Histoire de dix ans, 1830-1840
C'est par le souvenir d'une catastrophe que s'ouvrira ce récit. Lorsqu' Alexandre avait poussé à la chute de Napoléon pour couronner le frère de Charles X, il n'avait fait que préparer une chute nouvelle : il était intervenu entre deux désastres.
Dans cette succession non interrompue de calamités, qui se nomme l'histoire, que sont tous ces triomphateurs fameux, que sont tous ces fiers distributeurs d'empire? Le peu qu'ils pèsent se voit mieux encore à leurs prospérités qu'à leurs revers. Le dix-neuvième siècle nous montre un monarque plus malheureux, plus humilié que Charles X. hit ce monarque, c'est l'empereur Alexandre, sans qui Charles X n'aurait jamais régné.
La puissance de cet empereur était grande, assurément, et formidable. 11 avait conduit la paix de capitale en capitale. Il avait gouverné souverainement les congrès et présidé des assemblées de roi. Il lui fut même donné de voir pâlir devant sa fortune celle d'un homme supérieur à César. Eh bien, il semblait qu'il n'eût été élevé si haut que pour mieux donner sa faiblesse en spectacle. Dévoré de mélancolie, il visita de lointains pays sans pouvoir s'éviter,
a — Louis Blanc. — Hist. de Dix-Ans.
et se mêla, pour étourdir ses vagues douleurs, à toutes les agitations de son temps. A Paris où l'avait poussé le sort des batailles, on le vit surpris et presque effrayé de la grandeur de son destin, et il reprit la route de ses Etats, tout plein dé la tristesse de ses triomphes. Pourquoi cette tristesse était-elle devenue si poignante sur la fin de sa vie? Qu'avait-il à s'agenouiller le soir au fond des cimetières? Quelles pensées le poursuivaient dans les prom* • nades solitaires de Czarkoë-Selo? La mort tragique de Paul Ier avait-elle laissé dans son esprit troublé quelque ineffaçable image? On le crut. Peut-être ne. faisait-il que succomber à ce dégoût de la vie, maladie morale que Dieu envoie aux puissants, pour venger de leurs souffrances physiques les faibles et les petits ! Il était allé déjà depuis quelque temps loin de son pays, qu'il fuyait, lorsqu'un jour, pendant que sa mère priait pour lui dans la cathédrale de Saint-Pétersbourg, on apprit l'arrivée d'un courrier vêtu de noir. Le métropolitain entra dans l'Église portant un Christ couvert d'un" crêpe, et on se mit à chanter comme pour les morts. Le fondateur de la Sainte-Alliance, le pacificateur armé de l'Europe,
l'homme par qui avait été terrassé dans Napoléon le double génie de la guerre et de la France, l'empereur Alexandre
n'était plus.
Chose bonne à méditer! Des deux hommes qui, à Tilsitt, s'étaient partagé le monde, l'un est mort loin de son pays, dans une contrée sauvage où il s'était réfugié, lassé des humains, de la nature et de lui-même. L'autre, écrasé sous sa toute-puissance, s'est éteint lentement au milieu des mers. Ils s'ingèrent à disposer des peuples, et ne peuvent jusqu'au bout disposer d'eux-mêmes. Ceci est une religieuse leçon d'égalité.
Au reste, les événements se suivent d'une manière beaucoup plus logique qu'on ne serait tenté de le croire, à voir combien les gouvernements sont instables et les hommes fragiles.
Ainsi, depuis le jour où l'Assemblée Constituante avait enregistré les conquêtes de la bourgeoisie en France, que de variations dans la politique ! Que de changements ! Que de secousses! Que de modifications inattendues! Et pourtant, la bourgeoisie, eu 1815, reparait sur la scène, prête à continuer l'œuvre à peine interrompue de 89.
Dans un livre qui doit se lier à celui que je publie en ce moment, et qui servira à l'expliquer, j'ai dit comment la bourgeoisie s'était développée en France. Je l'ai représentée arrivant à la jouissance de la liberté civile par les communes, à l'indépendance religieuse par le parlement, à la richesse par les jurandes et les maîtrises, à la puissance politique par les États-Généraux. C'est à cette dernière phase de son développement que se rapporte la Restauration, pendant laquelle se sont préparés les éléments d'un nouveau règne.
Je me bornerai donc ici à montrer :
Que la chute de l'empire et l'avènement de Louis XVIII étaient dans l'intérêt et ont été le fait de la bourgeoisie ;
Que tous les mouvements politiques de la Restauration sont nés des efforts tentés par la bourgeoisie pour asservir la royauté sans la détruire J.
Dans cette magique histoire de Napoléon et du peuple armé, la bourgeoisie semble s'effacer. Cependant, si on y regarde de près, on verra qu'en l'ait de commerce, d'industrie, de finances, Napoléon a continué L'œuvre de l'Assemblée Constituante. La tyrannie, cachée dans le principe du laisser faire, il l'a maintenue et favorisée. Le Code, il l'a fait sortir des vieilles coutumes et des in-folios de Pothier. Il a consacré le principe de la. division des propriétés. Il n'a rien fait pour remplacer la commandite du crédit individuel par celle du crédit de l'Etat. En un mot, il a fortifié tout ce qui sert de base aujourd'hui à la domination bourgeoise.
C'est ce qui l'a perdu.
Car, tandis (pie son système économique régularisait la domination bourgeoise, il s'essayait dans son système politique à refaire l'aristocratie. Contradiction étrange et funeste! Que lui manquail il donc à cet homme pour marcher solitairement et sans cortège? Son génie l'avait doué d'une force immense; L'ascendant personnel qu'il exercail
11', ii bourgeoisie j'entends l'ensemble îles citoyens qui, possédant
il. ^ Instn i- de travail 6u on capital, travailUnl avec des res
sources uni leur lonl propres, el ne dépendent d'antrui que dans une oertaine mesurai Le peuple c<\ l'ensemble des citoyens qui, ne possédant pas de capital, dépendent d'aulrni complètement, el en ce qui toucha aux premières néces dtés de la vie.
tenait du prodige. Ses victoires l'avaient entouré d'un prestige tel que n'en eurent jamais un semblable, ni Charlemague ni Charles-Quint. Il avait fait de la France un soldat, et s'était fait le Dieu de ce soldat... Ne pouvait-il se passer de chambellans et de pages? Maie non. Il ne fut pas donné à Napoléon lui-même d'être empereur à sa manière. Il lui fallut des mousquetaires sous le nom d'aidesde-camp, des hérauts d'armes à blason, des voitures armoriées, une étiquette bien puérile, des généraux-ducs, des heros-barons, de grandsdionnnes-princes. Il avait tellement peur que son génie ne parût trop roturier, qu'il octroya des lettres d'anoblissement à chacune de ses victoires. La journée de Wagram lui donna pour épouse la fille d'un monarque qu'il avait pii faire attendre dans son antichambre; et lui, ancien sousdieutenant, beau-frère d'un ancien valet d'écurie, il s'en' allait tout fier d'être le mari d'une archiduchesse trouvée, pour ainsi dire, dans les bagages d'une armée en déroute. Mais quand un fils naquit à cet homme sorti du peuple, ce fut bien autre chose, vraiment ! Voici que le bambin est créé roi de Rome ; une maison des enfants de France est instituée, et c'est une comtesse, une vraie comtesse, qui devient gouvernante de cet enfant de France. Maintenant, gardez-vous de cflntempler avec dédain ce trône que n'honorait pas suffisamment, j'imagine, le génie d'un parvenu : autour de ce trône se rangent, pour le couvrir de leur splendeur historique, les de Croï, les Just de Noailles, les Albert de Brancas, les de Montmorency, tous ceux enfin que recommande la possession immaculée de vieux parchemins échappés aux vers. Du reste, dans les Tuileries, envahies par cette cohue de nobles donnés pour patrons à la roture du chef, les formules seront plus serviles, l'étiquette plus dégradante qu'elles ne le furent jamais sous les successeurs d'Hugues Capet. Là, tous les mouvements seront réglés conformément au rituel monarchique : le nombre des révérences dues à chacune de leurs majestés sera sévèrement déterminé. Comme tout cela est petit et misérable ! Et pourtant qui oserait refuser à Napoléon le sentiment de la véritable grandeur? Combien de fois ne le vit-on pas monter en quelque sorte, par la majesté de ses manières, de son langage, dans les plus hautes régions de l'épopée ? Mais, empereur, il fut dominé, asservi par le principe en vertu duquel il s'était assis sur un trône. Or, il aurait fallu ou détruire la puissance de la bourgeoisie, ou ménager ses répugnances.
D'ailleurs, pour accomplir son rôle historique, Napoléon avait besoin d'être tout à la fois despote et guerrier. Et la bourgeoisie ne pouvait se développer qu'à la double condition d'avoir la paix et d'être libre.
La paix! Napoléon l'aurait voulue, mais glorieuse et forte. Lorsqu'au mois de novembre 1813, M. de Saint- Aignan lui apporta, telles que les alliés venaient de les ,>oser à Francfort, les bases d'une pacification générale, est-ce qu'il ne consentit pas à faire taire son orgueil? Elles étaient dures, pourtant, les conditions qu'on lui faisait! Abandonner l'Espagne, la Hollande, l'Italie, l'Allemagne, c'était bien Laisser subsister la France républicaine, mais c'était anéantir la France impériale. N'importe : l'Empereur se résigne. Pour mieux rassurer les esprits, il remplace', au ministère de< affaires étrangères, le duc de Bassauo par le duc de Yieence, aime du Gzar. El quand ce sacrifice est accompli, quand le duc de Vicence a écrit aux allies que Napoléon consent à acheter la paix au prix de tant de conquêtes perdues, les allies reviennent sur ce
INTRODUCTION
qu'ils ont eux-mêmes proposé, et ils lancent sur la France trois grandes armées! Quel moment pour accuser Napoléon de tyrannie que celui où de toutes parts le territoire était envahi ! Mais qui aurait pu alors arrêter le déchaînement des intérêts? MM. Flaugergues, Raynouard, Gallois, Maine de Biran, Laine, font revivre contre l'Empereur étonné la vieille" opposition des parlements. Il répond à ces attaques par l'établissement de la dictature. Puis, confiant dans son génie et daj^s la fortune de la France, il se prépare à courir ufte fois encore au-devant des batailles. Ce fut une nuit solennelle que cette nuit du 23 janvier 1814, dans laquelle Napoléon, après avoir brûlé ses papiers secrets, embrassa sa femme et son fils. Il ne devait plus les revoir!
Que ce départ fut le signal d'un nouvel embrasement du monde, la bourgeoisie pouvait le craindre assurément et s'en effrayer. Mais on ne saurait sans injustice faire ' retomber sur la tète de Napoléon la responsabilité de ces derniers combats. Les conférences de Ghàtillon-sur-Seine ne doivent pas être oubliées : c'était la pensée de la paix au milieu de toutes les fureurs de la guerre. Sans doute, Napoléon refusa de laisser réduire la France à ses anciennes limites ; sans doute il crut de son devoir de défendre l'héritage de la République, aussi longtemps qu'une épée lui resterait dans la main. « Quoi ! s'écria-t-il lorsqu'il « reçut de Chàtillon le protocole du 7 février, quoi ! on « veut que je signe un pareil traité ! que je foule aux pieds « mon serment de maintenir l'intégrité du territoire de la « République? Des revers inou'is ont pu m'arracher la « promesse de renoncer aux conquêtes que j'ai faites, mais « que j'abandonne aussi celles qui ont été faites avant « moi; que je viole le dépôt qui m'a été remis avec tant « de confiance ; que, pour prix de tant d'efforts, de sang >c et de victoires, je laisse la France plus petite que je ne « l'ai trouvée : jamais * ! » Y avait-il excès d'orgueil en de telles paroles? Qui l'oserait prétendre après avoir lu les bulletins de la prodigieuse campagne de 1814? Car jamais ce soldat inévitable ne s'était montré si terrible. Les alliés écrasés à Champaubert, à Montmirail, à Montereau, à Craonne, c'était assez pour que Napoléon eût le droit de dire en parlant des envahisseurs de la patrie : « Je suis « plus près de Munich qu'ils ne le sont de Paris. » Mais dans cette ville dont les femmes, comme celles de Sparte, n'avaient pas vu depuis bien des siècles la fumée d'un camp ennemi, il y avait une bourgeoisie ardente àla paix; il y avait des banquiers rêvant emprunts au bruit des victoires. Des industriels, des commerçants, tous ceux qui souffraient du duel à mort engagé entre Napoléon et l'Angleterre, tels furent les chefs véritables de la défection qui ouvrit aux étrangers les portes de Paris.
Paris, en 1814, pouvait-il se défendre, ne fut-ce que deux jours de plus ? Cette question a été résolue négativement par la plupart de ceux qui ont écrit sur [cette sombre époque de notre histoire. Disons quel était l'état des choses2, au point de vue militaire.
La direction du casernement de Paris et des environs pouvait recevoir vingt mille hommes à deux par lit. Eh bien, en mars 1814, les soldats étaient couchés à trois par lit,
1. Manuscrit de mil huit cent quatorze, page 110, par le baron Fain.
•2.- Les renseignements que nous consignons ici sont lires d'une note qui nous a été communiquée, et qui est écrite de la main même d'un des officiers supérieurs charges, en 1814, de la défense de Paris.
et les greniers des bâtiments étaient occupés par des hommes serrés l'un contre l'autre et couchés sur la paille. De sorte que le nombre des soldats alors casernes dans Paris peut être évalué au moins à trente mille.
On aurait pu tirer parti :
lo De plus de deux mille officiers sans emploi qui étaient venus demander du service au ministère;
2° De plusieurs milliers d'hommes très légèrement malades ou convalescents;
3° De tous ces braves faubouriens qui turent, depuis, les fédérés de 1815, lesquels s'offraient pour servir la nombreuse artillerie agglomérée dans Paris (500 bouches à feu approvisionnées de 800 milliers de poudre);
5<> Des hommes de bonne volonté faisant partie de la garde nationale;
5° De la garde nationale elle-même dont on pouvait former des réserves apparentes, et qui, en tout état de cause, aurait fait le service intérieur de la ville.
Toutes ces vivantes ressources furent paralysées.
Depuis plusieurs mois Paris était menacé. On avait eu par conséquent tout le temps nécessaire pour organiser le personnel de la défense. D'où vient que, lorsque l'ennemi se présenta devant nos portes, rien ne se trouvait prépare"? La masse armée, déjà si nombreuse, qui occupait Paris, devait s'augmenter encore, au moment de la lutte, des corps qui se replieraient sur elle.
On a porté à douze mille le nombre des cavaliers de toutes armes qui étaient alors à Versailles ou dans les environs. Ce chiffre est exagéré, mais ce qui est certain, c'est que lorsque le roi Joseph, fuyant Paris, traversa Versailles, beaucoup de soldats de cavalerie, à pied, en veste et en bonnets de police, accoururent sur son passage, et le saluèrent de leurs cris de dévouement, le prenant pour l'Empereur; ce qui est certain, c'est qu'à Maintenon, un régiment de gardes d'honneur était rangé eu bataille dans la plus brillante tenue, et que des lanciers, des chasseurs, venant de leurs cantonnements, se rallièrent à Chartres... Ces troupes étaient braves, dévouées. Quelle main mystérieuse les retint immobiles autour de Paris, au bruit du canon qui décidait du sort de la France? Hélas! elles furent si bien éloignées du combat, qu'on ne put juger du nombre des défenseurs possibles de la capitale, que par ce flot de fuyards qui, durant plusieurs jours, inonda les routes de Blois et de Vendôme !
Quant aux moyens matériels de défense, ils étaient plus puissants encore.
Saint-Denis pouvait être mis à l'abri d'une attaque, au moyen d'inondations obtenues par le simple abaissement des vannes de moulins, et rendues plus efficaces par quelques tranchées. .
Le canal de Saint-Denis, large de 20 mètres et profond de 2, fermait la plaine Saint-Denis, et les massifs de ses déblais sur la rive du côté de Paris offraient des épaulements propres à recevoir un grand développement de batteries qui auraient joué en toute sécurité.
Le canal de l'Ourcq large de 0 à 8 mètres, formait un fossé qui, flanqué par les batteries du canal de Saint - Denis, assurait et couvrait la gauche du village de Pantin. Eu profitant des maisons et de quelques obstacles militaires d'une exécution prompte, il eût été facile de tenir l'espace resserré entre le canal et les escarpements de Romaiuville, espace protégé par les batteries placées
eu sûreté en arrière et au-dessous de Roinainville.
Ce village est élevé et favorablement situe pour la
défense. Le saillant vers l'ennemi en est occupe par un beau et grand château, par l'église et le cimetière, qui éclairent et battent les pentes en avant et toutes les approches de l'ennemi. Trois cents chevaux de frise avaient été préparés pour la défense des rues.
Entre Romainville et Montreuil est un espace de trois quarts de lieue, ouvert, il est vrai, à l'attaque, mais en arrière duquel se trouvent les villages de Belleville, de Bagnolet, de Charonne et le bois de Romainville. L'ennemi, arrêté sous les feux de l'artillerie de ce dernier village, eût été forcé de s'en emparer avant de passer outre.
Montreuil, immense amas de maisons, de murs d'espalier, présente un dédale d'obstacles qu'on aurait pu rendre
Le roi Joseph Bonaparte.
inaccessibles par des crénèlements et des barrages. Il est, d'ailleurs, protégé par le voisinage de Yincenues.
Enfin, entre le château de Vincennes et la Marne, le bois semé d'abatis et d'obstacles préparables en peu de temps, aurait été tenu sans de grands efforts par des. soldats intrépides.
Donc, avec une armée de la force de celle que Paris avait en 1814, et au moyen des précautions que nous venons d'indiquer, la défense de Paris se réduisait à la sioo de Romainville.
Ce dispositif l'ut proposé formellement. On le rejeta, i i cela bous prétexte que, pour occuper tout ce développement, il fallait trente mille hommes. En vain fut-il répondu el prouvé qu'il était aisé de disposer de trente
mille hommes\ la vérification de ce fait fut obstinément refusée*, et l'on se contenta de déployer en avant des différentes barrières un ridicule simulacre d'appareil défensif. ('.•• n'esl pas toul : la veille de la bataille, un officier
supérieur du génie fut envoyé au roi Joseph par le ministre de la guerre. 11 était six heures du soir ; l'ennemi commençait à paraître à Noisy, au pied des hauteurs de Romainville. Il importait de le prévenir en occupant le village, clef de la position. Et c'est ce que le ministre de la guerre faisait dire à Joseph. Inutile tentative ! L'envoyé ne put être admis, malgré ses observations, ses prières, ses instances.
Le lendemain, il n'était dégà plus temps de réparer le mal. L'ennemi avait occupé Romainville pendant la nuit, sans éprouver de résistance, et, dans la matinée, des coups de canon, partis des hauteurs en deçà, apprirent aux défenseurs de la capitale qu'il ne leur restait plus qu'un moyen de salut : il fallait à tout prix reprendre Romainville. Jérôme proposa cet acte de vigueur; il demanda vivement à se mettre à la tète de la garde impériale pour enlever une position de laquelle dépendait le sucers de la bataille de Paris : il ne put rien obtenir.
Ce qui suivit on le sait ; et dans quelle âme française un tel souvenir aurait-il pu s'éteindre? On sait que le G9 corps, qui ne comptait guère que cinq mille hommes, défendit avec un étonnant héroïsme ce Paris, cœur et cerveau du monde. On sait qu'en chargeant à la baïonnette l'ennemi qui avait déjà envahi la grande rue de Belleville, le duc de Raguse eut son chapeau et ses habits percés de balles. Mais déjà le roi Joseph avait autorisé les maréchaux Mortier et Marmont à capituler; et ce fut le soir, vers cinq heures, dans une pauvre auberge de la Villette, que fut dressé le programme des funérailles de l'Empire.
Ce qui est moins connu, c'est que de retour dans son hôtel, et avant la ratification de la convention fatale dont les bases venaient d'être posées, le duc de Raguse resta quelque temps en proie à une douloureuse hésitation. Or, cette hésitation, qui la vainquit? Des représentants de la banque et du haut commerce Je n'accuse point ici M. Jacques Laffitle. L'histoire lui doit cette justice que, le lendemain même de la Restauration, il montait à la brèche sur laquelle il est resté pendant quinze années; mais enfin M. Laffitte eut le malheur, dans la soirée du 30 mars 1814, d'accompagner M. Perregaux chez le duc de R.aguse; il eut le malheur de paraître' dans ce salon vert où le cœur de Marmont s'ouvrit aux exhortations d'une bourgeoisie frappée d'épouvante.
Voilà comment les étrangers entrèrent à Paris. Que la capitale eût été en état de soutenir un long siège, rien de plus douteux, j'en conviens: mais, pour sauver la fortune de la France, que fallait-il? résister deux jours de plus; car, le soir de la bataille, l'ennemi, séparé de ses parcs, avait épuisé ses munitions, et l'Empereur approchait.
Malheureusement, et j'insiste sur ce point, la chute de Napoléon était préparée à Paris de longue main. Le peuple des faubourgs avait inutilement crié aux armes; les hommes qui occupaieut alors la scène politique firent distribuer, sur la place de l'Hôtel de Ville, des fusils sans cartouches, et sur celle de la Révolution, des cartouches sans fusils. Napoléon, qui aimait tant le peuple en uniforme, avait horreur du peuple en blouse : il en fut cruellement puni. Il eut contre lui. en 1814, la bourgeoisie qui pouvait tout, et pour lui, la population des faubourgs qui ne pouvait rien. Il tomba pour n'avoir pas voulu être le bras delà démocratie.
Les troupes françaises, dans la soirée du 30 mars, avaient reçu ordre de se replier sur le Chàteau-d'Eau. De là, elles furent dirigées vers la barrière d'Enfer. Lorsqu'à
INTRODUCTION
minuit on fit l'appel, le nombre des présents était de 1,800 hommes! Gomment cette poignée de soldats aurait-elle pu, livrée à elle-même, tenir en échec la fouir innombrable des assaillants? Il aurait donc fallu que la population civile de Paris s'unit pour la défense de ses foyers? Rien de semblable n'eut lieu. Les hommes en veste, les hommes en haillons, voilà ceux qui se montrèrent prêts à combattre, prêts à mourir. Et ils n'avaient rien à défendre, ceux-là! Mais les banquiers, les manufacturiers, les marchands, les notaires, les propriétaires de maisons, voilà ceux qui applaudirent à l'entrée des alliés. Oui, — et j'écris ceci, la rougeur sur le front, puisqu'enfin c'est de mon pays que je parle, — oui, le nombre fut petit des hommes qui, dans la bourgeoisie, ne songèrent alors qu'à saisir une épée. Depuis, je le sais, la bravoure de la garde nationale, en 1814, a été célébrée en termes pompeux. On a fait de la butte Montmartre le théâtre d'exploits immortels ; la barrière de Clichy a fourni à la peinture une page émouvante. Mais l'histoire, qui plane au-dessus des mensonges de parti, et qui juge les nations endormies pour jamais, l'histoire dira qu'en 1814, Paris ne voulut pas se défendre; que la garde nationale, à l'exception de quelques gens de cœur, ne fit pas son devoir; que la bourgeoisie, enfin, à part un petit nombre d'écoliers valeureux et de citoyens dévoués, quoique riches, courut au devant de l'invasion.
Aussi lorsque le colonel Fabvier qui, sur l'ordre du maréchal Marmont, s'était placé aux barrières pour voir défiler l'armée ennemie et juger de sa force, lorsque le colonel Fabvier, le lendemain du 31 mars, alla rendre compte à Napoléon de ce qu'il avait vu, son indignation était si grande que, pour l'exprimer, il cherchait en vain des paroles. Napoléon était en ce moment en arrière d'Essonne. Le colonel Fabvier se présente à lui, des larmes dans les yeux. Il avait à dire à l'Empereur que l'armée ennemie occupait Paris; que cette armée était formidable; qu'elle venait d'être accueillie dans la capitale avec transport ; et il aurait pu ajouter que lui, soldat, il avait couru risque d'être massacré en cette qualité par des gardes nationaux, et n'avait dû la vie qu'à la protection d'un officier russe! « Que dit-on de moi, demanda l'Empereur « au colonel? — Sire, je n'ose vous le répéter. — Mais « encore? — On vous injurie de toutes parts. — Que « voulez- vous? reprit Napoléon avec sérénité, ils sont « malheureux : les malheureux sont injustes. » Et pas une parole amère ne sortit de sa bouche.
La chute de Napoléon était donc dans les lois du développement de la bourgeoisie. Une nation peut-elle être à la fois essentiellement industrielle et essentiellement guerrière? Il aurait fallu, ou que Napoléon renonçât à son rôle militaire dans le monde, ou qu'il rompît brusquement avec la tradition bourgeoise et industrielle. Vouloir en même temps régner par le glaive et continuer l'Assemsemblée constituante, c'était une folie. La France ne pouvait pas avoir tout à la fois les destinées de Rome et celles de Carthage : Napoléon succomba et dut succomber sous l'effort de la partie carthaginoise du peuple français.
Mais si le nécessaire développement de la bourgeoisie appelait le renversement de l'Empire, il appelait aussi l'avènement des Bourbons. Pour le prouver, nous avons besoin de rétablir, dans toute la na'iveté instructive de ses détails, l'histoire de cet avènement, que tant d'historiens ont altérée.
Transportons-nous à l'époque où les diplomates de la
coalition étaient réunis à Cliàtillon-sur-Marne. Qu'allaientils faire du sort de la France? La France était trop indispensable au monde, pour qu'ils pussent songer sérieusement à s'en partager les lambeaux. D'ailleurs, il lui restait encore, dans ses désastres, son Empereur et son désespoir. Mais, à part cette crainte, la France morte avait pour les peuples quelque chose de plus effrayant que la France trop pleine de vie.
Il est des peuples nécessaires.
Les rois étrangers le comprenaient. Aussi avaient-iU eu soin, en mettant le pied sur notre sol, d'affirmer à la face des nations qu'ils venaient faire la guerre, non pas à la France, mais à l'Empereur. Renverser Napoléon,
L'Empereur Napoléon Bonaparte.
affaiblir la France, là se bornait leur audace, sinon leur cupidité.
Et ils sentaient si bien la nécessité de toucher avec respect à une telle proie, qu'ils s'accordaient tous à dire que, pour le choix d'un gouvernement nouveau, la volonté des Français devait être avant tout consultée.
Cette disposition d'esprit était particulièrement celle de l'Empereur Alexaudre. Au milieu de ce grand bruit d'armes et de chevaux dont d remplissait l'Europe, il était (onibe dans la rêverie. Pendant que, des bords de la Neva aux bords de la Seine, il traînait ses innombrables soldats a travers le monde troublé, la solitude s'était faite autour de son1' cœur. La fortune, bientôt, lui accorda tant. qu'elle lui rendit le désir impossible, aussi bien que l'espérance ; il lui tout puissant et malheureux. Honteux alors d'avoir vaincu dans Napoléon un mortel qu'il savait supérieur à lui, il trouva une jouissance amère à se nier à lui-même sa grandeur. La modération dans le triomphe lui fut donc facile et douce; il était humilié de ce trioni-
phe, et l'excès de sou bonheur l'avait attristé à jamais.
Plus que tous* les princes, ses alliés, Alexandre tenait à entrer en libérateur dans la France asservie; mais ce que voulait la Fiance, qui le pouvait savoir? Sous la main de Napoléon elle était restée muette : comment la deviner?
Au reste, s'il y avait incertitude dans l'esprit des alliés, il y avait aussi incertitude dans l'esprit de leurs complices de l'intérieur. M. de Talleyrand, quoiqu'en aient dit les historiens delà Restauration, ne savait rien, îïe complotait rien, ne prévoyait rien. Seulement, il voulait la ruine de Bonaparte, parce qu'il avait cessé d'être employé par lui. Bonaparte l'aurait toujours compté au nombre de ses partisans, s'il se fût toujours borné à le mépriser.
Aussi M. de Talleyrand u'apportait-il aucune passion dans les changements qui se préparaient. Le gouvernement d'une femme ignorante et faible ouvrant une belle perspective à l'égo'isme de cette âme incapable de haine et d'amour; ce qu'il désirait, c'était la régence de Marie- Louise. Pour ce qui est des Bourbons, il y pensait à peine; car peu de temps avant le 31 mars, il disait à la duchesse de Vicence : « A l'Empereur, je préférerais tout, même les Bourbons. » Du reste, il ne se prononçait pas, et faisant passer sa réserve pour de la profondeur, il vivait, en attendant, de la bêtise humaine. Ce fut tout son génie.
Il y avait alors, à Paris, un homme que n'avaient encore visité ni la renommée, ni la fortune, mais qu'attendait une célébrité orageuse. Plein de pénétration et d'audace, habile surtout à déguiser sous des manières de grand seigneur un esprit naturellement agressif, le baron de Vitrolles aspirait au rétablissement des Bourbons. Il s'en ouvrit au duc d'Alberg avec lequel il était lié, et dont il séduisait par une sorte de pétulance révolutionnaire l'imagination mobile.
Le salon de M. de Talleyrand était sans nouvelles. Ce que pensaient, ce que voulaient les alliés, M. de Talleyrand l'ignorait de la manière la plus complète.
Sur ces entrefaites, il entendit parler du baron de Vitrolles. Le duc d'Alberg le dépeignait comme un homme intelligent et résolu. Il fut question de l'employer auprès des alliés, non pour les disposer en faveur des Bourbons, mais pour sonder leurs sentiments. Ce rôle passif et servile fut le seul que, dans cette occasion, joua M. de Talleyrand. Il avait promis, il est vrai, d'accréditer M. de Vitrolles par quelques lignes écrites de sa main; mais lorsqu'on les lui fit demander, il les refusa, craignant l'avenir.
Le duc d'Alberg avait connu intimement à Munich le comte de Sladion, représentant de l'Autriche au Cuivrés. Or, à Munich, ces deux personnages avaient noué de tendres rotations avec deux jeuues filles dont le duc d'Albert se rappelait les noms. Ces noms, il les écrivit sur un carnet qui servit de lettres de créances à l'aventureux ambassadeur. Le baron de Vitrolles partit sans avoir vu M. de Talleyrand, sans avoir reçu de lui aucune mission, sans avoir même pu obtenir son aveu. Il se déguisa, prit à A.tuerr« Le -h,,,, de Saint-Vincent, et se fit reconnaître du comte de Stadion, au moyen de deux noms, souvenirs d'école .'I d'amour. Voila de quelle sorte il plaît à Dieu de
disposer du botI des peuples !
L'Empereur Alexandre étanl a Troyes, M. de Vitrolles quitta Cbàtillon pour se rendre auprès duCzar. il trouva dans Alexandre na éloignemenl extrême pour les Bourbons.* Rétablir cette dynastie sur l<- troue, disait ce
« monarque, c'est ouvrir carrière à des vengeances terri- « blés » Ney et Labédoyère ne prouvèrent que trop la vérité de ce pressentiment. — « Et puis, ajoutait-il, « quelles voix s'élèvent en France pour les Bourbons ? « Quelques émigrés venant nous dire à l'oreille que leur « pays est royaliste, représeutent-ils l'opinion publique? » M. de Vitrolles, qui parlait en son nom, et pas au nom de M. de Talleyrand, combattit avec beaucoup d'habileté les répugnances d'Alexandre. Dans une dernière entrevue qu'ils eurent ensemble, M. de Vitrolles s'écria : « Sire, « vous n'auriez pas perdu tant de soldats dans ce pays, » croyez-moi, si vous auez fait de la question d'occupation « une question française. — Mais c'est ce que j'ai dit cent « fois, répondit Alexandre avec vivacité. » L'entretien dura trois heures, et quand il finit, Alexandre était gagné à la cause de Louis XVIII.
Ce fut le 31 mars, on le sait, que les alliés entrèrent à Paris. M. de Talleyrand avait fait préparer ses salons pour y recevoir le Gzar. « Eh bien, dit Alexandre, en « apercevant son hôte, il paraît que la France appelle les « Bourbons. » Ces mots jetèrent M. de Talleyrand dans une profonde surprise. Mais habitué à composer son visage, il se contint, et se garda bien de contredire ce qu'il croyait de la part de l'empereur, l'expression d'un désir personnel. Dès ce moment, il fut converti à une cause qui lui paraissait être celle de la victoire.
Dans la réunion où devait s'agiter le sort politique des Français, M. de Pradt fut un des premiers à prendre feu pour les Bourbons. Le duc d'Alberg, .qui ne pouvait pas être encore dans la confidence du royalisme frop récent de M. de Talleyrand, son modèle, le duc d'Alberg prit la parole en faveur de la régence de Marie-Louise. Tout à coup, remarquant une sorte d'altération sur le visage d'Alexandre, il se trouble, il hésite, et porte les yeux sur M. de Talleyrand, pour interroger son attitude. M. de Talleyrand restait immobile, impénétrable, les regards fixés à terre. Le duc d'Alberg craignit de s'être engagé trop avant, et chacun s'empressa de faire acte de royalisme, pour ne pas compromettre son lendemain.
Cependant quelques royalistes s'étaient réunis au dehors. On dut suppléer au petit nombre par l'agitation. Ce mensonge de l'enthousiasme public fut complet. Les plus hauts personnages du royaume vinrent jouer sur la place Louis XV, et sous les yeux d'Alexandre, une scène d'écoliers en vacances. Alexandre vit la nation dans quelques hommes qui criaient. Il jugea la France du haut des fenêtres d'un hôtel de la rue Saint-Florentin. M. de Montmorency, agitant un mouchoir blanc au bout d'une canne, indiqua un dénoùment à la coalition dans l'embarras. Que dirai-je encore? M. Michaud attendait dans l'antichambre de l'empereur Alexandre; il tenait à la main une proclamation rédigée d'avance : grâce au zèle de quelques royalistes, elleeouvrit bientôt tous les murs de Paris. Le peuple apprit, à son grand étonnenieut, qu'il désirait avec ardeur le retour des Bourbons.
Ainsi, ce retour avait lieu contrairement au vouloir du peuple, à qui les Bourbons, en 1814, étaient inconnus; contrairement aux sympathies d'Alexandre, qui redoutait les périls d'une réaction; contrairement, enfin, à l'opinion île M. de Talleyrand, qui n'avait cru possible et n'avait désiré que la régence de Marie-Louise.
Au surplus, la royauté nouvelle une fois proclamée, tous ceux qui disposaient de la fortune et des honneurs, s'empressèrent autour d'elle. Napoléon avait avili la pairie
ÎMUODUCÏION
VI i
deux fois : par ses prospérités, qui la rendirent servile; et par son malheur, qui la rendit ingrate. Mais, son maître par terre, elle se trouva si faible, qu'elle n'osa pas même prendre l'initiative de son ingratitude; elle se livra au premier fourbe venu; et le sénat devint, aux mains de M. de Talleyrand, une machine à trahisons. Par un châtiment à iamais mémorable de l'orgueil, Napoléon dut en partie sa chute à cette bassesse même qu'il avait créée, qu'il avait entretenue. Il avait compté, pour la force et la durée de son règne, sur l'abaissement des caractères ; et sa première défaite le laissa seul sur les débris de sa fortune.
Voilà ce qui fut fait en 1814, Gela fut appelé le rétablissement de la royauté légitime. Quelle triste bouffonnerie ! Et comme on serait tenté, en assistant à de tels spectatacles, de ne reconnaître dans l'histoire que l'empire imbécile du hasard ! Mais ce sont les occasions et les instruments qui sont petits : les causes sont grandes. Pour ramener les successenrs de Louis XVI dans ce palais qu'il n'avait quitté que pour aller à l'échafaud à travers une prison, aurait-il suffi d'une parade jouée devant un chef de Tartares, si la raison de ce fait, en apparence extraordinaire, n'eut été dans l'essence même des choses? La vérité est que Louis XVI fut continué en 1814, parce que sa mort n'avait été que le signal d'une halte de la bourgeoisie dans l'histoire. Pour que la bourgeoisie, en 1814, pût reprendre cette marche ascendante qu'avaient interrompue le régime de la Terreur et celui de l'Empire, il lui fallait un pouvoir qui eût besoi-n d'elle, ne put se passer de son appui et même de son patronage, c'est-à-dire un pouvoir sans force intrinsèque, sans éclat, sans nationalité, sans racines. Ce qui devait rendre la monarchie bourbonnienue désirable à la classe bourgeoise, c'était la faiblesse même d'une semblable monarchie, sa nouveauté surtout ; car elle ne datait, celle-là, toute capétienne qu'elle était, que du 21 janvier.
En 1814, assurément, le gros de la bourgeoisie était loin de faire tous ces calculs ; aussi mon intention n'est-elle que de prouver une chose,' c'est que la Providence les faisait pour elle. Et plus je songe à la petitesse des incidents dont se compose l'épopée de l'Empire vaincu, plus je me persuade que ceux qui ont écrit cette histoire ont pris les occasions pour des causes, et ont expliqué par des riens pompeux ce qui n'admettait d'autre explication légitime que les nécessités de la. marche victorieuse de la bourgeoisie dans l'histoire, depuis l'abolition du régime féodal.
Et, par exemple, n'a-t-on pas écrit et n'a-t-on pas feint de croire que, sans la défection du duc de Raguse à Essonne, les destinées de la France auraient pris un autre cours? Qu'on nous permette ici de dégager la logique de l'histoire de quelques faits dont on l'a mal à propos obscurcie i .
Napoléon était à Fontainebleau, rêvant encore aux moyens de conjurer un dernier malheur, quand le prince de Tarente lui montra une lettre qu'il venait de recevoir décachetée. Elle était du général Beurnonville, membre du gouvernement provisoire. Remise, d'abord, au duc de Raguse, qui l'avait lue, elle contenait de vifs encouragements à la défection. A la lecture de cette lettre, Napoléon sentit redoubler son découragement. On lui parla d'abdiquer en faveur de son fils, sans que l'orgueil de son âme en parût trop profondément blessé. L'immensité de
1. Le récit qu'on va lire s'appuie sur tins renseignements fournis par le maréchal Macdonald, et mis a ma disposition par M. Ara^os
son infortune l'avait interdit, lui que son élévation fabuleuse n'avait pas même étonné. Il rédigea cet acte conditionnel d'abdication, qui est resté gravé dans toute mémoire; et pour discuter les intérêts de son fils, pour négocier une moitié de déchéance, il désigna le maréchal Ney, Caulaincourt et le duc de Raguse. Puis, se ravisant tout à coup : « Marmont, dit-il, est mieux placé à Essonne, • « comme soldat, qu'à Paris comme négociateur. Il connait « les lieux; qu'il reste à l'avant-garde. » Et Macdonald fut nommé à la place de Marmont.
Le duc de Raguse, cependant, avait reçu de Paris un message funeste. Se promenant dans un jardin, à Essonne, avec le colonel Fabvier, il lui demanda ce qu'il pensait des tentatives commencées : « Je pense, répondit « le colonel en montrant un arbre planté au milieu du « jardin, qu'en temps ordinaire il faudrait pendre là le « messager. » Mais ces sentiments n'étaient pas ceux qui animaient l'àme des chefs.
Les trois négociateurs, désignés par Napoléon, passèrent par Essonne en se rendant à Paris. Ils allèrent voir le duc de Raguse et lui apprirent l'objet de leur mission. Marmont fut ému jusqu'au fond du cœur; la confiance que l'Empereur avait en lui l'accablait comme un remords. Il avoua qu'il avait ouvert l'oreille aux propositions de Schwartzemberg; qu'il avait rassemblé ses généraux: qu'il les avait consultés sur les ouvertures des alliés, et que, d'après leur avis, il s'était résolu à donner l'ordre d'un mouvement sur Versailles. « Mais, ajouta-t-il avec un « mouvement' passionné, puisque vous êtes chargés des « intérêts du roi de Rome, je me joins à vous, et j'arrête « le mouvement sur Versailles. » Il donna contre-ordre, en effet, et monta dans la voiture qui transportait à Paris les commissaires.
Après une station assez courte au château de Petit- Bourg, où s'était installé le prince de Wurtemberg, qui commandait l'avant-garde ennemie, ils arrivèrent dans ces salons dorés de la rue Saint-Florentin, théâtre de tant de bassesses. Les négociateurs officiels plaidèrent la cause du fils de Napoléon. Mais M. de Talleyrand s'était compromis en faveur de Louis XVIII : il mit en jeu pour faire échouer la négociation, toutes les ressources de l'intrigue.
L'heure fatale allait sonner pour l'empire : Alexandre se résolut enfin à les prononcer, ces paroles qui allaient commencer l'agonie de Napoléon et la sienne. Il avait à peine fini de parler que la porte de l'appartement s'ouvrit : un officier russe parut et prononça, en accompagnant sa voix d'un geste expressif, un mot dont on ne devait que trop tôt connaître le sens mystérieux. Car voici ce qui s'était passé à Essonne depuis le départ de Marmont.
Le général Gourgaud avait été envoyé de Fontainebleau à Essonne; il arrive; il apprend le départ du duc de Raguse , laisse éclater sa douleur en termes violents, et retourne à Fontainebleau. Alors les généraux se rassemblent. Faut-il ordonner un mouvement sur Versailles? Napoléon est-il homme à pardonuer à ses généraux d'avoir manque de foi en son destin? Le général Souham se prononça pour la défection d'une manière formelle. Déjà compromis dans une conspiration que Napoléon avait découverte, il avait un motif particulier de redouter sa colère. Le général Gompans demandait qu'on ne précipitât rien, et qu'on attendit au moins le retour de Marmont « Prenez garde, « s'écria le général Bordesoulle, en parlant de l'Empereur. « vous ne connaissez pas le tigre; il aime le sang, il nous
« fera fusiller. » L'ordre de la marche fut donné aux troupes.
Le colonel Fabvier avait reçu du duc de Raguse le commandement des avant-postes placés sur les hauteurs du coté de Paris. Ne comprenant rien au mouvement qui se faisait autour de lui, il traverse le pont d'Essonne, au milieu des troupes d'infanterie qui roulaient en désordre. Autour d'un feu allumé près d'un cabaret, à la gauche du pont, il aperçoit les généraux Souham et Bordesoullel. Il s'avance vers eux, et demande au premier d'un ton respectueux ce que. signifie le mouvement imprimé aux troupes : « Je n'ai pas l'habitude, répondit le général Souham, « de rendre compte de mes actes à mes inférieurs. » Et, comme le colonel insistait, il ajouta ces mots caractéiïs
Le colonel Fabvier.
tiques : « Marmont s'est mis en sûreté. Je suis de haute « taille, moi, et je n'ai pas envie de me faire raccourcir « par la tète. » Le colonel Fabvier se contint : il désirait qu'on lui permit de se rendre auprès du gouvernement provisoire, et qu'avant son retour on ne décidât rien. On n'eût pas de peine à y consentir, et il partit rapidement pour Paris.
Les trois négociateurs étaient chez M. de Talleyrand; le duc de llaguse était chez le maréchal Ney. En voyant entrer le colonel Fabvier, Marmont devint très-pâle, et, sans attendre que le colonel ouvrit la bouche, il s'écria : « Je suis perdu ! — Oui, vous êtes perdu, répondit le colo- « iu'l Fabvier : vos troupes passent à l'ennemi. » Le duc de Raguse s'appuya contre la cheminée en chancelant, et
1. Il oxisln une lettre du général Borilcsoulle, dans laquelle il déclare qne, de concert avec tous les génératu présents à Essonne, un seul excepté, le général l.ucotlo, il a fait exécuter le mouvement sur Versailles, contrairement aux ordres du duc île Raguse.
murmurant d'un air sombre qu'il ne lui restait plus d'autre parti à prendre que de se brûler la cervelle. « Il y en a un « autre, lui dit le colorrel Fabvier : c'est de partir et d'ar- « réter le mouvement. » Le duc de Raguse s'empara de ce mouvement avec vivacité; mais, aussitôt après, il déclara qu'il devait à ses collègues d'en conférer avec eux, et il courut, accompagné du colonel, chez le prince de Talleyrand, où il entra seul. Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, que le colonel Fabvier, qui attendait Marmont, le vit reparaître, le visage altéré, mais s'étudiant à maîtriser son trouble. Il ne voulait plus partir : il acceptait la responsabilité d'une défection qui n'était pas son œuvre! Depuis, cette responsabilité terrible n'a cessé de peser sur lui: que n'a-t-il eu le courage d'en rejeter le fardeau? Laisser croire qu'on est coupable, lorsqu'on tire profit de la publique erreur, c'est l'être doublement.
Il résulte de ce récit que ce n'est point par quelques faits accidentels, mais par un ensemble de causes irrésistibles, que s'exphque la catastrophe qui atteignit le roi de Rome au sein même des débris de la fortune paternelle.
Et d'abord, au nombre de ces causes, vient se placer la lassitude des généraux qui n'avaient plus de hautes espérances à concevoir. Napoléon avait commis une faute irréparable, en accordant à ses grands officiers des faveurs telles qu'il ne leur restât plus rien à désirer. Lorsqu'ils furent comblés d'honneurs, gorgés de richesses, la fatigue les prit. Et certes, Napoléon ne les avait pas ménagés. Ses victoires étaient des relais; ses armées, des chevaux de rechange qui tombaient sous lui d'épuisement. Combien d'âmes eussent été capables de suffire, comme la sienne, à cette course haletante vers l'inconnu? Ceux d'entre ses généraux devant qui l'horizon des désirs ne pouvait guère plus reculer, avaient donc fini par se décourager; l'amour du repos les avait gagnés. Maisons de campagne, hôtels somptueux, brillants équipages, femmes, plaisirs, faciles honneurs de la paix, voilà ce que venait leur ravir chaque uouveau dessein de l'infatigable, guerrier; et ils ne le suivaient plus qu'en murmurant à travers cette Europe que sa pensée agitait.
Depuis longtemps, d'ailleurs, les traditions militaires de la République s'étaient perdues dans l'armée. Déjà, lors de la formation du camp de Boulogne, on avait vu s'introduire dans les rangs, des officiers titrés, des jeunes gens éclos de la corruption du Directoire et qu'adoptait la corruption de l'Empire, soldats sans vigueur que suivait au camp la protection des femmes galantes. La France, toutefois, n'avait pas cessé de se montrer invincible, mais elle avait cessé de vaincre par le concours actif et intelligent des généraux, des officiers, des soldats. A ce concours, dont les victoires républicaines n'étaient qu'une manifeslation glorieuse, avait succédé le génie d'un seul. L'armée était devenue comme une colossale et vivante machine de guerre, servie par un bras tout puissant. Les combinaisons d'un mathématicien et la confiance qu'il inspirait à un million d'hommes rompus à la discipline, tous nos triomphes, depuis l'Empire, étaient venus delà : Napoléon avait détruit la personnalité des armées.
Aussi ses premiers généraux l'abandonnant, il se trouva dans la solitude, quoique adoré du soldat. Il ne put ni ne sut descendre les degrés de la hiérarchie pour trouver appui. H se crut perdu lorsqu'à Fontainebleau il n'aperçut autour de lui que des maréchaux au visage effaré, et qu'il n'entendit sortir de leurs lèvres que cet arrêt prononcé par l'ingratitude : «Abdiquez! » Abdiquer! et pour-
INTRODUCTION
quoi? Napoléon n'avait-il pas encore uue armée? Ne pouvait-il pas compter encore sur le dévoûment des généraux secondaires, de ceux que l'opulence n'avait pas amollis, que l'intrigue n'avait pas enveloppés, qui n'avaient pas respiré l'air corrupteur des salons de la capitale ? Quand les corps de Soult et de Suchet seraient réunis, la partie serait-elle nécessairement perdue avec un joueur tel que Napoléon?
Ces raisonnements, qu'un caporal était en état de faire, c'est à peine si Napoléon les fit. J'admire comment la faiblesse des tommes éclate surtout dans les choses qui témoignent le plus de leur puissance. Napoléon avait ton* jours exercé autour de lui un si merveilleux ascendant, que le jour où l'on parut douter de son avenir, il en douta comme les autres. Peu habitué à la résistance, la première résistance qu'il éprouva l'étonna au point de le déconcerter et de l'abattre. 11 devint irrésolu à l'excès, en expiation de l'abus que, pendant quinze ans, il avait fait de sa volonté.
Voyez-le à Fontainebleau. Son hésitation fait pitié; il ne sait ni vivre ni mourir empereur! Après avoir abdiqué pour lui, reculant toujours, il abdique pour sa race. Mais il n'a pas plutôt remis au duc de Vicence le papier fatal où se trouve condamnée sa dynastie, qu'il se ravise, qu'il se repent; et le voilà qui court après son empire cédé, comme l'enfant après le jouet perdu. Puis, quand il apprend que tout retour est impossible, que le sacrifice est devenu irrévocable, il cherche péniblement à remplacer cette grandeur réelle qui lui échappe par une grandeur factice; il veut être philosophe; il croit se complaire dans ses souvenirs; il s'entretient tout haut avec les morts illustres, et commente les suicides glorieux. Comédie qu'un grand homme se donne à lui-même!
Arrive la dernière nuit qu'il doit passer à Fontainebleau. On les a dévoilés, les mystères de cette nuit! Des bougies s'allument; le docteur Yvan est appelé; le maréchal Bertrand est averti; des sanglots retentissent le long de la galerie sur laquelle s'ouvre l'appartement de l'Empereur. Il est en proie à d'horribles souffrances, dit-on, et depuis, on a raconté qu'il avait essayé de s'empoisonner *. Il est possible qu'il ait voulu s'ensevelir dans son orgueil : en cette âme sublime et profonde, l'exaltation se confondait avec la ruse, et le calcul n'excluait pas la poésie.
Au reste, le suicide l'aurait sauvé de l'agonie : car dès 1814 son rôle était fini. En se relevant, il ne pouvait que rendre sa chute plus complète.
Qu'on y réfléchisse, en effet, on restera convaincu que, de toutes les combinaisons politiques possibles en 1814, aucune ne répondait aussi complètement que l'avènement des Bourbons aux vrais intérêts de la bourgeoisie. Le roi de Rome et la régence de Marie-Louise, c'était l'ombre redoutable de l'Empereur assise sur: le trône, ou, plutôt, c'était l'Empereur gouvernant encore la France du fond de son exil. Quant au duc d'Orléans, on ne le connaissait pas encore assez, et il fallait quelques années pour que la bourgeoisie apprit à l'apprécier et s'accoutumât à le saluer comme son chef naturel. Seul, Louis XVIII se présentait pour reprendre la monarchie constitutionnelle au point où Louis XVI l'avait laissée; seul il pouvait, ainsi que cela convenait à la bourgeoisie, exercer le pouvoir royal en sous-ordre.
Le retour des Bourbons, patronnés par nos ennemis,
i. Voir le Manuscrit de mil huit cent quatorze, par le baron Fain.
b — Louis Blanc. — llist. de Dix-Ans.
plaçait sans doute la France, à l'égard de l'Europe, dans des conditions nécessaires d'infériorité et de dépendance. Mais qu'importait à la haute bourgeoisie cette position subalterne dans notre pays, s'il en devait résulter une paix durable, l'ouverture des ports, l'extension ou l'affermissement des relations commerciales, le règne de l'industrie, enfin? Pour les gagneurs d'argent, l'humiliation était suffisamment couverte par le profit.
N'y avait-il pas, d'ailleurs, un gage de stabilité, bien propre à séduire l'égoisme d'une société mercantile, dans la restauration de ce dogme de la légitimité qui, momentanément repoussé, avait ouvert carrière aux convulsions de 93 et aux batailles dévorantes de l'Empire?
Mais Louis XVIII ramenait avec lui l'émigration. N'au-
Le roi Louis XVIII.
rait-il pas à payer les dettes de son exil? Les représentants de la noblesse vaincue en 89 ne chercheraient-ils pas à reconquérir leur puissance, à venger les blessures de leur orgueil châtié? La Cour n'allait-elle pas revivre avec tout ce que le cérémonial avait d'offensant pour des plébéiens? Et, chose plus grave encore, les acquéreurs de biens nationaux n'allaient-ils pas être dépouillés? Je discuterai plus bas retendue et la valeur de ces craiHtes; mais quelque importance qu'on veuille leur donner, on peut affirmer que, vue de haut, la Restauration lut par essence un fait bourgeois : elle répondait, je le répète, aux plus chers intérêts, aux plus sérieux instincts de la bourgeoisie.
Aussi en proclama-t-elle sur-le-champ les principes. Le libéralisme n'est-il pas monté surle trône avec Louis XVIII? N'est-ce pas le chef de cette dynastie restaurée qui, en créant la charte, a organisé la puissance politique de bourgeoisie?
Ici s'ouvre une série d'événements dont il importe de bien étudier le caractère.
Le règne de Louis XVIII commença par la vanité : c'est ainsi que tous les règnes commencent. Et cela doit être. Les rois ne tromperaient personne sur leur grandeur si, par l'éclat faclice dont ils s'environnent, ils ne se trompaient d'abord eux-mêmes.
Louis XVIII avait certainement reçu de la destinée des enseignements austères. Cette couronne que la main d'un conquérant barbare plaçait sur la tète du successeur de Louis XIV, elle était teinte d'un sang royal. Louis XVIII n'ignorait pas comment avait été terni l'éclat de son nom. Sa famille, injurieusement proscrite, avait été vue errante par le monde et allant implorer de capitale en capitale une hospitalité pleine de dédains. Lui-même, il s'était fatigué sur les routes de l'exil. Si bien qu'un jour, fuyant à travers l'Allemagne, il avait dû se reposer devant un poteau sur lequel un roi avait fait écrire : « Ne ■pourront s'arrêter « ici plus d'un quart-d'heure les mendiants et les pros- « crits. » Et pourtant, le premier soin de cet homme, si rudement éprouvé, fut d'enfler son triomphe et de se prouver à lui-même sa puissance. Avant toute chose, il s'occupa de composer fastueusement sa maison. Dans ce palais du haut duquel on apercevait la place où la main du bourreau avait touché Louis XVI, l'ancienue étiquette fut rétablie; et, pour fournir à la Cour nouvelle un grandmaitre, un grand-aumônier, un grand-maître de la garderobe, un grand-maître des cérémonies, un grand-maréchaldes-logis, les noms les plus illustres et les plus vieux parurent à peine assez vieux et assez illustres.
La haute bourgeoisie fut profondément blessée de ce début; elle avait tort. Je sais bien que le commandement devrait être modeste. Entre le plus grand et le plus petit des hommes la différence n'est pas telle, que la volonté de l'un puisse légitimement absorber celle de l'autre. L'or-^ gueil n'est permis qu'à celui qui obéit; quant à celui qui commande, il ne saurait se faire pardonner cet excès d'insolence qu'à force d'humilité. Mais de telles vérités sont trop hautes pour une société ignorante et corrompue. Dans l'impur milieu où s'agitait la bourgeoisie en 1814, demander une royauté modeste, c'était demander une royauté impossible.
Quoi qu'il en soit, si ce premier essai de règne fut malheureux, si Napoléon put sans effort ramener du fond de l'île d'Elbe ses aigles un moment humiliées, cela vint de ce que la royauté ne se fit pas dans les commencements assez réservée et assez petite. Dans les salons de la banqne et du haut commerce, on ne lui pardonna pas d'avoir tendu la main aux débris de la genlilhommerie. On ne lui pardonna pas, surtout, d'avoir choisi pour ministres et pour conseillers des hommes tels que MM. de Montesquiou, d'Ambray, Ferrand, personnifications pâles et caduques des idées vaincues. Soupçonneuse comme toutes les puissances nouvelles, la bourgeoisie était implacable dans ses rancunes, absolue dans ses volontés.
11 y parut bien dans la séance d'ouverture du mois de juin. Le discours du monarque fut accueilli favorablement parce qu'il était modéré, soumis, et même un peu triste. Mais quand le garde-des-sceaux vint faire retentir à la tribune les vieilles formules monarchiques, ce l'ut dans toute l .1 emblée un mouvement terrible Ord o nuance de reformations avait osé dire M. d'Ambray en parlant de la charte... Kl les murmures couvrirent sa voix. Murmures
fatidiques! murmures qui, quinze ans plus tard, devaient, excités par le même mot, se changer en une effroyable tempête! Ainsi, par une singularité fatale, les quatre syllabes qui, en 1814, commencent la lutte, sont celles qui la finirent en 1830! C'est qu'en effet, entre la bourgeoisie et la royauté, la question était, en 1814, ce qu'elle est aujourd'hui, et il s'agissait de savoir qui l'emporterait du principe électif ou du principe héréditaire, de la souveraineté des assemblées ou de celle des couronnes, de la loi ou de l'ordonnance !
Pendant qu'à la surface de la société on posait de la 'sorte le formidable problème de l'unité dans le pouvoir, Paris était le théâtre des agitations les plus diverses. Les impérialistes conspiraient, préparant je ne sais quelles voies tortueuses et obscures au retour d'un homme qui n'avait qu'-i frapper la terre du pied pour en faire jaillir une armée. Fouché fréquentait ces artisans de petits complots, non pour les seconder, comme on l'a cru, mais pour mieux les trahir. Son égo'isme ne l'avait pas trompé : il sentait que la force était du côté des intérêts bourgeois et des idées libérales. Introduire au pouvoir ces intérêts et ces idées, après s'en être constitué le représentant; offrir, en cette qualité, ses services à la Restauration, et la dominer en la servant, tel était son but. M. de Talleyrand se trouvait alors à Vienne, où il négociait la honte de son pays. Fouché restait donc maître du champ de bataille. Il se mit à l'œuvre, et fit si bien, qu'un jour M. de Montesquiou rassembla plusieurs hommes influents du parti royaliste, pour leur demander s'il ne serait pas utile à la monarchie que le pouvoir fût remis à un ministère libéral. Or, le ministère dont il était question, c'était Fouché qui l'avait préparé. Et savez-vous de quels hommes il avait voulu le composer? de MM. Laine, Lally-Tollendal, et même Voyerd'Argenson. Voilà sur quelle pente on glissait, tant il est vrai que ce qu'il y avait au fond de la situation, c'était le triomphe du libéralisme, comme principes, de la bourgeoisie, comme intérêts.
Tout à coup une nouvelle étrange se répand. On raconte que l'exilé vient de toucher le sol où il fut empereur ; que les villes se soulèvent à son approche; que les bataillons accourent au-devant de lui avec des cris d'amour; que la France en armes lui faif cortège. Eh bien ! c'est ici que se peut voir le degré de puissance auquel était parvenue la bourgeoisie. Car enfin, la renommée n'avait pas menti : Napoléon s'avançait porté sur les bras d'une armée en délire; il s'avançait rapide comme ses aigles dont l'image surmontait l'étendard impérial. Vingt jours, le temps de courir de la Méditerranée à la Seine, il lui fallut à peine cela pour ressaisir l'empire. Il entra dans sa capitale par une porte, tandis que, fuyant par la porte opposée, l'autre royauté se hâtait, morne et tremblante, vers un second et plus humiliant exil. C'est peu. Le lendemain, passant en revue ses légions fidèles, il se faisait de nouveau saluer César; et quelques jours après, comme pour témoigner de la puissance de cet homme sur le monde, les souverains réunis à Vienne envoyaient l'ordre à leurs armées en retraite de faire volte-face et de regarder vers la France. Le destin pouvait-il plus pour la gloire d'un mortel? Vain éclat ! triomphe d'un jour! Il y avait en France une force avec laquelle Napoléon n'avait pas compté et contre laquelle il allait se briser bien vite! Un moment surprise, la bourgeoisie revient à elle. Le libéralisme se met pour la seconde fois à miner le trône impérial. Il faut que Napoléon consente à l'acte additionnel, il faut qu'il subisse Fouché