CHAPITRE X. ;nî
lumulte s'élève. Des cris accusateurs partent de tous les points de la salle, M. Michel (de Bourges) s'élance vers Torateur lyonnais, qu'il interpelle d'une voix tonnante. Ne voulant pas céder, il fallait que M. Jules Favre sortît de rassemblée : il se retire en effet, laissant après lui une longue agitation.
Cependant, les abords du palais du Luxembourg se trouvaient encombrés, dès le matin, par la multitude. La permission d'assister aux débats avait été inhumainement refusée aux parents des accusés^ et, pâles, indignés, on les voyait se presser aux portes. Dans le jardin du Luxembourg, les baïonnettes brillaient au milieu des orangers et des fleurs. Les troupes consignées dans les casernes, les paquets de cartouches distribués aux soldats de service, les quatre magasins de munitions établis dans le jardin du Luxembourg, l'absence de la garde nationale sur le théâtre des troubles prévus, tout cela disait assez quelles terreurs assiégeaient le gouvernement, et à quelles mains il comptait, en cas de péril, confier ses destinées.
Les juges tremblaient, eux aussi. Soit excès de frayeur, soit respect pour les règles éternelles de la justice, beaucoup de pairs avaient pris le parti de s'abstenir, au risque de s'attirer le ressentiment de leurs collègues, dont la responsabilité se trouvait ainsi aggravée.
A une heure et quart, les accusés furent introduits, et les gardes municipaux se répandirent dans la salle. A deux heures, le président Pasquier entrait, à son tour, suivi des pairs, et ayant à sa droite MM. Portails et de Bastard, à sa gauche MM. Séguier et Boyer. Les officiers du parquet, MM. Martin (du Nord), procureur-général- Frank -Carré, Plougoulm, Chégaray, de la Tournelle,
•étaient en robes rouges, M. Barbé-Marbois s'était fait porter à son fauteuil, la tête couverte d'un bonnet noir, et dans un déshabillé de malade. Rien de plus étrange à la fois et de plus imposant que Taspect de cette assemblée. Ici, des dignitaires au front chauve, au corps affaissé, au regard éteint si la terreur et la passion n'en eussent par instants ranimé Tétincelle : représentants caducs d'un demi-siècle de gloire et de honte, vieillards célèbres, pour la plupart, dans les annales de la diplomatie ou de la guerre, et quelques-uns dans celle de la trahison; là, des hommes de conditions diverses, n'ayant ni la même éducation ni la même intelligence, quoique rapprochés et confondus par le hasard des discordes civiles-, les uns bons, les autres mauvais, mais tous rayonnants de jeunesse et d'audace, s'amusant de leurs dangers avec une légèreté pleine de dédain, moins émus que les spectateurs, et se préparant à condamner les juges. Cent soixante-quatre pairs étaient présents ^ il y en eut quatrevingt-six qui ne répondirent pas à l'appel, et, parmi ces derniers , les maréchaux Maison , Grouchy , Gérard , les marquis de Castellane et de Dreux-Brézé, le comte Excelmans ^ Les accusés étaient au nombre de cent vingt-un . quatre-vingts des départements et quarante-un de Paris*^. M. l^asquier ayant procédé à l'interrogatoire, les Lyonnais répondirent, les Parisiens refusèrent. M. Baune se leva ensuite. « Je demande la parole, dit-il, pour me « plaindre des ordres sévères qui ont été donnés : nos <( femmes, nos mères et nos sœurs sont privées des places
' Voir aux documents historiques, n» lo, la liste des pairs présents et «elle des pairs absents.
^ Voir aux documents historiques, n" l'j, la liste des accusés.
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« qui devraient leur appartenir. Je vous prie de considé- <( ter (jue, dans les temps les plus orageux de la révoluu lion, les lamilles des accusés ont toujours été admises (( dans l'enceinte des cours criminelles. Le privilège du « rang et de la naissance doit céder à celui du malheur et « de la nature. Je demande, pour moi, que ma femme « soit immédiatement introduite. Elle a fait cent vingt « lieues pour partager mes périls et ma captivité. J'adresse K ma réclamation à l'impartialité de nos juges ou à la gé- « nérosité de nos ennemis. » La demande était juste et noblement exprimée : voici en quels termes M. Pasquier la repoussa : « La demande que vous faites est étrangère « à votre défense ^ c'est im hors-d'œuvre. » Expressions bien dignes du sentiment qui inspirait un pareil refus! A trois heures, la séance fut suspendue, la Cour s'étant retirée dans la chambre du conseil, pour y délibérer sur la question de savoir si on admettrait comme défenseurs treize citoyens dont M. Maillefer venait de soumettre les noms au président ^. A cinq heures, la Cour rentrait en séance, et M. Pasquier prononçait un arrêt qui repoussait les défenseurs proposés, sous prétexte que « ces person- « nés n'étaient inscrites au tableau ni comme avoués, ni <c comme avocats. )> De sorte que la justice disparaissait pour faire place à la guerre. Les défenseurs choisis par les prévenus publièrent, le lendemain, une protestation énergique ; « Considérant que le droit de défense a été ou- K trageusement violé, et approuvant hautement la résoluce tion des accusés qui ont flétri par leur silence tout prin-
' C'étaient : MM. Voyer-d'Argenson, Audry de Puyraveau, le général Tarayre, La Mennais, Trélat, Raspail, Carnot, Carrel, Bouchotte, Pierre Leroux, Rcynaud, F. Degeorgett deCormenin.
« cipe de juridiction prévôtale, les défenseurs soussignés « éprouvent le besoin d'exprimer publiquement leur douu leur de n'avoir pu être utiles à leurs amis, et protestent <( de toute l'énergie de leur conscience contre Fabomina- « ble iniquité qui va être consommée à la face de la « nation ! »
Cette fermentation des esprits faisait prévoir des résistances terribles : elles éclatèrent, dans l'audience du 6 mai, avec un emportement et un ensemble qui accablèrent les juges. Godefroi Cavaignac avait réclamé la parole pour protester contre l'arrêt de la veille. On la lui refuse. Aussitôt, d'un mouvement spontané, les accusés se lèvent; et l'œil en feu, le bras étendu : « Parlez, Cavaignac, » parlez ! » Les gardes municipaux sont debout, ils reçoivent l'ordre d'avancer ^ mais ils restent frappés de stupeur. Les cris redoublent. Le président, interdit, passe alternativement de l'obséquiosité à l'impatience : il se consulte avec le grand- référendaire, avec M. de Bastard, vice-président^ puis il annonce à la Cour qu'il faut qu'elle se retire pour délibérer. A ces mots, les pairs se précipitent vers la salle du conseil, en proie à un trouble invincible. Alors, au tumulte succède le plus profond silence. Au dehors, les troupes sont sous les armes. Après quatre heures d'attente solennelle, la Cour rentre en séance. Des conclusions sont prises contre Cavaignac, et la garde municipale entraîne les accusés.
Le lendemain, même tempête, et plus violente encore. Un avocat. M* Crivelli, avait commencé un discours pour demander la récusation des pairs qui s'étaient chargés de l'instruction, lorsqu'il fut interrompu par les accusés. La réclamation de M** Crivelli était fondée ^ car il était con-