CHAPITRE IV
M. Pages (de 1 Arriège) lit entendre la protestation suivante, dont la loi contre les associations devait à jamais porter le stigmate : « Si un Français, homme de bien, « veut Tassociation pour propager et affermir leChristia- <c nisme, jesuis son homme, malgré vos ministres et votre « loi. Si un Français, homme de bien, veut une plus <( grande dilTusion des lumières qui préparent la moralité « de Favenir et le bonheur de Fhumanité, je suis son « homme, malgré vos ministres et votre loi. Esclave de « toutes les lois justes, ennemi de toutes les lois iniques, « entre les persécuteurs et les victimes je ne balancerai « jamais. Je ne connais pas de pouvoir humain qui <( puisse me faire apostasier Dieu, Fhumanité, la France. « Pour obéira ma consciense, je désobéirai à votre loi. »
Parmi les députés qui votèrent avec le gouvernement, il y en eut un qui ne le fit qu'après avoir déclaré tout haut qu'il entendait voter la loi présentée, uniquement comme loi d'urgence, comme loi d'inquiétude publique. Ce député était nouveau venu aux affaires^ mais il lui avait suffi de deux discours pour faire saluer en lui un des princes de la parole. Son génie, chacun depuis long- temps en connaissait la moitié. Ce député était M. de Lamartine.
Dans M. de Lamartine, l'homme extérieur appartenait tout entier à la classe aristocratique : car ilavait les traits fms, les formes allongées, une dignité facile, une magnificence de gentilhomme, et cette élégance sans effort qui se compose de riens exquis. Seulement, le commerce de la poésie l'ayant accoutumé à la pompe du discours, il ne parlait point la langue des salons, langue vive et légère •et d'une futilité charmante. Qu'un pareil homme fut démocrate, quelques-uns s'en étonneront. Rien de plus vrai,
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pourtant. Et si la démocratie n'avait pas eu son premier culte, c'est qu'elle ne lui était apparue que dans la poussière soulevée par un demi-siècle de combats-, c'est qu'il Pavait vue sanglante, en guenilles, toujours prête à pactiser avec la mort, ne sachant enfin ni se commander à elle-même, ni faire durer ses triomphes. Comment un tel spectacle n'aurait-il pas ému outre mesure le poète des rêveries, poète si calme et si doux qu'il fut presque une lyre ! Comment tant d'hymnes chantés à la destruction n'auraient-ils pas jeté quelque trouble dans cette âme harmonieuse ? Mais sur les hommes supérieurs le mensonge des dehors n'exerce que passagèrement son influence. Sans peine ils aperçoivent la marche des grandes idées à travers les manifestations, souvent pleines de désordre^ qui, tout en les obscurcissant, les annoncent. Ce n'est point, d'ailleurs, pour les vertus qu'il possède qu'on peut aimer le peuple : on doit l'aimer vicieux et grossier, on doit l'aimer pour les vertus qu'il n'a pas, et qu'il aurait certainement si on ne lui eût ravi sa part d'éducation et mesuré d'une manière inique son droit au bonheur. M. de Lamartine était chrétien par les entrailles : ce sentiment de justice envers le peuple n'avait donc rien de trop élevé pour lui. Et puis, comme tous les esprits véritablement doués de force et de grandeur, il était homme à comprendre que ceux-là seuls méritent l'empire qui sont soulevés et portés par l'acclamation publique-, qu'il y a folie dans la consécration de tout privilège qui donne pour pasteurs aux peuples les élus du hasard, et que l'impiété est grande de livrer le gouvernement des choses humaines à la sottise ou à la bassesse. Malheureusement, M. de Lamartine avait une mobilité d'impressions qui mettait en