailleurs, n'était pas sans compensation, puisque les Américains s'engageaient, de leur côté, à se libérer d'une somme de 1,500,000 fr,, réclamée par la France, et qu'ils consentaient à admettre nos vins dans les ports de l'Union, à droits réduits pendant dix ans^ qu'il y avait folie à perdre, pour une affaire d'argent, l'amitié d'un peuple généreux • que nos refus entraîneraient peut-être une guerre qui, sans parler du sang répandu, nous coûterait bien au-delà de la somme exigée ^ que, même en admettant une moins sombre hypothèse, nous fermerions à nos vins et à nos soieries un débouché important, et jetterions sur la place publique, à la disposition de rémeute, une foule d'ouvriers sans travail et sans pain.
Aucune de ces raisons ne touchait les adversaires du traité. On mettait en avant la légitimité de la réclamation ! Mais on considérait donc comme illégitimes les décrets impériaux qui en étaient la source.^ Or, les décrets de 1806 et 1807, plus particulièrement dirigés en 1810 contre rUnion, n'avaient-ils pas eu pour but de la contraindre à remplir des devoirs de neutralité que lui faisaient violer, et la soif de l'or, et une condescendance dont l'Angleterre ne pouvait jouir sans que la France eut droit d'en être offensée? Les décrets de 1806 et 1807 n'avaient-ils pas un caractère tout européen, dans leur tendance à purger rOcéan de la tyrannie du pavillon de Saint-Georges ? Ne résumaient-ils pas la grande croisade que Napoléon avait
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entroprisepourreconquérir, au profit des nations civilisées, la lil)ertédes mers? Et qu'étaient, après tout, ces pertes que les spéculateurs américains prétendaient avoir éprouvées, à côté des bénéfices énormes puisés dans une audacieuse violation des traités? Si l'Empire n'avait pas refusé d'admettre en principe la créance américaine, c'est qu'on était en 1814 ; c'est que TEmpire, accablé, ne voulait pas multiplier le nombre de ses ennemis \ c'est qu'enfin l'Amérique avait ce titre à la reconnaissance de Napoléon, qu'elle pesait alors sur l'Angleterre. Et quant à la Restauration, invinciblement retranchée dans ses fins de non-recevoir, n'avait-elle pas bien prouvé le cas quelle faisait des ré • clamations des États-Unis? Sans doute il était du devoir et de Thonneur d'un peuplede remplir ses engagements -, mais le soin de sa dignité lui commandait impérieusement de ne pas payer ce qu'il ne devait pas, surtout lorsque, pour l'y contraindre, on lui montrait la pointe d'une épée. Et il n'était pas vrai que le congrès eût désavoué les insolentes paroles du président des Étas-Unis : le congrès s'était borné à ajourner l'expression de ses sentiments, dans l'espoir quele roi des Français l'emporteraitsurla Chambre française. On osait citer le traité de 1831 comme ayant engagé la nation d'une manière irrévocable? comme si ce traité lui-même n'était pas une atteinte cynique portée au principe fondamental du régime constitutionnel! Le droit du parlement avait-il été réservé? Non. La nation n'avait donc pas donné sa signature. Dire que les États- Unis, en échange des 25 millions qu'ils nous demandaient, ne refuseraient pas de nous payer 1 million 500 mille francs, c'était vraiment se moquer, La réduction de droits promise à nos vins constituait un avantage réel • mais
pourquoi ne rappelait-on pas à ce sujet le traité par lequel la France avait cédé, en 1 803, la Louisiane aux États- Unis, et les stipulations consenties en notre faveur par l'article 8, et leur violation? Car enfin, l'Amérique était notre débitrice, loin d'être notre créancière. Et en effet, sur la somme de 260 millions à laquelle la Louisiane fut estimée, 80 millions seulement nous avaient été payés par les États-Unis ; de sorte que les avantages stipulés pour la France, et dont elle s'était vue indignement frustrée, représentaient une somme de 180 millions; il nous était loisible d'en réclamer à notre tour le remboursement. La guerre! on ne devait pas la désirer; mais il n'était pas dans les habitudes du peuple français de la craindre, et c'est par la lâcheté qu'on l'attire. Le marché américain î Un peuple aussi intelligent en affaires que celui des États- Unis n'aurait garde de repousser nos produits,, sachant bien que par là il avilirait les siens. L'émeute! Si, pour la déchaîner dans nos villes, l'étranger n'avait qu'à nous infliger l'humiliation de ses exigences injustes ou de ses menaces, nous serions le plus misérable et le dernier des peuples.
Tels furent, en substance, les arguments présentés de part et d'autre, soit dans la presse, soit dans la Chambre des députés, où la discussion s'ouvrit le 9 avril (1835). Elle donna lieu, entre le duc de Fitz-James et M. Thiers, à une joute oratoire d'un grand éclat. Soutenu avec chaleur par MM. de Broglie, président du Conseil, Ducos, Tesnières, Jay, Anissson, deTracy, Dumon, de Lamartine, Réalier-Dumas, le projet fut attaqué puissamment par MM. Desabes, Glaiz-Bizoin, Charamaule, Lacrosse, Auguis, Isambert, Mauguin. Mais nul ne lui porta des coups plus