I1IST01KE DU DIX WS
Le roi refusa la couronne offerte à son fils. (Page
■ S, M. Le roi des Français, dont les sentiments d'intérêt et de .bienveillance envers la Belgique lui sout connus, je m'empresse de vous donner communication d'une dépêche que je viens de recevoir de M. Le comte Sébas-
■■ tiani. Agrées, etc.
Bruxelles, 23 janvier 1831.
S ii.' : BRI SSOU . '
La dépêche adressée par M. Sébastian! à M. Bresson était datée du II janvier 1831, et commençait ainsi :
« Monsieur, la situation île la Belgique a fixé de nou- « veau l'attention du roi et de son conseil. Aptes un mur
examen de toutes les questions politiques qui s'v rattachent, i'ai 61 maître d'uni- manière précise les intentions du gouvernement du roi. Une consentira point à la ti union de la Belgique à la France; il n'acceptera point la couronne pour M. le duc de Nemours, alors même qu'elle lui serait offerte par 1
née. l.e gouvernement de -s- M. verrait dans le choix de M le duc de l.euehteml>or- une combinaison de nature à troubler la tranquillité1 de la France, Noua n'avoua point le projet de porter la plus légère atteinte à la liberté des Belges dans l'élection de leur souverain; mais nous usons au.-.-i de notre droit en déclarant, de la manière la plus formelle, que nous ne reconnaîtrions i point l'élection de M. Leuebtemberg. Sans doute, de leur cote, les Puissances seraient peu dû] (
LOUIS BLANC
« reconnaissance. Quant à nous, nous ne serions déter- « terminés dans notre refus que par la raison d'Etat, à « laquelle tout doit céder lorsqu'elle ne blesse les droits « de personne, etc.
Cette dépêche qui, comme les lettres précédentes, fut lue au Congrès, était celle dont M. Firmin Rogier avait parlé et que M. Sébastiani avait dictée devant lui à voix haute. Tous les membres du Congrès furent frappés de stupeur. Ils se demandaient avec indignation s'il était permis de se jouer à ce point d'un peuple ami. Se rappelant les dénégations hautaines de M. Sébastiani, les uns en admiraient l'audace, les autres cherchaient à les expliquer par ce genre d'abnégation absolue, propre aux courtisans. Tous se soulevaient contre les prétentions d'un gouvernement qui, né de la liberté, voulait la détruire chez les autres peuples. « Je de- « mande, s'écria M. Deveaux, je demande « l'impression de la pièce que vous venez « d'entendre, pour que l'Europe entière, et « surtout la nation française, sachent com- « ment le gouvernement français entend la « liberté des peuples. Je demande l'impres- « sion, afin que M. Sébastiani, qui a osé nier « les communications officieuses faites à « notre envoyé, ne puisse pas nier les corn- « munications officielles. »
Comme il arrive presque toujours, en commettant une injustice, le gouvernement français venait de commettre une faute. Son penchant, bien connu pour la paix, rendait ses menaces vaines, sans les rendre moins irritantes. La force du parti de Leuchtemberg s'en accrut. Ce qui n'avait été jusquelà pour la Belgique qu'une affaire de calcul devenait une question d'honneur, et les injonctions blessantes du cabinet du Palais- Royal faisaient naturellement passer du côté des Leuchtembergistes toute l'autorité des sentiments généreux, toute la puissance des entraînements patriotiques. Déjà le protocole du 9 janvier, par lequel la Conférence enjoignait aux Belges de renoncer à leur entreprise sur Maëstricht, et au roi de Hollande de rétablir la libre navigation de I Lscaut, avait excité dans le Congrès le plus terrible orage, el n'avait été accepté qu'au
milieu d'un frémissement universel, comme on accepte les lois de la violence. Or, si les Belges s'indignaient des prétentions de la diplomatie, avec quel surcroit de douleur et de colère ne devaient-ils pas voir ces prétentions dépassées par celles de la France, dont ils n'avaient attendu qu'amitié, secours et protection ! Bientôt l'éloge du fils d'Eugène vola de bouche en bouche. Son buste fut couronné au spectacle, en présence de tout un peuple qui faisait retentir l'air de ses acclamations, tandis que les partisans de la France n'osaient plus élever la voix, honteux qu'ils étaient du rôle impopulaire que venait de leur imposer le gouvernement français. Ce résultat, si facile à prévoir, jeta la consternation au Palais-Royal ; on y mande M. de Lœvestine. C'était un homme loyal; de mœurs militaires; et on le savait très estimé en Belgique où il avait longtemps vécu. M. de Lœvestine-reçut des instructions secrètes, et partit pour Bruxelles.
M. Bresson, qui y avait été envoyé par la Conférence de Londres, y était sans influence. Lord Ponsomby, au contraire, y jouissait, comme représentant de la Grande- Bretagne, d'une autorité fort grande, et dont il faisait le plus triste usage. Lord Ponsomby était un diplomate très versé dans la science des petits moyens et des roueries vulgaires. Ajoutant ses propres passions à celles de son pays, et animé contre la France d'une haine qu'il affichait avec une légèreté arrogante, il avait embrassé la cause du prince d'Orange, dont il se disait parent par sa femme. Et cette cause, il la servait avec autant de puérilité que d'ardeur, Lançant ses domestiques dans tous les lieux publics pour y semer des propos factieux, etne dédaignant pas lui-même d'aller de boutique en boutique faire l'apologie du fils aine de Guillaume, ou exciter contre le nouvel état de choses et ses désordres, l'âme sordide des marchands. Mais les membres les plus notables du Congrès n'en couraient pas moins chaque jour adorer, dans lord Ponsomby. i«' victorieux ascendant de L'Angleterre. 11 était entouré, surtout, var ceux des Belges qui,
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jv;
se piquant d'être des bommes politique», comptaient, pour leur fortune, sur les bonnes grâces de la diplomatie. Plus d'une, l'ois il fit fermer sa porte à MM. Yan de Weyer et Nothomb, dont il goûtait fort peu l'érudition diplomatique, relativement au grand duché de Luxembourg, et que, dans les épanehements de l'intimité, il appelai! des pédants.
M. de Lœvestine vint en aide à t'influence expirante de M. Bresson, et tout ce qu'ils purent imaginer pour ruiner la candidature du duc de Lcuchtemberg, ils le mirent en oeuvre, aidés, du reste, en cela par lord Ponsomby; car l'Angleterre ne voulait pas pour roi [des Belges d'un prince qui aurait pu devenir roi des Français.
En dépit de tous ces efforts, le parti du duc de Leuchtemberg allait se fortifiant chaque jour, parce que les habiles refusaient de compromettre leur avenir en se prononçant contre un candidat sans conclurent.
M. de Losvestine écrivit donc au Palais- Royal que l'élection du fils d'Eugène était assurée, si on ne lui opposait pas formellement le duc de Nemours.
Cette lettre fut envoyée aussitôt à M. de Talleyrand. Il répondit que l'Angleterre ne voulait à aucun prix du duc de Nemours. Il fallaitsedécider pourtant. Les minutes étaient précieuses. Sur l'invitation de M. de Lu'vestine, M. Bresson lit un voyage àParis, et en rapporta l'autorisation expresse de promettre que la couronne, si elle était o lier te au duc de Nemours, serait acceptée pour lui par son père.
Dès ce moment, les difficultés s'aplanirent devant M. do Lœvestine. L'acceptation, présentée comme certaine, attirait les ambitions par l'appât d'un succès facile. Les amis de la France reprirent courage, et une fraction du parti orangiste se réunit à eu\ en haine des patriotes. 11 restait, toutefois, dans beaucoup d'esprits une défiance invincible. « Prenez garde, disaient les partisans
du duc de Leuchtemberg el les républi- • coins, on vous trompe. M. de Lœvestine
« est un honnête homme sans doute ; mais <( ne serait-il pas l'instrument aveugle de
« quelque intrigue .' Il affirme officieu
« ment que lé duc de Nemours non
accordé, mais les dépêches officielles « M. Sébastiani n annoncent-elles pas le h contraire? El n'est-ce pas !.• eomble de
I imprudence que d'ajouter aux déclara-
« lions d'un particulier plus de foi qu'à des « documents diplomatiques ? » Cette oh jection avait été prévue. On lit écrire, de Paris, à tous les membres du Congrès, des
lettres signées par les plus hauts personnages, et qui toutes avaient pour but de confirmer le témoignage de M. de Lœvestine. Lui-même, dans sa candeur il n'hésita pas à déclarer, devant les membres du gouvernement provisoire, que sa mission était autorisée ; et, comme on balançait encore, il engagea sa parole, sa parole d'honneur.
Ce fut sous l'influence de ces menées que s'ouvrit la discussion relative au chois d'un souverain. Elle fut vive et passionnée. La crainte et l'espoir agitaient les âmes tour à tour. On savait que, de cette urne placée devant l'assemblée, pouvaient sortir, nonseulement la prospérité ou le malheur de la Belgique, mais un changement profond dans les destinées de l'Europe. Les orateurs qui appuyèrent le plus vivement la candidature du duc de Nemours, furent MM; de Mérode, Charles Rogier, Charles de Brouckère. On remarqua parmi eux M. Van de \n eyer qui, devenu le représentant de la diplomatie en Belgique, semblait devoir garder le silence. Le duc de Leuchtemberg eut pour lui MM. de Stassart. .loltrand, de (ieilaclte. de Rhodes el M. Lebeau, dont la parole remua puissamment L'assemblée.
Pendant ces débats, lord Ponsotnby continuai! à miner.au profil du prince d'Orangé l'influence du parti français, un moment ressuscitée, soit qu'il ignorai le secret de la politique dont ce parti était le jouet, s que, dans l'exagération de ses haines, il enviât à la France l'honneur d'un vote favorable, quoique stérile. Un mouvement orangiste qui éclata dans la ville de G and fut attribue à l'ambassadeur anglais, et aussitôt réprime.
LOUIS BLANC
Ce qui est certain, c'est que le jour même où le Congrès allait se décider, lord Ponsomby faisait traduire par un de ses secrétaires, M. Oury, un mémorandum dirigé contre l'élection du duc de Nemours, et qu'il se disposait à aller lire à l'assemblé.
M. Bresson, de son côté, pour faire pencher la balance en faveur du prince français,
Duc de Nemours.
donnait communication au Congrès d'une lettre de M. Sébastiani. Il était dit que le gouvernement do Louis-Philippe n'adhérait pas au protocole du 20 janvier, et qu'il considérait le consentement libre des deux Etats comme nécessaire pour la solution de toutes les difficultés entre la Hollande et la Belgique. Cette déclaration était trompeuse, ainsi que la suite le prouva; mais l'effet n'en fut pas moins décisif. On crut encore une fois aux sympathies du gouvernement français.
Des messagers allaient et venaient sans cesse du palais des représentants à l'hôtel do lord Ponsomby, qui brûlait d'impatience et so plaignait amèrement des retards de son traducteur. Enfin, le travail était près
d'être terminé, et la voiture de l'ambassadeur anglais l'attendait, lorsqu'on vint lui apprendre que c'en était fait, et qu'à un second tour de scrutin, l'assemblée, à la majorité d'une voix, venait de proclamer le duc de Nemours, roi des Belges.
Cette décision fut accueillie avec le plus vif enthousiasme. Elle arrachait la Belgique aux convulsions de l'anarchie. La ville fut illuminée. Des acclamations joyeuses se mêlèrent, dans tous les quartiers, au bruit du canon. Les partisans du duc de Leuchtemberg s'associèrent àla joie de ce triomphe, les uns par désintéressement et par loyauté, les autres parce qu'ils avaient à se faire pardonner un vote hostile au candidat victorieux. Les Belges ne se doutaient pas que, dans le temps même où, par ces démonstrations touchantes, ils témoignaient de leurs sympathies pour la France, M. de Talleyrand signait, à Londres, le protocole du 7 février, protocole où se trouvaient démenties les dernières assertions de M. Sébastiani sur la liberté de la Belgique, protocole qui excluait du trône de Belgique tout prince français.
La Conférence fut obéie. L'opinion des ministres à Paris était pour l'acceptation, et cette opinion trouvait dans le fils aîné de Louis-Philippe un appui énergique. Mais une volonté plus forte planait sur la France. A l'élection du duc de Nemours, M. Sébastiani fut chargé de répondre par un refus. Et telle était la dépêche, que le jeune homme qui servait de secrétaire au ministre, refusa de la transcrire, par un courageux sentiment d'orgueil et de pudeur.
La députation, qui devait offrir la couronne au duc de Nemours, était déjà en route pour Paris. Le roi des Français la reçut avec affabilité, et refusa formellement la couronne offerte à son fils. Il motivait son refus sur son peu d'ambition, sur la nécessité de conserver la paix.
Toute la partie saine de la nation française fut consternée. Les Anglais furent transportés de joie.
Pour comprendre combien le refus de Louis-Philippe dut être agréable à L'Angle-
terre, il suffit de considérer quelle était alors la situation de ce royaume. Ses finances étaient si obérées, qu'une suppression dé deux cent dix places dans la trésorerie avait été résolue, et que, dans ce pays tout monarchique, on se préparait à faire subir à la liste civile une réduction offensante pour la royauté. La misère des classes ouvrières avait, atteint cette limite funeste où commence le désespoir. La récolte des pommes de terre venait de manquer en Irlande, où le peuple ne mange pas de pain, et les propriétaires tremblaient au sein de leur opulence oppressive ; car on no voyait plus dans les campagnes qu'une errante et pâle multitude de pauvres. Puis, O'Connel s'était levé, du milieu do tant de ruines, orateur violent, cœur indomptabe et orageux, homme tout puissant par l'excès de ses haines, par l'excès de son audaco, demi-dieu d'un peuple d'affamés. « Le rappel de l'union ! » avait-il crié, d'une voix qui faisait tressaillir tous les Irlandais ; et ce cri semblait présager les horreurs d'une espèce de guerre civile. A cette agitation d'esclaves à jamais irrités répondait, en Angleterre, celle des partis se débattant dans une mêlée furieuse. Le ministère de lord Wellington, renversé, triomphait déjà do l'épuisement convulsif qu'il léguait au ministère do lord Grey. Ici les tories, ardents à la vengeance ; là les whigs, absorbés par le soin de se faire absoudre de leur bonheur ; au-dessous, les radicaux insultant à la défaite des premiers, menaçant les seconds de leur appui, entraînant le peuple à leur suite ; et pour prétexte à ces déchirements, la réforme électorale, fatal problème, sacrifice fait à l'inconnu, première atteinte portée par le génie des innovations modernes à cette aristocratie anglaise par qui vivait l'Angleterre.
De là pour les Anglais impossibilité absolue de faire la guerre, d'y songer même. Do sorte qu'en attirant à elle la Belgique, la France leur eût infligé la double humiliation de leur impuissance constatée el de leurs
menaces punies. Aussi s'empressèrent-ils de bénir la fortune. Plus que jamais M. de Tal-
leyrand put se croire un homme de génie : il était populaire h Londres.
Quant aux Belges, menacés par M. Bresson, trompés par M. Sébastiani, trompés au moyen de. M. deLœvestine, humiliés, rebutés, ils accusèrent la France de tons les maux on ils se voyaient replongés, el séparant pea,
Eugène de Beauharaais.
Prince do Leuchtemberg.
comme il arrive souvent, la nation française du gouvernement qui la représentait, ils lui jurèrent dès ce moment la même haine qui animait déjà contre elle l'âme de tout fidèle Lspagnol.
Pendant ce temps, une horrible temj *,te se formait au nord et menaçait la Pologne éperdue. Investi du souverain pouvoir. Chlopicki ne l'avait exerce, comme on l'a vu. que pour arrêter la marche ascendante de la révolution. Plein île respect pour la majesté du Csar, il continuait à se considérer comme son lieutenant, et c'était dans la crainte île rendre les négociations impossibles qu'il relardait l'organisation de l'année Les chauds patriotes murmuraient de cette obstination à temporiser, et la popularité du dictateur en
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souffrait. Il multiplia ses ennemis en faisant arrêter momentanément le républicain Lelewel et en refusant de sanctionner la rédaction du manifeste polonais. Ce manifeste, depuis si fameux, était pourtant rédigé avec beaucoup de dignité et de modération. Les droits et les malheurs de la Pologne y étaient exposés sur un ton de tristesse magnanime dont tous les peuples de l'Europe furent touchés. Mais le dictateur était une âme sans poésie et un esprit sans portée. Il défendit l'impression du manifeste : on fut réduit à le lithographier clandestinement. Il se terminait par ces mots :
« Convaincus que notre liberté et notre indépendance, « loin d'avoir jamais été hostiles vis-à-vis des Etats limi- « trophes, ont, au contraire servi, dans tous les temps, « d'équilibre et de bouclier à l'Europe, et peuvent lui être « plus utiles que jamais, nous comparaissons devant les souci verains et les nations, avec la certitude que la voix de la « politique et de l'humanité se feront également entendre
« en notre faveur Si la providence a destiné cette terre
« à un asservissement perpétuel, et si, dans cette dernière « lutte, la liberté de la Pologne doit succomber sous les « ruines de ses villes et les cadavres de ses défenseurs, « notre ennemi ne régnera que sur des déserts; et tout « bon Polonais emportera en mourant cette consolation « qu'il a, du moins, par ce combat à mort, mis à couvert » pour un moment la liberté de l'Europe menacée. »
Ce grand et mélancolique appel s'adressait particulièrement à la France. Tournée du côté de l'Occident, la Pologne invoquait le génie tutélaire de ce peuple français qui jadis était allé sauver les chrétiens de Terre- Sainte ; qui avait rempli de la valeur de ses chevaliers toute l'histoire du moyen âge ; qui, à la veille d'une révolution profonde et mémorable, avait envoyé les plus nobles d'entre ses enfants au secours de la jeune liberté du Nouveau-Monde; qui, sur la fin du xvme siècle, avait, pour propager une doctrine de fraternité, inondé de son sang les champs de bataille et les échafauds ; qui, sous l'Empire, enfin, s'était consumé en efforts mortels, pour ouvrir aux nations les pins faibles les libres routes de l'Océan. Peuplé d'ardents soldats et d'aventuriers généreux 1 Mais, par un bizarre concours (!'• fatalités historiques, sur ces soldats et ces aventuriefs pesai* un gouvernement do froids calculateurs. Dans le moment même
où, des bords de la Vistule, tous les bras étaient tendus vers nous, le Cabinet du Palais-Royal laissait mettre à sa réconciliation avec la Cour de Russie les conditions les plus humiliantes et les plus dures.
Dans sa haine pour la maison d'Orléans, l'empereur Nicolas avait envoyé un ordre de rappel à son ambassadeur en France, M. Pozzo diBorgo. Cette nouvelle consterna le Château. Mais on y était instruit de l'estime et de l'affection que l'empereur de Russie portait au duc de Mortemart. Nul doute que la paix ne fût obtenue, si on employait un semblable intermédiaire. Nicolas le désignait comme le seul qu'il fût disposé à recevoir favorablement. On sonda les dispositions du duc de Mortemart. Il ne voulait point partir pour Saint-Pétersbourg, et on dut employer, pour l'y déterminer, les sollicitations les plus, pressantes. Il s'obstinait dans son refus, lorsqu'une lettre du comte de Nesselrode vint lui apprendre que son acceptation serait agréable à l'empereur. M. Pozzo di Borgo, de son côté, lui écrivait : « Après votre nomination et son insertion au « Moniteur, je présenterai immédiatement « mes lettres de créance l. »
1. Nous avons sous les yeux les originaux des lettres de MM. Nesselrode et Pozzo di Borgo, lettres précieuses et inédites que M. de Mortemart veut bien nous communiquer, et que voici :
« L'empereur me charge, mon cher duc, de vous témoigner de sa part combien la mission qui doit vous ramener en Russie lui est personnellement agréable. Dans cette circonstance il a daigné se rappeler, qu'en prenant ce vous lui avez donne L'assurance que si jamais l'occasion se présentait de rendre un service spécial à l'union entre la Russie et la France, vous seriez prêt à revenir auprès de sa Majesté, afin de consacrer tous vos efforts pour obtenir un résultat aussi conforme aux intérêts des deux Empires, ci'il sera d'accord avec les intentions et les vœux de L'empereur.
« Vous venez de prouver, mon cher duc. que vous tenez à remplir votre promesse. Sa Majesté se plaît à vous le dire. Kilo aimera encore davantage à vous le répéter de vive voix. Je a'ajouterai rien de plus aujourd'hui, car vous connaissez trop bien les sentiments de l'empereur à votre égard, pour ne pas être sur de la satisfaction avec laquelle sa Majesté verra de nouveau auprès d'elle un compagnon d'armes delà guerre de Turquie, qu'elle se plait à honorer de son estime et île >a confian
à l'ei -mettez-moi. en mon particulier, de vous exprimer le plai>ir bien sincère que j'aurais ;i renouer a?ec VOUS, mon cher duc. des relations auxquelles j'ai toujours attache tant de prix.
La crainte de voir une guerre s'allumât entre la Russie et la France, si on n'obtempérait pas au désir de l'Empereur, vainquit les répugnances du duc de Mortemart.
Nommé ambassadeur de France à Saint- Pétersbourg par le gouvernement français, ii près l'avoir été eu quelque sorte par le gouvernement russe, il se mit en route. Ses instructions étaient do nouer aussi étroitement que possible l'alliance des deux Gabinets, sur les bases posées par les truites de Vienne, et, à l'égard de la Pologne, d'implorer la clémence de l'empereur.
M. Sébastiani feignait de croire que la Pologne n'attendait que pitié de celui qui avait été si longtemps son maître. Il savait, cependant, par Wolycki, agent polonais, que la mission pacifique de Lubecki et de .lezierski auprès du Czar n'était due qu'aux hésitations personnelles du dictateur de Varsovie. Quant à la Pologne, Wolycki n'avait pas caché au ministre qu'elle n'attendait rien que de son épée.
A son passage par Berlin, le duc de Mortemart rencontra un agent diplomatique de la Pologne, qui lui fit part d'une proposition soumise à la Diète et relative à la déchéance de la maison de Romanoif. Tremblant à la vue des dangers que la Pologne appelait sur elle, et persuadé que, le gouvernement français l'abandonnant, elle allait s'abîmer dans une impossible résis-
» Recevez-eu l'assurance, aiusi que celle de nia haute considération et de ma .sincère amitié.
« Signé : Nesseluode.
« Saint-Pétersbourg, ce 11 décembre 1830.»
" Mon cher dur,
m Un courrier qui m'est arrivé* cette nuit apporte la nouvelle que l'empereur vous recevra ivée la plus vive satdfaciinu, »oua en trouverai uni- preuve de plus dans la lettre ci-jointe pour sous du comte de Nesselrode. Je viens de (jommuniquer ces heureui renseignements au généra] Sébastiani qui est allé en rendre compte au roi. Après voir.' nomination <•( son Insertion au Moniteur, je présenterai immédiatement mes lettres de créance. Gardes en attendant tout cela pour vous seul. Parlez-en' dépendant avec le roi et le ministre, et hâtez ce qui doit précéder votre
départ.
mes compliments bien sincères et tous
sentiments.
Votre 1 voué,
né : Pobo ui Boaoo.
r Jeudi T janvier.
tance, ll.de Mortemart s'attacha vivement à déconseiller toute mesure violente. Il était trop tard ; la Pologne en était déjà venue au poinl de ne [tins écouter que son désespoir.
D'ailleurs, la réponse de Nicolas, si longtemps attendue, était arrivée a Varsovie le 18 janvier 1831 .
Le Czar y encourageait la fidélité du dictateur par d'adroites batteries, mais il entendait que la Pologne le rendit à discrétion. Cnlopicki paraissait disposé .1 oh la Diète, au contraire, voulait courir les chances d'une guerre à mort. L'nc rupture éclata donc, le 19 janvier, entre la Piète et Cnlopicki; et celui-ci déposa la dictature, après une scène terrible où il s'était emporté jusqu'à frapper les portes de la botte et du poing. Czartorvski essaya vainement de l'apaiser ; vainement il Le supplia d'accepter, du moins; le commandement de L'armée. « Non, non, s'écria-t-il, je serais un « fjrcdhi si j'acceptais. » A cette nouvelle, lessoldatsmontrèrent une affliction profonde; les hommes du mouvement cherchèrent à ameuter le peuple contre l'ex-dictateur, et quelques-uns allèrent jusqu'à l'accuser de trahison. Lui, sur de sa vertu, il affichait son mépris pour de tels soupçons, et il se promenait sans uniforme dans les rues de Varsovie, tranquille et respecté.
11 fallait un généralissime ; on jeta les yeux sur le prince Michel RadadwiD, excellent Polonais, mais timide par modestie, et incapable par irrésolution. On le choisit à cause de sa parenté avec la maison de Pi et du bon effet que produirait sur les V< issances un aussi grand nom. Cnlopicki, d'ailleurs, eu le désignant au choix de la Diète, s'engageait à l'aider de ses conseils. Cela fait, on s'occupa, dans la séance du1 25 janvier, de la proposition du nonce Roman Soltyk, tendant a ce que la Pologne rai déclarée indépendante, el la maison de Romanoff à jamais exclue du troue, f./.artorvski aVail tout mis en œuvre pour faire retirer Cette motion qui l'épouvantait. Il avait vu Soltyk ; il lui avait représente les chances
LOUIS BLANC
de la guerre, et que tout espoir d'accommodement serait fermé sans retour; il avait voulu le toucher par des considérations de famille ou le séduire en caressant sa vanité. Soltyk était resté inébranlable.
Cependant la Diète est incertaine; elle hésite devant ce grand acte qui ne lui laissera plus d'autre force que l'héroïsme. L'un des négociateurs envoyés à Saint-Pétersbourg, Jesierski, parle de son entrevue avec le Czar, puis il lit à la Diète le mémoire qu'il avait remis à Nicolas, et que l'empereur lui avait fait rendre chargé de notes écrites de sa main. Une de ces notes était ainsi conçue : « Je suis roi de Pologne, je la roulerai. Le « premier coup de canon tiré par les Poloce nais anéantira la Pologne. » La lecture de cette note fait courir un frémissement dans l'assemblée : on en lit d'autres où les auteurs de la révolution sont injuriés, traités de misérables, etc. Alors un membre se présente à la tribune, et frappant sur la poignée de son sabre, il demande s'il est permis à un souverain d'insulter des gens de cœur. L'assemblée est immobile : elle regarde l'orateur en silence. Antoine Ostrowski se lève pour soutenir la motion, et il rappelle vivement les paroles de son père à Alexandre, en lui remettant la Charte : « Ce pacte est sacré. « Malheur à qui le violera ! » Wolowski veut parler à son tour ; mais déjà l'émotion]a gagné tous les cœurs; au silence a succédé une agitation formidable. Tout à coup on entend la voix tonnante de Ledochowski qui s'écrie : Il n'y a plus de Nicolas ! En ce moment tous les nonces sont debout, et tous répètent ce cri terrible : Plus de Nicolas ! Plus d'empereur ! A cette nouvelle que les nonces coururent répandre dans la ville, une clameur immense s'éleva du sein du peuple. Le soir Varsovie fut illuminée. Il y régnait un enthousiasme lugubre et cette grande ardeur mêlée d'un grand trouble qui s'empare d'une nation, quand elle a le pressentiment de sa fin.
Do tels événements étaient du plus haut intérêt pour la France; elle s'enmontra hère à la fois et inquiète. De toutes parts s'élevaient
des accents de sympathie pour nos anciens compagnons d'armes ; chaque jour de nouvelles luttes s'engageaient pour eux à la Chambre. M. Mauguin interpellait vivement le ministère; il lui demandait s'il voulait soutenir ou abandonner la Pologne, si la France pouvait concevoir quelque espérance pour ce peuple qu'elle avait toujours aimé.
« La Pologne a des droits à l'amitié de la « France, répondait M. Sébastiani ; seule, « elle nous est restée fidèle aux jours de « l'adversité. Ses douleurs retentissent au « fond de nos âmes ; mais que pouvons-nous « pour elle? Quatre cents lieues nous sépa- « rent de ce peuple infortuné. Faut-il tenter, « les armes à la main, la conquête de tout « le nord de l'Europe ? Ce sont les carapace gnes de Napoléon qu'on nous propose. » Mais Lamarque, Bignon, répondaient avec beaucoup de chaleur et d'éloquence. Ils rappelaient, indignés, ce partage de la Pologne qui fut le plus grand attentat du xvnie siècle. Tous deux soutenaient que les droits delaPologne découlaient des traités de 1815, qui avaient promis à ce peuple une organisation distincte, une nationalité, et dans lesquels Alexandre s'était engagé à le gouverner comme Etat uni. Ils prouvaient que le Czar n'était que le roi constitutionnel de la Pologne. « Irons-nous braver le colosse du « nord, s'écriait le général Lamarque ? mais « ce colosse redoutable chez lui, où les fri- « mas le protègent, ne saurait longtemps se « mouvoir sans le secours des Anglais. Aban- « donné à lui-même, il connaît ses points « vulnérables. Un langage ferme, d'habiles « négociations pourraient le ramener à la « justice, à la modération. Ces vertus, ne <. sont pas étrangères au jeune conquérant « qui a franchi les Balkans. Il sait, d'ail- « leurs , que la Suède songe encore à la « Finlande; que la Turquie est toujours « prête à repasser le Danube; que la Perse « reviendrait bientôt sur l'Araxe ; que les « Circassicns, les peuplades belliqueuses du « Caucase, les Tartares qui frémissent sous « le joug, invoquent le moment de courir « aux armes; et que si L'Angleterre el la
« Franco voulaient intervenir ensemble, « quelques vaisseaux de ligne, quelques
Sltrzyueeki,
a frégates, franchissant les Dardanelles et « le Bosphore pour entrer dans la mer-Noire, « porteraient la terreur sur ses rivages, et « détruiraient Séhastopol et son escadre, « Odessa et ses magasins. »
Ces discours étaient applaudis avec enthousiasme. Ils entretenaient, ils enflammaient l'opinion, et à force de désirer le salut de la Pologne, on Unissait par l'espérer. Mais avoir de son côté la justice, n'est, pour les peuples comme pour les individus, qu'une médiocre chance de triomphe!
Et pourtant, la puissance de la Russie était eu réalité beaucoup moins formidable qu'en apparence; et les orateurs de l'Opposition, lels que MM. Lam&rque, Rignon, Mauguin, ignoraient eux-mêmes jusqu'à quel
point la généreuse politique conseillée par eux était une politique savante, une politique d'affaires. Le Gzar connaissait trop bien les ressources de son empire pour n'avoir pas conclu, des choses qui se passaient en Pologne, une immense ellïoi. Tant qu'il avait vu
la Pologne s'agenouiller devant m colère dans la personne de Ghlopioki, il avait déployé
cet orgueil démesuré propre aux despotes, et c'était alors qu'il avait éeril ces mois sauvages : « Je la roulerai. >• Mais quand il apprit que les Polonais en appelaient à Dieu et à leur ôpée ; que la dictature de GhlopickJ ne pouvait L'emporter sur la révolution, et que la déchéance de la maison de Romanoff était prononcée, il tomba tout à coup dans le plus étrange abattement. M. de Morte* mart, dont la voilure avait été arrêtée par les neiges entre Kœnigsberg et Memel. et qui n'était arrivé à Saint-Pétersbourg qu'après les résolutions énergiques prises par la Diète de Varsovie, M. de Mortemart fut surpris de la tristesse de l'empereur. Nicolas s'ouvrit à l'ambassadeur français des concessions qu'il eût été dans son désir de faire à la Pologne insurgée. Entr'aulres avantages, il lui aurait assuré celui de n'être gouvernée à l'avenir que par un Polonais, que lui, Czar, aurait choisi sur une liste de
Malachowski.
trois candidats présentés par la bonheur pour la Pologne, >i. par
Diète. Quel une média-
tion énergique et même menaçante, le Cabinet du Palais-Royal eût tiré parti de ce qu'il y avait, en de pareilles dispositions, de favorable pour les Polonais !
Aussi bien, l'empereur Nicolas était le moins guerrier de tous les princes de son temps. Manœuvres, revues, parades, il aimait tout cela, et pouvait être vanté comme le premier caporal de l'Europe. Mais la vue d'un champ de bataille l'accablait. Il craignait aussi l'issue que les bouleversements de l'Europe auraient ouverte aux ambitions haineuses qui veillaient dans sa propre famille. Car Constantin, par l'insolence de son attitude, et, quelquefois, par la hauteur de ses refus, semblait reprocher au Czar le bienfait d'une couronne cédée. Une vive dissidence était venue, lors de la guerre de Turquie, ajouter à l'aigreur des rapports qui existaient entre les deux frères : le grand-duc n'avait pas voulu détacher de l'armée polonaise des régiments qu'on lui demandait, mais dont il avait besoin, dans l'excès de sa bizarrerie, pour son amusement et ses parades.
Ce fut dans les premiers jours de février que le feld-maréchal Diébitch Sabalkanski entra en Pologne avec 120,000 Russes et 400 pièces de canon. La révolution polonaise n'avait à opposer à cette invasion formidable que 35,000 hommes d'infanterie, 10,000 cavaliers et 136 bouches à feu. Le reste de ses forces, s'élevant à 15,000 hommes, était dispersé dans les garnisons de Praga,de Modlin et de Zamosc.
L'armée de Diébitch avait passé sur la glace les marais de la haute Narew, et elle se trouvait resserrée entre la Narew et le lïug, marchant vers le conlluent de ces deux lleuvos ; mais une nuit de dégel ayant tout à coup amolli les terres et entr'ouvert les glaces, le feld-maréchal changea brusquement son plan de campagne et résolut de transporter sa ligne d'opération sur la rive gauche du Bug, laissant en arrière toute son aile droite, composée de 25,000 grenadiers sous les ordres du prince Szachoskoï. Chlopiki a deviné ce grand mouvement. Il propose
d'aller passer le Bug et de tomber sur les colonnes russes à mesure qu'elles arriveront, ou bien de se tenir sur la rive gauche, de culbuter l'ennemi dans la débâcle du fleuve, et d'en défendre le passage de manière à renfermer Diébitch entre deux larges courants qui allaient devenir infranchissables. D'autres pensaient à brûler Varsovie; on aurait déplacé le théâtre de la guerre ; on serait allé joindre les Lithuaniens en révolte; on aurait poussé, au besoin, jusqu'à Constantinople, et de là, soulevant la Turquie, on aurait tenu en échec ce grand empire du Czar, embarrassé de son étendue. Hardiment exécuté, ce plan pouvait sauver la Pologne; mais Radziwill ne songea qu'à ramasser toutes ses troupes autour de la capitale et à livrer sous Praga une bataille décisive. Intelligence timide, il ne savait pas que les peuples en révolution se sauvent par les moyens qui feraient périr les peuples régulièrement gouvernés.
Le 19 février, l'armée polonaise se déployait sur toute la ligne qui s'étend des marais de Zastaw à Kavenczyn. Chlopicki, généralissime de fait, comptait choisir son champ de bataile entre Grochow et le bois d'aunes ; mais à peine le comte Pahlen a-t-il débouché à la tête de 30,000 hommes, de la forêt de Milosna, que le général Szembec fond sur lui, à la hauteur de Wawer, suivi de près par la division Zimirski. Au lieu d'un simple engagement, c'est un combat acharné qui se livre sur la lisière de la forêt. Attaques à l'arme blanche, les Russes sont repousses dans le bois et n'en sortent que pour y être refoulés encore, jusqu'à ce que, Rosen arrivant à leur secours avec trente pièces de canon, les agresseurs sont forces de se replier sur Grochow, favorisés dans leur retraite par le général Krnkowiecki.
Le lendemain, 20 février, l'armée polonaise, qui n'avait perdu qu'un quart de mille de terrain, s'appuyait à droite sur la Vistule, à gauche sur le bois d'aunes. Derrière elle était Varsovie qui lui o lirait un asile; mais il était effrayant dépenser qu'en Cas d« revers, une armée de 4-5, 000 hommes n'aurait
IIISTOIIU* DE DIX \NS
qu'un seul pont pour [opérer s;i retraite. Là victoire était pour la Pologne une nécessité.
Diébitch veut emporter le bois d'aunes qui est la clef du champ de bataille. Lia se trouvent Skrynecki et la brigade de Gielgud qui occupo la lisière du bois. Etosen s'y porte avec six régiments d'infanterie, soutenus par trente-six pièces de canon qui couronnent les mamelons do Dombrowa-Gora. La lutte s'engage corps à corps, à la baïonnette. Les gronadiors de Rosen entrés dans le bois en sont trois fois repoussés et la lisière se couvre de morts. Arrive pour les soutenir la cavalerie du comte Witt, mais l'artillerie polonaise se développe en croissant, l'écrase do son double feu, la met en fuite, et la sépare par une ligne de sang des grenadiers russes qui ne peuvent plus ni reculer ni avancer.
Surpris, furieux de voir ses troupes décimées par un ennemi aussi inférieur en nombre, Diébitch mit fin au combat,' et résolut d'attendre l'arrivée du princo Szachoskoï qu'il avait laissé en arrière. La plaine était jonchée de cadavres ; il y avait des régiments russes que la mitraille avait réduits au chiffre d'un bataillon ; les deux armées conclurent une trêve de trois heures pour enterrer leurs morts; mais, épuisées de fatigue, après un carnage de trente-six heures, elles prolongèrent la trêve pendant trois jours. Le prince Szachoskoï, dont le généralissime n'avait pas su arrêter la marche, arriva le 2'.\ février à Nieporent, après avoir passé la Narew sans obstacle.
Le 2» au matin, le soleil trouva les deux armées rangées en bataille. Quarante-cinq mille Polonais faisaient face à plus de cent mille Russes. Le silenco régnait dans les deux camps. Rassemblés dans une masure,
les généraux polonais tiennent conseil ; mais
bipartie est trop inégale, et lé découragement est dans leurs (Meurs. Chlopicki, déses-
rant du salut de son pays, pleure de rage. Cependant, les divisionnaires sont à leurs postes. Skrzynecki occupe le centre avec bs
division renforcée par les faucheurs. Ssem-
bee e*1 a b droite, tenant Ghroobow »t -. appuyant sur Lesmarais de la Vistule. A L'ailé gauche, Zimirski set en possession du b d'aunesi
A neuf leur. -s du malin, la bataille s'enh
gage sur tonte la ligne. Diébitch veut s'.-mparer à tout prix du bois d'aunes, qui est la clef de la position. Chlopicki envoie l'ordre de le défendre jusqu'à la dernière extrémité! La division de Zimirski s'y bat à outrance et lui-même y est frappé mortellement.
Alors, à force de soldats, à force de canons, le feld-maréchal se rend maître du bots* v logo son artillerie, et attaque la seconde ligne des Polonais, commandée pai Skrzynecki. Ce général reçoit l'ordre de repousser les Russes et de reprendre le bois d'aunes. Chlopicki lui vient en aide et tous deux se mettant à la tète des grenadiers, s'avancent au pas de charge, la baïonnette haut, fondant sur la droite du bois, et en chassent les Lithuaniens qui se replient en désordre, communiquant leur frayeur à toute l'arm C'est le moment de lancer sur eux la cavalerie. Chlopicki envoie dire au général Lubienski de charger, mais celui-ci refuse d'obéir. Désespéré, Chlopicki se jette dans les rangs ennemis, et répond aux aides-decamp qui viennent prendre ses ordres :
« Allez en demander à Kadziwill ; pour moi, « je ne cherche que la mort. » Bientôt il e~>t renversé de cheval par un éclat d'obus, et on l'emporte mystérieusement du champ de bataille: mais la nouvelle de sa blesstu propago dans l'armée et y répand la consternation.
Cependant, le feld-maréchal met en mouvement toutes ses réserves ; le prince Szachoskoï, qui a été battu toute la matinée à Bialolenka, a trompe la vieille expérience de Kruckowiecki, lui a masque -,••> 111,1-
aœuvres, et, lui laissant son arrière-garde
pour occuper ses triomphes, il a enfin Op
sa jonction avec Diébitch. Entouré, foudroyé par une batterie de 10 pièces qui le
prend eu echarpe. Skrzynecki bat en retraite
et abandonne le bois. Diébitch appelle alors
ses 15,000 hommes de cavalerie qui s'élan-
LOUIS BLANC
cent dans la plaine, poussant devant eux 58 pièces volantes. On distingue dans la masse les fameux cuirassiers du prince Albert, les mêmes qui, en 1814, étaient entrés dans Paris en tête des alliés. L'infanterie polonaise s'est reformée et présente un nouveau front qui demeure impénétrable aux hulans ; mais chargée par une nuée de hussards, la division Szembec fléchit et se replie en bon ordre sur Praga, pendant qu'un bataillon de recrues s'enfuit lâchement sur les glaces de la Yistule, et va porter la terreur dans Varsovie. En ce moment tous les yeux se tournent vers le nord, d'où on s'attend à voir venir la division de Krukowiecki victorieuseàBialolenka : Krukowiecki reste immobile, comme Grouchy àWaterloo!
Pour comble de malheur, les avenues de Praga sont encombrées; les paysans effarés s'y pressent en foule ; les morts et les mourants sont entassés pêle-mêle ; toutes les issues sont obstruées par des équipages de luxe qui ont servi au transport des blessés et qu'inonde le sang plébéien. Le désordre est immense, la nuit est venue, l'air est plein de fumée et retentit de gémissements. Pour démasquer les batteries de la tête du pont, Malachowski met le feu aux édifices de Praga, et les flammes de l'incendie viennent éclairer cette scène de désastre, cette Bérésina de la Pologne. Les femmes et les enfants de Varsovie poussent des cris de désespoir ; mais du fond de la vieille ville accourent
des ouvriers armés de haches ; en un instant ils renversent les obstacles, enlèvent les décombres, et les barrières sont libres. Alors l'infanterie se remet en ligne et arrête les cavaliers russes par un feu nourri. Les cuirassiers d'Albert, franchissant les intervalles des carrés, ont poussé imprudemment jusqu'à la seconde ligne des Polonais. Engagés dans la boue, leurs pesants escadrons sont bientôt cernés de toutes parts. Sillonnée par les fusées à la congrève, chargée avec furie par les lanciers blancs, toute cette fière cavalerie du prince Albert est anéantie, et l'on entend les howras des faucheurs qui viennent abattre tout ce qui a échappé aux lances et aux baïonnettes. Ainsi la France est vengée, et c'est de la main des Polonais que périt écrasée l'ancienne avant-garde de l'invasion. Terrible journée où périrent cinq mille Polonais et qui coûta aux Russes l'élite de leurs officiers et plus de dix mille hommes mis hors de combat!
La nuit* est close, la canonnade a cessé. Skrzynecki et Szembec veulent poursuivre la victoire un instant ressaisie. Ils proposent au généralissime de tomber sur les Russes, à la faveur des ténèbres. Radziwill craint que l'unique pont de Praga ne soit emporté par les glaces : il ordonne la retraite et passe sur la rive gauche de la Vistule, tandis que Diébitch fait rentrer son armée dans la forêt.
Définition du système politique de la Franco. — Budget de 1831. — Situation intellectuelle et morale de la i
Saint Simoniens; républicains-démocrates; Église française. — M. de Lamennais; son caractère; ses doctrine»; ]iroc.'-, de VA venir. — Travaux législatifs : I * > i sur le jury; loi m un ici pal.- ; conditions «lit pouvoir mal comprise*, — Agitations. — Service funèbre a. Saint-Germain-l'Auxerrois; l'église envahie; inertie singulière du pouvoir; ses véritables causes; mol du roi. — Pillage il" l'archevêché. — La cathédi - t de Paris dai
saturnales du mardi-irras. — Scènes, législatives. — La Bourse complice dé l'émeute; ordre d'arrestation lancé contre .M. Quvrard. - Fleurs de lys effacées; croix abattue. — Le roi sacrifie ses armoiries. — Troubles dans Paris. Portrait de M. Dupiu. — Loi électorale; ses vices. — Loi sur la garde nationale. — Révolution d'Italie; son importance; sou caractère. — Le fils aine du roi confident des conspirateurs italiens. — Le duc de Modène complice douteux de Menotti. — Nuit du -S février à Modène. — L'insurrection se propage dans toute l'Italie. — Rome menacée; une lettre du Palais-Royal; on abandonne les insurgés après les avoir -encouragés. — Retraite de M, Laf* fit te; causes réelles do cette retraite.— Jugement sur le ministère do M. Lat'titte.
An milieu do ces événements qui tenaient l'Europe attentive, le roi des Français s'occupait do consolider sa dynastie et poursuivait avec sérénité l'accomplissement de ses desseins. Voyant les chefs de la bourgeoisie se presser autour do son trône, par frayeur, ignorance et petitesse de vues, il avait cessé de leur rendre llatteric pour flatterie. Il apportait moins de réserve dans ses manières ; son langage) devenait de jour en jour plus conforme à ses sentiments. La popularité qu'on avait si ardemment cherchée d'abord, non par goût comme Lafayette, mais par calcul, on paraissait maintenant la compter pour peu do chose. On commençait môme à laisser volontiers percer dans les discours les principes d'uno politique jusqu'alors à demi-cachéc dans les actes.
A cette époque, des députations étaient envoyées au roi, do tous les points du royaumo. Celle de la ville de Gaillac ayant dit à Louis-Philippe : «Au dehors, la « Franco veut êtro indépendante de l'étran- « ger ; au dedans, elle veut l'être des fac- « lions », il répondit : a Si les besoins de la « patrie me mettaient dans le cas d'appelet « les finies nationaux et tous les citoyens à q défendre notre indépendance contre uni « agression étrangère , je ferais cet appel « avec uno entière confiance, mais j'espère « que cette nécessité n'existera pas. Nous ni .« devons pas seulement chérir la paix, nous
« devons encore éviter tout ce qui pourrait « provoquer la guerre. Quant à la politique '< intérieure, nous chercherons, ajouta- t-it,