CHAPITRE I
Une. On n'était guère capable de comprendre à Prague les sentiments exprimés avec tant de noblesse par M. de Chateaubriand dans les lignes que nous venons de citer. L'auteur du Génie du Christianisim fut éloigné du iils : il n'avait rien obtenu pour la mère.
Après un séjour assez long à Venise et bien des difficultés, Marie-Caroline reçut des passeports pour l'Allemagne. Mais on voulait qu'elle y parût en fugitive et dans un état presque complet d'abandon. Le nombre des passeports lui fut mesuré avec une défiance avare. Quand elle quitta Venise pour aller à Léoben , quatre personnes seulement l'accompagnaient : M. et W^ de Saint-Priest, MM. Podenas et Sala. En humiliant Marie-Caroline, Charles X ne voyait pas que c'était la légitimité même qu'il exposait à la risée de l'Europe. Mais les hommes seraient trop malheureux si leur obstination à servir n'était pas quelquefois égalée par la folie de ceux qu'ils servent.
A Léoben, l'entrevue fut froide et réservée. Charles X était entouré de MM. de Blacas, de Damas, de Montbel. Marie-Caroline parla de son fds, de l'éducation, de la majorité : on eut l'air de ne pas la comprendre. Quelques jeunes Français échappés de Prague, MM. de Bruc, Walsh, de Seran, étaient parvenus à traverser la ville : on feignit de croire que la duchesse de Berri avait l'intention de faire enlever ses enfants. La séparation de la famille eut lieu au bout de quelques jours. Le général Latour-Maubourg avait été choisi d'un commun accord pour diriger l'éducation du duc de Bordeaux. Ce fut tout. Le rôle politique de Marie-Caroline venait de cesser.
Tels furent ces événements. La branche aînée y perdit ce qui lui restait encore d'autorité morale en ce pays de
France si fatal pourtant aux monarchies ^ et l'on vit clairement alors combien pitoyable est la démence des partis qui, associant leur destinée à celle d'une famille, consentent à jouer leur avenir sur Tentêtement d'un vieillard ou les amours d'une jeune femme. Mais il plut à Dieu de ne pas borner à cela les enseignements réservés à notre siècle. Par une merveilleuse dispensation de la Providence, de ces deux dynasties en lutte, la nouvelle ne put fouler aux pieds l'ancienne sans s'amoindrir elle-même et s'abaisser. Car il existe entre toutes les Couronnes une solidarité impossible à méconnaître -, et le prestige, puissance créée par la bêtise des peuples, est, aux mains des grands de la terre, un trésor commun qui diminue pour tous quand il semble ne diminuer que pour un seul. Il fallait une médiocrité bien profonde et une singulière petitesse de vues pour ne pas comprendre que livrer en proie aux sarcasmes de la foule Marie-Caroline, fille, sœur, nièce, et mère de roi, c'était faire monter l'insulte jusqu'au principe même sur lequel reposent les monarchies. Le culte de la royauté va s'afTaiblissant en Europe depuis qu'on avilit les princes , non depuis qu'on les tue 5 et l'on ne fonde pas une dynastie en enseignant aux peuples, du haut d'un trône, le mépris des races royales.
CIIAPITHE H.
Corruption des mœurs. — La Tribune attaque la Chambre et est appelée à la barre de l'assemblée; plaidoiries, jugement. — La fêle expiatoire du 21 janvier abolie. — Travaux législatifs : organisation départementale, instruction primaire, expropriation pour cause d'utilité publique. — Troubles dans Paris. — M. Roddesur la place de la Bourse. — Coalition d'ouvriers. — Société des droits de l'Homme; son manifeste ; sensation produite par cette publication. — Procès des 27. — Acquittement de MM. Charles Teste et Voyer-d'Argenson.
L'année 1833 ne fut pas remplie tout entière par les événements que nous venons de raconter 5 et, tandis que, frappées de vertige, les royautés semblaient s'abaisser sous la main de Dieu, leurs ennemis croissaient en nombre, en énergie et en audace.
Deux forces rivales étaient en présence : ici , une assemblée élective, là, un chef héréditaire. Le régime constitutionnel avait par conséquent installé l'anarchie dans les régions du Pouvoir. La société avait deux têtes. Qu'en était-il résulté.^ Que l'autorité, vacillant sous des efforts contraires , n'avait cessé de pencher, tantôt du côté du trône, tantôt du côté de la Chambre 5 et, qu'au-dessous, la nation, partagée entre la crainte de l'oppression et celle du désordre, était devenue le prix d'un combat.
Fixer le pouvoir était donc indispensable; mais, pour
cela, il fallait que la royauté se soumît au parlement ou le soumît. Elle essaya de le soumettre. Le système des faveurs fut adopté pour corrompre la Chambre, et Ton s'occupa de l'entourer de forteresses pour arriver plus tard à la dompter. Et en effet, pour parer aux vices d'un régime, chef-d'œuvre de folie humaine, ce n'était pas trop de ces deux moyens combinés : la ruse et la violence.
Le 1" avril 1833, le journal la Tribune publiait les lignes que voici : .
« La Chambre s"est occupée aujourd'hui de la question des fortifications de Paris.... On s'est imaginé de construire, non pas des fortifications protectrices de la capitale, mais des casernes fortifiées qui serviraient, au besoin, à s'en rendre maître. Tout a concouru à ce système. Vincennes est devenu une espèce de château féodal encombré de casemates, garni de souterrains, et bien moins propre au combat qu'à la peur, lieu d'asile pour la couardise aux abois, sorte de terrier où toute une famille pourrait se mettre à l'abri du fer et du feu. Puis on a jeté autour de Paris une ceinture qui permettra au despotisme de l'enserrer, qui pressera la capitale, la bouclera pour ainsi dire sur les reins, et, sous levain prétexte d'un camp retranché, donnera les positions les plus fortes à une garnison de 60 mille hommes, qui menaceront incessamment et les Chambres et la presse, et tout ce qui aura quelque influence sur la marche des affaires. C'est là qu'on est arrivé. La Chambre veut aujourd'hui qu'on ne puisse fortifier Paris que moyennant l'autorisation législative. Ne dirait-on pas, à voir ce sérieux des mandataires, que ce mot a une valeur? Comme s'ils ne voteront pas tout ce qui