CHAPITRE
bureaux des deux feuilles républicaines sont envabis par une foule frémissante. Chacun demande à s'inscrire, cbacun réclame pour lui l'honneur du premier combat. Une liste de douze noms avait été déposée parles légitimistes au National et à la Tribune^ et, sur cette liste, Armand Carrel avait choisi le nom de M. Roux-I^aborie. Mais, en matière de combat, les républicains n'acceptaient pas de représentant, et tous insistaient pour que la lutte eut un caractère de généralité plus conforme à la vivacité de la colère qui les animait. Ils opposèrent donc, et au National et à la Tribune^ douze noms aux douze qui leur avaientété présentés, déclarant qu'ils voulaient non pas d'un combat collectif, d'une affaire de champ-clos, ce qui eût été impraticable, mais d'un combat divisé en douze rencontres, à des heures et dans des lieux différents. Après plusieurs pourparlers et correspondances, les légitimistes refusèrent de souscrire à ces conditions.
La lettre suivante , adressée au Revenant par M.M. Go defroi Cavaignac, Marrast et Garderin, donnera une idée de cette lutte singulière, où semblait revivre l'esprit du moyen-àge :
« Nous vous envoyons une première liste de douze personnes. Nous vous demandons, non pas douze duels simultane's, mais douze duels successifs, dans des temps et lieux dont nous conviendrons facilement. Point d'excuses, point de pre'texles qui ne vous sauveraient pas d'une lâcheté', ni surtout des conse'quences qu'elle entraîne. Entre votre parti et le nôtre, de'sormais la guerre est engage'e par un combat. Plus de trêve, que l'un des deux n'ait fléchi devant l'autre. »
AFàpreté de ce langage, on peut juger à quel point le parti républicain avait du être surpris qu'on l'eût osé me- IV. 2
naeer. Parmi les royalistes, les hommes éclairés sentirent qu'une grande faute venait d'être commise, et ils employèrent tous leurs efforts à étouffer cette déplorable querelle. Par suite d'une décision prise dans une assemblée composée de leurs notabilités, les légitimistes déclarèrent qu'ils ne pouvaient consentir à généraliser le débat. Tardive sagesse, insuffisante à tout réparer ! Le 2 février, en effet, MM. Armand Carrel et Roux-Laborie se rendaient sur le terrain. Le combat eut lieu à l'épée et dura trois minutes. Déjà Carrel avait atteint deux fois son adversaire au bras-, mais, en se précipitant, il alla chercher le fer et reçut dans le bas-ventre une blessure profonde. La nouvelle s'en répandit avec la rapidité de l'éclair, et devint aussitôt le sujet de tous les entretiens. Dans les écoles, dans les journaux, à la Bourse, au théâtre, on ne parlait plus que du courage d'Armand Carrel, desondévoûment, du danger que couraient ses jours. M. Dupin, M. de Chateaubriand lui-même, allèrent s'informer de son état. M. Thiers, dont il avait été en d'autres temps le collaborateur, envoya auprès de lui son secrétaire. On refusait de l'introduire. Qu'il entre, dit Carrel, et, s'adressant au visiteur : k J'ai une grâce à demander à M. Thiers : je « désire vivement que M. Koux-Laborie ne soit pas in- « quiété. »
Mais ainsi qu'on devait s'y attendre, à l'intérêt qui de toutes parts se manifestait pour le magnanime écrivain, se joignait un cri de malédiction contre le Pouvoir. Voilà donc, disaient les libéraux sincères, voilà le fruit des affirmations de M. Thiers et du duc de Broglie ! Que le sang versé retombe sur eux ! Sans f importance qu'ils ont donnée follement à une femme vaincue, sans la force morale