‹ Histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 17 sur 159 · IH'.I · texte numérisé non relu

IH'.I

La reine venait rassurer e1 consoler son noble parent1, p. 191.

il passait des nuits sans sommeil. Plus d'une fois, d'indiscrètes confidences trahirent, devant d'obscurs témoins, l'agitation de son âme, et on entendit retentir souvent dans la silencieuse retraite de Chantilly, le bruit de tristes querelles. «Ma mort est la seule chose » qu'on ait en vue » s'écriait un jour, dans un accès de désespoir, ce pâle représentant d'une race illustre;. L'n autre jour, il s'oublia au point de dire à M. de Surval : « Une fois « qu'ils auront obtenu ce qu'ils désirent, mes « jours peuvent courir des risques. » Enfin, par une de ces ruses bizarres que puisent dans l'excès de leurs irrésolutions Les esprits sans vigueur et sans ressort, il résolu l. pour échapper aux poursuites de madame de Feu chères, d'invoquer la générosité du duc

I. Cette gravure est tirée de la collection dee C 'es, publiée par II. Lebrun.

d'Orléans lui-même. « L'affaire qui nous « occupe, Monsieur, lui écrivait-il le 20 août « 1829, entamée à mon insu et un peu léf « rement par madame de Feuchères, m'est « infiniment pénible, vous avez pu le remar- « quer. » Et il suppliait son parent d'intervenir auprès de la baronne pour qu'elle abandonnât ses projets sur le dur d Auinale. auquel, du reste, il promettait un tém publie et certain de SOD affection.

Le duc d'Orléans répondit à cet appel singulier; il Be rendit Bur-le-champ auprès de madame de Feuchères, et, en prés >nce d'un

témoin qu'elle avait eu la précaution défaire

appeler, il la pria de discontinuer ses instances. La baronne se montra inflexible. I' sorte que le duc d'Orléans, sans que la eaux' de sou fils se trouvât compromise, eut au du i\ur de Bourbon tout le mérite d'une

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démarche honorable et d'un désintéressement peu ordinaire.

Cette situation était trop violente pour ne pas aboutir à quelque scène terrible. Dans la soirée du 29 août 1829, le duc de Bourbon se trouvait à Paris, dans la salle de billard du palais, lorsque, du salon, qu'un simple couloir séparait de cette salle, M. de Surval entendit de grands éclats de voix. On l'appelle, il accourt, et trouve le prince dans un état de colère effrayant. La douleur crispait son visage et il avait l'œil en feu. « Mais « voyez donc dans quel état se met sans rai- « son Monseigneur, dit madame de Feuchè- « res : tâchez de l'apaiser. » — « Oui, <( Madame, s'écria aussitôt le vieillard, c'est « une chose épouvantable, atroce, que de « me mettre ainsi le couteau sur la gorge « pour me faire faire un acte pour lequel « vous me connaissez tant de répugnance. » Et saisissant la main de madame de Feuchèrcs, il ajouta, en accompagnant ces paroles d'un geste expressif: « Eh bien, enfoncez-le » donc tout de suite, ce couteau, enfoncez- » le ! »

Le lendemain, 30 août 1829, le duc de Bourbon rédigeait et signait, hors de la présence de madame de Feuchères, un testament par lequel il créait le duc d'Aumale son légataire universel, et assurait à la baronne, soit en terres soit en argent, un legs d'environ dix millions.

Tels étaient les liens qui, au moment de la révolution de juillet, existaient entre madame de Feuchères et le prince dont cette révolution faisait un roi '.

Asservi comme il l'était, le duc de Bourbon ne pouvait guère refuser son adhésion à l'établissement de la dynastie nouvelle. Mais

1. Voici une lettre que le duc d'Orléans écrivait, de Raudan, à madame de Feuchères, le 27 octobre 1S29, pour lui donner des nouvelles du duc d'Aumale :

« Noire petit d'Aumale a été uu peu souffrant, sans qu'il y ait jamais eu lieu d'avoir aucune inquiétude. Mais il a eu tle la fièvre par suite d'une courbature, et D.OUS

croyons, d'un refroidissement. Nous avons fait venir de Clermont, M. Lavort, qui est le chef de l'école de médecine el du grand hôpital, et qui est fort habile. 11 nous a confirmé dans l'opinion que ce n'était absolument rien.... Kn effet, la fièvre l'a quitté depuis deux jours... On peut le regarder comme entièrement remis de cette indisposition

toutes ses affections appartenaient au monarque déchu. Il se demandait avec terreur quel allait être le sort de cette famille si brusquement précipitée du trône dans l'exil : au seul nom de Charles X, il fondait en larmes : il avait renoncé à tout divertissement, et ce cri de douleur s'échappa souvent de ses lèvres : « Ah! c'est trop de voir deuxrévolutions. J'ai assez vécu. » Il redoutait, d'ailleurs, des orages semblables qu'il avait vus fondre dans sa jeunesse, sur les rois et les nobles. Des brigands n'allaient-ils pas se répandre dans les campagnes, piller les châteaux? Il ordonna donc qu'on prit des mesures pour la protection de ses domaines, et, pendant les premiers jours qui suivirent la révolution, ses chevaux restèrent tout sellés et tout prêts pour la fuite.

Ces appréhensions durèrent peu. Le calme. partout rétabli, ne tarda pas à rassurer le duc de Bourbon, et la nouvelle de l'embarquement des exilés vint dissiper ses dernières alarmes. Mais sa mélancolie survivait aux causes qui l'avaient d'abord expliquée. Ses serviteurs le remarquèrent ; quelques-uns crurent s'apercevoir que les rapports du prince avec madame de Feuchères étaient singulièrement altérés. En elfet, le nom de cette femme, prononcé devant lui, parut quelquefois lui causer un sentiment pénible. Sa tendresse pour elle, quoique toujours prévoyante et prodigue, était empreinte d'une sorte de terreur. On observa que, contrairement à une ancienne habitude, il ne s'astreignait plus à rompre en présence de la haronne le cachet des lettres qu'il recevait. Enfin, il s'ouvrit à M. de Choulot, son capitaine des chasses, et Mauoury, son valet de chambre de confiance, de son projet d'entreprendre un

passagère, et a son retour, il sera sûrement eu état d'aller voir son bon parrain, quand il voudra bien le lui permettre.

» Recevez, madame, l'assurance bien sincère de tous les sentiments que vous nie connaisse/, pour vous et sur lesquels j'espère que vous comptes a jamais.

« Signé, L.-Ph. d'Orléans.

« Madame la duchesse d'Orléans et ma sœur me chargent de tous leurs compliments pour vous, et nous vous prions tous de présenter les nôtres à M. Le duc de Bourbon. «

HISTOIRE DE DIX \\s

lointain voyage, projet qui concordait avec I" deniande faite par le prince à M. le baron de Surval, sou intendant, d'un million en billets de banque. Quant aux motifs de cette résolution, le duc de Bourbon non lit à personne la confidence, mais il recommanda le secret sur le voyage Lui-mémo, et, surtout, qu'on se cachât soig-neusemcnl de madame de Feuchères.

La baronne, de son côté, n'était pas sans inquiétude sur l'exécution du testament. Elle aurait voulu que les dispositions testamentaires consenties en sa faveur fussent converties en donation, et, comme les droits d'enregistrement dans ce cas auraient fait sortir de la caisse du prince une somme trop considérable, M. de Surval avait proposé de vendre à madame Adélaïde, sœur du roi, le domaine de Saint-Leu, qui entrait dans le legs de madame de Feuchères.

Cependant, les préparatifs de fuite essayés parle duc de Bourbon trompèrent son attente. Manoury devait se procurer un passe-port, prendre une voiture, et aller attendre son maître à Moisellcs : cette combinaison échoua par l'impossibilité de la faire réussir sans l'ébruiter. Mais le prince n'en persista pas moins à vouloir quitter Saint-Leu.

De tristes rumeurs s'étaient en môme temps répandues dans lechûteau. On racontait que, dans la matinée du 14 août, le duc de Bourbon avait été trouvé l'œil en sang ; qu'il s'était empressé d'en expliquer la cause à Manoury, en disant : « je me suis heurté à la table de nuit » ; que celui-ci ayant pris la liberté de répondre : « la table a moins de hauteur que le lit », le duc avait gardé le silence avec embarras; que, quelques instants après, Manoury, en étendant un tapis dans la chambre de toilette, avait aperçu sous la porte de L'escalier dérobé une Lettre qui, portée au prince, l'avait extrêmement troublé; qu'il avait, alors prononcé ces mots: « Je ne suis

pas bon menteur, j'avais «lit que je m'étais » l'ait mal en dormant : la vérité est qu'en « ouvrant la porte, je suis tombé de côté sur

la hanche, et ma tempe a porté sur L'angle

du panneau. » Les haine- dont se com-

pote la se- des Coins sont ingénieuse» et implacables lorsqu'elles s'arment do soupçon. Des faits, peut-être sans importance, n iraient une interprétation sinistre, qu'autorisaient l'attitude du prince et ses défiai apparentes. C'est ainsi qu'après l'accident du H août, il témoignait aManottty le désir de le voir coucher à la porte de Ba chambre. Et, sur l'observation de Manoury que cela pourrait paraître bizarre et qu'il était plus naturel de donner cet ordre à Lecomte, valet de chambre de service : « Oh non, répondit le «duc de Bourbon, il n'y a qu'à Laisser cela.» Lecomte avait été introduit au château par madame de Feuchères.

Quelques jours après, le duc de Bourbon reçut la visite de la reine, qui lui apportait la plaque de la Légion-d'Honneur. La reine venait rassurer et consoler son noble parent. Il en parut satisfait et reconnaissant. Mais, dans la nuit même qui suivit cette entrevue, un cavalier se dirigeait vers le château, par la route du parc, moins sonore que celle des cours. Ce cavalier était M. de Choulot. Il était attendu, et fut introduit avec précaution dans la chambre à coucher du prince. « Mon parti est pris, dit le duc de Bourbon « en l'apercevant. La reine m'a aujourd'hui « même apporté la plaque de la Légion- « d'Honneur. On veut que je figure à la « Chambre des pairs. C'est impossible. » Le départ alors fut définitivement arrêté.

Mais comment couvrir l'éclat d'une semblable fuite? M. de Choulot avait appris que, dans un petit village situé à deux lieues de Saint-Leu, entre la forêt de Montmorency el celle de l'Ile-d'Adam. une voilure stationnait depuis quelques jours, par l'ordre de la baronne, et que celte voiture devail à Un signal

convenu, prendre la route de L'Angleterre. Ce renseignement suggéraà M. de Choulot

1,1 I)la" M1"' voici: il v avail au château un vieux valet de chambre nomme l.eclerc. qui

u'ei.ni pas Bans ressembler au duc de Bourbon ; eu devait Faire revêtir au domestique L'habit du maître et le conduire, dans la voiture même du prince, jusqu'au village en

question. Là. il serait monte dans la voiture

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préparée par madame de Feuchères ; et pendant qu'on l'aurait poursuivi sur la route du Havre, le vrai duc de Bourbon se serait impunément dirigé vers la Suisse.

conserver encore. Aussi se montra-t-il parfaitement calme. Il accueillit les autorités avec un visage gracieux et des ) paroles bienveillantes.

Louis-Henri-Joseph, duc de Bourbon, prince de Conde. (!3août1 1756 — 26 aoùl 1830.)

La fête de Saint-Louis arriva au milieu de ces préparatifs. Les habitants de Saint-Leu, qui aimaient le duc de Bourbon, lui donnèrent, dans la journée du 25, des témoignages d'affection dont il fut extrêmement touché, et qui auraient suffi à dissiper ses inquiétudes politiques . s'il avait pu en

Toutefois, en entendanl .jouer sous ses fenêtres un air qui lui rappelai! de combien de démonstrations affectueuses on l'avait aussi entourée, ctt'1 famille royale entraînée maintenant vers de lointains pays, il s'attendrit tout à coup, et s'écria d'une voix .•mue : Ah ! quelle fête '■

Il fit à ses geus un si^ue amical qui les surprit. (l'âge 194.]

Ce jour-là même, madame de Feuchères se fit délivrer par le banquier Rotschild une traite d'un demi-million sur l'Angleterre, soit que des motifs étrangers à ses liaisons avec le prince la rappelassent à Londres, soit mie quelques nuages se fussent élevés entre elle et le duc de Bourbon l.

1. Nous avons la prouve écrite de ce lait important, et tellement ignoré jusiju'u'i, qu'on n'en trouve aucune trac dans le dossier de l'instruction, dont nous avons attentivement compulse toutes les pi

Toujours est-il que le lendemain, vers huit heures el demie du matin, une scène violente eut lieu i nire le prince et madame de Feuchères. <»u entendil le duc de Bourbon prononcer avec force le nom de M. de ('.boulot ; et quand la baronne fut sortie, ftfanoury trouva son maître assis devant la croisée de l'est, sur un petit caoapé, en proie à une agitation terrible et demandant de l'eau de Cologne. A la suite

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de cet incident, le duc de Bourbon expédia un courrier à M. de Choulot , pour lui enjoindre d'accourir à Saint-Leu, où l'attendait une communication importante.

Le reste de la journée ne présenta rien d'extraordinaire. Le duc de Bourbon ayant reçu la visite de M. de Gossé-Brissac, le retint à dîner et l'engagea même à passer la nuit au château. Il causa non sans tristesse, des événements du jour, voulut signer sur-le-champ des pétitions que le général Lambot lui présentait en lui faisant observer qu'elles pouvaient n'être signées que le lendemain, et recommanda qu'on ne s'entretint pas à table, devant les gens, dé ce qui se passait à Paris. Le dîner fut gai. Seulement, M. de Cossé-Brissac ayant parlé de quelques caricatures publiées depuis la déchéance de Charles X, le duc de Bourbon en parut affecté, et, se penchant vers madame de Feuchères: « Dites-lui donc de se taire. » A neuf heures, le jeu commença. Car, depuis trois jours, le prince avait repris ses habitudes de plaisir. Il fit sa partie de whist avec madame de Feuchères, MM. de Lavillegontier et de Préjean; critiqua un coup, montra plus de gaîté qu'à l'ordinaire, perdit de l'argent et s'abstint de payer en disant : à demain.

Il devait partir le 31 août, et telle était son impatience de quitter Saint-Leu, qu'il avait recommandé à Dubois, son architecte, de préparer son appartement à Chantilly, en toute hâte, et dut-on y passer la nuit. S'étant levé après le jeu, et traversant le vestibule pour se rendre à sa chambre à coucher, il fit à ses gens un signe amical qui les surprit, parce qu'il ressemblait à un signe d'adieu. Etait-ce un des adieux funèbres par où s'échappe la pensée d'une mort prochaine? Etait-ce l'indication mélancolique du projet do voyage et d'exil?

Arrivé dans sa chambre à coucher, où l'avaienl suivi le chevalier Bonnie, son chirurgien, et Lecomtc, son valet de chambre de service, Le duc de Bourbon garda le silence pendant qu'on Le pansait et qu'on Le déshabillait. Mais cette circonstance ne fut remar-

quée ni par Lecomte, ni par M. Bonnie, car elle n'avait rien de contraire aux habitudes du prince. « A quelle heure Monseigneur « veut-il que j'entre demain matin, demanda '< le valet de chambre, au moment de se re- « tirer? — A huit heures, répondit le prince <( avec sa tranquillité ordinaire.»

La chambre à coucher du duc de Bourbon était liée par un petit passage à un salon d'attente. Le salon s'ouvrait d'une part sur un cabinet de toilette touchant au grand corridor du château, de l'autre sur un escalier dérobé aboutissant au palier où étaient situés l'appartement de madame de Feuchères et celui de madame deFlassans, sa nièce. Par le palier d'en bas, l'escalier dérobé conduisait le long d'un corridor, jusqu'au vestibule du château ; et, par un palier supérieur, celui de l'entresol, il communiquait sà un second corridor, dans lequel se trouvaient disposées les chambres de l'abbé Briant, secrétaire de la baronne de Feuchères; de la veuve Lachassinc, sa femme de chambre, et des époux Dupré, particulièrement attachés à son service. La chambre de ces derniers était placée immédiatement au-dessous de celle du prince, de sorte qu'ils pouvaient entendre aisément jusqu'au son des paroles prononcées sur leur tète.

Dans cette nuit du 26 au 27, les gardeschasse firent dans le parc les rondes accoutumées. Lecomte avait fermé la porte du cabinet de toilette et emporté la clef : précaution indispensable, parce qu'il arrivait fort souvent au prince de laisser ouvert le verrou de sa chambre à coucher. M"" deFlassans veilla jusqu'à deux heures du matin. occupée à écrire : aucun bruit ne la vint troubler. Les époux Dupré n'entendirenl rien non plus. Et le calme Le plus profond régna toute la nuit dans le château.

Le lendemain, à huit heures, selon L'ordre reçu la veille. Lecomte vient frapper à la porte de son niailie. Il la trouve fermée, et le prince ne répond pas. Le valet de chambre se retire, revient quelques instants après avec M. Bonnie, frappe encore. Pas de réponse. Inquiets, ils descendent alors l'un et l'autre

IIISTOIHK DK DIX \\S

chez .Mme de Feuchères. « J'y vais monter « bien vite, s'écrie-Uelle : quand il entendra • in;i voix, il me répondra. » El elle s'élance

hors de son appartement, à moitié vêtue. Ai ri vêe à la porto avec M. Bonnie el Lecomte: « Ouvre/., Monseigneur : ouvrez! c'esl moi ' Toujours le même silence. Mais déjà l'alarme s'étail partout répandue. Les valets de chambre Manoury el Louis Leclerc, l'abbé Briant, M. Méry-Lafontaine, étaient accourus. Au moyen (l'une unisse en fer apportée par un des ncns de service, Manoury heurte la porte violemment, brise le vantail du bas, el pénètre dans la chambre avec Lecomte et Bonnie. Les volets étaient fermés, l'obscurité était grande. Pourtant, une bougie brûlait dans l'Aire du foyer, mais derrière un garde-feu en tôle qui en dirigeait vers le plafond la clarté douteuse. A cette faible lueur, la tête du prince fut entrevue, collée contre le volet de la croisée du nord. On eut dit d'un homme qui écoute. La croisée du levant, ouverte par Manoury, ne larda pas à éclairer un affreux spectacle. Le duc de Bourbon était pendu ou, plutôt, accroché à l'espagnolette de la fenêtre. La porte fut ouverte ; chacun se précipita. On n'arrêta sur le seuil que Rime de Feuchères, qui se laissa tomber en gémissant sur un fauteuil du cabinet de toilette. En même temps un grand bruit se faisait dans les cours du château. C'est monseigneur qui est mort ! criaient les domestiques effarés. Entendant courir sous ses fenêtres, l'aumônier du prince se hâte vers le lieu de cette scène étrange, et il aperçoit, dans le salon d'attente, RI. de Préjean, debout contre la porte vitrée, le visage altéré, les veux pleins de larmes, et, tout près, Rime de Feuchères assise, paraissant prêter l'oreille aux consolations de RI. Bonnie et étendant les mains vers ceux qui entraient. Manoury s'avance alors vers l'aumônier , l'entraîne dans la chambre mortuaire, et lui dit en lui montrant le corps : Voilà Monseigneur !

Le duc de Bourbon était attaché à l'espagnolette de la croisée du nord, par deux mouchoirs passés l'un dans l'autre : le pre-

I mier formant an anneau aplati el alJ< le second un ovale dont la base supportait la mâchoire inférieure el qui avait son sommet derrière la tête, sur le haut. Le mouchoir de compression ne faisait pas oœud coulant ; il ne pressait pas la trachée artère, laissait la nuque à découvert, trouvait

tellement lâche, qu'entre ses j » I ï — el la quelques-uns des assistants purent aisément passer les doigts. La tête dn mort penchait, sur sa poitrine, son visage était pale. La langue ne sortait pas de la bouche et poussait seulement les lèvres, les mains étaient fermé les genoux ployés; et, par leur extrémité, les pieds portaient sur le tapis : de sorte que. dans les souffrances aiguës qui naissent des derniers efforts de la vie, le prince n'aurait eu, pour échapper à la mort, qu'à se dresser sur les pieds en s'appuyant contre les volets de la fenêtre. Cette disposition i ca-

rences du corps combattaient puissamment l'hypothèse *\n suicide. Elles frappèrent de surprise la plupart *\r^ assistants.

Vinrent les autorités : le maire de Saint- Leu d'abord, qui fit constater l'état du corps; ensuite le juge de paix d'Enghien, qui le lit détacher et transporter sur le lit : plus tard. le juge d'instruction de Pontoise, par qui fut dressé l'état des lieux. De son côté, le roi, instruit vers les onze heures et demie de l'événement, avait envoyé à Saint-Len RI. Guillaume, son secrétaire, MM. de Rumigny . Pasquier, de Sémonville et Cauchy. Quoique héritier du sang, Louis de Rohan ne fut point prévenu et n'apprit que par les journaux la mort du prince dont un testament ignoré lui avait enlevé l'héritage.

Les divers procès-verbaux rédigés dans cette journée conclurent tous, à travers beaucoup d'inexactitudes, que devait relever une enquête ultérieure, au suicide par strangulation. Et, en effet, le verrou fermé intérieurement paraissait rendre inadmissible l'hypothèse d'un assassinat. Ce fut donc BOUS

L'empire d'une préoccupation exclusive qu'on

agil dans les premiers moments, et cette

préoccupation était si forte, que. dans l'im-

sibilité d'expliquer autrement la mort

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volontaire du duc de Bourbon, M. Bonnie crut devoir mettre au nombre des moyens de suicide une chaise qu'il déclara plus tard, devant la justice, n'avoir pu servir à ce triste usage, à cause de la distance où elle se trouvait du corps. Cette chaise, il l'avait poussée du pied en pénétrant dans la chambre, et il supposait dans son procès-verbal que le prince y était monté pour se donner la mort.

Cependant, et même avant qu'on eut appris combien il était facile de ramener du dehors un verrou dans sa gâche, la supposition du suicide allait s'affaiblissant peu à peu dans tous les esprits. L'âge du prince, la trempe peu énergique de son caractère, ses sentiments religieux bien connus, l'horreur qu'il avait en mille circonstances témoignée à la seule pensée de la mort, son opinion sur le suicide, qu'il regardait comme une action lâche, la sérénité de ses derniers jours, tout cela déjouait les conjectures que la fermeture du verrou avait d'abord fait naître. On trouva sur la cheminée la montre de chasse du prince remontée par lui la veille comme à l'ordinaire et, sous le traversin, un mouchoir avec un nœud semblable à ceux qu'il avait coutume de faire, en se couchant, pour se rappeler les choses du lendemain. Le corps, d'ailleurs, n'était-il pas dans un état de suspension incomplète ? Le valet de pied Romanzo, qui avait voyagé en Turquie et en Egypte, et son camarade, l'Irlandais Fife, avaient vu beaucoup de pendus: ils déclaraient que la figure de ces malheureux était non blafarde, mais noirâtre ; qu'ils avaient les yeux ouverts, la conjonctive injectée de sang, et la langue hors de la bouche : signes en tout contraires à ceux que présentait le corps du duc de Bourbon. Quand on détacha le cadavre, ce fut Romanzo qui défit le nœud de l'espagnolette, et il n'y parvint qu'avec beaucoup de peine, tant ce nœud était artistement fait et serré avec force. Or, parmi les serviteurs du prince, nul n'ignorait que sa maladresse était extrême : qu'il no pouvait nouer les cordons de ses souliers, qu'il faisait lui-même, à la Vérité, la rosette de sa cravate, mais non sans que son valet de chambre fût obligé d'en ra-

mener par devant les deux bouts, qu il avait reçu un coup de sabre à la main droite, et avait eu la clavicule gauche cassée, ce qui l'empêchait d'élever sa main gauche au niveau de sa tête, qu'enfin, il ne pouvait faire ce qu'on appelle en terme de chasse le coup du roi qu'en se renversant en arrière. En admettant même que la chaise dérangée par M. Bonnie eût été à la portée du prince, conformément à la déclaration de M. Bonnie dans le procès-verbal et contrairement à ses affirmations subséquentes devantla justice, ceuxlà se montraient peu convaincus qui savaient combien le vieillard montait difficilement les escaliers, et qu'il avait besoin pour cela du double appui de la rampe et de sa canne.

Les doutes résultant de toutes ces circonstances étaient fortifiés par certaines singularités qui n'avaient pu échapper à l'attention des plus intimes serviteurs du prince. Les pantouffles, dont le prince se servait rarement, restaient presque toujours au pied de la chaise où on le déshabillait : était-ce la main du vieillard qui, dans cette nuit fatale, les avait rangées au pied du lit? Le prince ne sortait de son lit qu'en tournant en quelque sorte sur lui-même, et il pesait tellement sur le bord en dormant, qu'on avait dû plier en quatre la couverture, du côté de la chambre, pour prévenir une chute : pourquoi donc avait-on trouvé le milieu du lit affaissé, et les bords, au contraire, relevés ? L'usage constant de la femme et des frotteurs qui faisaient le lit. était de le pousser au fond de l'alcôve, et il n'avait pas été dérogé à cet usage le 26 au soir: qui donc avait éloigné le lit du fond de l'alcôve d'un pied et demi environ? 11 y avait sur la cheminée, lorsqu'on était entré dans la chambre, deux bougies éteintes et non consumées, parquî avaient-elles pu êtreéteintes? Parle prince? Pour faire les préparatifs si compliqués de sa mort, il s'était donc volontairement plongé dans les ténèbres '

Quant à madame de Feuchères, elle appuvait l'idée du suicide. Elle semblait croire que L'accident du 1 1 août n'était qu'un essai manqué. Elle tremblait qu'on ne s'entretint des projets de voyage conçus parle duc de

Le duc de Bourbon était attaché à l'espagnolette de la fenêtre. (Page 195.

Bourbon, et entendant Manoury qui s'en expliquait librement: « Prenez garde, lui dit- « elle! de pareils discours pourraient vous « compromettre auprès du roi.» L'abbé Briant de son côté, repoussait avec une remarquable insistance toute autre supposition que celle du suicide. Il parlait de L'esprit affaibli du prince, de l'altération manifeste de ses facultés dans les derniers jours de sa vie, disant qu'il s'était donné la mort dans un accès de délire.

Déjà, du reste, éclataient dans toute leur triste naïveté, ces préoccupations cupides « 1 1 1 ï

s'éveillent autour de chaque cercueil, et accusent le vice des institutions que subit, en

les adorant, l'ignorance des sociétés. Aupri de ce corps g-lacé, unique débris dune i vantée, en présence de cette mort qui n'avait pas encore un nom, au milieu de ces murmures confus, de ces larmes l'héril

de la victime était déjà convoite, et l'idée du testament planait sur cette grande scène de

deuil. Les papiers du défunt étaient devenus l'objet d'une reelieirhe pleine d'anxi.

« Tout ici appartient à madame de Feuchèi • disait l'abbé Briant, et il recommandait à

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