‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 5)Chapitre 58 sur 201 · CHAPITRE 111. i · texte numérisé non relu

CHAPITRE 111. i

en Asie ^ rétablissement de la France en Syrie et en Kgypte et la consécration de sa prépondérance sur la Méditerranée devenue un lac français ^ la reconstitution du royaume de Pologne , avec adjonction de la (iallicie; l'agrandissement de la Prusse aux dépens de rAutriche, pour prix de la ligne du Rhin cédée à la France ; et, comme conséquence nécessaire de la ruine de FAutriche, Findépendance de Fltalie.

Ce plan, tout en fournissant pour la guerre des ressources incalculables, revenait à faire de la France la protectrice de toutes les Puissances secondaires injustement opprimées, et de la Russie elle-même Finstrument intéressé de leur alTranchissement. Combattre FAngleterre, n'était-ce pas sauver Firlande et venger le Portugal ? Combattre FAutriche, nétait-ce pas relever la nationalité italienne? Obtenir la ligne du Rhin, n'était-ce pas substituer, pour les Relges, une association toute fraternelle à un asservissement odieux ? Amener la Russie à accepter, pour la Pologne rendue à Findépendance, les plus magnifiques dédommagements, n'était-ce pas du môme coup pourvoir à la sécurité de l'Europe et remplir le devoir de reconnaissance qui nous était imposé ?

Donc, ici, la guerre d'intérêts se trouvait associée, par la seule force des choses, à la guerre de principes *.

' On objectera peut-être au système que nous venons d'exposer qu'il eût été fort étrange de préférer, après la révolution de juillet, l'alliance d'un despote à celle d'une monarchie constitutionnelle, et d'une monarchie constitutionnelle par qui cette révolution avait été ardemment applaudie. Certes, plus que personne nous estimons et admirons, pour peu qu'on le sépare de son gouvernement, ce grand peuple de l'Angleterre. Mais, franchement, nous ne voyons pas pourquoi nous sympathiserions avec le régime constitutionnel anglais, qui consacre la plus exécrable tyrannie qui

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II est à remarquer aussi, — et nous insistons sur ce point, — que le plan qui vient d'être exposé n'aurait eu rien de forcé, rien d'arbitraire. Car il découlait du mouvement naturel des peuples et il se combinait avec les tendances générales dans chaque partie de FEurope. N'y avait-il pas, en effet, tendance logique et presque irrésistible: de la France à s'étendre sur la Méditerranée , de la Russie à occuper Constantinople, de la Prusse à donner une tête à l'Allemagne reconstituée, de la Belgique à se séparer de la Hollande, de la Pologne à reprendre sa nationalité, de l'Italie à proclamer son indépendance ?

Mais hélas ! les destinées de notre pays se trouvèrent égarées, après 1830, aux mains d'hommes sans portée, sans vues, sans élévation d'esprit, sansforced'àme. Ces hommes

ait jamais existé. Quel lien politique y a-t-il entre une nation qui, comme la nôtre, a consenti, pour extirper le régime aristocratique, à passer par toutes les convulsions de la plus formidable anarchie, à s'épuiser par une guerre sans exemple et sans nom, à se noyer à demi dans le sang de l'Europe et dans son propre sang et une nation qui, comme la nation anglaise, ne \it que des excès et des usurpations permanentes de Taristocratie? Avons-nous sitôt oublié que c'est contre les principes de notre immortelle révolution que l'Angleterre a poussé tout le continent, dont elle seule salariait la colère?

Et, quant à l'accueil fait en Angleterre à la révolution de juillet, depuis quand de pareilles manifestations sont-elles décisives aux yeux d'un homme d'État? Lorsque la question belge s'est présentée, la sympathie des Anglais pour notre révolution les a-t-elle empêchés de faire obstacle à nos prétentions même les plus légitimes? Et n'ont-ils pas tout mis en œuvre pour faire revivre, à notre détriment, autant qu'il était possible, la pensée de déliance et de haine qui, en 1815, avait présidé à la formation du royaume des Pays-Bas ?

S'imaginer que la Russie eût repoussé une alliance d'intérêts, éminemment favorable pour elle , et cela par zèle monarchique , alors surtout qu'elle avait si peu de chose à craindie de la propagande de nos idées, c'est, une véritable puérilité.

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(lui st' iToyaient i)rati(|ues parce (prils ('laient médiocres, cl habiles parce qu'ils n'osaient lien de grand, ik^ virent pas (|iie la question d'Orient renfermait le sort du monde ; il leuréchappa quesi la France ne [)rolitait point, pour rendre TKgypte française, du désir violent et victorieux qui poussait les Russes à Constantinople, les Anglais, tôt ou tard, feraient ce que nous avions négligé , s'établiraient à Alexandrie, prendraient la Méditerranée en échange de la Mer-Noire abandonnée à la Russie, et nous feraient tomber de la sorte au rang des Puissances secondaires.

Puisque le Cabinet des Tuileries ne voulait que le statu quo^ puisqu'il prenait pour point de départ l'intégrité de lempire ottoman, au moins aurait-il dû mettre de la sirite à faire prévaloir cette idée. Eh bien, il ne sut même pas rester conséquent avec lui-même. On se rappelle avec quelle colère insensée le général Sébastiani destitua le général Guilleminot, parce que cet ambassadeur avait activement travaillé à miner l'influence des Russes en Turquie ^ on se rappelle ces paroles prononcées à la tribune par le ministre des affaires étrangères : v( L'empire (( ottoman n'est plus qu'un cadavre. » Voilà quelle conduite, voilà quel langage tenaient, à la face de l'Europe, ceux qui avaientpris pour point de départ de leur politique la conservation de la Turquie, le statu quo oriental ! La postérité croira dilTicilement à un tel excès d'imprévoyance. Mais le récit des faits subséquents va montrer jusqu'où le gouvernement français sut aller dans cette carrière de fautes et de folies.

Vers la fin de 1831, Méhémet-Ali avait envoyé Ibrahim à Saint- Jean-d'Acre pour en faire le siège. Le pacha d'Acre. Abdallah, était un homme pétri de présomption et de ruse.

Hévolté contre la Porte et menacé par sa vengeance, il avait accepté auprès d'elle le patronage artificieux du pacha d'Egypte, et s'était lié à sa fortune par des engagements qu'il viola. Mais le ressentiment de Méliémet-Aii n'était que le prétexte de cette guerre. Elle avait une cause plus profonde. Méhémet-Ali convoitait la Syrie, annexe presque indispensable de l'Egypte. Il la convoitait pour s'agrandir, et aussi pour se défendre. Car le sultan le redoutait, l'enviait • et l'homme le plus puissant de l'empire après Mahmoud, Khosrew-Pacha, que Méhémet- Ali avait supplanté en Egypte, bridait de l'anéantir. En butte à de sourdes machinations et enlacé par l'intrigue, un coup de poignard pouvait avoir raison de sa gloire. Il le savait ^ et le sultan, dont il recevait les ordres en s'inclinant jusqu'à terre, il le tenait pour son plus irréconciliable ennemi. Ibrahim arriva donc devant ces murs deSaint-Jean-d'Acre, qui, franchis parNapoléon, lui eussent valu la conquête de l'Asie et la domination du globe ^ Abdallah opposa aux Égyptiens une longue résistance, succomba enfin, et fut traîné captif en Egypte, où Méhémet- Ali, qui n'avait pas besoin de lui pour esclave, se plut à le traiter en souverain déchu. La Porte s'était émue. Elle envoie contre Ibrahim, Husseïn-Pacha, l'exterminateur des janissaires. Ibrahim invoque le dieu de son père, marche contre les Turcs, les taille en pièces à Homs, achève de les disperser à Beylan et parle en maître aux Syriens frappés d'admiration. L'épouvante règne au sérail. Mahmoud s'adresse alors, pour sauver la Syrie, pour sauver peut-être Constantinople , au vainqueur de Missolonghi, à Reschid-Méhémet, grand-visir, et le premier entre tous les hommes de guerre de l'empire. Ues-

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cliid-M(''liémet part à la UHe d'une armée nombreuse, bien résolu à ne point courir les chanees d'une bataille rangée, et préparant tout pour cette gueire iiréyuliêre dont il avait le génie. Mais il laisse derrière lui Khosrew- Pacha, qui, jaloux du grand-visiret impatientde sa chute, entrave, en sa qualité de séraskier, tous les plans de Reschid-Méhémet et lui l'ait imposer par le sultan la nécessité d'une action d'éclat. La France s'étant arrêtée à ridée de maintenir intact, pour mieux Topposer aux Russes, l'empire de Mahomet II, elle aurait dû faire des vœux pour Reschid-Méhémet : elle fit des vœux i)Our Ibrahim. La rencontre eut lieu à Koniah, le 21 décembre 1832. D'un côté, dix mille Égyptiens, de l'autre soixante mille Turcs, et, entre lesdeux armées, un brouillard épais. Les Turcs engagèrent Faction par une vive canonnade, qui, perçant le brouillard et jetant sur le champ de bataille des lueurs rapides, révéla leurs positions au regard perçant d'Ibrahim. Les deux armées se choquèrent presque dans les ténèbres, et la déroute des Turcs fut complète. Le grand-visir, que des cavaliers égyptiens avaient rencontré courant, tout effaré, sur le champ de bataille, et jouant sa vie en soldat, le grand-visir fut fait prisonnier. Il se croyait perdu : par une bizarrerie qu'expliquent les mœurs orientales, Ibrahim le salua comme son chef, but dans la coupe dont Reschid-Méhémet hésitait à approcher ses lèvres, craignant qu'on n'y eût mis un breuvage empoisonné, et lui donna toutes les apparences du commandement dont il gardait la réalité. La bataille de Koniah décidait tout. Ibrahim n'eut qu'à étendre la main sur la Syrie. Il pouvait plus encore. Qu'il criât : en avant ! et Constantinople était à lui.

Telle était, au commencement de Tannée 1833, la situation des choses en Orient. Pour peu qu'Ibrahim tardai à détrôner Mahmoud, les véritables vainqueurs à Koniah. c'étaient les Russes. Ne venait-on pas de leur fournir l'occasion d'aller, comme protecteurs du sultan, dresser leurs tentes sur les rives du Bosphore ! Et en effet, à la première nouvelle du désastre de Koniah, Mahmoud, glacé d'etfroi, s'était tourné vers Sébastopol. Qui le croirait? en présence de ces graves complications, si lentement préparées, le Cabinet des Tuileries se trouva pris au dépourvu. 11 n'avait pas d'ambassadeur auprès de la Porte, et son chargé d'affaires, M. deVarennes, était sans instructions.

Il fallait pourtant que le gouvernement français prît un parti ^ et, puisqu'à tort ou à raison il jugeait possible l'inviolabilité de Constantinople, il devait, ou se prononcer avec énergie contre Méhémet-Ali, ou encourager résolument Ibrahim à compléter le succès de sa révolte. Car, dans le premier cas, l'interNenl ion égoïste des Russes cessait d'être nécessaire 5 et, dans le second, Ibrahim triomphant était donné pour défenseur à Constantinople.

Rien de tout cela ne fut compris, et M. de Varennes resta livré à ses inspirations personnelles. Son rôle était difficile, llavait à écarter de Constantinople les Russes, qui étaient impatients de s'y montrer et que les terreurs du sultan y appelaient. Et comment atteindre ce résultat, si Ton n'arrêtait pas Ibrahim? Or, M. de Yarennes pouvait bien employer auprès du conquérant de la Syrie et auprès de Méhémet-Ali la voie des conseils et des sollicitations, mais, pour réussir, il aurait fallu être en mesure de parler avec autorité, de menacer si les prières ne suffisaient pas. Et c'est ce que l'imprévoyance du Cabinet des Tuile-

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ries mettait M. de Varennes dans rimpossil)ilitê de lairc. Il parvint néanmoins à contrebalancer pendant (lueiqiie temps rinlluence russe, et la manière dont il mit à profil les circonstances témoigna d'une grande dextérité.

La Russie s'était hâtée d'otTrir au sultan le secours de cinq vaisseaux et de sept frégates, et elle avait envo\é à Mahmoud le général MourawietT, chargé de disposer (oui pour l'intervention et de pousser jusqu'à Alexandrie. Le général MourawietT eut le tort de l'aire un peu trop sentir aux Turcs rinjure de sa présence. Il parcourut les casernes, il affecta avec les soldats turcs le ton du commandement. C'était souffler sur des cendres, mais sur des cendres encore brûlantes. Il se trouva que des sujets avaient le cœur moins servile que leur maître. Une agitation alarmante se déclara dans la capitale. Le pacha d'Egypte, du moins, n'aurait pas humilié à ce point devant l'aigle noir à deux têtes la majesté du croissant. Voilà ce que beaucoup pensèrent 5 et Méhémet-Ali compta dans le divan plus d'un partisan caché. Mahmoud, d'ailleurs, semblait prendre je ne sais quel téméraire plaisir à braver son peuple. Au moment même où il lui donnait le spectacle d'un abaissement sans exemple, il se livrait avec des chrétiennes à de pi'ofanes amours • et, plus hardi de jour en jour, il insultait aux vieilles croyances en se plongeant dans l'ivresse. On eût dit qu'il voulait s'étourdir sur sa faiblesse à l'égard de l'étranger en redoublant d'audace à l'égard de la nation : sortes de dédommagements naturels aux âmes qui départagent entre la pusillanimité et l'orgueil î

M. de Varennes s'empara de toutes les ressources que lui offrait ce concours de circonstances. Il réchautïa ce qu'il y avait encore de pratiotisme dans le divan ; if en-

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tretint dans des sympathies toutes françaises le reis-effendi, dont il possédait Tamitié et qui était Fennemi secret des Russes ; enfin, il fut heureusement servi dans sa lutte contre M. deBoutenietT, ministre plénipotentiaire de Russie, par la mort d'Antoine Franchini, drogman ^ fameux dont les services étaient fort utiles au Cabinet de Saint- Pétersbourg.

Méhémet-Ali avait fait savoir qu'il n'était pas éloigné de traiter avec la Porte : M. de Varennes profita de cette ouverture pour pousser à un arrangement direct, et, soutenu par le reis-elTendi, par les secrètes dispositions de plusieurs membres du divan, par les mécontentements de Constantinople, par le nom de la France, qui n'avait pas encore tout-à-fait perdu à cette époque le respect du monde, il décida le sultan à faire partir pour TÉgypte Hali-Pacha. Les propositions portées par Halil à Méhémet- Ali consistaient dans la cession des petits pachaliks de Seyde. de Jérusalem, de Naplouse et de Tripoli. Cette démarche mettait la Russie en dehors des affaires turques. Aussi, le général Mourawieff s"élança-t-il sur les traces du négociateur, le Cabinet de Saint-Pétersbourg ne voulant à aucun prix que l'empire ottoman s'accoutumât à pourvoir lui-même à son salut.

Jusque-là, TinHuence française avait gagné du terrain. Mais la médiation de la France n'avait été acceptée et ne pouvait l'être qu'à une condition : c'est qu'Ibrahim serait sommé de retirer la menace qu'il tenait perpétuellement suspendue sur Constantinople. Ici commençait pour nous la difficulté, parce qu'encore une fois le gouvernement français n'avait rien prévu, rien préparé, pour une solu-

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