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2. Ce t'ait singulier a été révélé par M. BriffauH, qui a tenu entre ses mains la minute do l'arrêt, immédiatement après le prononcé.
non-lianville : « Eh bien, mon cher, nous « aurons le temps de faire des parties d'échecs. » M. de Ghantelauze avait trop d'esprit pour prendre à la lettre sa condamnation et celle de ses collègues. Plus naïf dan- loyauté, M. de Polignac parut vivement affecté. Loin de savoir gré à la (lotir des pair- île tant d'indulgence, il se considérait comme une victime innocente de la fureur des haines de parti.
L'arrêt ne l'ut pas plutôt connu a Paris, que tout s'y agita d'une manière terrible, l.a Cour était au comble de la joie. Elle ne connaissait pas tous ses dangers. L'indignation était passée du peuple à la garde nationale, qui se voyait jouée. Non- non- sommes armés, disait-OD dans les rangs, pour maintenir l'ordre .pour faire respecter la loi ; mais non pour protéger de- coupables et faciliter
LOUIS BLANC
à la pairie le moyen de condamner la révolution de juillet en épargnant à ceux qui Font provoquée un châtiment trop mérité. Et en disant ces mots, les uns jetaient leurs fusils, les autres brisaient leurs sabres jusque sur les bornes du palais. Les gardes rentrèrent dans leurs foyers, sous l'impression des plus sinistres pressentiments. La ville était illuminée, et les familles passèrent la nuit dans d'horribles angoisses, car on prévoyait la guerre civile pour le lendemain.
L'intérieur du Louvre avait, surtout, un aspect menaçant. Pour contenir les artilleurs de la 2e batterie que les gens du roi soupçonnaient de vouloir livrer les pièces au peuple, on avait fait entrer dans la cour, par la rue du Coq-Saint-Honoré, des troupes qui furent placées dans la partie latérale gauche, et qui étaient munies de cartouches. Ces précautions ayant paru insuffisantes, on fit aussi venir dans la cour du Louvre des compagnies de la garde nationale, et M. de Rumigny, aide-de-camp du roi, envoya des caisses de cartouches au commandant du Louvre, M. Carrel. De leur côté, les artilleurs îépublicains avaient leurs mousquetons charges. Pleins de colère, de bravoure et de générosité, ils se tenaient prêts à faire le sacrifice de leur vie. Mais la division n'existait pas seulement entre la garde nationale et l'artillerie, elle existait au sein de l'artillerie ellemême. La deuxième batterie était républicaine, ainsi qu'une 'partie de la troisième : quant à la première et à la quatrième, elles étaient en général dévouées au gouvernement et àla dynastie. La veille, le commandant Barré était allé prendre les ordres du colonel. « L'on sait, lui avait dit M. de Pernety, « que le peuple doit marcher sur nos pièces, « pour tenter de les enlever. Il faut les gerce ber, les enclouer, en ôter les S, si le peuce pie pénètre dans le Louvre. — Gerber les « pièces, les enclouer, avait répondu M. 'Barce ré, ce serait insulter l'artillerie; mais on « peut enlever les S.» Et il s'était chargé de celle mission. Il l'accomplit, en effet, dans la soirée du 21. Tout à coup le capitaine lîastide arrive dans la cour, et s'avançant vers
la 3e batterie, il lui ordonne de sortir du carré. Elle s'ébranle à cet ordre. Alors, le commandant Barré s'approche du capitaine, et lui dit vivement : « Qui commande ici ? « Est-ce vous ou moi ? — Je ne vous connais ce pas, répond M. Bastide avec énergie; et, ce si vous ne remettez à l'instant les S que ce vous avez fait enlever, je me porte à ce quelque extrémité. » La situation était critique : quelques mots de plus et le sang allait couler. Déjà des canonniers de la 4e batterie menaçaient M. Bastide ; ceux de la 3e, le sabre à la main, se disposaient à le défendre : le commandant Barré fit rapporter les S, et courut remettre son commandement au colonel, qui refusa de le recevoir. A tout instant, la lutte pouvait s'engager. Une proclamation républicaine, rédigée par le maréchal-des-logis-chef de la 2e batterie, et lue sur une table- du corps-de-garde par un artilleur, fut déchirée par un autre : on pensa en venir aux mains*. Les propos les plus étranges circulaient. Les allées et venues de quelques officiers recevaient une interprétation inquiétante. Le soupçon était dans les esprits ; et, à la lueur des feux, brillant dans la cour, sur la neige amoncelée, on lisait la défiance sur tous les visages. Des hommes couverts de manteaux parurent vers le milieu de la nuit ; ils traversèrent en silence les rangs de la garde nationale, et allèrent se mêler aux artilleurs. C'était le fils aîné du roi, suivi de quelques courtisans. Il était venu sans doute juger par lui-même de la disposition des esprits et animer par sa présence ceux qu'il croyait fidèles à la fortune de son père.
Le 22 décembre, les journaux ayant propagé dans tous les quartiers de la capitale l'arrêt rendu par la Cour des pairs, l'agitation recommença, et avec un caractère bien plus alarmant encore que la veille. Un drapeau noir fut déployé sur la place du Panthéon. Autour du Palais-Royal, autour du palais du Luxembourg, la foule s'entassait en poussant des clameurs confuses. Le tambour appelait partout la garde nationale sous les armes. Mais elle était épuisée de veilles,
de fatigues, et mécontente. Dans ce danger, on eut recours aux écoles. Lour popularité était fort grand*! depuis le mois de juillet, Bt, en cette occasion, le gouvernement pouvait compter sur leur appui. Imbus des doctrines peu savantes du libéralisme, et animés d'une générosité de sentiments, qui ne laissait guère place aux calculs d'une politique profonde, les étudiants n'avaient vu, pour la plupart, que le côté chevaleresque de la question soumise à la France. D'ailleurs, on avait parlé de pillage, et ils pensaient qu'il serait beau, de leur part, après avoir en juillet défendu la liberté, de se précipiter de nouveau dans la rue pour défendre l'ordre! On conçoit tout ce que devait avoir d'attrayant pour de jeunes hommes ce rôle modérateur qui semblait ajouter à leur importance et attribuer à leur jeunesse les vertus de l'âge mùr. Ils se réunirent donc, (iront une adresse qu'ils publièrent avec l'autorisation expresse du préfet de la Seine, se formèrent en bataillons civils, et, mêlés à la 1:2e légion, se mirent à parcourir la ville, demandant respect pour la loi, prêchant le calme, et invitant la multitude à rentrer dans ses foyers. Les élèves de l'hcole polytechnique avaient revêtu ce magnifique uniforme que, cinq mois auparavant, les hommes du peuple couraient saluer avec enthousiasme. Les élèves des autres écoles, pour se faire reconnaître, portaient leurs cartes à leurs chapeaux. Suivaient dix ou douze mille ouvriers qui, comprenant à peine les intentions des jeunes gens qui leur servaient d'avantgarde, faisaient retentir l'air de provocations et de menaces. Ainsi avaient reparu dans le Paris moderne ces processions de puissants écoliers par où s'était jadis manifestée l'anarchie du moyen âge. Car, jusque dans cette mission de paix adoptée par les étudiants, il y avait un principe de désordre.
La Cour le sentait bien sans doute; mais Sa politique étant alors une politique d'expédients, elle ne repoussait rien de ce qui
pouvait lui faire gagner du temps, et conduire sa destinée jusqu'au lendemain.
Aussi, lorsque la députalion des écoles
vint au Palais-Royal, U roi l'accueillit a beaucoup d< et la v>n\ oya chai n
de la simplicité affectueuse de ses manières.
Dans toute civilisation busse ou imparfaite, le peuple, pour marcher au combat, a besoin d'avoir des chefs qui ae soient pas sortis de ses rangs. Les positions supérieures ont beau peser sur lui, il est dans sa nature, après en avoir envié l'éclat, d'en subir volontiers l'empire. Au mois de décembre, la foule n'attendait peut-être que des chefs en habit bourgeois. Comme il ne s'en présentait point, et qu'elle trouvait au contraire pour contradicteurs tous ceux qui portaient un costume différent du sien, elle fut aussitôt déconcertée et se dissipa, son plus sérieux embarras étant de n'avoir à compter que sur elle-même.
Le soir, tout était rentré dans l'ordre, selon le langage des dominateurs du jour. La ville était illuminée comme la veille : mais, chez les heureux, les sombres préoccupations avaient fait place à une sorte de joie fanfaronne et grossière.
Entre le péril qui cesse et la sécurité qui commence, il est un court moment où l'on peut se donner le mérite du courage sans en courir les mauvaises chances. Le roi avait, pour saisir ce moment, un tact admirable. Dans la soirée du 22 décembre, accompagné de six laquais portant des flambeaux et d'un grand nombre de courtisans, il descendit dans la cour de SOU palais, OÙ se pressaient quelques centaines de curieux. Va le Journal des Débats ne manqua pas de dire, en racontant cette démarche : « Son peuple le voyait, le touchait, et sem- « blait lui demander pardon de tous les
,, excès commis en Bon nom. Avant la révolution de 1830 les formules de l'adulation
n 'étaient certainement pas plus servih->; mais les hommes qui. comme MM. de Lafavrtle,
Odilon Barrot, Dupont de l'Eure), s'indignaient du langage dt>s nouveaux courtisans, comprenaient mal les nécessités de la monarchie qu'ils avaient voulue.
Le lendemain, 2'\ décembre. M. Dupîn aine proposait à la Chambre des députés de
LOUIS BLANC
voter des remercîments à la garde nationale de Paris ; et M. Laffitte, président du Conseil, demandait qu'on votât aussi des remercîments à la jeunesse des écoles. Mais on avait publié, au nom des étudiants, des proclamations qui exprimaient le vœu de voir la liberté garantie quand l'ordre aurait été rétabli. Les députés du centre laissèrent percer le mécontentement que leur inspiraient ces conditions mises par la jeunesse à son concours. La proposition de M. Laffitte fut
Général Georges Mouton, comte de Lobau.
accueillie, cependant. Mais les étudiants, irrités, réclamèrent hautement la responsabilité des proclamations blâmées par le centre ; et rappelant ce qu'ils avaient fait au mois de juillet pour cette liberté qu'on leur marchandait, disaient-ils, et qu'ils avaient payée argent comptant, ils repoussèrent avec dédain les remercîments de la Chambre.
La Cour s'émut faiblement de cette opposition tardive, et donna ordre à ses journaux de traiter en écoliers mutins ceux dont, la veille, elle avait arlilicieusement glorifié
la sagesse.
Pour ce qui est de M. de Lafayette, que dire de son rôle dans ces récentes commotions? Candide comme un enfant, quoique vieilli au milieu des luttes politiques, nul n'avait autant que lui contribué à un dénouement qui devait être le tombeau de ses plus chères espérances. Vainement quelques-uns de ses amis l'avaient-ils supplié de regarder au fond des choses, de se défier de la Cour, de ne pas attendre, pour dicter des conditions, que le trône pût se passer de son appui; à ces exhortations et à ces prières il n'avait cessé de répondre que son plus pressant devoir était d'empêcher la révolution de juillet de se déshonorer; qu'il serait toujours temps pour lui de venir en aide à la liberté en péril, et qu'il répugnait à sa loyauté d'abuser, à Tégard de la Cour, du besoin qu'elle avait de lui. Jamais l'aveuglement ne fut poussé si loin, mais il est juste de reconnaître qu'il s'y mêla une pensée généreuse. M. de Lafayette n'ignorait pas le coup qu'il allait porter de ses propres mains à sa popularité, et pour un homme tel que lui, le sacrifice était immense. Ce sacrifice, cependant, il le fit sans hésitation et avec une sérénité touchante. Dans son ordre du jour du 19 décembre, il avait dit que ses frères d'armes le retrouveraient ce qu'il fut à dixneuf ans : « l'homme de la liberté et de « l'ordre public, aimant sa popularité « beaucoup plus que sa vie, mais décidé à « sacrifier l'une et l'autre plutôt que de « manquer à un devoir ou de souirrir un « crime. » Avec une intelligence plus élevée, M. de Lafayette aurait compris qu'un homme politique n'a pas le droit de renoncer légèrement à sa popularité ; que c'est une force dont il est tenu de rendre compte à son pays; qu'il se doit.de la ménager, dans l'intérêt public ; et que, s'il y a bassesse d'âme à se la proposer pour but, il y a faiblesse d'esprit, quand on la possède, à ne la point considérer comme un instrument.
L'imprudence de M. de Lafayette était donc inexcusable ; il en fut cruellement puni. Le 24 décembre, alors «pie la ville
encore émue, quoique calmée, attestait la grandeur du service qu'il venait de rendre à la royauté, le Litre de commandant général des gardes nationales du royaume fut aboli par la Chambre des députés. <>n destituait Lafayette. Plusieurs amendements avaient été présentés pour faire consacrer en sa faveur une exception à la régie : ils furent tous rejetés l'un après l'autre. Le ministère vint à son tour proposer qu'on laissât le roi libre de conférer à M. de Lafayette, par une ordonnance nouvelle, le commandement honoraire. Proposition dérisoire par laquelle le gouvernement semblait, en la voulant justifier, confesser son ingratitude!
Il est certain que l'autorité dont on dépouillait M. de Lafayette était exorbitante. Son ami, M. Eusèbe Salverte, l'avait hautement déclaré à la tribune. Lui-même, il avait avoué autrefois que le commandement ii responsable de toute la bourgeoisie armée du royaume ne pouvait être confié à un simple citoyen, sans danger pour les libertés publiques. Mais il était singulier qu'on ne se fût aperçu des inconvénients de son pouvoir que le lendemain du jour où il venait d'en faire, à ses risques et périls, un usage aussi prolitablc aux Chambres, au ministère, à la royauté.
Il y avait dans ce rapprochement quelque chose de bizarre à la fois et d'odieux. Pourquoi, d'ailleurs, pendant tout le cours du procès des ministres, avait-on laissé croire à Lafayette que son commandement ne finirait qu'avec sa vie? Pourquoi avait-on mis tant de soin à résoudre la question de cette sorte, et dans la première commission nommée pour L'examen du projet de loi sur la garde nationale, et dans le Conseil du roi auquel l'ut porté le projet que celle commission venait d'élaborer? On a\.iil donc trompé le vieux général? On n'avait donc si Longtemps caressé son amour-propre, que pour le compromettre au service d'une politique qui n'était pas la sienne, sauf à le destituer après l'avoir compromis ; Voilà ce que pensèrent, ce que dirent à haute vois
tons les amis de M. de 1 afayette, »-t ce
qu'on répéta bientôl partout dans !«■ public.
M. de Lafayette était absentdela Chambre
au momenl du vote dont il avait été L'objet.
Pour le fiapp.r. un m- l'avait ni averti ni
attendu. Quand il apprit la résolution d< collègues, il se sentit blessé jusqu'au I du cœur, et, comme la destitution qui l'atteignail n'était pas directe et littérale, il
envoya sur-le-champ au roi sa dén Gentilhomme même dans son dépit, il n'eut garde de laisser percer dans sa Lettre au monarque la profondeur de ses ressentiments. Peut-être aussi était-il bien aise de mettre à une dernière épreuve l'allection que lui devait Louis-Philippe.
Voici la réponse que le roi lui adressa le lendemain, 25 :
« Je reçois à l'instant, mon cher général. « votre lettre qui m'a peiné autant que « surpris par la décision que vous prenez. .!«• « n'ai pas encore eu le temps de lire les « journaux. Le conseil des ministres - « semble à une heure : alors je serai libre, « c'est-a-dire entre quatre et cinq que « j'espère vous voir et nous faire revenir « sur votre détermination. »
Cette lettre parut inexplicable à M. de Lafayette. Il savait que le roi prenait une [»art active aux affaires publiques : qu'aucune mesure importante n'était adoptée par ministres, sans qu'il l'eût connue et approuvée. Que signifiait donc Celte phr.i- Je n'ai} as em we eu le temps de Hre les journaux? Le roi se disait surpris de ia décision du généra] ! Mais cette décision, de sa part, n'avait rien de spontané : elle n'était que le résultai nécessaire de sa soumission aux
Volontés de la Chambre. A cause de
obscurités, la lettre de Louis-Philippe, au
lien de l'aimer M. de Lafayette, ne lit qu'ajouter a mu) irritation.
Aussi bien, il était entouré d'hymne qui cherchaient à aigrir en lui le sentiment de son injure : les uns par dévouement à ->a personne, les autres par flatterie, quelques-uns par patriotisme et pour L'eng g irrévocablement dans la cause du peuple.
LOUIS BLANC
Il se rendit, pourtant, au Palais-Royal. Louis-Philippe le reçut avec les plus vifs témoignages d'affection, marqua son regret des défiances de la Chambre, et blâma la maladresse de ses ministres. Mais, écartant de l'entretien tout ce qui lui était personnel, le général parla de la liberté menacée, de la révolution mal comprise, du gouvernement égaré dans de fausses voies. C'était rompre définitivement avec la Cour.
L'attitude de M. de Lafayette prouvait assez qu'il avait pris son parti, et qu'il résisterait d'autant plus qu'on ferait plus d'efforts pour le ramener. Le président du Conseil, le ministre de l'intérieur, un aide-de-camp du roi, M. de Laborde, M. de Schonen, allèrent successivement le presser de garder, non le commandemant des gardes nationales du royaume, mais celui de la garde nationale de Paris. « Songez-y-bien ! lui dit « M. Laffitte, aujourd'hui, et en uniforme, « vous êtes le premier citoyen du royaume. « Demain, confondu avec la foule, vous ne « seriez plus, en combattant le pouvoir, que « le premier des anarchistes. »
Ainsi qu'on Favait dû prévoir, ces tentatives furent vaines ; mais elles semblaient rejeter tous les torts de la rupture sur l'obstination et l'orgueil de Lafayette. Ses ennemis en profitèrent pour le calomnier ; sa destitution ne fut plus qu'une démission toute volontaire, fruit d'une humeur chagrine, et on triompha doublement, à la Cour, et de sa retraite et de la couleur qu'on était parvenu à lui donner.
Le 26 décembre la proclamation suivante fut publiée :
« Braves gardes nationaux, mes chers « compatriotes,
« Vous partagerez mes regrets, en appre- « nant que le général Lafayette a cru de- « voir donner sa démission. Je me flattais « de le voir pins longtemps à votre tète, ani- « niant voire zèle par son exemple et par le « souvenir des grands services qu'il a ren- « dus à la cause de la liberté. Sa retrait.' « m'est d'autant pins sensible, qu'il y a
« quelques jours encore, ce digne général « prenait une part glorieuse au maintien de « l'ordre public, que vous avez si noblement « et si efficacement protégé pendant les « dernières agitations. Aussi ai-je la conso- « lation de penser que je n'ai rien négligé « pour épargner à la garde nationale ce qui « sera pour elle un sujet de vifs regrets, « et pour moi-même une véritable peine. »
« Louis-Philippe. »
L'effet moral que produisit sur l'opinion la retraite de Lafayette trompa les espérances de la Cour. La surprise fut universelle.
M. Dupont (de l'Eure), indigné, se démit aussitôt de ses fonctions de ministre de la justice. On désirait cette démission : elle fut acceptée avec empressement, M. Dupont (de l'Eure) n'étant plus nécessaire.
Le coup qui venait d'être frappé était le signal d'un mouvement contre-révolutionnaire qu'on se proposait de pousser aux extrêmes.
Au reste, les services de M. de Lafayette étaient trop connus pour qu'on les lui pardonnât. Tel est le vice des monarchies que, si on les sert dune manière éclatante, on les menace. Le reproche d'ingratitude est frivole, adressé à la personne des rois : c'est au principe même de la royauté qu'il convient de l'adresser. Tout roi qui se montrerait reconnaissant à l'égard d'un sujet, citoyen illustre, créerait par là au trône une position subalterne.
Le commandement de la garde nationale de Paris fut conféré au général Lobau.
M. Treilhard fut remplacé à la préfecture de police par M. Baude. On accepta la démission de M. Taschereau qui, offerte déjà par lui, avait été refusée. Seul de tous les hommes dont on redoutait le caractère indépendant, M. Odilon Barrot fut conservé. On avait dit de lui au Château : « Il ne sera plus à erain- « dre lorsqu'il n'aura plus au-dessus de lui « M. de Lafayette. et au-dessous de lui << M. Taschereau. »
\ir.si se dénoua ce procès qui avait si
fortement tenu en éveil toutes les passions et fait courir à la monarchie nouvelle de si grands risques. Il servit à mettre en relie! la fougue et la puissance des intérêts bourgeois. Il prouvait clairement deux choses : la première, que le peuple n'était encore ni assez éclairé, ni assez sûr de lui-même pour avoir une volonté; la seconde, qu'on pouvait tout obtenir delà bourgeoisie, en s'adressant à ses instincts de conservation et en lui faisant peur. L'épreuve était donc complète, et d'autant plus heureuse pour la Cour, qu'on allait dire désormais aux ambassadeurs étrangers : « Ecrivez à vos souverains que « l'esprit révolutionnaire est vaincu. »
Ce résultat fut vanté comme le fruit d'une politique habile. Il n'avait rien pourtant dont le pouvoir fût en droit de se faire honneur. Pour paraître en armes dans les rues et contenir le peuple, la bourgeoisie n'avait eu qu'à suivre l'impulsion de ses craintes. Et quant à la multitude, il était naturel qu'abandonnée à elle-même, elle se retirât du champ de bataille par ignorance, étonnement et lassitude.
C'est une politique assurément très vulgaire et à la portée des intelligences les plus médiocres, que celle qui consiste à flatter la force et à se mettre à sa suite : c'est ce que
le pouvoir venait de- faire en s'effaçant derrière les baïonnettes de la bourgeoisie. La
situation de Paris avait été violente sans doute; mais, à cause <!•• sa violence même,
il était impossible qu'elle fût de longue durée ; et les passions de la fouir, alors même qu'elles n'auraient pas trouvé dans celles de la classe moyenne une résistance aussi vive,
se seraient éteintes faute d'aliment, faute de direction, surtout. De quoi le gouvernement pouvait-il tirer vanité ? Manier les entraînements populaires avec vigueur, s'en servir en les dominant, les diriger sans les affaiblir, voilà ce qui est difficile et glorieux, voilà où se reconnaît l'art de gouverner les hommes. Mais tout pouvoir qui ne s'étudie qu'à amortir les élans du peuple, prouve qu'il se sent incapable de les féconder : il avoue de la sorte son impuissance ; et dans sa conservation matérielle je ne vois plus que la honte de son abdication morale.
Après la révolution de juillet qui laissait tant de problèmes à résoudre et fournissait tant de passions à employer, quelle gloire pour celui qui, poussé au pouvoir par la tempête, aurait saisi, au sortir de la crise, cette société frémissante, et, loin de l'arrêter, l'aurait guidée en l'apaisant !
Belgique : candidatures du duc de Nemours et du duc de Leuchtemberg. — Démenti donné à M. Sébastiani dans le congrès belge. — La Belgique protestant contre la politique de la France; enthousiasme des Belges pour le duc de Leuchtemberg. — M. Bresson et lord Ponsomby à Bruxelles. — Envoi de M. de Lœvestine en Belgique; il promet l'acceptation de la couronne pour le duc de Nemours, et engage sa parole d'honneur. — Le duc de Nemours est élu par le congrès et la candidature du duc de Leuchtemberg écartée. — Le roi des Français refuse la couronne offerte à son fils. — Joie des Anglais; situation critique de l'Angleterre à cette époque. — La Belgique à jamais irritée. — Pologne : manifeste polonais. — M. de Mortemart nommé ambassadeur à Saint-Pétersbourg; étranges circonstances de cette nomination; lettres de MM. de Nesselrode et Pozzo di Borgo. — Ghlopicki dépose la dictature, à Varsovie; Radzivill nommé généralissime de l'armée polonaise; la diète prononce la déchéance de la maison de Romanoff ; sensation produite en France par ces nouvelles. — Accablement de l'empereur Nicolas ; il craint la guerre; il craint son frère. — Entrée de Diébitch en Pologne. — Bataille de Grochov.
Il n'y avait alors en Belgique que deux candidatures sérieuses : celle du duc de Nemours et celle du duc de Leuchtemberg.
L'un et l'autre convenaient à la France. Roi des Belges, le duc de Nemours était un lien naturel entre les deux pays. Le duc de Leuchtemberg, fils d'Eugène Beauharnais, était d'un sang cher à la nation française : roi des Belges, il pouvait un jour demander à la France une plus brillante couronne, et lui offrir en échange un beau royaume.
Mais l'intérêt de la France ici ne se combinait pas avec celui de la dynastie de Louis-Philippe. Consentir au couronnement du duc de Nemours, c'était olfenser l'Angleterre, qu'on désirait avant tout ménager. Consentir au couronnement du duc de Leuchtemberg, c'était courir les risques du voisinage d'un Bonaparte.
Aussi M. Sébastiani n'hésita-t-il pas à déclarer à M. Firmin Rogier, au nom de Louis-Philippe, 1° que la réunion était impossible, parce qu'elle était contraire à la volonté des Anglais ; 2° que le prince Othon de, Bavière était le roi qui convenait le mieux à la Belgique ; 3° que le roi des Français «raccorderait jamais une de ses filles au fils d'Eugène Beauharnais, et que les Belges, en couronnant ce prince, s'cxposaienl à être privés de la puissante amitié de la France.
M. Firmin Rogier fit connaître cette réponse au comité diplomatique par deux lettres adressées au comte de Celles, lettres confidentielles, mais dont le congrès exigea la lecture. La seconde de ces lettres contenait le passage suivant :
« Je crus devoir demander à M. Sébastiani si ses parois les avaient un caractère officiel qui me permit de les « rapporter. « Oui, sans doute, reprit-il, et vous allez en « juger. » Alors, faisant appeler son secrétaire, il lui dicta, « pour M. Bresson, une lettre que j'expédie avec cette dé- « pèche, et dans laquelle les intentions du gouvernement « français relativement au projet de réunion, à ia caudi- « dalure du duc de Nemours, et à celle du duc de Leuch- « temberg, sont clairement et formellement exprimées. « M. Bresson est, je crois, autorisé à vous communiquer « cette lettre, qui, d'ailleurs, ne renferme pas autre chose « que ce que je vous écris aujourd'hui. C'est sans doute « avec intention que M, Sébastiani l'a dictée devant moi « à voix haute. »
La publicité inattendue donnée à ces étranges détails jeta le trouble au Palais- Royal. M. Sébastiani se vit réduit à contester dans le Moniteur la fidélité du récit de M . Firmin Rogier, qui, à son tour, opposa un démenti formel au démenti de M. Sébastiani. Devant le scandale de ces affirmations contraires l'opinion publique hésitait, lorsque tous les doutes furent éclaircis, en faveur de M. Rogier, par la lettre suivante adressée an comte d'Aerschot, président du comité diplomatique :
« M. le comte, le cougrès national ayant, daus .-a pru- « dence, jugé convenable de consulter le gouvernement de