‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 5)Chapitre 155 sur 201 · CHAPITRE X. 4l · texte numérisé non relu

CHAPITRE X. 4l

transportée chez M. Vatriii (c'était le nom du propriétaire), et, révanouissemenl dissipé, on propose une promenade au jardin. C'est ce que le frère attendait. L'examen des lieux fut fait d'un œil exercé, le plan du jardin fut dressé, et, le lendemain, les conspirateurs du caveau apprirent tout ce qu'il leur importait de savoir : la maison de M. Vatrin était située entre le jardin et une cour doimant sur la rue Copeau : pour sortir du jardin , resserré entre des murs assez élevés, il fallait absolument traverser la maison • et, quant au propriétaire, c'était un partisan déclaré du gouvernement. De pareilles données étaient peu rassurantes. Cependant les travailleurs ne se découragèrent pas. La terre qu'ils déplaçaient, soigneusement étendue sur toute la surface du caveau, l'exhaussait sans en modifier Taspect d'une manière sensible, et ils étaient parvenus à masquer si exactement l'ouverture, qu'il eût été presque impossible, en leur absence, de découvrir la trace de leurs travaux. L'activité qu'ils y déployèrent fut prodigieuse. Au bout de quelques jours, la besogne se trouvait terminée : la route mystérieuse s'alongeait sous la prison de façon à en dépasser les limites , et il n'y avait plus qu'une croûte de terre peu épaisse entre les détenus de Sainte-Pélagie et la liberté.

Or, chose remarquable et qui témoigne bien hautement de la puissance de certaines convictions, ceux qui venaient de conquérir si péniblement le moyen d'être libres, ceuxlà mêmes s'imposèrent la loi de rester captifs tant que l'espoir de combattre fructueusement leurs ennemis par la parole ne leur serait pas enlevé. L'évasion fut donc ajournée et le caveau tenu en réserve.

Mais la pairie ne tarda point, par une aggravation d'ar-

bitraire, à dégager les prisonniers de leurs nobles scrupules. Les débats relatifs aux accusés lyonnais touchaient à leur fin. MM. Lagrange, Reverchon, Martin, Albert, îiugon et Baune étaient venus successivement déclarer aux pairs qu'ils ne les reconnaissaient point pour juges-, et ils s'étaient exprimés chacun suivant la trempe de son caractère : ceux-ci, comme MM. Reverchon et Lagrange, avec un emportement terrible-, ceux-là, comme MxM. Baune, Albert et Martin \ avec une dignité pleine de menaces et un calme méprisant. Quelque incomplète que fût Tinstruction du complot, la poursuivre devenait impossible. On allait, par conséquent, aborder une nouvelle phase de la procédure, et une question grave se présentait : fallait-il commencer l'interrogatoire des accusés de Paris , de Lunéville, de Chàlons-sur-Saône, de Saint-Etienne, de Marseille, d'Arbois, d'Épinal? Ou bien devait-on, les réquisitoires et les plaidoiries entendus, procéder d'une manière mmédiate au jugement des accusés de Lyon?

Après tant d'efforts pour rattacher à un même complot une foule innombrable de faits particuliers, après tant d'efforts pour établir la connexité des délits, séparer les diverses catégories, pour les juger l'une après l'autre, l'une sans l'autre, c'était fouler aux pieds la logique et le bon sens. On ne le pouvait d'ailleurs qu'en violant la loi. Car l'article 226 du Code d'instruction criminelle ordonne que les Chambres d'accusation statuent par un seul et même arrêt sur les délits connexes. Et il y avait de la déloyauté à prétendre que la règle ne s'appliquait pas au jugement définitif, l'esprit de la loi portant sur le second

' MM. Albert et Martin n'avaient pas été arrêtés. Us avaient eu la générosité de se constituer eux-mêmes prisonniers.

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