L.-H.-J. DE BOL'RBON
Prince de Condé.
P.-S. — Je demande à être enterré à Vincennes, près de mon infortuné fils.
Dans ces recommandations bizarres beaucoup aimèrent à voir une preuve de suicide ; mais les plus défiants ne pouvaient concevoir que ce fussent là les adieux d'un prince prêt à quitter la vie. Dans leur pensée, la crainte du pillage de Saint-Leu était inconciliable avec ce dégoût de toutes choses que le suicide révèle. Il était peu croyable que cette crainte eût possédé l'âme du duc de Bourbon dans la nuit du 26 au 27 août, c'est-à-dire après cette tète de Saint-Louis oùil avaitreçu tant de témoignages d'amour; après la visite de la reine, visite si douce, si rassurante, et lorsqu'il" ne restait plus rien des récentes agitations. On ne s'expliquait pas davantage pourquoi le duc de Bourbon attribuait, dans cet écrit, la propriété de Saint-Leu à Louis-Philippe, auquel il savait bien que Saint-Leu n'appartenait pas. On élait surpris, que le prince, ayant saisi la plume au milieu des apprêts d'un suicide, n'eût rien dit de précis sur son fatal projet, et a' eût point prévu àquels affreux soupçons le vague de ses paroles allait exposer ses serviteurs. Dans la manière même don! les deux écrits avaient été découverts, on crut trouver quelque chose d'inconcevable. Ces papiers que le secrétaire de Louis-IMiilippe et Lecomte avaient si aisément aperçus dans la soirée du 27. par quel singulier hasard avaient-ils échappé, dans la matinée du même jour aux recherches de M. de ('boulot, de Manoury, de Bomanzo, et de tous ceux qui avaient, comme eux. visité la cheminée avec h' plus grand soin? Fallait-il supposer que, dans le but d'accréditer l'opinion du suicide, une main furlive avait semé ces fragments dans le foyer. Longtemps après la mort du prince? Ou les avait découverts sur des cendres de papiers brûlés : comment le
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duc de Bourbon, ayant des papiers à Snéantir, eûl brûïéles uns et déchiré les autres? Ces singularités conduisaient à penser que l'écrit découvert se rapportait à une date antérieure à l'événement, et n'était qu'un projet de proclamation rédigé par le prince dans les premiers jours du mois d'août, alors que l'orage révolutionnaire grondait encore. On ne tarda pas à apprendre qu'en effet, aux premiers jours de la tourmente de juillet, le duc de Bourbon avait eu l'idée d'une proclamation, et, dès lors, la seconde hypothèse acquit l'autorité d'une croyance,
Ainsi s'épaississaient, à chaque pas, les ténèbres qui enveloppaient cette mort imprévue. Pour faire l'autopsie du cadavre, on «avait envoyé àSaint-Leu M. Marc, médecin ordinaire du roi, M. Pasquier et M. Marjolin. Ils conclurent au suicide. Mais pour détruire tous les soupçons, ce ne fut pas assez de cet arrêt de la science que des médecins se hâtèrent, d'ailleurs, au nom delà science, de discuter et de combattre.
Il arriva donc que deux partis se formèrent. Ceux qui croyaient au suicide pouvaient alléguer en faveur de leur opinion : les procès-verbaux ; la mélancolie du duc de Bourbon depuis 1830; ses terreurs de royaliste, de vieillard opulent et de gentilhomme ; les déchirements de son âme incertaine au milieu des querelles politiques dont avait naguère retenti sa maison; l'acte de bienfaisance qu'il avait, le 26, confié aux soins de Manoury, par la crainte de ne pouvoir l'accomplir lui-même ; ses adieux muets aux gens de service dans la soirée qui pour lui fut la dernière ; l'état du corps qui ne présentait d'autres traces de violence que certaines excoriations, suffisammentexplicables dansl'hypothèse du suicide; l'état des vêtements sur lesquels on n'a remarqué ni désordre ni souillure; le verrou fermé intérieurerement; Les difficultés matérielles de L'assassinat, l'impossibilité de dire avec quelque apparence de certitude : voici les assassins! A ces présomptions, les défenseurs delà mémoire du mort répliquèrent par des scènes d'un effet puissant. L'un d'eux, M. Mérv-
Lafohtaine, se iuspendit a l'espagnol* fatale; dans âne position semblable a < ■• nu avail été trouvé Le prince; et cette tentative fut sans danger. Oh essaya, au moyen d'un ruban fort mince, de ramener du dehors un verrou dans bs gâche, et L'expérience eût un plein succès. Il u'en fallut pas davanl Les soupçons, timides jusque-là, se formulèrent avec une audace violent.-. Des noms furent prononcés... Le testament avail été lu; les haines qui déjà se dressaient contre madame de Feuchères s'accrurent par l'assurance acquise qu'elle n'avait laissé place que pour elle dans les souvenirs reconnaissants du testateur. Des propos accusateurs circulèrent. On raconta que dans la chapelle ardente où était exposée la victime, Lecomte s'était écrié, vaincu par son émotion: « J'ai « un poids sur le cœur. » M. Bonnie, contrairement aux assertions formelles de ce même Lecomte, affirmait que dans la matinée du 27, le verrou de l'escalier dérobé n'était point fermé, et que pour caclnr cette circonstance terrible, madame de Feuchères s'était rendue à la chambre mortuaire par la roule la plus longue, celle du grand escalier !
Le i septembre, le cœur du duc de Bourbon fut porté à Chantilly. L'abbé Pélier, aumônier du prince, assistait au service funèbre. Il parut portant le cœur de la victime dans-une boite de vermeil, et prêt à prononcer les paroles de suprême adieu. Un silence morne régnait dans rassemblée.
Chacun était dans L'attente. L'impression fut profonde, immense, lorsque d'une voix solennelle l'orateur sacré laissa tomber mots:« Le prince est innocent de sa mon « devant Dieu. »
La religion présida aux funérailles qn firent avec beaucoup de pompe et où figurèrent plusieurs des fils du roi. Le corps ayant ôtéporté à Saint-Denis, le clergé épiscopal h' vint recevoir à la porte de L'abbaj e : et de La basilique, dont L'bymme ordinaire
des morts lit retentir les unîtes, les prières
de L'Église accompagnèrent Le cercueil dans le caveau qui garde La poussière des rois;
Tel fut cet événement. Madame de Feuchères quitta précipitamment Saint-Leu, et se rendit au Palais-Bourbon, poursuivie par d'étranges pensées. Durant quinze nuits, elle fit coucher L'abbé Briant dans sa bibiothèque, et madame de Flassans dans sa propre chambre, comme si elle eut craint que quelque image funèbre ne vint se lever devant elle dans la solitude des nuits. Mais bientôt, revenue de son émotion, elle se montra confiante et résolue. Depuis longtemps elle jouait à la bourse, sur un capital énorme : elle donna suite à ses opérations, et, dans l'espace de quelques mois, elle se trouvait avoir gagné des sommes considérables.
Cependant des murmures sinistres commençaient à s'élever de toutes parts ; les princes de Rohan préparaient tout, et pour un procès civil, et pour un procès criminel. A Saint-Leu, à Chantilly, l'opinion du suicide ne rencontrait guère plus que des incrédules; à Paris, on se livrait aux conjectures les plus hardies, dans les salons, dans les ateliers, partout. Un nom auguste, mêlé à celui de madame de Feuchères, fournit aux passions de parti une arme qu'elles saisirent avidement. On mit une sagacité cruelle à remarquer que, dès le 27, la Cour avait pris possession par ses affidés du théâtre de l'événement; que l'aumônier du duc de Bourbon, quoique sur les lieux, n'avait pas été invité à coopérer à la rédaction des procès-verbaux ; que le médecin du prince, M. Guérin, n'avait pas été appelé à l'autopsie, confiée à trois médecins dont deux, MM. Marc et Pasquier, entretenaient avec la Cour les plus étroites relations. On demandait avec un étonncment railleur dans quel but M. de Broglie avait empêché qu'on insérât au Moniteur le discours prononcé par l'abbé Pélier à Chantilly. On établissait un rapprochement injurieux entre la catastrophe qui faisait disparaître les Coudé de l'histoire, et la prospérité croissantede la maison d'Orléans. Enfin, on ajoutait à tout cela mille exagérations puériles ou folles, car la haine compromet toujours ses succès par sa violence. D'un autro côté, l'ardeur avec laquelle certains courtisans cher-
chaient à accréditer l'opinion du suicide, tournait au détriment de leur idole, tant il y a, aussi, d'aveuglement dans la bassesse !
Pour étouffer des bruits dont l'injure osait monter jusqu'au gouvernement, un moyen décisif s'offrait au roi. Répudier une succession à ce point ténébreuse n'eût certes pas été au-dessus de son pouvoir ; et par là il eût honoré son avènement et humilié ses ennemis. Mais Louis-Philippe envisageait autrement les intérêts de sa naissante royauté. On l'avait vu, à la veille d'occuper le trône, faire passer hâtivement sur la tête de ses enfants, ses biens qu'il ne voulait pas, selon l'antique loi de la monarchie, réunir au domaine de l'Etat. C'était assez dire que, sous son règne, le mépris de l'argent ne serait point la vertu dominante. Il songea donc uniquement, bien que le plus riche des souverains de l'Europe, à faire régir d'une manière fructueuse les nouveaux domaines de son fils.
De là, pour les hommes du pouvoir, la nécessité d'assurer à madame de Feuchères une protection dont nous aurons à raconter les scandales. La baronne fut invitée à la Cour, et y reçut un accueil dont, le lendemain, tout Paris s'entretenait avec stupeur. Les cris de l'opinion rendant une enquête inévitable, une instruction fut commencée à Pontoise dans le mois de septembre, mais rien ne fut négligé pour assoupir l'affaire. Le conseiller-rapporteur, M. de la Iluproie. se montrait résolu à trouver la vérité ; on le mit soudainement à la retraite, et la place de juge qu'il désirait depuis longtemps pour son gendre lui fut accordée. Le dossierpassa en d'autres mains.
On verra dans la suite quel parti surent tirer de tant de circonstances sujettes à controverse l'éloquence de M. Hennequin ei les ressentiments du parti légitimiste. La Cour cessa bientôt d'être inquiète de tout le bruit qu'on faisait autour d'elle : une chose la tourmentait, cependant. Elle n'ignorait pas qu'il y avait, depuis longtemps, dans la maison deCondé, un secret dont deux personnes étaient toujours dépositaires. Ce secret avait été confié par le duc de Bourbon,
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Il passa deux jours à gravir les montagnes. (Page 207.)
lors de son séjour à Londres, à sir William Gordon, écuycr du prince régent, et au duc de la Châtre. Après leur mort, M. de Ghoulot avait reçu les confidences du prince, qui, à. la suite d'une chute de cheval réputée dangereuse, avait laissé voir à Manoury le fond de ses pensées. On n'a jamais su et on ne sait encore rien de ce Becret, sinon qu'il est important et redoutable.
Quant au peuple, aucune des leçons que
renfermait cette histoire ne fut perdue pour lui, et il en garda un immortel levain de défiance. Car le peuple croit volontiers aux crimes extraordinaires. Victime, d'ailleurs, des excès île l'orgueil et dos emportements de la force, il lui est donné de se plaire à ces grands spectacles de la puissance abattue ou avilie et des vieilles races mortes. Spectacles que Dieu lui envoie pour le rele-
ver et le venger.
LOUIS BLANC
Politique extérieure. — Lettre de Louis-Philippe à l'empereur Nicolas. — Dispositions des divers cabinets de l'Europe. — Joie des Anglais. — Le roi d'Espagne ne reconnaît pas Louis-Philippe; mot de Louis-Philippe sur Ferdinand VII ; moyens employés pour amener la reconnaissance du cabraet de Madrid ; les réfugiés espagnols poussés sur les Pyrénées, abandonnés ensuite. — Le gouvernement des clubs. — Emeute à Bruxelles. — Dispositions de la bourgeoisie belge. — Le prince d'Orange à Bruxelles; son portrait. — Vues du Palais-Royal sur la Belgique. -- Politique des marchands. — Nomination irrégulière de M. de Talleyrand à l'ambassade de Londres; son portrait; funestes effets de son influence; son incapacité. — Réponse de Nicolas à Louis-Philippe. — Révolution en Belgique. La Belgique intéressée à se réunir à la France; efforts du Palais-Royal pour empêcher ce résultat; deux partis à Bruxelles, les patriotes et les Orangistes. — Bombardement d'Anvers. Exclusion des Nassau. — Scènes d'enthousiasme à Paris. — Bataillon envoyé en Belgique par les Amis du Peuple.
Pendant que la bourgeoisie et la royauté, momentanément unies, consolidaient leur domination, les souverains étrangers revenaient peu à peu de leur frayeur.
La première pensée du nouveau pouvoir avait été de se faire reconnaître. Il résolut donc de fonder sa politique sur le maintien des traités de 1815. C'était se préparer à une situation terrible. Ne faudrait-il pas, d'une part, s'asservir aux étrangers pour leurplaire, et de l'autre avilir la nation pour la calmer? Le Cabinet du Palais-Royal n'entrevit point ces conséquences, ou, s'il les entrevit, il les brava.
Le 19 août 1830, Louis-Philippe écrivit à l'.empereur de Russie pour lui notifier son avènement. Sa lettre1, dont toutes les expressions paraissaient pesées avec soin, indiquait, à travers les formes d'une obséquiosité craintive, quelle allait être, au dehors, l'attitude du gouvernement. Pour rassurer l'Europe sur les suites de la révolution de juillet, Louis-Philippe ne la montrait que comme une résistance malheureuse, mais inévitable, à d'imprudentes agressions. Lui-même il se donnait pour le modérateur des victorieux, et le protecteur naturel des vaincus, flattant ainsi, dans ce qu'elles pouvaient avoir de plus absolu, les doctrines monarchiques du