CHAPITRE IV
garde contre lui les cœurs soupçonneux. On le désirait ardemment pour allié ; Favait-on acquis ? on tremblait de le perdre. Sa magnanimité môme dans l'aveu d'une erreur et son intrépidité dans le changement avaient dorme à sa politique une couleur indécise : il s'en trouvait glorieusement amoindri. D'un autre côté, pas plus qu'à M. de (Miateaubriand, le rôle de chef de parti ne semblait lui convenir. IN'on qu'il négligeât le côté pratique des choses, il s'en préoccupait, au contraire, et même avec une sorte d'anxiété un peu puérile, comme s'il eut craint qu'il ne lui échappât quelque chose des faveurs de la renommée, et que la poésie ne restât exposée en sa personne au dédain des gens d'affaires. Mais être chef d'un parti, c'est en dépendre à l'excès. Et lorsque le commandement n'est plus qu'une forme hautaine de l'obéissance, il y faut une abnégation de soi, de ses pensées, et, quelquefois, un servilisme d'ambition dont les hommes d'inspiration sont incapables. Tribun, M. de Lamartine ne pouvait Fêtre. A la Chambre, on ne lui vit jamais, ni cette haine du regard, ni ce geste accusateur, ni ce tressaillement du corps et ces emportements soudains, qui répandent la passion, qui la provoquent, et agissent sur une assemblée, comme les vents d'orage sur les ilôts de la mer. Son geste était solennel ; ses paroles, toutes de pourpres et d'or, tombaient de ses lèvres avec une lenteur cadencée ^ c'était avec une dignité froide que sa haute taille se balançait ^ et, s'il est permis de s'exprimer ainsi, le battement de cœur de son éloquence était trop constamment tranquille et trop égal. Mais il est une gloire qui appartient sans contestation à M. de Lamartine. A une époque oii beaucoup de républicains en étaient encore à renfermer le salut du peuple IV. I î
dans la substitution d'un consul à un roi, lui, légitimiste converti de la veille, il annonçait déjà la réforme sociale. Les anciens, nul ne l'ignore, avaient décoré les poètes du nom de Vates^ qui signifie prophète. M. de Lamartine fut donc un poète dans la plus noble acception du mot. Car, un jour, secouant avec courage les préjugés d'une moitié de sa vie et déserteur du Pouvoir, c'est-à-dire de k force, il devait tenir les hommes attentifs au bruit de son illustre défection, et montrer la route lumineuse qui s'ouvrira devant les générations avenir.
En votant la loi contre les associations, M. de Lamartine avait cédé à la crainte de voir les sociétés politiques livrer bataille au gouvernement et entasser ruines sur ruines. Il ne comprit pas que cette bataille si fort redoutée par lui, la loi qu'il votait en allait donner le signal. Dès ce moment en effet, tous les glaives se trouvèrent en quelque sorte à moitié tirés du fourreau, et d'un bout de la France à l'autre, ce ne furent plus que préparatifs de
guerre.
Or, l'imminence d'une crise n'avait jamais trouvé le Pouvoir en proie à plus de divisions. La guerre aux portefeuilles était poursuivie avec ardeur, en attendant qu'une guerre plus terrible éclatât. Enveloppés d'intrigues, deux membres du Cabinet étaient à la veille de succomber, et le duc de Broglie, en butte à une animosité persévérante et secrète, allait lui-même sortir du Conseil.
Une demande de vingt-cinq millions adressée au gouvernement français par le gouvernement des États-Unis fut non pas la cause, mais l'occasion de la retraite du duc de Broglie. La France devait-elle réellement vingt-cinq millions aux États-Unis.'^ Quelle était l'origine de la