CHAPITRE I
peuple son patrimoine, elle était venue déchaîner sur la I^Yance la guerre civile.
(Cependant, la joie régnait à la Cour. On paraissait y avoir oublié que la duchesse de Berri était la nièce de la reine, et qu'au temps de sa prospérité, la mère du duc de lîordeaux avait toujours prodigué aux enfants de Louis- Phihppe les marques de la plus tendre affection. Mais les liens du sang sont bien fragiles pour qui gagne à les rompre tout ce que promet à Torgueil de Thomme l'exercice de l'autorité souveraine : les d'Orléans allèrent à rOpéra le soir du jour où ils avaient appris l'arrestation de leur parente.
Toutefois, cette satisfaction qu'on déguisait avec si peu de soin était empoisonnée par un vif sentiment d'in- (juiétude. Car le parti révolutionnaire réclamait avec ardeur la mise en jugement de la captive. Or, qu'elle fût acquittée, Louis-Philippe était signalé aux peuples comme un usurpateur- qu'elle fût frappée, au contraire, d'une peine proportionnée à la gravité de son attentat, Louis- Philippe était placé dans l'alternative ou d'annuler despotiquement la condamnation, ou d'attirer sur lui, en la respectant, l'immortelle malédiction de toutes les têtes couronnées. Plus sûr de sa légitimité, le gouvernement n'aurait point redouté la première de ces chances -, plus indépendant à l'égard des rois, il n'aurait point redouté la seconde. Mais comme il n'osait ni appuyer son droit sur la volonté du peuple, ni secouer le patronage des grandes Cours, tout lui faisait ombrage, tout lui était obstacle-, une défaite l'eût anéanti : sa victoire Tembarrassait.
L'embarras était grand, surlout peur M. Thiers, plus particulièrement responsable des suites. Il avait certaine-
a HISTOIRE DE DIX ANS.
ment déployé dans l'arrestation de la princesse . une résolution extraordinaire ^ et rien ne lui avait coûté, jusque-là qu'il était devenu Tinstigateur d'un fourbe dont il épuisa la bassesse. Mais faire courir à sa prisonnière les risques d'une condamnation capitale, il n'y aurait jamais consenti. Déjà, et avant que la duchesse de Berri eût été arrêtée. Deutz ayant écrit de Nantes : a Voulez-vous que « je vous livre M. de Bourmont ? )^ M. Thiers avait repoussé cette offre honteuse, pour éviter au gouvernement le souci de faire fusiller un maréchal de France. -
' Voici quels furent les premiers rapports de M. Thiers et de Deutz.
M. Thiers reçut un jour une lettre par laquelle un inconnu le priait de se rendre, dans la soirée, aux Champs-Elysées, lui promettant des communications de la plus haute importance. M. Thiers mande le chef de la police, lui montre la lettre et lui demande conseil. Celui-ci représenta au ministre «lu'un pareil rendez-vous était trop bizarre pour ne pas cacher un piège, et qu"il fallait s'abstenir. Mais dominé par un instinct qui le poussait impérieusement à tenter l'aventure, M. Thiers ne tint aucun compte des représentations provoquées par lui-même, et, l'heure du rendez-vous venue, il se dirigea vers les Champs-Elysées, des pistolets dans ses poches. Arrivé au lieu désigné, il aperçut un homme qui paraissait en proie à un trouble mêlé de terreur. Il s'approche, l'aborde : cet homme était Deutz. Là commencèrent les confidences dont un crime devait être le résultat. La nuit suivante, et grâce à quelques mesures ordonnées par le chef de la police, Deutz était secrètement introduit au ministère de l'intérieur. « Vous allez a avoir une grande fortune » lui dit M. Thiers. A ces mots, le juif éprouva une émotion si forte que ses jambes tremblèrent et que son visage s'altéra profondément. Le marché delà trahison fut conclu sans peine.
2 Au reste, M. Thiers ne resta pas chargé long-temps, comme ministre de l'intérieur, des mesures à prendre relativement à la duchesse de Berri. II existait entre lui et M. d'Argout, ministre du commerce et des travaux publics, une mésintelligence profonde. Possédé par le goût des affaires, M, d'Argout avait ajouté à ses attributions la direction des communes et des gardes nationales, ce qui faisait du ministère de l'intérieur ce qu'avait été sous l'Empire, le ministère de la police. M. Thiers s'en plaignit : o Je « ne veux pas être, disait-il, le Fouché de ce régime. > Après de longs