‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 5)Chapitre 98 sur 201 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

troupes, essuie une décharj^e qui ne ratteiul pas, et revient absous de sa générosité par son courage. Tel était l'esprit qui animait Tinsurrection : ('.arrier et (.autliier à la Croix-Housse, Uéverchonà Vaise, Despinasse à la (luillotière.tous surent, par leurmodérationetleur humanité, honorer la cause qu'ils défendaient au péril de leur vie.

Cependant la lutte continue, laissant la victoire incertaine et multipliant d'heure en heure les désastres. Une interruption si prolongée des relations de chaque jour est venue ajouter des angoisses nouvelles à la détresse permanente du peuple-, et, dans quelques quartiers reculés, des citoyens s'en vont faisant des quêtes et criant d'une voix lamentable : « Du pain pour les pauvres ouvriers! )> Mais ailleurs, dans le voisinage des troupes, tout est désert-, et si la fusillade s'arrête tout-à-coup, si l'appel lointain des cloches vient à s'interrompre, si les caissons cessent un instant de rouler sur le pavé, ce qui succède à ces bruits de destruction, c'est un silence de mort, un effroyable silence ! Pas un cri ne s'échappe du fond des maisons, fermées et muettes comme des tombeaux -. car. par toute croisée qui s'ouvre, la mort pénètre. La circulation a été interdite d'une manière absolue : mesure extrême qui fait de chaque passant un rebelle ; et quiconque franchit le seuil de sa porte devient un point de mirepour les soldats. Des femmes, des enfants, des vieillards furent tués sans pitié au détour des rues. Un frère fut renversé par une balle sur le cadavre de son frère, qu'il avait vu tomber et qu'il relevait en pleurant. Aussi l'intérieur de beaucoup de maisons présenta-t-il bientôt un spectacle presque aussi triste que celui du dehors. Dans les unes, le pain manquait-, dans d'autres, on tremblait pour les

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jours d'un père ou d'un époux absent, tué peut-être, et qu on n'avait pas même le pouvoir d'aller chercher au milieu des victimes -, dans d'autres enfin, c'étaient des malades condamnés à gémir sans secours, ou bien des morts qui attendaient la sépulture.

La terreur était sans bornes, et, dans certains quartiers la colère du soldat inexorable. Et même, ainsi qu'il arrive toujours, ceux-là combattaient l'insurrection avec le plus d'emportement qui, dans l'armée, avaient entretenu avec les insurgés des relations dangereuses.

Du côté de la place Sathonay, à l'entrée de la rue Saint- Marcel, une barricade avait été construite, et les soldats envoyés pour l'enlever paraissaient hésiter. Le colonel Mounier se jette en avant, tombe mort, et la barricade est franchie. Mais aussitôt la troupe monte dans des maisons qu'on vient de désigner à sa vengeance, et elle se répand de toutes parts, saisie d'une rage aveugle. Un honorable citoyen, M. Joseph Rémond, était assis paisiblement à son foyer : on le tue. Non loin delà, l'appartement de M. Baune est envahi. La veille^ M. Baune s'était traîné malade par la ville: puis, l'excès de la souffrance l'ayant ramené dans sa demeure, il y était resté enchaîné à son lit par une paralysie aiguë. 11 avait auprès de lui sa femme et le plus jeune de ses enfants, quand les soldats parurent. Et, comme ils couraient l'égorger, lui, se redressant à demi et rassemblant ses forces, il s'écria : « Républicain, c'est « sur la place publique que je dois être fusillé. Vous ne <c m'égorgcrez pas devant ma femme et mon filsi » Déjà, €n effet, pour le protéger, l'officier s'avançait, le cœur attendri et l'œil humide. Mais qu'aurait pu sa voix surdes hommes queleur fureur égarait .^Heureusement, onatter»-

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