‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 5)Chapitre 157 sur 201 · CHAPITRE X. ■i2'i · texte numérisé non relu

CHAPITRE X. ■i2'i

Kt tandis qu'ils se hâtaient, un à un, vers le rendez-vous mystérieux, un petit groupe, pour donner le change aux gardiens, se formait à rentrée de la chambre de M. Armand Marrast, devant laquelle il était d'usage que les prisonniers vinssent en masse, chaque soir, écouter la lecture du Messager. C'en est fait : les fugitifs sont réunis dans le caveau. Mais ils s'y agitent, ils s'y coudoient dans l'obscurité la plus profonde ; et tout étourdis d'une nouvelle aussi peu attendue qu'inexpliquée, plusieurs se demandent s'ils ne sont pas les jouets d'une sorte de fantasmagorie lugubre. M. Landolphe avait eu soin de se munir d'un briquet phosphorique : une lampe s'allume tout-àcoup dans ces ténèbres, et elle n'éclaire de ses rayons vacillants que des visages étonnés, couverts de pâleur. On eut dit une assemblée de fantômes. Seul désormais, M. Guinard était attendu. Il fait à MM. Etienne Arago et Klein le signal du départ et court rejoindre ses compagnons.

Avant d'aller plus loin, on envoya MM. Rozière, Vilain, Fournier, Landolphe, percer la croûte qui fermait encore la sortie du souterrain. Cette besogne fut faite en peu d'instants et parut durer des siècles. « C'est fini, » s'écria enfin M. Landolphe, du fond de l'excavation. Alors les fugitifs se mirent à ramper, l'un après l'autre, dans la voie sombre, étroite, étouffante, qui devait les conduire à la lumière. Ils avaient à passer sous le chemin de ronde, et sur leur tête ils entendirent, mêlé au bruit de la marche pesante des sentinelles, le retentissement des fusils frappant le sol. Ils arrivent ainsi, et successivement, jusqu'à l'issue qui leur a été ménagée, gagnent le jardin, se dirigent vers la maison. Quelle que fût leur audace, ils

.«'avançaient avec précaution, avec inquiétude. Car le ciel était clair, et ils avaient aperçu, au faîte de la prison, un factionnaire qui, Foeil fixe, le corps penché en avant, Jes observait dans Tattitude de Tindécision et de la menace. Mais bientôt des coups de sifilet, venus du dehors, leur apprirent qu'ils touchaient à un heureux dénoùment.

Et, en effet, tandis que MM. Klein et Fulgence Girard parcouraient la rue Copeau d'un regard vigilant, tandis que M. Etienne Arago, amusant le concierge de M. Vatrin par de futiles discours, veillait à ce que la porte de la cour ne fût pas fermée, M. Barbes s'introduisait dans la maison avec la dame qu'il accompagnait. Le propriétaire était absent. M. Barbes prétexte une affaire urgente à lui communiquer, demande la permission de lui écrire, ne pouvant le voir, et attend ses amis dans la fièvre de l'impatience. Soudain les marches du perron résonnent ^ la porte vitrée qui s'ouvre sur le jardin est ébranlée par des mains violentes^ les vitres volent en éclat, M""^ Vatrin pousse un cri de terreur. Mais l'étrangère lui dit: a Ne craignez rien, « Madame. Ce sont les détenus de Sainte-Pélagie qui « s'évadent. » En même temps, M. Barbes s'est élancésur le domestique qu'il tient en respect. Traverser la maison, franchir la cour, monter en voiture, se disperser, disparaître, tout cela fut, pour les républicains, l'affaire d'un moment. Ils étaient sauvés !

A cette nouvelle, Tétonnement de la police ne fut égalé que par sa fureur La presse quis'intéressait vivement aux prisonniers, accabla les ministres de manifestations de sa joie railleuse. Et les agents de M. Gisquet, humiliés, appesantirent le poids de leur colère sur lesdétenus qui avaient refusé de suivre leurs compagnons, tels que MM. Kersau-

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