CHAPITRE II. Oar
tion pour cause d'utilité pul)li(iue de formes si lentes, si minutieuses, si compliquées, qu'elles devaient en mainte occasion apporter un obstacle invincible à l'exécution des travaux publics.
VA cependant le projet fut adopté jiar les deux Cbambres, après une discussion qui montra combien était dépourvue de grandeur et d'équité la domination de la bourgeoisie. 11 était dit, par exemple, dans le projet, que, lorsque l'exécution des travaux exécutés sur une partie de la propriété serait de nature à augmenter la valeur des autres parties, cette augmentation entrerait en ligne de compte dans l'évaluation de l'indemnité. Rien de plus juste assurément^ car, puisqu'on tenait compte des dépréciations, pourquoi n'aurait-on pas tenu compte de la plus-value? Eh bien, ce principe de la plus-value, M. Mole osa, dans la Chambre des pairs, l'appeler un principe redoutable, odieux^ et, pour prouver qu'il était injuste, M. Villemain fit remarquer qu'il rendait les propriétaires spéculateurs malgré eux, et leur offrait comme paiement une chance de profit dont ils pouvaient, à la rigueur, ne pas se soucier ! On doit cette justice au gouvernement qu'il ne négligea rien pour défendre le principe en question contre d'aussi grossiers sophismes. Vains efforts ! 11 fut décidé que la prise en considération de la plus-value, au lieu d'être impérative, serait simplement facultative de la part des jurés-propriétaires. C'était l'annuler.
La loi sur l'expropriation pour cause d'utilité publique fut adoptée définitivement le 20 juin 1833-, elle comblait la mesure des usurpations de la bourgeoisie. « Les lois, a « ditRousseau dans le Contrat s ocialj sont toujours utiles « à ceux qui possèdent, et nuisibles à ceux qui n'ont
(( rien ; d'où il suit que Fétat social n'est avantageux aux (( hommes qu'autant qu'ils ont tous quelque chose, et « qu'aucun d'eux n"a rien de trop. »
La session de 1833 finissait à peine : soudain l'alarme est semée dans les esprits. On raconte que des travaux, depuis long-temps redoutés, sont poursuivis avec une ardeur menaçante^ quemalgrél'opinion, malgréla Chambre, le Pouvoir élève autour de la capitale des forts qui serviront à la contenir ou à la détruire. A cette nouvelle étrange, Paris tout entier s'agite -, les journaux de l'Opposition, d'un commun accord, s'indignent et protestent; le National rappelle la Restauration, ses noirs projets, le système des fortifications proposé en 1826 par M. de Clermont-Tonnerre. On touchait à l'anniversaire des trois journées : chacun crut toucher à la révolte. Intimidé, le ministère fit déclarer par tous ses organes que les inquiétudes de la population étaient mal fondées, et le Moniteur annonça officiellement la suspension des travaux.
Ces déclarations avaient été accueillies avec défiance 5 elles suffirent néanmoins et conjurèrent l'orage. Le gouvernementj d'ailleurs, tenait en réserve, pour la fête prochaine, un coup de théâtre dont il savait bien que l'effet serait irrésistible sur une race de soldats. Le 29 juillet, tandis que, chantant, par mégarde sans doute, l'hymne de la liberté reconquise, la foule se pressait vers la place Vendôme, un voile se détacha tout-à-coup du haut de la spirale de bronze, et la statue de l'homme impérial fut aperçue debout sur la colonne formée de la matière de ses victoires. D'immenses acclamations s'élevèrent. Kn un instant, tous ces hommes avaient oublié leurs misères présentes et leur indignation de la veille. Car les peuples
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ont, comme les entants, des colères quOii apaise avec des hochets.
Quoi qu'il en soit, la polémique soulevée par le projet d'embastiller Paris ne tarda pas à prendre un autre cours. Mais le gouvernement n'avait pas cessé de couvercette idée fatale, que nous verrons plus tard se reproduire et prévaloir. Toutes les fois que la force n'existe pas dans le Pouvoir par l'unité, il faut qu'elle s'y introduise par la violence.
Déjà, en effet, la monarchie semblait avoir épuisé ses ressources. Un de ses partisans les plus téméraires, M. Viennet, venait de prononcer, du haut de la tribune, ces mots d'une franchise grossière : la légalité actuelle nous tue; Tadministration, de toutes parts, se plaignait de l'impuissance de ses caprices, et la société vacillait éperdue entre l'arbitraire et l'esprit de révolte.
L'ardeur des passions populaires était entretenue, à cette époque, par les crieurs publics, agents actifs des feuilles démocratiques et moniteurs ambulants de l'insurrection. Mais, devant eux, la loi était muette et le Pouvoir désarmé. Le préfet de police, M. Gisquet, eut recours au despotisme. Le droit de timbre, d'après la législation existante, ne devait peser que sur les journaux et sur les papiers-nouvelles : M. Gisquet retendit aux brochures et fit arrêter tout distributeur rebelle à l'établissement de cet impôt forcé. Assignée devant les tribunaux, la police fut condamnée par eux de la manière la plus humiliante et la plus formelle^ mais elle se crut assez forte pour braver la justice, et les arrestations continuèrent.
Alors se passa, au centre de Paris, une scène plus émouvante que celle par laquelle Hampden avait ouvert la révolution d'Angleterre.
Parmi les journaux consacrés, en 1833, à la propagande des idées démocraliques, le Popîilaireei le Bon Sens étaient particulièrement menacés par le nouveau système de persécutions que la police avait adopté. Rédigé avec beaucoup de hardiesse et de verdeur par M. Cabet, le Populaire agissait puissamment sur la partie vive de la nation. Le Bon Sens était plus timide, mais il se distinguait, entre tous les journaux, par l'appel incessant et direct qu'il faisait à l'intelligence du peuple. Non content de publier presque chaque jour et à plusieurs milliers d'exemplaires les brochures qu'il jugeait utiles à la cause du prolétariat, le Bon Sens s'était imposé la loi d'admettre, dans des colonnes réservées sous le titre de Tribune des Prolétaires, les œuvres sorties de la plume dCvS ouvriers. Beaucoup d'entre eux parurent dans cette arène intellectuelle, et il se trouva que des tailleurs, des cordonniers, des ébénistes, cachaient des hommes d'État, des philosophes, des poètes. H devenait ainsi manifeste que le régime inauguré en 1789 n'avait pas enfanté la liberté véritable , puisque tant de facultés précieuses étaient restées sans emploi, puisque tant d'aptitudes avaient été déplacées et les fonctions sociales distribuées au gré du hasard, puisque des hommes d'élite s'étaient vus plongés vivants dans le tombeau des ateliers modernes, puisqu'enfin la société, victime d'un système d'exclusion et d'étoutîement, avait été condamnée à perdre des trésors d'intelligence et de poésie enfouis à jamais dans le sein du peuple ! Telle était la démonstration glorieuse qu'avait entreprise le Bon Sens, sous la direction de MM. Cauchois- Lemaire et Rodde.
Un patriotisme réfléchi et plein de réserve, beaucoup de