‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 5)Chapitre 82 sur 201 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

pent au hasard, ajoulant Tinsulte à la cruauté , cl se vengeant de Thorreur qu'ils inspirent par des brutalités sans nom. Alors chacun de se précipiter. La rue Neuve-Vivienne est encombrée de fuyards qui remplissent l'air de leurs cris. Des femmes sont renversées et foulées aux pieds • des enfants tombent sous le bâton et teignent le pavé de leur sang, des promeneurs paisibles se sont vus assaillis par des forcenés qui les terrassent, les meurtrissent de coups, trépignent sur eux-, un commissaire de police veut arrêter le cours de ces abominations : son autorité est méconnue -, il insiste : on le menace. Et M. d'Argout, M. d'Argout lui-même est sur le tbéàtre où se joue le drame. On fait avancer de la cavalerie ^ mais, à l'aspect de leurs hideux auxiliaires, les cavaliers rougissent de honte 5 et c'est d'un geste bienveillant, c'est avec des regards amis, qu'ils poussent devant eux la multitude.

L'indignation, à Paris, fut universelle. Au nombre des blessés se trouvaient beaucoup de citoyens attachés au gouvernement ^ chaque classe de la société, chaque opinion, avait fourni des victimes-, la population tout entière se sentit humiliée ^ par pudeur, le Journal des Débats garda le silence; et M. Salverte, montant à la tribune, somma le ministre de rendre compte au pays de ce vil guet-apens. M. d'Argout, qui ne manquait ni de fermeté ni d'esprit, resta écrasé, pourtant, sous le poids de l'accusation. 11 déclara que c'était pour mieux distinguer l'innocent du coupable qu'on employait des agents de police déguisés , et ici les citoyens avaient été frappés indistinctement ! Il prétendit que c'était pour éviter les charges sanglantes de la cavalerie qu'on recourait aux brigades de

la police^ et les agents de M. Gisquet, armés de bâtons, venaient de déployer une rage qui suppléait à tout ce que peut avoir de plus funeste l'emploi des baïonnettes ! La justification était dérisoire-, et d'ailleurs, le ministre laissait intact le reproche qu'on lui adressait d'avoir mis l'arbitraire à la place des lois. Malheureusement, les ennemis du Pouvoir servirent sa cause, en cette occasion, par des exagérations sans probité et des récits infidèles. C'était offrir à la majorité un prétexte pour amnistier le ministre: elle en profita. On s'empara des faits dont la fausseté était démontrée, pour obscurcir des faits incontestables^ et un bill d'indemnité sortit du sein des ricanements les plus odieux qui aient jamais porté atteinte à la dignité d'une assemblée. Le gouvernement était donc absous par la Chambre j mais il avait été et resta condamné par l'opinion.

Au reste, tout cela ne faisait qu'annoncer de plus grandes calamités. Une loi depuis long- temps attendue par les uns et redoutée par les autres, la loi contre les associations fut enfin présentée. Elle aggravait ce fameux article 291 du Code pénal légué à la Restauration par le despotisme de TEmpire, et contre lequel avait si violemment protesté le libéralisme conduit au combat par MM. de Broglie et Guizot. L'article 291 se bornait à proscrire toute association de plus de vingt personnes non autorisée : la loi nouvelle étendait les dispositions de l'ancienne à toute association partagée en sections de moins de vingt personnes. L'article 291 n'atteignait que les réunions périodiques : la loi nouvelle ne tenait nul compte de la périodicité. L'article 291 ne menaçait que les chefs des assosiations contrevenantes : la loi nouvelle pesait sur

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tous les associés sans dislinclion. Enfin, par une éclalante dérogation à la Charte, les infractions à la loi nouvelle et à Farticle 291 étaient délérées, non au jury, mais aux tribunaux correctionnels.

Ce fut le 1 1 mars que s'engagea cette discussion célèbre qui devait aboutir à une guerre civile. Pas un cœur qui ne fût rempli de trouble, pas un visage qui ne portât les traces d'une vive anxiété. Il était impossible, on le savait, qu'à une loi semblable, si elle était votée, la Société des Droits de l'Homme ne répondît point par des coups de fusil. Aussi M. de Ludre excita-t-il dans l'assemblée plus d'émotion que d'étonnement, lorsqu'il laissa tomber du haut de la tribune ces paroles audacieuses et terribles : (( Lsl Société des Droits de l'Homme ne fera pas d'émeutes ^ « mais si elle n'était décidée à attendre que la volonté de (( la France se manifeste, le nombre et le courage de ses (( membres lui permettraient peut-être de livrer une ba- « taille.... )) Voilà par quelle déclaration les débats s'ouvrirent îllsportèrentd'abord sur desattaques personnelles On se montrait, assis au banc ministériel, trois hommes, dont l'un (M. de Broglie) avait ouvert son hôtel, sous la Restauration, à la Société des Amis de la Presse^ dont l'autre (M. Guizot) avait dirigé la Société Aide-toi^ le Ciel t'aidera^ dont un troisième (M. Barthe) avait fait partie de l'association des Carbonari. Le rapprochement fut fait par tous les spectateurs^ et M. Pages (de l'Arriège) en accabla les ministres, M. Guizot surtout. EtM. Guizot ne sut répondre que par l'apologie des intentions et des vues qui animaient la Société Aide-toi^ alors qu'il en était membre. Pitoyable pétition de principes , banalité indigne d'un esprit sérieux ! il le sentait bien lui-même sans doute, car.

humilié dans son orgueil^ il fît effort pour se relever par l'excès de la passion. Pale, la tète haute, le corps frémissant, le bras étendu, on le vit jeter au parti républicain l'insulte pour défi. Prompt à se dédommager, par Tinsolence de Tattaque, de son impuissance à se défendre, il fut superbe de forfanterie et de dédain, u L'homme sagite, et « Dieu le mène, » dit-il, en rappelant un mot deBossuet, et, selon lui, c'était dans les voies où marchaient les ministres, que Dieu menait la France.

Plusieurs orateurs prirent la parole dans la discussion générale : ceux-ci , comme MM. Kératry , Fulchiron ,, Viennet, Hervé, pour appuyer le projet de loi 5 ceux-là pour le combattre, comme MM. Portalis, Salverte, Garnier- Pagès, Bignon, de Sade, Mérilhou. Un amendement présenté par M. Bérenger servit à préciser les débats.

M. Bérenger aurait voulu que le droit d'association fût reconnu en principe, et que l'exercice en fut réglé par l'autorité. Il demandait donc que les associations pussent se former sans autorisation préalable et en se bornant à déclarer à Fautorité les formes de leur constitution et leur but ; mais le maire de la commune aurait eu le droit d'assister aux réunions, d'ordonner la séparation des membres si cela devenait utile ^ et, quant à l'autorité, elle aurait dissous les associations jugées dangereuses, à la charge de rendre compte de ses motifs devant les Chambres. Ainsi, Famendement deM. Bérenger substituait le système .répressif au système préventif, consacré par le projet du gouvernement.

Soutenu par son auteur avec beaucoup de sagesse et d'autorité, l'amendement trouva dans M. Odilon Barrot un éloquent appui. Quoi! on faisait cet outrage à la civili-

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