CHAPITRE IV
créance américaine? Jusqu'à quel point les prétentions de l'Amérique à notre égard étaient-elles fondées? Voilà ce que la Chambre eut à examiner. Nous ne nous arrêterons pas ici aux discussions qui s'élevèrent alors dans le j)arlement, nous réservant d'exposer la question lorsque nous en serons à Tannée 1835, époque où elle fut remise sur le tapis. Nous nous bornerons à dire que les premiers débats soulevés eurent pour résultat le rejet absolu de la réclamation.
Le ministère, dans son désir excessif de maintenir la paix, n'avait rien négligé pour amener la Chambre à voter en faveur de l'Amérique. Et cependant, il arriva que les familiers du Château laissèrent tomber dans l'urne des boules noires.
Le fait était assurément fort extraordinaire ; car on ne pouvait mettre en doute l'importance que le roi attachait à l'acceptation du traité. Aussi les amis de M. de Broglie ne virent-ils dans ce résultat que le triomphe d'une intrigue ; ils demeurèrent convaincus que M. de Broglie pesant au roi, on avait voulu le faire renverser par la majorité. Pour cela, il est vrai, la Cour avait dû se résigner à un rejet qui lui était pénible-, mais la démission de M. de Broglie étaitau bout. Or, repoussé une fois, le traité pouvait être présenté de nouveau ; tandis qu'une fois donnée, la démission pouvait être aisément rendue définitive. Aux yeux des gens de Cour, le bénéfice du calcul en dépassait l'inconvénient.
Ce qui est certain, c'est que la Cour n'avait pas compté vainement sur la susceptibilité de M. deBrogiie. Au sortir même de la séance où il venait d'être vaincu, il alla surle-champ offrir au roi sa démission.
Le roi comprenait peu les scrupules parlementaires et il s'enmoquaitvolontiers. Apporter deTamour propredans les affaires lui paraissait au plus haut point dangereux et niais. Suivant lui, en faisant de toutes les questions importantes des questions de Cabinet, on élevait la puissance du parlement sur les ruines de la prérogative royale. Cette manière de voir, M. de Broglie était loin de la partager, mais il ne Tignorait pas. il devait donc naturellement s'attendre à voir le roi hésiter devant l'offre d'une aussi brusque démission. Ce fut le contraire quiadvint. M. de Broglie sortit du ministère dès qu'il en manifesta l'intention. Les efforts que le roi tenta pour le retenir se réduisirent à ces banales objections dont la politesse fait une loi. M. de Broglie ne pouvait s'y tromper, Louis- Philippe ayant un jeu de physionomie dont les ministres s'étaient accoutumés à surprendre le secret.
Que la retraite du duc de Broglie, en cette occasion, ait été au Château le sujet d'une joie très-vive, rien de moins douteux. D'abord, nous l'avons dit, le roi n'aimait pas la personne de M. de Broglie. 11 lui trouvait de la raideur, de la persistance dans les idées, une dignité incommode, une àmetropen garde contreTinfluence des petites séductions; il supportait impatiemment un ministre avec lequel il osait à peine être familier, et qui était homme, dans tous les cas, à déjouer les calculs de la familiarité royale. D'un autre côté, M. de Broglie avait, aux yeux des courtisans, le tort de mettre la main aux affaires, et cela dans un département où le roi s'alarmait de tout contrôle. Enfin, la retraite du ministre des affaires étrangères ne faisait que commencer l'exécution d'un projet couvé depuis long- temps avec complaisance. Unis étroi-
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temcnt, le duc de Rroglic, M. (iuizot et M. Thiers auraient formé, dans Je Conseil, une force contre laquelle se serait trop souvent brisée la politique personnelle du monarque. Il avait donc fallu semer entre eux de sourdes défiances, les armer l'un contre l'autre par un ténébreux et persévérant appel à des sentiments de rivalité. Jusqu'alors le but n'avait été atteint que très-imparfaitement, l.'amitié de M. (iuizot et du duc de Broglie était restée sans nuages, et si rintimité de leur alliance inspirait à M. ïbiers quelque inquiétude, il n'en était pas encore venu à croire une séparation profitable pour lui. Mais M. de Broglie sortant du Conseil, tout changeait. M. GuizotetM. Thiers se trouvaient face à face, sans lien qui les rapprochât, et avec des caractères différents, des tendances diverses, des talents rivaux, des prétentions égales. Situation qu'il était facile de faire tourner au profit du gouvernement personnel.
11 y avait à remplacerle duc de Broglie comme ministre des affaires étrangères. La présidence resta au maréchal Soult, parce que son illustration militaire était de nature à imposer à l'opinion, et, parce que, dans l'intérieur du Conseil, son importance politique n'était point assez grande pour éveiller la jalousie. Quant au portefeuille des affaires étrangères, on l'offrit à M. de Bigny, mais on eut beaucoup de peine à le lui faire accepter. Marin, il se sentait à l'aise dans le ministère de la marine, où sa capacité n'était pas trop au-dessous de sa tâche. Se maintiendrait-il au poste où on l'appelait ? Le fd des intrigues diplomatiques ne se romprait-il pas entre ses doigts à chaque instant ? Et comment repousserait-il , à la Chambre, des attaques portant sur tout l'ensemble de la politique
européenne? Le sentiment de son insuffisance le troublait. Il'refusa long-temps, et ne se rendit enfin que sur Tespoir de trouver pour appui Texpérience de M. de Broglie et ses conseils. L'amiral Roussin, alors en mission, fut désigné pour le ministère de la marine ^ et, sur son refus lorsqu'on en fut informé, l'amiral Jacob entra dans le ministère.
D'autres changements se préparaient. M. d'Argout, homme très-instruit, très-laborieux, et qui possédait la passion de ces sortes d'affaires qui se font avec des chiffres, M. d'Argout n'avait jeté aucun éclat sur le ministère de l'intérieur, et s'était desservis lui-même dans l'esprit de ses collègues. M. Thiers, au contraire, quoique relégué dans'le ministère du commerce, avait partout fait sentir son action et accepter son influence. Ses amis auraient donc volontiers demandé pour lui un portefeuille politique. Mais il tenait sa position pour bonne et n'er. voulait point sortir. Peu lui importait que son portefeuille ne fût que secondaire, sa personnalité en ressortait mieux, et il lui suffisait de pouvoir, devant les Chambres, faire sur le domaine de ses collègues de brillantes apparitions. Il se laissa néanmoins entraîner, surtout par M. Bertin de Vaux, que le Journal des Débats rendait tout-puissant, et qui regardait Toccupation du ministère de l'intérieur par M. Thiers comme une chose presque indispensable. Il se forma, conséquemment, au sein du Conseil, une espèce de complot ayant pour but l'exclusion de M. d'Argout. M. Barthe entra dans ce complot sans se douter qu'il était, lui aussi, l'objet des menées lesplus malveillantes. Car on le disait usé, et M. Bertin de Vaux poussait secrètement au ministère de la justice M. Persil, magistrat plein de fiel, mais courageux, et qu'avait en quelque sorte mar-