CHAPITRE IV
nestes lignes, le général Bugeaud dut écrire à M. Dulong pour lui demander des explications nouvelles, u Je me (( mets à votre disposition, répondit celui-ci au général : (( mes deux témoins sont le général Bachelu et le colonel (( Desaix. » Les témoins des deux adversaires se réunirent, et il fut convenu que M. Dulong adresserait au Journal des Débats une lettre dans laquelle il démentirait la seconde partie de l'apostrophe si mensongèrement amplifiée, et ne laisserait peser que sur M. Bugeaud, homme public, le poids de la première. Bien de plus convenable, de plus conforme à la vérité, de plus digne. La lettre fut envoyée au Journal des Débats^ où elle devait être publiée le lendemain, 28. Mais quelles ne furent pas la surprise et l'indignation de M. Dulong, lorsque, dans le Bulletin ministériel du 27, il lut : v( Le Journal des Débats a rapporté <( hier une expression outrageante adressée par M. Dulong « à l'honorable général Bugeaud. Aujourd'hui on disait (( à la Chambre que Fhonorable général en a demandé « raison^ et qu'il a exigé de M. Dulong une lettre qui « paraîtra demain dans le Journal des Débals. )> Ainsi, le système de provocation qu'une feuille ministérielle avait commencé, une autre feuille ministérielle semblait le poursuivre! Ainsi, l'on avait altéré, en l'aggravant, la portée de l'apostrophe, et maintenant on altérait le caractère dej; explications dont elle avait fourni le sujet ! Quelle invisible main préparait donc à la querelle un dénoùment funèbre ? Comment le Bulletin ministériel du soir avait-il eu connaissance d'une lettre confiée à la discrétion du Journal des Débats y à son honneur? La communication venait-elle directement des témoins du général Bugeaud, ou bien n'était-ce qu'un écho lointain des hâbleries de quelques
courtisans traîneurs de sabre? Voilà ce qu'on commença de toutes parts à se demander, et dans beaucoup d'esprits s'éveilla un soupçon étrange, un soupçon terrible.
Quant à M. Dulong, il n'avait plus à suivre que les inspirations de son courage. H s'empresse d'interdire l'insertion de la lettre qu'on donnait comme ayant été exigée de lui, et, le premier arrangement étant abondonné, il choisit pour nouveaux témoins deux députés, MM. Georges Lafayette et César Bacot.
Le 28, à trois heures de l'après-midi, ces messieurs se trouvaient au domicile de M. Dulong avec Armand Carrel, que son noble cœur poussait à intervenir dans la querelle pour l'apaiser, lorsque le général Bugeaud se présenta. Un convenable désir de conciliation éclatait sur son visage et dans ses paroles. Armand Carrel eut avec lui un entretien dans lequel il puisa l'espoir que tout pouvait se terminer par une note qui, soigneuse de la dignité de M. Dulong, satisferait dans M. Bugeaud l'homme privé, «ans impliquer aucun désaveu du blâme encouru par l'employé du gouvernement.
A huit heures du soir, seconde réunion. Les témoins du général Bugeaud, MM. de Rumigny et Lamy, y parurent cette fois ^ et l'on remarqua que les dispositions du général n'étaient plus les mêmes. M. de Rumigny repoussa l'intervention d'Armand Carrel, comme représentant de la presse opposante, et il fut le premier à réclamer la publication de la lettre, bien que les lignes insolentes du Bulletin ministériel l'eussent rendue manifestement impossible. A cette lettre, les témoins de M. Dulong voulaient qu'on substituât une note dont on ne pût pas dire qu'elle avait été exigée. La proposition fut repoussée obstiné-
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ment. Un rendez-vous est pris pour le lendemain. On fixe pour théâtre du combat le bois de Boulogne. L'arme convenue est le pistolet. Dulong était un bon citoyen et le meilleur des hommes. Le dévoùment de ses amis pour sa personne était tel que savent Tinspirer les natures choisies. On s'émut autour de lui du danger qu'allait lui faire courir une exclamation dictée par un sentiment généreux. Mais lui, calme et souriant, il encourageait ses amis. Le 29, il se mit en route avec ses témoins pour le bois de Boulogne. Il était gai, ayant pensé à tout ce qui lui était cher, et tout préparé en vue de l'heure suprême.
La rencontre eut lieu à dix heures. Les adversaires avaient été placés à quarante pas l'un de l'autre, et devaient se rapprocher en s'ajustant. A peine ont-ils fait chacun deux ou trois pas, que le général Bugeaud tire son coup de pistolet. Atteint à un pouce au-dessus de l'œil gauche, le malheureux Dulong tombe sans proférer une parole. Le soir, on dansa au Château. A six heures du matin, le blessé était mort.
A cette nouvelle, la consternation règne dans toute une moitié de Paris : pour beaucoup, l'issue du duel de la veille a la gravité d'un malheur public. De sombres rumeurs se mêlent d'abord aux regrets par où se révèle le deuil des âmes. Bientôt un cri s'élève, cri puissant et accusateur : on a voulu la mort de l'infortuné Dulong, on Ta préparée, on a rendu la lutte inévitable, on a fait de tout cela une vengeance de Château ! L'indignation s'accroît de chaque détail donné par les feuilles de l'Opposition. M. de Rumigny est dénoncé comme l'instrument d'un complot de camarilla. La majesté royale elle-même est traînée devant le tribunal de l'opinion.
Une circonstance particulière servit ces attaques. Lorsque les témoins de la victime étaient allés réclamer l'original de la lettre restée aux mains du général de Rumigny, celui-ci avait répondu verbalement, puis attesté dans une déclaration écrite et signée, qu'il n'avait plus cette lettre ; qu'il avait promis à M. Dulong, sur le terrain, de l'anéantir après le combat ; et qu'il l'avait, en effet, brûlée en présence du roi. Il n'était pas vraisemblable qu'au lieu d'exiger la remise immédiate d'une lettre dont il allait si fatalement payer la restitution, M. Dulong eût laissé aux témoins de son adversaire le soin de la détruire. C'estcequ'Armand Carrel fit trèi-bien ressortir dans un articlequi portait sa signature etl'énergique empreinte de son talent. Que signifiait donc cette accumulation de mystères ? Et comment le nom du roi se trouvait-il mêlé à une querelle qu'on n'avait su étouffer que dans le sang ?
La Cour était mise en demeure de se défendre. Un article rédigé au Château, et par un écrivain dévoué à la famille royale, fut publié dans le Journal des Débats. On y repoussait l'attaque avec beaucoup de véhémence, et tous ceux dont le/owrna/ (/e5 Dcôa^s représentaient l'opinion politique applaudirent. Quelle apparence que le roi se fût fait le provocateur invisible d'un duel ! Quelle apparence que le plus honnête homme du royaume, le plus intéressé à la conciliation des esprits, qu'un prince ennemi du duel, de la peine de mort, de tous les préjugés qui coûtent du sang, fût descendu, pour faire couler le sang, au nMe d'entremetteur d'intrigues! M. Bugeaud, qui était un soldat et un homme violent, avait-il besoin qu'on lui apprît à ressentir une offense ? Et lorsque son ressentiment s'expliquait d'une manière si naturelle, on s'acharnait à ima-