CHAPITRE I
allait entendre? La curiosité se peignait dans tous les regards, et Tattente était solennelle. M. Deneux fit la déclaration suivante :
« Je viens d'accoucher madame la duchesse deBerri, (( ici présente, épouse en légitime mariage du comte Hector « Luchesi Palli, frère des princes del Campo Franco, « gentilhomme de la chambre du roi des deux Siciles, K domicilié à Palerme. »
L'elTet produit par ces paroles fut profond et divers ^ selon les sentiments de sympathie ou de haine dont les assistants étaient animés. Ceux qui avaient compté sur le scandale d'un aveu mêlé de réticences nécessaires, ceux-là se montrèrent troublés et interdits. Une satisfaction généreuse brilla, au contraire, sur le front de ceux qui, sans être du parti de la prisonnière , respectaient en elle les droits de la défaite, de la faiblesse et du malheur.
Le gouvernement apprit sa victoire par le télégraphe, mais il ne se contenta pas des renseignements que lui apportait la voie officielle. Aussitôt après l'accouchement, M. ©eneux s'était hâté d'écrire à sa femmeune lettre qu'il avait cachetée après l'avoir communiquée au général Bugeaud. Le gouvernement rompit le cachet de cette lettre, en remit une copie à M"'' Deneux, et garda l'original, qu'il fit circuler dans les deux Chambres ! Car, une fois sur la pente de l'arbitraire, un pouvoir ne s'arrête plus.
Bien que la duchesse de Berri eût légitimé son enfant par la désignation de son époux, les partisans de la dynastie nouvelle mirent une indécente ardeur à se réjouir de l'événement dont le ministère avait si bien préparé le scandale. Les républicains se contentèrent de témoigner le mépris que leur inspirait ce vil triomphe.
Quant aux légitimistes, ils étaient consternés. Quelquesuns d'entre eux, cependant, s'obstinèrent dans une incrédulité qui leur était chère^ et ils ne craignirent pas de dénoncer Facte dont leurs ennemis se prévalaient, comme le dénoùment d'une intrigue qui avait commencé par la violence et finissait par le mensonge. N'était-ce pas une chose inouïe dans l'histoire du genre humain que de tenir au secret une princesse pour la faire accoucher dans une sorte d'esclavage.^ Pouvait-il y avoir état civil pour un enfant et certitude matérielle de sa naissance, lorsque la mère, plongée arbitrairement dans les fers et privée même de la protection de ses juges, se trouvait dans une situation que les lois désavouaient et qui faisait peser sur elle une invincible tyrannie.^ Séparée de ses amis, arrachée à ses conseils, morte au monde, à la loi, à la société, Marie- Caroline avait-elle pu valablement témoigner contre ellemême et cela au milieu de ses accusateurs, de ses gardiens, des hommes qui avaient juré sa perte.? S'il fallait croire au procès-verbal, pourquoi doncM. deBrissacet M"^ d'Hautefort avaient-ils refusé formellement de le signer.? Voilà ce que disaient les plus passionnés parmi les légitimistes. Ils allèrent plus loin, et une plainte joowr cause de présomption légale de supposition d'enfant fut adressée aux procureurs-généraux près les cours royales de Paris et de Bordeaux, par le comte et le vicomte de Kergorlay, le baron de Ludre, le comte de Floirac, le baron de Mengin- Fondragon, le vicomte Félix de Conny, MM. de Verneuil, de Mauduit et Battur. Des adhésions nombreuses vinrent bientôt fortifier cette plainte, et, dans une lettre remplie d'indignation, M. Florian de Kergorlay reprocha au président du conseil de s'être rendu coupable de diffamation