CHAPITRE V
« et honorable entreprise; mais je donnerai à ces mes- <( sieurs des lettres qui leur seront utiles, etjelesauto- « rise à se présenter comme mes lieutenants. »
Tout était convenu, M. Albert devait devancer ses amis, et déjà une chaise de poste l'attendait, quand tout-à-coup l'on apprit à Paris que la ville de Lyon s'était calmée et que le conseil exécutif des mutuellistes venait d'ordonner la reprise des travaux. Cette nouvelle enlevait au voyage, sinon son utilité, au moins son urgence : on y renonça, et M. Albert se contenta d'une lettre qui portait en substance : « Abstenez-vous de toute provocation. Paris n'a pas besoin, comme Lyon, d'être contenu, il aurait plutôt besoin d'être excité. Cependant, si le Pouvoir vous attaquait et vous réduisait à la nécessité de vous défendre, Paris vous soutiendrait. »
La situation morale des chefs du parti républicain se révèle tout entière dans ces détails. S'ils n'entendaient pas permettre que le gouvernement portât la main sur des libertés qu'en 1 830 on avait crues pour jamais conquises, ils ne prétendaient pas non plus tirer le glaive sans nécessité et au gré de passions folles ou coupables. Et rien, du reste, ne le prouve mieux que ce qui s'était passé à Lyon pendant le voyage de M. Albert à Paris. Plusieurs républicains lyonnais, jouissant parmi leurs concitoyens d'une considération méritée, avaient été les premiers à intervenir comme médiateurs entre les fabricants et les mutuellistes. Une lettre qui invitait ces derniers en termes nobles et pressants, à reprendre les travaux interrompus, fut signée par MM. d'Lpouilly. Léon Favre, Lortet, Michel- Ange Périer De leur côté, MM. Raune et Jules Séguin
coururent d'atelier en atelier pour y prêcher la résigna-
tion et le calme. Le conseil exécutif des mutuellistesy était déjà disposé^ mais, simple instrument de transmission, il n'avait aucun ordre à donner. Grâce aux suggestions des républicains, il passa outre, ordonna la reprise des travaux, fut obéi. Le 22 février (1834), tous les métiers battaient à Lyon comme à Tordinaire.
Ainsi le calme était rentré dans la ville. Mais on y apprit bientôt la loi contre les associations, et le peuple fut violemment rejeté dans la révolte. Une clameur terrible s'élève du sein de tous les corps d'état -, les mutuellistes se voient directement menacés, ils s'assemblent en tumulte. Une protestation est publiée par VEcho de la Fabrique. Elle portait deux mille cinq cent quarante signatures, et se terminait par ces mots : « Les mutuellistes dé- « clarent qu'ils ne courberont jamais la tète sous un joug « aussi abrutissant ; ils déclarent que leurs réunions ne (( seront point suspendues. S'appuyant sur le droit le « plus inviolable, celui de vivre en travaillant, ils sauront « résister, avec toute l'énergie qui caractérise des hom- K mes libres, à toute tentative brutale, et ne reculeront M devant aucun sacrifice pour la défense d'un droit qu'au- « cune puissance humaine ne saurait leur ravir. »
De son côté , le Pouvoir semblait appeler sur Lyon la guerre civile. Tant qu'avait duré le chômage, aucun ouvrier n'avait été arrêté. Après la reprise des travaux, et au moment où Ton s'y attendait le moins, six mutuellistes sont emprisonnés comme chefs de la coalition. Aussitôt, à la Croix-Rousse, à Saint-Just, à Saint-Georges, on s'indigne, on s'encourage à la résistance. « Nous «( aussi, écrivent au procureur du roi vingt chefs d'ate- ♦( lierSj nous aussi nous étions membres du conseil exé-
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<( cutif. Nous demandons à partaj^^er le sort de nos eama- (( rades. »
I.a loi contre les associations pesait sur les sociétés industrielles aussi bien que sur les sociétés politi(]ues : le projet de résistance est universel. Mutuellistes, tailleurs, cordonniers, chapeliers, ouvriers de toute espèce, membres de la Société des Droits de l'Homme^ tous sont devenus soldats de la même cause. Plus d'hésitation, plus de défiance. On poussera le cri de Vive la république! et Ton combattra. Ci'est Girard, un des meneurs du conseil exécutif des mutuellistes, qui a pris l'initiative. Les divers corps d'état délèguent plusieurs de leurs membres pour donner à de communs ressentiments une direction commune, et Ton forme un comité d'ensemble.
La Société des Droits de l'Homme ne pouvait y être représentée qu'en s'y absorbant, c'est ce qui arriva. Car rien ne saurait peindre l'enthousiasme farouche dont les corps d'état étaient animés. Accusant leur comité central de mollesse et de langueur, ils brûlaient d'en venir aux mains : « Prenez garde ! disaient à MM. Baune, Martin et <( Albert, des mutuellistes influents, si vos sections ne K descendent pas dans la rue, nous y descendrons sans « elles. » Et lorsqu'une voix disait : a Mais les armes « nous manquent ; ^) mille voix répondaient : « Les soldats « en ont. Et comme en juillet, comme en novembre, les « soldats refuseront de tuer leurs frères. » Lancé dans cet irrésistible tourbillon, le comité des Droits de l'Homme ne savait s'il fallait pousser le char ou le retenir. Dévoré tout à la fois de colère et d'inquiétude, l'inexorable rapidité des événements l'accablait. H portait d'ailleurs en luimême un principe de faiblesse. Entre MM. Albert, Martin et
Hugon, il existait une parenté d'idées et de sentiments dans laquelle n'entrait pas entièrement M. Baune. Quant à M. Bertholon, entraîné dans un court voyage, son retour à Lyon devait être devancé par la lutte ; et M. Poujol était mourant. Aussi le comité aurait-il envisagé la situation avec plus d'etYroi que d'espoir, sans la confiance que lui inspirait l'altitude des troupes. Et il est certain que l'esprit de révolte leur avait été soufflé avec une efficacité redoutable. Le comité des Droits de l'Homme entretenait des intelligences dans presque tous les régiments, dans le corps d'artillerie surtout ; et les relations étaient si étroites, que M. Baune en était venu à savoir, heure par heure, la direction et le but des mouvements militaires.
Tel était l'état des choses et des esprits lorsqu'arriva le 5 avril, jour du jugement des mutuellistes arrêtés. Pour glorifier la conduite de leurs chefs et peut-être efTrayer les juges, un grand nombre de mutuellistes se sont rendus sur la place Saint- Jean, où est situé le tribunal correctionnel. Du reste, ce n'est encore qu'une démonstration, et il est convenu qu'on se gardera soigneusement des agents provocateurs. Mais la présence d'un témoin accusé de mensonge et l'insolence d'un gendarme imprudent ont suffi pour soulever la multitude. Le procureur du roi accourt : on l'insulte, on le heurte -. le gendarme est poursuivi avec menace, et des soldats paraissent : (c A bas les baïonnettes ! s'écrient les ouvriers. ^ Les soldats se rendirent à cette sommation, et quelques-uns d'entre eux allèrent jusqu'à fraterniser avec le peuple sur la place Saint-Jean et dans la cour du palais.
Ce jour-là même, un mutuelliste était mort, et le lendemain huit mille ouvriers, accompagnant la dépouille