CHAPITRE XI
donnée, le 25 juillet, par un article inséré dans le Correspondant de Hambourg. A Coblentz, à Turin, à Aix, à Chambéry, les mots de macJime infernale ont été prononcés. Enfin, Ton raconte que, passant dans un village de la Suisse, deux voyageurs ont écrit sur un registre d'auberge, à la suite des noms de Louis-Philippe et de ses fils : qîi'ils reposent en paix !
La veille du 28, jour fixé pour la promenade solennelle de Louis-Philippe dans Paris, un jeune ouvrier nommé Boireau, employé dans les ateliers deM. Vernert, lampiste, reçut la visite de deux personnages richement vêtus. Et quelque temps après, un commis de la maison, auquel Boireau avait fait confidence de cette visite, disait à son père, en parlant de la revue du lendemain : u Vous n'irez (( pas si vous m'en croyez. » Les soupçons qu'éveillaient de telles paroles parviennent comme renseignement au commissaire de police de la Chaussée-d'Antin, M. Dyonnet ^mais, outre que l'indication était très-vague, la fatalité ne permit pas qu'on mît la main sur l'homme qui seul pouvait donner le mot de cette redoutable énigme.
Le soleil du 28 se leva sur la ville, efifrayée déjà par de sourdes rumeurs et comme oppressée. Vainement le tambour avait-il appelé, de grand matin, la garde nationale sous les armes. On remarquait partout une sorte d'apathie où entrait quelque défiance. Vers dix heures, les légions s'étendaient sur une ligne immense, le long des boulevards, faisant face à quarante mille soldats, fantassins ou cavaliers. Le boulevard du Temple ayant été désigné, dans les rumeurs étranges dont nous avons parlé, comme le théâtre du crime prévu, des agents de police avaient reçu ordre de longer les maisons et de surveiller
i42 tilSlîliKE DE DIX ANS.
les fenêtres. Il paraît même que, la veille, M. Thiers avait fait fouiller, de ce côté, un assez grand nombre de maisons^ mais les réclamations des habitants du quartier s'étaient produites avec tant de violence, qu'il avait fallu abandonner les perquisitions commencées.
L'horloge du château marquait dix heures, lorsque le roi sortit à cheval des Tuileries. 11 était accompagné de ses fils : les ducs d'Orléans, de Nemours et de Joinville^ des maréchaux Mortier et Lobau, des ministres, et d'une foule nombreuse de généraux, d'ofllciers supérieurs, de fonctionnaires. Sur toute la ligne parcourue régnait un silence morne, qu'interrompaient seulement, d'intervalle en intervalle, les acclamations obligées des soldats. A midi et quelques minutes, le cortège royal arriva devant le front de la S" légion, stationnée sur le boulevard du Temple, à la hauteur du Jardin-Turc. Là, le roi se penchant pour recevoir une pétition des mains d'un garde national, on entend tout-à-coup comme un feu de peloton. En un instant la terre est jonchée de mourants et de morts. Le maréchal Mortier et le général Lâchasse de Vérigny tombent baignés dans leur sang. Un jeune capitaine d'artillerie, M. de Villate, glisse du haut de son cheval, les bras étendus, ainsi qu'un Christ en croix ; il a été atteint à la tète, il expire. Au nombre des victimes, on compte le colonel de gendarmerie Raffé -, M. Rieussec, lieutenantcolonel de laSMégion-, les gardes nationaux Prudhomme, Renetter, Ricard, Léger ^ un vieillard plus que septuagénaire, M. Labrouste 5 une pauvre ouvrière en franges nommée Langeray, et une jeune fille à peine âgée de quatorze ans, nommée Sophie Rémy. Le roi n'est pas blessé, mais, dans la confusion, son cheval s'est cabré, et
il a lui-même ic(;u au l)ras gauche uu elioc violenl. Le; (lue d Orléans a une légère contusion à la cuisse. Une balle a frappé la croupe du cheval du prince de Joinville. Ainsi, TallVeuse lenlative a manqué son but : la famille royale est sauvée! Quelle parole humaine pourrait exprimer riiorreur produite par cet épouvantable et lâche attentat? On envoya sur-le-champ rassurer la reine, et le roi continua sa marche au milieu des plus ardents témoignages de sympathie et d'enthousiasme. Réaction bien naturelle et qui, pour la centième fois, venait prouver que la théorie de l'assassinat n'est pas moins stupide qu'odieuse! Car, même en admettant le succès, nous Tavons déjà dit dans ce livre et nous le répétons : quand le mal existe, c'est qu'il est dans les choses, et là seulement il le faudrait poursuivre^ si un homme le présente, en faisant disparaître cet homme, on ne détruit pas la personnification, on la renouvelle : César assassiné renaquit plus terrible dans Octave.
Des personnages graves ont raconté, d'après le marécVial Maison, et pour donner une idée du sang-froid de Louis-Philippe, qu'ayant entrevu tout d'abord le parti qu'il était possible de tirer de la situation, il avait dit, au plus fort des préoccupations nées de l'attentat : h Mainteu nant nous sommes sûrs d'obtenir nos apanages. » Mais on ne doit accueillir ce fait qu'avec la défiance que mérite tout ce qui est invraisemblable.
Cependant, au moment de la détonation, on avait vu des flots de fumée s'échapper d'une fenêtre du troisième étage de la maison n° 50. Un homme s'y élança, saisit une double corde qui s'y trouvait suspendue, et se laissa gliSvSer jusqu'au niveau d'un petit toit. L'inconnu était à
demi-vêtu et avait le visage couvert de sang. Un pot de fleurs qu'entraîna le mouvement de la corde lorsqu'il l'abandonna, fit, en se brisant sur le pavé, lever les yeux à un agent de police posté dans la cour. « Voilà l'assassin « qui se sauve par le toit, » s'écria l'agent, et un garde national somma le fugitif de se rendre, le menaçant de faire feu. Mais lui, écartant de sa main le voile de sang étendu sur ses yeux, il poursuivit sa route, et s'élança par une fenêtre ouverte dans une- maison voisine. Renverser une femme qui fuyait devant lui écheveléeet gémissante, traverser la maison, descendre l'escalier, tout cela ne fut pour l'assassin que laiTaire d'une minute-, mais une traînée de sang indiquait son passage, comme si son propre crime l'eût poursuivi. 11 arriva trop tard dans la cour et fut arrêté.
Dans la chambre d'où il s'était enfui on trouva les débris fumants de la machine qui avait servi au forfait. Elle était montée sur une espèce d'échafaudage que soutenaient quatre pilastres liés entre eux par de fortes traverses en bois de chêne. Vingt-cinq canons de fusils s'appuyaient par la culasse sur la traverse de derrière, plus élevée que celîe de devant de huit pouces environ. Les bouts des canons posaient sur des entailles. Les lumières étaient en haut, et rangées sur la même ligne, de manière à pouvoir s'enflammer d'un seul coup, au moyen d'une traînée de poudre. Telle était la disposition des fusils. que la mitraille qu'ils renfermaient devait prendre le cortège en écharpe et embrasser un vaste carré, en s'élevant des pieds des chevaux à la tête des cavaliers. La charge de chaque fusil était quadruple. Heureusement les prévisions de Lassassin furent trompées. Deux fusils ne prirent pas