NT 110 DICTION
pour ministre et pour surveillant; il faut qu'il tienne l'oreille ouverte à ce bavardage parlementaire dont son âme se fatigue et s'indigne. Mais les concessions sont aussi impuissantes que la dictature contre cette ligue de tous les intérêts mercantiles, appuyée sur un respect hypocrite de la liberté et des droits du peuple. Toute l'Europe fait effort contre Napoléon : il tombe! Et par qui avaient été préparées, je le demande, les suites de Waterloo? Etait-ce par l'aristocratie? Mais elle se cachait alors à Gand ou à Vienne; ceux des nobles qui n'avaient pas quitté leur pays étaient trop heureux de se faire oublier; le baron de Vitrolles gémissait dans les cachots de Vincennes, et quant au marquis de Lafayetle, il se défendait depuis longtemps d'être un grand seigneur. Étaient-ce les soldats, les artisans, les ouvriers des faubourgs de Paris, les prolétaires? Mais, nul ne put l'avoir oublié : c'étaient les enfants du peuple, des hommes en veste et en casquette, ou en simple uniforme, qui, après la bataille de Waterloo, s'en allaient tous les jours pousser sous les fenêtres de l'Élysée-Bourbon le cri accoutumé de Vive l Empereur! Et, aux mêmes heures, que se passait-il dans le sein du Corps-Législatif, où étaient venus se résumer les intérêts et les passions de la bourgeoisie? « Qu'il abdique! « qu'il abdique! » voilà ce que pensait l'Assemblée, et ce vœu, qui, là, remplissait tous les cœurs, se trouva bientôt dans toutes les bouches. On ne voulait pas même de Napoléon II, tant on était impatient de rompre avec le passé impérial et de reprendre les traditions de 89 !
J'ignore pourquoi les infortunes éclatantes émeuvent si profondément. Pour moi, je l'avoue, ce sont les malheurs vulgaires qui touchent le plus mon cœur. Je plains ceux que la tempête renverse, sans qu'ils aient eu la satisfaction d'y respirer à l'aise et de la braver; je plains ceux qui, doués d'une âme forte, sont morts cependant sans avoir vécu, ceux dont le passant foule, sans y songer, la cendre mêlée à la poussière des chemins. Eh, mon Dieu ! il est certaines défaites qui enivrent autant que les victoires ! L'orgueil humain se plaît aux grands désastres comme aux grands succès. Tomber de haut est une manière d'être distingué par la fortune. Que Napoléon ait glissé de son piédestal en quelques heures; que dans le palais préparé pour son fils il ait vu s'installer des princes étrangers; qu'on lui ait donné pour dernière patrie un rocher perdu dans l'immensité des mers, et qu'il s'y soit lentement consumé sous l'œil de ses plus cruels ennemis, ce n'est pas de cela qu'il faut le plaindre. Mais que l'abolition promise, espérée, des droits réunis, soit devenue une des causes de sa chute ; mais qu'il ait été dompté, lui, guerrier sans égal, par quelques marchands ameutés; mais qu'il n'ait rien pu sur une assemblée de procureurs et d'agioteurs, lui dont on avait dit avec vérité que sa présence produisait sur des armées innombrables le même eflet que celle du lion sur les plus intrépides chasseurs, ah! voilà ce qui doit le rendre l'objet d'une compassion éternelle. Les heures qui s'écoulèrent pour lui à l'Elysée-Bourbon, alors qu'il veillait sa veille suprême, furent des heures d'humiliation et d'amertume, telles que jamais homme, peut-être, n'eu eut à subir de semblables! Là, et là seulement, je trouve une expiation véritable et suffisante de son Orgueil.
La bourgeoisie achevait donc en 1815 l'œuvre commencée en 1814 ! Mais ses meneurs, éclaires par l'expérience, prirent cette fois leurs précautions et tirent leurs réserves. Pour que Louis XVIII, ressaisissant sa couronne, ne cessât pas un seul instant d'être un monarque bourgeois, il
importait de placer auprès de lui, comme ministre, un homme voué aux intérêts dominants et assez habile pour gouverner SOU8 le nom du roi. Fouché était merveilleusement propre à jouer ce rôle. Aussi devint-il Thomme nécessaire. On se rappelle qu'après le désastre de Waterloo les Chambres nommèrent une commission de gouvernement. Carnol en lit partie, mais ce fut le duc d'Otrante qui en fut le président. Il est vrai que Carnot aimait le peuple !
Le premier soin de Fouché, devenu maître des affaires, fut de tirer de prison le baron de Vitrolles. Ils eurent une entrevue. M. de Vitrolles voulait sortir de Paris pour aller au-devant du roi : l'accueil qu'il reçut de Fouché le retint. « Je puis, dit M. de Vitrolles au duc d'Otrante, servir uti- « lementici la cause du roi Louis XVIII, mais, à trois con- « dirions: la première, qu'il ne sera pas attenté à ma vie; « la seconde, que vous me donnerez au moins cinquante « passe-ports pour entretenir des relations avec le roi; la <i troisième, que je serai chaque jour admis auprès de « vous. » — « Pour ce qui est de votre tête, répondit Foute ché avec cette familiarité pittoresque de langage qu'il « affectait, elle est aux mêmes crochets que la mienne. « Vous aurez cinquante passe-ports ; et nous nous verrons « si cela vous convient, non pas une fois, mais deux fois « par jour. » M. de Vitrolles devenait ainsi une sorte d'intermédiaire entre les Bourbons et Fouché: la Restauration d'un côté, la bourgeoisie de l'autre.
Au reste, pendant que Fouché entretenait avec la Cour de Gand des relations actives, il envoyait en Autriche des émissaires chargés d'y plaider la cause du petit roi de Rome, et il écrivait à son collègue du Congrès de Vienne, de sonder la diplomatie sur la candidature du duc d'Orléans, menant ainsi de front tous les complots, et se rendant possible dans toutes les combinaisons.
Les vues de Fouché sur la branche cadette furent adoptées sans peine par M. de Tàlleyrand. D'adroites insinuations les firent germer dans l'esprit de l'empereur Alexandre ; et un jour, en plein Congrès, le czar posa tout-à-coup la question de la sorte : Ne serait-il pas dans l'intérêt de l'Europe que la couronne de France lut placée sur la tête du duc d'Orléans ? A celte proposition inattendue, chacun demeura frappé de stupeur. Mais les Cent-Jours n»'étaientils pas venus prouver la nullité politique des Bourbons aînés?
Entre un 21 janvier et un 20 mars, quelle place resterait pour la tranquillité de l'Europe et la sécurité des rois? On penchait déjà pour le duc d'Orléans, quand l'opposition de lord Clancarty fit échouer le projet. Lord Clancartj prima vivement sur le danger de semblables encouragements donnés à l'ambition des collatéraux. Alors, changeant de plan avec sa dextérité ordinaire, M. de Tàlleyrand écrivit a Louis XVIII. pour lui dévoiler cette espèce de conspiration diplomatique dont il avait, de sa propre main, noué tous les fils.
Cependant, les princes arrivent à Arnouville. Le baron de Vitrolles court les rejoindre, il est impatient de sonder par lui-même les sentiments des chefs de la coalition Quelle fut sa surprise, quand le due de Wellington lui dit: .. Il y a dans tout ceci une question de choses, la cocarde ■> tricolore, et une question de personnes, Fouché. » M. de Vitrolles ayant alors rappelé au duc que la cocarde tricolore était le signé d'une révolte contre le roi, et Fouché un régicide : « Eli bien, répliqua le gênerai anglais, ou pourrait « peut-être abandonner la question de choses, mais celle
« de personnes, c'est impossible». » Paroles remarquables et bien dignes d'être méditées! Ainsi donc, dans la pensée des alliés, Fouché représentait en France une idée plus puissante que celle qui était exprimée par la cocarde tricolore eUe-même ! Ah ! c'est qu'en effet, la Révolution française avait éveillé deux sortes de passions : les unes, mâles et rayonnantes, altiéres, dévouées ; les autres, égoïstes et mercantiles. Les premières, la cocarde tricolore les représentait; mais après avoir, dans leur explosion merveilleuse ébloui et troublé le monde, elles s'étaient enfin amorties ; surexcitées par la République, elles avaient été en quelque sorte épuisées par Napoléon. Les secondes, c'étaient dans Fouché qu'elles se personnifiaient. Or, à celles-ci, malheureusement, appartenait la force.
J. Fouché, duc d'Otrante.
Qu'on ne s'étonne pas, après cela, si la nomination de Fouché au ministère de la police devint une des conditions de l'entrée de Louis XVIII à- Paris. La bourgeoisie voulait une garantie : on la lui donna. Parmi les royalistes euxmêmes, plusieurs regardaient cette nomination de Fouché comme un malheur nécessaire, entr'autres le bailli de Crussol, homme d'un royalisme honnête et convaincu.
Ce fut aussi le sentiment de cette nécessité qui détermina Louis XVIII à faire asseoir à son bureau celui qu'il avait maudit comme l'assassin de son frère. On en peut juger par ces paroles cyniques qu'il adressait au baron de Vitrolles, après le départ du duc de Wellington et de M. de Talleyrand pour Neuilly, où les attendait le duc d'Otrante : « Je leur ai recommandé de faire pour le mieux, « car je sens bien qu'en acceptant Fouché, je livre mon « pucelage. »
1, Nous pouvons garantir l'authenticité de ces curieux détails.
Au reste, tous ces scandales devaient être couverts par le grand scandale de la seconde entrée des alliés dans Paris. Pour le coup, it n'y eut ni combat livré, ni sang répandu. Paris ne capitulait pas: il s'offrait. Les complices de l'étranger n'avaient pas agi dans l'ombre, cette fois, mais en plein soleil, à la face de tous, dans le palais consacré aux délibérations publiques. Comment peindre l'aspect de Paris durant ces jours horribles ? L'orgueil de la France s'était réfugié dans le sein de ses enfants les plus malheureux : les prolétaires furent toute la patrie ; mais que pouvaient-ils ? C'est tout au plus si au détour des rues désertes, aux angles des carrefours, on rencontrait quelques vieux soldats murmurant des paroles de malédictions. Et, pendant que le long des voies splendides, des boulevards étincelants, les étrangers défilaient par milliers, portant sur le front, non plus, comme en 1814, la surprise et l'admiration, mais la colère, le dédain et l'insulte, une foule de femmes élégantes, attirées aux fenêtres, saluaient avec des cris le passage des vainqueurs, et agitaient des écharpes en signe d'allégresse ; les riches préparaient leurs appartements les plus somptueux pour y recevoir les officiers anglais ou prussiens ; et les marchands, dans l'ivresse d'une joie cupide, étalaient à l'envi ce qu'ils avaient de plus précieux.
Cette fois, néanmoins, l'irruption des ennemis dans la capitale n'excita pas un enthousiasme aussi général que celui dont la première invasion avait été l'objet. Il faut le dire à la louange d'une portion de la bourgeoisie, elle ne put se défendre d'un sentiment de -tristesse et de pudeur. Le spectacle des habitants de la campagne se réfugiant éplorés dans la ville avec leurs effets et leurs troupeaux, disait assez quel changement s'était introduit dans les dispositions des alliés: on les craignait. Et pourtant mais
non : la postérité ne voudra jamais croire à cet excès d'opprobre, on dansa sur le gazon, à jamais profané, des Tuileries, à quelques pas du pont des Arts, où nos ennemis avaient hraqué deux pièces de canon prêtes à faire feu sur nos édifices ! Semblables à ces sauvages qui s'entrelacent et tournent autour d'un ennemi vaincu, des Français osèrent nouer autour de la patrie saignante d'abominables farandoles. Les étrangers virent cela ; ils nous méprisèrent.
Ainsi s'ouvrit en France l'ère des intérêts matériels. Ceux-là, du reste, purent un moment se réjouir dans leur égoïsme, qui avaient supputé ce que rapporterait en argent une humiliation jusqu'alors sans exemple. Car, pour dernier trait d'avilissement, les vaincus se laissèrent gorger d'or par les vainqueurs. Paris se vendit en détail après s'être livré en bloc, et n'eut pas même le mérite d'une infamie désintéressée. « Les marchands décuplaient leurs re- « cettes habituelles ; tous les jeunes officiers avaient des « maîtresses coûteuses, des loges aux théâtres, des dîners « chez Véry. C'est de cette année 1815 que datent la plu- « part des fortunes marchandes de la capitale. On ne « peut s'imaginer l'immense dépense des chefs des armées « coalisées: le grand-duc Constantin et son frère laissèrent « à Paris 1,500,000 roubles dans l'espace de quarante jours. « Blùcher, qui reçut trois millions du gouvernement fran- « rais, engagea ses terres et partit ruiné par les maisons « de jeu.1 » On le voit : Paris recevait largement son salaire : les ennemis de la France étaient prodigues, et les
\. Histoire de la Restauration par un homme d'État, 3« vol., p. 64 et 05.
INTRODUCTION
pourvoyeurs de cette cohue enchantée se montraient aussi pressés d'épuiser les bénéfices de son ivresse qu'elle l'était elle-même d'en épuiser les plaisirs et l'insolence! Mais, dans les résultats produits par l'invasion, il y eut cela de singulier, que la France fut brutalement sacrifiée à Paris.
En 1815, la centralisation établie par l'Empire existait dans sa plénitude; tous les instincts, tous les intérêts, toutes les passions de plus de trente millions d'hommes, Paris les concentrait dans leur diversité sans les affaiblir; il les résumait sans les altérer. Déjà, Paris c'était la Fiance. L'invasion mit en relief ce qu'une telle centralisa lion pouvait avoir d'oppressif : une ville fut enrichie, et tout un royaume mis au pillage. Oui, les campagnes dévastées, une foule de petits propriétaires ruinés, l'agriculture de plusieurs provinces tarie dans sa source, des villes opulentes écrasées sous le poids de contributions arbitraires, tout ce que peut, enfin, et tout ce qu'ose la conquête dans ses plus sauvages emportements, voilà ce que représentaient ces pièces d'or, qu'avec une insouciance remplie d'insulte les étrangers allaient semant dans Paris.
Autre résultat digne de remarque : de même que la France fut impitoyablement rançonnée au profit de la citémère, de même le corps de la bourgeoisie finit par être appauvri au profit de quelques heureux capitalistes. Les frais de subsistance des sept cent mille ennemis qui pesaient sur notre sol, l'épouvantable abus des réquisitions, l'augmentation des impôts de toute nature, les emprunts forcés, le milliard, prix de notre délivrance, quelle charge pour les bourgeois! Il est vrai que, pour s'affranchir de cette charge, on dut recourir au crédit ; il est vrai que les conditions de l'emprunt contracté avec les banquiers étrangers Baring et Hope, et dont les principaux banquiers parisiens obtinrent un huitième, offraient aux préteurs l'exorbitant bénéfice d'un intérêt de 20 à 22 0/0; il est vrai que ces premières mesures financières de la Restaura-, tion étaient à ce point favorables aux gros capitalistes, que si M. Casimir Périer attaqua dans une brochure le scandale de l'opération, ce fut, entr'autres choses, par ce motif qu'il eût été plus national de ne s'adresser qu'à des banquiers français... Au-dessus de la masse de la bourgeoisie pliant sous le faix, la haute bourgeoisie puisait dans la honte publique un surcroit de force et d'opulence. Sous ce rapport, il est clair que l'invasion fut, en quelque sorte, un procédé nouveau mis à la disposition des plus riches pour dépouiller les plus pauvres. Au fond, les [étrangers, lorsque plus tard ils repassèrent nos frontières, n'emportèrent peut-être pas une grande quantité d'argent; mais la quantité qu'ils déplacèrent fut énorme. Poussé par le sort des batailles entre les gros capitalistes et les petits industriels, entre les banquiers et les artisans, entre les spéculateurs audacieux et les travailleurs, ils donnèrent aux premiers par l'emprunt, ce qu'ils arrachaient violemment aux seconds par l'impôt.
Ainsi, la bourgeoisie n'était pas encore installée aux affaires, que déjà le principe de mort caché dans son sein était indiqué au philosophe attentif par le premier résultat matériel de l'invasion.
Qu'on médite sur les lignes que je viens de tracer, elles contiennent en germe toute l'histoire sociale de la bourgeoisie : la banque asservissant l'industrie et le commerce ; le crédit individuel profitant aux forts, nuisant aux faibles ; en un mot, le régime de la concurrence ayant pour inévitable effet de renverser les petites fortunes, de miner les fortunes moyennes ; le tout pour aboutir à une véri-
table féodalité financière, ou, si l'on veut, à une oligarchie de banquiers. Admirable loi de la Providence qui plaçait à côté du crime la menace du châtiment, faisait sortir de l'égolsme même de la bourgeoisie le commencement de sa dissolution, et confondait avec les honteuses causes de son accroissement l'indication des causes de sa ruine finale ! Mais quels que soient ses vices de naissance, un régime auquel se lient des passions nombreuses, ne s'écroule pas en un jour. C'est trop peu souvent de plusieurs générations pour absorber le venin d'un mauvais principe. Tout régime tyrannique se peut comparer à un abime qu'il faudrait combler avec des morts. L'opération cruelle s'accomplit lentement, car l'abîme est profond.
Alexandre I'r Empereur de Russie. (1777-1825)
Donc, et malgré quelques signes, peu apparents d'ailleurs, d'une décadence future, une longue domination était promise, en 1815, à ce régime sans entrailles de la concurrence et de l'individualisme. Seulement, cette dominat\>n demandait à être complétée. La puissance de la bourgeoisie avait ses racines dans l'ordre social ; il ne lui restait plus qu'à faire invasion dans le domaine politique. L'individualisme en bas appelait le libéralisme en haut.
Aussi, de 1815 à 1830, la bourgeoisie ne s'occupa que de compléter sa domination. Faire tourner à son profit le système électif, s'emparer de la force parlementaire, la rendre souveraine après l'avoir conquise, telle fut, pendant quinze ans, l'œuvre du libéralisme, œuvre qui se résume en ces mots : asservir la royauté sans la détruire. Ainsi, après le passage de ces révolutionnaires de 93, qui avaient foulé aux pieds la tradition politique avec un héroïsme si farouche, après le règne d'un homme qui, ne
p mvant dater que de lui-même, avait essayé de faire taire à jamais l'antique mugissement des assemblées, voilà que la tradition reparaissait indomptée, et ramenant avec elle la lutte si longtemps soutenue contre la royauté par les États-Généraux et les parlementaires.
Que de nouveautés introduites par le cours naturel des événements dans cette vieille querelle ! Le champ de bataille s'était transformé ; l'objet du combat n'était plus le même; le prix de la victoire avait une autre destination, les combattants avaient un autre visage. Qu'importe? Il y avait dans cette lutte renaissante quelque chose que les événements n'avaient pu altérer : sa nature même.
Quand on a vu tomber les Bourbons en 1830, on a donné de leur chute bien des explications diverses.
— Ils étaient entrés en France, a-t-on dit, portés sur les flots de l'invasion, dont ils furent comme l'écume. — Ils avaient rendu la France vassale de l'Europe, et la main de leurs ministres ne s'était pas séchée on signant les traités do 1815. — Ils avaient ramené, au sein de la patrie en deuil, des milliers de gentilshommes, race orgueilleuse, et le clergé, caste envahissante. — Ils avaient débuté par des proscriptions, et l'ombre de Michel Ney se dressait contre eux, lés accusant d'assassinat. — Ils tenaient le glaive levé sur la tête des acquéreurs de biens nationaux, et leur présence était une menace sans fin.
Tous ces griefs, malheur à qui les déclarerait illégitimes! Mais suffisent-ils pour expliquer historiquement le rôle de la bourgeoisie eu 1830? J'affirme que non.
Si Louis XVIII osa ramasser sa couronne sur le champ de bataille de "Waterloo, cette terre ensanglantée; s'il rentra dans Paris au milieu d'un état-major anglais, russe et prussien; s'il ne rougit pas de reconnaître au prince régent d'Angleterre un droit de suzeraineté* morale, sur l'héritage de Louis XIV et de Napoléon; si Wellington fut par lui maréchal de France; si, pendant qu'aux Tuileries il s'essayait à la royauté, le baron de Muffling,un étranger, fut fait gouverneur de sa capitale; si le Musée fut mis au pillage par les Prussiens; si Blûcher, dans un accès de rase, put parler impunément de faire sauter nos édifices ; si Alexandre fui regardé comme l'ami du roi de France, parce qu'il s'était contenté de faire retentir sous les pas de son armée les pomt| construits en souvenir de nos victoires; si les alliés, traitant avec ce même roi de France, exigèrent avant toute négociation et obtinrent que l'armée de la Loire lui dissoute, pour que la France n'eut plus qu'à demander merci ; oul'm, car elle est bien longue, héla»! la liste de nos humiliations d'alors, si nos ennemis, par le traite de novembre, aequiivn! le droit, îion-seuleiie réduire la France à ses dernières limite:-, mais de démanteler SCS places fort , d'en bâtir contre elle a\ee son argent, de surveiller sa politi ^m, dj'opçupqr pen.djffal eiinj ans son territoire , loul cola fu!-il le crime du roi seulement, et dea piine, -' il. s mmi 1res? Pourquoi les représentant - de la li.crv.M:.-. je l'i'hilo-e' en Corps- I.ei'i lalil', :iixi nl-ile refus,, à Napoléon "..,;,,,.,, ,. ,,((,, q,ee
qu'il demandait i-m fciïffnba getaéitoL, pour reparer le
désastre de Waterloo, ae\.r la palii-, ou m urir? Kl pourquoi, aux premières lueur, de ■■■■ anemis, la
bourgeoisie pût' : l.:o, ,■• . - i ' . ; r 1 1 le peuple si proie;.
comlal. ne p:;'- !!■■ | l ! armes liai -auto el désespérée c< mua' 1. ; .Mais non :
toutes les portes de la ville furent ouvertes; et il y eut des acclamations de joie dans les rues; et il y eut des danses dans les jardins publics; et sur tous les théâtres, pendant plusieurs mois, l'enthousiasme de ceux qui vont au théâtre salua dans Alexandre le demi-dieu de l'invasion ! Je reprends : « Les marchands décuplaient leurs recettes habi- « tuelles. C'est de 1815 que datent la plupart des fortunes « marchandes de la capitale. » La preuve que la bourgeoisie, en 1830, n'a pas prétendu châtier dans les Bourbons des princes amenés en France par les étrangers, c'est qu'elle a choisi, pour le mettre sur le trône, Philippe, duc d'Orléans. Ce duc d'Orléans, comment était-il rentré en France? Ne s'était-il pas trouvé, lui aussi, dans l'arrière-garde de l'invasion? Justice et vérité pour tous. Si la bourgeoisie, en 1830, avait prétendu faire expier à la royauté 1815, je dis qu'elle se serait vengée sur les Bourbons aînés du crime dont elle s'était elle-même rendue complice. Il n'en fut rien. C'était le peuple qui se souvenait 1.
La bourgeoisie pouvait-elle se soulever avec plus de raison contre la gentilhommerie? J'ai reconnu qu'en 1814 Louis XVIII avait eu le tort de professer trop ouvertement le culte des noms anciens; mais ce tort, il s'était hâté de le réparer dès 1815. Sur la première liste ministérielle de cette époque, ne lisons-nous pas, à côte du nom de Talleyrand de Périgord, celui de Pasquier, "noblesse de robe, et ceux, moins aristocratiques encore, de Gouvion-Sainl-Cyr, de Fouché, de Louis? M. Decazes, qui fut pendant si longtemps l'âme du gouvernement de la^Restauration, devait-il son influence à ses parchemins? MM. de \ illele, de Corbière, de Peyronnet, qui remplirent de leur existence les années suprêmes de la Restauration, n'etaient-ils pas des hommes à peu près nouveaux ? Que la haute bourgeoisie ait ressenti pour les nobles et les prêtres une répugnance très vive; qu'elle ait poursuivi les uns de ses passions jalouses, en invoquant l'égalité, et les autres de son scepticisme glacé, en invoquant la liberté de conscience et l'indépendance du pouvoir civil, rien de plus certain. Seulement, elle n'aurait jamais volontairement couru les risques d'une révolution, s'il ne se lut agi pour elle que d'assurer le triomphe de son scepticisme et de sa vanité.
1, Voici dans quels tiTmes M. Villemain, qui a etc ministre depuis l»3u, félicitait, l'empereur Alexandre de sa victoire de 1814, et cela en pleine académie., le 21 uviil lSli :
« Quand tous les cœurs sont préoccupés de celte auguste présence, j'ai besoin de demander grâce pour la distraction que je vais donner Quel contraste d'un si faillie intérêt littéraire et d'un semblable auditoire? Les princes du Mord qui vinrent atitrclois assi-trr à ces mêmes séances, prévoyaient-ils qu'un jour buis descendants y seraient amènes par la guerre! Voilà les révolutions des empires. Mais sur les âmes généreuses, le pouvoir des arts ne change pas. Devant l'image des arts, les monarques armes s'arrêtent comme les monarques voyageurs. Il- la respectent dans nos monuments, duis le génie de nos écrivains, et dans la vaste renommée de nos savants L'éloquence, ou plutôt l'hisleire, célébrera celle urbanité li téraire, en même temps qu'elle doit raconter cette guerre sans ambition, cette li^ue inviolable et des intéressée, ce royal s.uniue d,s sentiments les pins çhçrs. immolé; au repos des nations et ii une sorte de patriotisme européen. Le vaillant héritier do I rédérie nous a prouvé, que les chances des arme- ne Ion! pas tomber du trône un véritable roi j qu'il se relevé toujours no'bïement, soutenu sur les
bras de Son peuple, et demeure i II w ,n a nie parce qu'il CSl aime. La
magnanimité d'Alexandre reproduit a nos yeux une de ces àutes antiques passionnées pour la gloire. Sa puissance et sa jeunesse saïaiilis-ciit la luiuue paix de l'Ktirope. Son Innomma épUré pâlies lumières de la civilisation mu Ici ne, semble digo6 il en |iei peiner l'empire, digne de renouveler, d'embellir encore l'image du monarque philosophe, présentée par Marc'-Aarèlej de montrer enfin sur le trône la sagesse armée n'en pouvoir ans i grand qoe les voMS qu'elle forme pour te bonheur du moririç. »
I M KO 1)1 JCTION
Pour ce qui est des cruautés tant reprochées à Louis XVIII, on doit reconnaître que c'est principalement aux circonstances qu'elles doivent le caractère qu'elles ont conservé dans l'histoire.
« A neuf heures du matin l, dit un historien de la Res- « tau ration, Ney, revêtu d'un frac bleu, monta dans une « voiture de place. Il avait fait demander à M. de Sémon- « ville une bouteille de vin de Bordeaux et l'avait bue. Le « grand-référendaire accompagna le maréchal jusqu'au « fiacre. Le curé de Saint-Sulpice était à ses cotés; deux « officiers de gendarmerie sur le devant de la voiture. Le « lugubre cortège traversa le jardin du Luxembourg, du « côté de l'Observatoire. En sortant de la grille, il prit à « gauche, et lit halte cinquante pas plus loin, sous les murs « de l'avenue. La voiture s'étant arrêtée, le maréchal en « descendit lestement, et se tenant à huit pas du mur, il « dit à l'officier : « Est-ce ici, Monsieur?» — « Oui, M. le « maréchal. » Alors Ney ôta son chapeau de la main gau- « che, plaça la droite sur son cœur, ets'adressant aux sol- « dats, il s'écria : « Mes camarades, tirez sur moi. » L'offi- « cier donna le signal du feu, et Ney tomba sans faire « aucun mouvement.
Ce qui trappe surtout dans cette horrible exécution, c'est ce qu'elle a de morne, de peu solennel. La foule n'est pas là, au moment suprême ; on l'a trompée : elle est à la plaine de Grenelle. Michel Ney, maréchal de France, prince delà Moscowa, duc d'Elchingen, est fusillé dans un lieu muet, désert, au pied d'un mur, par des soldats qui se cachent, sur l'ordre d'un gouvernement qui a peur de sa propre violence. Ceci explique pourquoi les premières cruautés de la Restauration laissèrent dans les cœurs une trace de feu. Ney avait tourné contre Louis XVIII l'épée qu'en 1814 il avait reçue de lui pour le défendre, cela n'est pas douteux. Il est vrai qu'il était couvert par une capitulation protectrice. Mais le glaive des réactions ne s'arrête pas pour si peu. D'ailleurs, depuis un demi- siècle, tuer ses ennemis n'était pas chose nouvelle. 93 avait lassé le bourreau. Mais les coups que la Révolution avait frappés avaient dans les nécessités d'une situation inouïe leur explication et plus que leur excuse. Le bruit de la hache, en 93, se perdait dans les clameurs du forum et dans la tempête universelle. Ici, rien de semblable. On se recueillait pour tuer, et toute une nation faisait silence autour des bourreaux. Quoi qu'il en soit, si la bourgeoisie s'indigna, son indignationétait désintéressée assurément, puisque Ney etLabédoyère mouraient victimes d'une idée combattue et vaincue avec le concours de la bourgeoisie elle-même, puisqu'ils mouraient victimes de l'Empire, puisqu'ils mouraient victimes des Cent-Jours. Napoléon avait fait fusiller le duc d'Enghien dans les fossés de Vincennes : Louis XVIII rendait à Napoléon assassinat pour assassinat; genre d'émulation bien digne des maîtres de la terre ! Mais c'est tout. Le lendemain de la révolution de juillet, alors qu'elle était toute puissante, la bourgeoisie a-t-elle imposé à son roi la réhabilitation de Ney? et pourquoi ne l'a-t-elle pas fait »?
1. Histoire de la Restauration par un homme d'Étal, tome III p. 404.
1. An moment môme où j'écris ces lignes, aujourd'hui 7 mars 1841. les journaux annoncent la détermination que le lils du maréchal Ney vient de prendre de siéger dans cette assemblée qui vota, prcsqu à l'Unanimité, la mort de son père. Dans la lettre explicative des motifs de cette résolution, je lis :
<i Le fils du marquis de Strafford ne siégea à la chambre des « lords qu'après avoir obtenu la révocation de l'arrêt qui avait < condamné injustement soa père sous le règne de Charles lor. »
J'arrive à un autre point: l'intérêt des acquéreurs d<*3 biens nationaux. La question était plus grave pour la bourgeoisie, car ce n'était plus seul -ment une affaire de sentiment et d'humanité. Aussi n'eut-on garde d'alarmer sous ce rapport les intérêts. Louis XVIII, qui commit tant de fautes, ne commit pas du moins celle-là. Dans sa déclaration de Saiiit-Oiipn.il affirmait que jamais les acquéreurs de biens nationaux ne seraient inquiétés. Que dis-je ? la Chambre de 1815, tout ivre qu'elle était d'aristocratie, poussa- t-elle jamais jusque là l'audace de ses passions contre-révoh:tionnair.'s ? Qu'on se rappelle la loi sur les cris séditieux : cette loi, dans l'article 5, portait peine contre toute parole de nature à effrayer les possesseurs des biens nationaux. « Pourquoi cette mesure, s'écriait à cette « occasion le vicomte de Chateaubriand, en pleine patrie? « Pour imposer un silence que rompraient, au défaut des « hommes, les pierres mêmes qui servent de bornes aux « héritages dont on veut rassurer les possesseurs. » Paroles téméraires, mais dont M. de Chateaubriand, malgré toute son éloquence, ne put faire prévaloir la témérité, même dans un moment où la contre-révolution se montrait hardie jusqu'à l'insolence ! Si donc l'intérêt des acquéreurs de biens nationaux fut si souvent invoqué par la polémique libérale, c'est qu'il fournissait une arme dé combat à cette polémique peu sincère. Et si l'on m'objecte le milliard des émigrés, je répondrai que la bourgeoisie n'avait pas attendu cette déclaration de guerre pour se montrer implacable ; je répondrai encore que cet acte contre-révolutionnaire ne fut résolu qu'après l'élection de l'abbé Grégoire, régicide, qu'après l'assassinat du duc de Berri, c'est-à-dire quand la monarchie, poussée à bout, se décida enfin à tout oser contre ses ennemis, voyant bien qu : ses ennemis oseraient tout contre elle. D'ailleurs, qu'on le remarque bien, le milliard d'indemnité, s'il condamnait les principes de 89, n'en était pas moins une garantie offerte aux acquéreurs de biens nationaux, puisque c'était le prix auquel on mettait leur sécurité Cette indemnité payée, les possesseurs étaient définitivement places à l'abri de toute poursuite, et ceux qui avaient le plus à se plaindre, c'étaient tous ces pauvres artisans, tous ces ouvriers, tous ces enfants du peuple sur qui l'émigration venait de lever son impôt, quoiqu'ils ne fussent jamais entres dans le partage de ses dépouilles.
Revenant donc sur ce que j'ai voulu prouver, je répète que la lutte qui, commencée en 1815, devait aboutir à la révolution de 1N30, n'était que la continuation, au profit de la bourgeoisie, de la lutte que les États-Généraux, avant 1789, avaient soutenue, quoique sans éclat, sans vigueur, sans continuité, contre le principe monarchique.
La société peut-elle avoir deux têtes? la souveraineté est-elle invisible ? Entre le gouvernement par un roi et le
« Moins heureux que lui, ou moins bien servi par les circons- « tances et l'état de nos lois, je n'ai pu complètement réussir dans <c l'accomplissement d'un devoir religieux que j'ai poursuivi néan- « moins sans relâche et par lou» les movens en mon pouvoir depuis a 1831.
« Mes efforts auprès des différents ministères qui se sont succédé « pendant cet espace de temps ont toujours échoue devant des tins < de non-recevoir, tirées soit des lacunes de notre CoAi en matière « de revision, soit aussi des inconvénients que pie enterait pour la o -ùroié publique l'evjuiioii de eertuius souvenirs que les passions « ne manqueraient pas de saisir
« Que vous dirai-je? je combats ainsi sans succès depuis dis i ans ! »
Voilà ce que réservait à la mùinoiro du maréchal Ney le gouvernement de la bourgeoisie.
gouvernement par une assemblée, n'y a-t-il pas un gouffre qui chaque jour tend à se creuser davantage ? Et partout où ce dualisme existe, les peuples ne sont-ils pas condamnés à flotter misérablement entre un 10 août et un 18 brumaire? Le jour où Louis XVIII s'assit sur le trône, ce problème fut posé devant lui, ainsi qu'il l'avait été, pendant les Cent-Jours, devant Bonaparte. Et comme la force sociale appartenait à la bourgeoisie, c'était naturellement en sa faveur que la question devait se résoudre. Les obstacles que, sous la Restauration, la royauté eut à combattre, les haines sans nombres qui se groupèrent sur son passage, les tempêtes qui l'assaillirent, cette espèce de tremblement de peuple qui, en 1830, la renversa, n'eurent pas de cause plus sérieuse.
^Hi^SIâôfv,
Blucher.
Encore s'il eût été possible de créer entre la royauté et la Chambre un pouvoir médiateur ! Mais les droits de substitution ayant été abolis pour jamais, la division des héritages élant devenue un fait inévitable, l'aristocratie ayant <lé trois fois vaincue, que pouvait une pairie? Celle de IN15 n'exprimait qu'un entassement de ruine, et n'était en réalité que la vivante histoire d'un quart de siècle de trahisons. Ou la comptait pour si peu, que Louis XVIII, par iple la considérait tout simplement comme un moyen « de meuve une bague au doigt aux gens de sa maison, à lanaissance de leur uîné.» Lu fait est que le personnel de la pairie fut remanié en 1815, sans scrupules et sans pudeur. On cassa des pairs de Fiance ; on en créa ; le titre de pair devint un mode de récompense ou un sujet d'encouragement pour la haute domesticité du Château. Et, après cela M. de Talleyràad se crut un grand homme d'État pour avoir fait déclarer une telle pairie héréditaire I Quelle pauvreté de vues! Le lils de lord Cheslerlield, par-
tant pour visiter les divers Cours de l'Europe, sou père lui dit: « Allez, mon fils, allez voir par quels hommes le « monde est gouverné. » Je conçois ce dédain.
Oui, le gouvernement de la Restauration n'était pas encore à l'œuvre que déjà le fait dominant de la situation était la nécessaire rivalité de ces deux pouvoirs : la royauté et la Chambre. Et voyez quelles circonstances annoncent, préparent la lutte! Quand les élections commencent, deux hommes se partagent le pouvoir ministériel, Talleyrand et Fouché: celui-ci, habile, pénétrant, rompu à l'intrigue, possédant la confiance de la bourgeoisie et versé dans l'art de manier les ressorts impurs; l'autre, aussi dépourvu de valeur intellectuelle que de valeur morale, mais passant pour un grand seigneur sans préjugés, et jouissant d'une immense réputation d'homme d'État, parce que la bassesse a ses triomphes, que tout esprit vulgaire confond avec ceux de l'habileté. Entre ces deux hommes l'antagonisme est flagrant ; chacun le voit, .chacun le dit, et il semble que ce soit là l'écueil contre lequel se brisera le ministère. Eh bien ! non ; il va se dissoudre, mais sa dissolution sera le premier témoignage de la puissance des intérêts bourgeois et de la force irrésistible du principe électif.
Ce qui avait rendu Fouché un ministre nécessaire, on le sait. 11 ne pouvait conséqueintnent tomber que pour faire place à un homme capable de représenter comme lui, au pouvoir, les intérêts et les passions de la bourgeoisie. Ceux qui n'ont donné pour cause à la fortune extraordinaire de M. Decazes que l'affection de Louis XVIII, ne me paraissent pas avoir pénétré le fond des. choses. M. Decazes était d'origine plébéienne. Aucun lien ne pouvait l'attacher à un régime de grands seigneurs. Il aimait l'argent, il en connaissait le prix ; il aimait le pouvoir, il en devinait les conditions. Sagacité, souplesse, activité, scepticisme, ambition subalterne, il avait, en qualités et en défauts, tout ce qui est nécessaire pour savoir de quel côté se trouve la force et s'y asservir. Le libéralisme, dans ce qu'il avait de plus élevé, ne pouvait trouver une personnification plus vrai. M. Decazes, c'était Fouché amoindri.
Voilà précisément ce qui rendait M. Decazes propre à remplacer Fouché aux yeux de la bourgeoisie. D'un autre côté, il avait dit, en parlant de la marche étonnante de Napoléon sur Paris au 20 mars : « On ne gagne pas la légitimité à la course ; » et, à part cette profession de foi les royalistes le préféraient au duc d'Otrante, parce que lui, du moins, il ne portait pas. sur ses habits l'odeur du sang.
M. Decazes fut poussé de la sorte au faîte des honneurs et Fouché tomba du pouvoir, en y laissant un successeur digne de lui. Le goût de Louis XVIII pour le nouveau ministre servit sa fortune, mais ne l'explique pas. M. Decazes était libéral: ce fut sa force. Le temps des favorisétait passé, et si M. Decazes n'avait eu d'autre appui que celle royale affection, surprise et entretenue par la flatterie, son influence, comme celle de M. de Blacas, ne se serait jamais étendue au delà du gouvernement de l'antichambre. Mais à côté de ce fait singulier, l'élévation subite de M. Decazes, se place un fait non moius caractéristique, la la chute du ministère Talleyrand. Pourquoi ce ministère s'écroule-t-il? Parce que les premiers choix électoraux annoncent une Chambre hostile au ministère. M. de Talleyrand craint une opposition trop vive ; il va trouver le roi ; il lui demande si, dans la lutte qui se prépare, le Cabinet doit compter complètement sur l'appui de la couronne. Louis XVIII depuis longtemps jaloux de la réputation du
INTRODUCTION
prince, parait blessé de l'arrogance de ses frayeurs, et au grand étonnement de toute la Cour, il dissout le ministère, laissant choir aux débiles mains du duc de Richelieu les destinées de la royauté en France. Ne trouvez-vous pas ces
Le maréchal Ney.
choses bien remarquables? Un bourgeois, un libéral, M. Decazes, devenant la tète du gouvernement royaliste ; et dès l'origine, le premier ministère de la Restauration renversé par l'approche seule de la Chambre, et eu quelque sorte par l'ombre du principe électif : cette victoire remportée la veille de la bataille, tout cela ne vous frappe-t-il pas comme une révélation de cette force dont les quinze années de la Restauration ne devaient être que le développement complet, sous le rapport politique?
Cette force invincible du principe électif considéré comme moyen de développement au profit de la bourgeoisie, cette force était si bien pressentie par les royalistes les plus intelligents, que quelques-uns d'entre eux firent des efforts incroyables pour soutenir Fouché au pouvoir jusqu'à la réunion des députés; témoin M. de Vitre-lies,' qui disait sans cesse : «■ Avant de renvoyer Fouché, attendez la Chambre. »
Mais voici quelque chose de plus significatif encore. Les élections sont terminées ; la Chambre s'assemble. Ceux qui ont médité sur le caractère de toutes les réactions savent bien pourquoi cette Chambre dut se dire exclusivement royaliste. On n'y parlait que du roi; la fidélité au roi était la vertu de l'époque: à s'en tenir au langage officiel, jamais la France n'avait été plus complètement monarchique, et rien n'égale l'enthousiasme qui éclata dans l'Assemblée, lorsque M. de Vaublanc y prononça ces paroles : « L'immense majorité de la Chambre veut son roi. » Mais quoi ! cette Chambre, si éminemment royaliste, c'est par une vive série d'attaques contre la royauté qu'elle débute. Le pre-