‹ Histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 3 sur 159 · C -- Louis lManc — Hist île Dix-Ans · texte numérisé non relu

C -- Louis lManc — Hist île Dix-Ans

mier projet de loi1 présenté par le garde des sceaux à la Chambre, y est accueilli par de nombreux murmures ; il n'est adopté qu'après des modifications qui le dénaturent d'une manière complète. Consécration éclatante de l'initiative de l'Assemblée ! Et, à dater de ce moment, avec quelle ardeur cette initiative ne cherche-t-elle pas l'occasion de s'exercer! Qu'il s'agisse de la loi sur la suspension de la liberté individuelle, présentée par M. Decazes, ou de celle présentée sur les juridictions prévôtales par le duc de Feltre, la Chambre se croit appelée, non-seulement à rectifier le travail des ministres, mais à le refaire. Seule, elle occupe la scène politique ; seule, elle gouverne. Depuis la Convention, vit-on assemblée plus violente, plus impérieuse, plus enivrée du sentiment de son droit? Elle apprend que le roi veut faire légaliser l'ordonnance du 24 juillet qui bornait les vengeances royalistes à dix-neuf têtes marquantes abandonnées aux tribunaux, et à trente-huit personnes frappées de bannissement. A cette nouvelle, sa fureur est au comble, et pour que la loi d'amnistie ne soit pas trop indulgente, c'est elle-même qui s'empare de l'initiative, usurpant ainsi la plus personnelle de toutes les prérogatives de la royauté ! Qu'imaginer de plus hautain? Et quel acte de souveraineté plus péremptoire que ce projet de M. de Labourdonnaye, qui proscrivait du même coup tous les maréchaux, tous les généraux, tous les préfets, tous les hauts fonctionnaires, complices du retour de Bonaparte ; qui frappait tous les régicides signataires de l'acte additionnel ; qui excluait à jamais du sol natal tous les membres de la famille Bonaparte; qui mettait le séquestre sur les biens d'un si grand nombre de citoyens ;

Le duc de Wellington.

Maréchal de France ,1709- 1SÔ2)

qui faisait, en un mot, du pouvoir judiciaire une dépendance du pouvoir législatif! Cette grande usurpation, l'Assemblée la sanctionne cependant sous les yeux du roi qui

i. Le projet de loi sur les cris séditieux.

avait formellement annoncé qu'il ne consentirait pas à la proscription des régicides.

On a dit qu'en cela Louis XVIII n'était pas sincère ; qu'au fond il abhorrait les régicides, et ne faisait semblant de les protéger que pour rejeter sur la Chambre tout l'odieux de la proscription. Soit. Mais il s'était prononcé hautement, et ses ministres combat tirent, en son nom, les projets de la Chambre avec une extrême vivacité. Qu'on juge de l'effet que devait produire sur l'opinion une lutte aussi violemment déclarée, quelles que fussent d'ailleurs les secrètes pensées et l'hypocrisie des combattants ! Un jour, le duc de Richelieu vient dire à la Chambre: « Le « roi s'est fait rendre compte de vos propositions diverses « et de vos utiles délibérations. Le testament de Louis « XVI est toujous présent à sa pensée. » Et en entendant ces mots, la Chambre reste immobile, muette ; la menace est sur tous les visages: il faut que le ministère ait recours à de longues négociations pour riéchir l'Assemblée. Elle consent enfin à rejeter les catégories sanglantes de M. de Labourdonnaye, mais elle maintient le bannissement des régicides, après avoir couvert de bravos ce cri faetieusement royaliste de M. de Bethisy : « Vive le roi quand « même ! » Quand même ! L'antagonisme des deux principes éclatait jusque dans le royalisme ardent de l'Assemblée.

Ce n'est pas tout : la loi des élections est présentée à la (diambre. Deux systèmes se produisent: l'un créant un collègue électoral par canton, et donnant au roi la faculté d'adjoindre à chaque collège électoral juges de paix, maires, vicaires généraux, proviseurs, curés, etc. ; l'autre établissant au profit des riches, l'élection à deux degrés. L'alternative est redoutable. Si le premier système prévaut 1a royauté a prise sur les élections : elle est mise hors de page. Que le second triomphe, au contraire, c'en est fait : le régime parlementaire n'a plus de contre-poids, le duel inégal de Pym et de Charles I's, de Robespierre et de Louis XVI, de Lafayette et de Bonaparte, va revivre et continuer; la royauté est sur le chemin des abîmes. Eh bien, c'est le système fatal à la royauté qui trouve faveur dans la Chambre ultra-royaliste de 1815. Quel sujet de méditations !

Que cette Chambre ail voulu frapper le ministère, non la royauté; qu'elle ait proclamé l'omnipotence parlementaire par lactique, non par principes ; qu'elle ait prétendu faire du pouvoir électif un levier irrésistible, uniquement parce qu'il était alors dans ses mains, c'est possible. Et que prouve cela, sinon que les grands événements obéissent à des lois par qui sont déjouées les ruses de Pégoïsme et toute la stratégie des passions? Qu'importe à l'histoire ce que la Chambre de 1815 d voulu? il reste ce qu'elle a fait. Or, elle a professé le dogme de la souveraineté absolue des assemblées, et c'est tlle qui a pose à son insu, les prémisses «lu syllogislfre dont, après quinze années de luttes, 1830 est venu tirer la conclusion.

C'est pourquoi la révolution de juillet se trouva tout entière dans cette fameuse ordonnance qui frappait de dissolution la Chambre introuvable.

Toutefois, pa'r l'ordonnance du 5 septembre, Louis XVIII ne faisait qu'en appeler à des élections nouvelles et à un nouveau mode électoral. Au fond, c'était consacrer en faveur de la royauté ce droit de dissolution, reconnu etpratiqué en Angleterre, droit protecteur des couronnes, et qui, certes, n'avait rien d'exorbitant, puisqu'il n'avait pas empêche le si coud Sluail de mourir sur un échal'aud !

Quelle fut cependant l'impression produite par cet acte si éminemment énergique? Ceux qu'on appelait les ultraroyalistes furent consternés; ceux qu'on appelait les libéraux applaudirent. C'est le contraire qui aurait dû arriver, s'il y avait eu réellement en France des amis de la monarchie d'un côté, et des amis de la liberté de l'autre. Mais non : les ultra-royalistes maudirent l'ordonnance du 5 septembre, parce qu'elle brisait une Chambre dans laquelle ils dominaient, sacrifiant ainsi à un intérêt momentané de position tous les principes de la monarchie. Et les libéraux accueillirent avec transport cette même ordonnance, parce que le pouvoir parlementaire qu'elle frappait ne leur appartenait pas encore, sacrifiant ainsi à un intérêt momentané de position tous les intérêts de la liberté.

C'est qu'en effet, les mots ici ne répondaient pas aux idées. Sous ces dénominations de libéraux et de royalistes se cachaient des intérêts qui n'étaient en réalité ni ceux de la liberté, ni ceux de la monarchie.

La division véritable qui existait en France était celle-ci. Les uns voulaient que la nation fût agricole ; que la grande culture fût rétablie et la grande propriété reconstituée par les substitutions et le droit d'aînesse ; que le clergé fût indemnisé sur les forêts de l'État; que la centralisation administrative fut détruite ; que le pays enfin fût rendu à ce régime aristocratique dont la bourgeoisie, aidée par les rois, avait bouleversé les fondements. Les autres avaient des idées diamétralement opposées. Les premiers, c'étaient, en général, des gentilshommes, des émigrés, des dignitaires de l'Église, des rejetons d'anciennes familles : ils constituaient ce qu'on aurait dû appeler le parti féodal. Les seconds, c'étaient des fils de parlementaires, des banquiers, des manufacturiers, des commerçants, des acquéreurs de biens nationaux, des médecins, des avocats, la bourgeoisie.

En laissant les mots de côté pour aller au fond dés choses, la lutte n'était donc qu'entre des idées féodales et des intérêts bourgeois. Or, les descendants de ceux qui avaient si rudement combattu la centralisation monarchique par Charles-le-Teméraire, le comte de Soissons, Montmorency, Cinq-Mars, n'étaient pas assurément plus royalistes que les fils de ceux qui avaient si fortement ébranlé les trônes par les Jansénistes, la magistrature et les philosophes. Aux yeux du parti féodal comme aux yeux du parti bourgeois, la royauté était un instrument plutôt qu'un principe. Lors donc qu'elle prêta son appui à la bourgeoisie, le parti féodal dut se retrancher derrière le pouvoir parlementaire et parler le langage des libertés publiques. Lorsqu'elle se prêta, au contraire, aux vues et aux passions du parti féodal, ce fut le tour de la bourgeoisie d'attaquer le trône au nom de la liberté. Ainsi s'expliquent les contradictions et les anomalies dont se compose le mouvement politique de la Restauration.

Eu 1810, la bourgeoisie pouvait presque se dire assise sur le trône à côté de Louis XVIII, dont elle gouvernait l'esprit par M. Decazes. Ceux qu'on appelait ultra-royalistes se mirent donc à user le pouvoir royal, et se firent tous docteurs en libéralisme. Ici c'était M. de Villèle se plaignant de l'influence inconstitutionnelle du roi sur les élections du Pas-de-Calais. Là c'étaient MM. de Castelbajac et de Labourdonnaye prenant, à la tribune, la défense de la liberté de la presse et de la liberté individuelle. Qui ne se souvient de la pétition de Mll° Robert et des débats orageux qu'elle souleva? Comment! on avait ose frapper M. Robert d'une arrestation arbitraire! On était allé jusqu'à

INTRODUCTION

supprimer son journal! Mais qu'allait devenir la presse s'il était loisible au pouvoir de lui porter d'aussi terribles coups? De quels dangers la société u'est-elle pas menacée si on donnait cette élasticité au régime du bon plaisir? Voilà les discours qui retentirent d'un bout de la France à l'autre. Et par qui étaient-ils tenus, ces discours? par les ultra-royalistes. Or, il est à noter que l'excessive rigueur déployée contre M. Robert avait sa source dans uu pamphlet qu'on disait sorti de ses presses, et dans lequel la majesté royale était traînée dans la boue.

Pendant ce temps, voici le rôle que jouaient les libéraux. M. Decazes préparait, présentait à la Chambre, appuyait, et faisait appuyer par ses amis le système de la censure, des arrestations préventives, des lois d'exception. M. Villemain exerçait sur la presse une surveillance inquiète et supprimait des journaux en se jouant. M. Royer-Collard, qui ne passait pas pour ultra-royaliste, se prononçait hautement pour la prééminence du pouvoir royal, et répondait en ces termes à M. de Castelbajac, au sujet de la liberté de la presse : « On ne doit pas méconnaître que là où « il y a des partis, les journaux cessent d'être les organes <i des opinions individuelles, mais que, voués aux intérêts « qui s'en emparent, instruments de leur politique, théâtre « de leurs combats, leur liberté n'est que la liberté des « partis déchaînés. »

Vint la loi d'élection du 5 février 1817, qui établissait l'élection départementale à un seul degré et des censitaires à 300 francs. Une statistique publiée par le ministère fit connaître que le nombre des citoyens payant 300 francs d'impôts, y compris la patente, était de 90,878. La loi du 5 février 1817 livrait donc la puissance parlementaire à la bourgeoisie. Aussi les rôles se trouvèrent-ils aussitôt intervertis. En mesure, désormais, de dominer dans le parlement, la bourgeoisie se tourna contre la royauté, dont elle n'avait plus besoin, et se mit à défendre contre elle ces mêmes libertés dont, avant la loi du 5 février, elle avait abandonné la défense au parti féodal. Il fallut révoquer la loi sur les arrestations préventives, il fallut abolir la censure; et le ministère de la police devint si manifestement une sinécure, que M. Decazes dut lui-même, par pudeur, en demander la suppression. Mais plus le principe monarchique s'humiliait devant elle, plus cette bourgeoisie, qui d'abord l'avait si vivement soutenu, redoublait d'exigences. Tandis que les politiques du pavillon Marsan cherchaient à envelopper le roi de leurs intrigues, les écrivains de la bourgeoisie minaient sans relâche les fondements du trône. La polémique de la Minerve devenait de plus en plus hostile. On posait déjà devant les électeurs la candidature de citoyens connus, comme M. Voyer-d'Argenson, pour leur austère indépendance. Les élections de 1818 révélèrent toute la portée de ce mouvement; Manuel obtint une double élection dans la Vendée, et la Sarthe envoya sur les bancs de la Chambre le plus illustre des ennemis de la famille royale, M. de Lafayette.

Qu'avait donc fait la Chambre féodale de 1815, en donnant au pouvoir parlementaire tant de force, tant de relief? Elle avait forgé de ses propres mains pour la bourgeoisie un glaive étincelant et acéré. L'histoire, pour peu qu'on la veuille approfondir, se montre remplie de ces hautes leçons. Semblables à certains religieux qui, eux du moins, ont la conscience de leur néant, les partis emploient souvent leur vie à se creuser une fosse. J'aime à voir de quel air certains hommes passent sur la scène du monde : ils s'imaginent faire mouvoir les sociétés, lorsqu'ils ne font

que remuer tout autour d'eux leur impuissance; ils se haussent jusqu'à l'immortalité, et volontiers ils usurperaient sur Dieu le lendemain : ambition plaisante! Dieu seul marche au travers des générations qui s'agitent.

Cependant, l'Eurcpe commençait à s'inquiéter de l'état des choses en France. Les souverains étrangers avaient cru fonder la paix dans notre pays en y établissant l'empire de la Charte et le dualisme politique qu'elle consacre. L'erreur était grande. Ils finirent par s'en apercevoir. M. de Richelieu, qui était parti pour le congrès d'Aix-la- Chapelle, en rapporta de vives appréhensions sur l'avenir réservé à la monarchie : il fut queestion de changer le régime électoral. Malheureusement, ce n'était pas dans la loi du 5 février qu'était le danger dont on s'était si fort préoccupé au congrès d'Aix-la-Chapelle. Pour consolider le trône, eu l'élevant au-dessus de tous les orages, il aurait fallu détruire en France, si cela eût été praticable, non pas telle ou telle combinaison électorale, mais le pouvoir électif lui-même. Car en quelques mains qu'on voulût placer ce formidable levier, il était impossible que la royauté résistât longtemps à son action. Déplacer la puissance élective, c'était donner au principe monarchique d'autres ennemis, ce n'était pas le sauver.

Voilà ce que n'avaient compris ni les souverains, ni M. de Richelieu, leur représentant et leur organe dans le conseil des ministres. Au surplus, les tentatives faites par M. de Richelieu pour renverser la loi du 5 février, furent inutiles, et n'eurent, comme on sait, d'autre résultat que de précipiter sa chute. M. Decazes, son collègue et son rival, M. Decazes, dont il avait demandé l'exil, resta au pouvoir en y appelant lé général Dessoles. Maintenir la loi d'élection était le but du nouveau ministère, ce qui revenait à ceci : la monarchie choisissait des ministres dont le programme était la destruction de la monarchie.

Sans doute une telle pensée n'était venue à l'esprit de personne. La bourgeoisie elle-même, dans sa course ardente vers la domination absolue, n'avait qu'un sentiment confus de son œuvre, et elle était loin de croire que rendre la royauté dépendante, c'était l'abolir. Mais, je le répète, les hommes sont presque toujours les jouets des choses qu'ils accomplissent. Les sociétés vivent sur un malentendu éternel.

Le ministère Dessoles ne pouvait être et ne fut en effet qu'une suite non interrompue de victoires remportées sur la royauté par la bourgeoisie, armée du pouvoir parlementaire. Et d'abord, le premier acte de la session de 1818 l'ut le vote d'une récompense nationale pour le service que M. de Richelieu avait, disait-on, rendu à la France, en la délivrant de l'occupation étrangère. Ce qu'il nous coûtait, ce service, je ne veux pas le rappeler. On pouvait dire avec vérité, cette fois, que l'honneur de la France avait sue p r tous les pores. Mais la bourgeoisie avait atteint son but : son opulence s'était accrue dans l humiliation de la patrie : M. de Richelieu méritait bien pour cela quelque reconnaissance. Cet homme, néanmoins, avait une àme loyale. Ce tut son malheur d'avoir eu à signer l'abaissement de la France; il n'eu est pas moins vrai que le récompenser était un scandale : on ne lui devait que de le plaindre.

Quoi qu'il en soit, le vote de la Chambre dans cette question était un acheminement manifeste à la dictature parlementaire : « Prenez garde! prenez garde! criait-on » des bancs de la droite : tout ceci est anti-monarchique. « Vous imite/ les assemblées de la Révolution, a Mais il

est puéril de demander à un pouvoir de se limiter. La Chambre passa outre, et, dans cette carrière, elle ne devait plus s'arrêter.

Pour la gagner, que ne fit-on pas? Le roi rappelait les proscrits. Le ministre de la guerre, M. de Gouvion Saint- Cyr, ouvrait les cadres de l'armée à de vieux officiers. Le ministre de la justice, M. de Serres, écrivait à tous les procureurs-généraux pour leur recommander en termes pressants le respect de la liberté individuelle. Le ministre de l'intérieur, M. Decazes, décrétait que l'industrie serait invitée à exposer périodiquement ses merveilles, inaugurant de la sorte les fêtes du travail là où n'existaient déjà plus les pompes de la monarchie. Que dire encore ? Dans un projet de loi sur la responsabilité ministérielle, les repré-

■^tlllPtèBfe,

Pierre Beurnonville.

Maréchal de France.

sentants de la couronne rendaient hommage à l'omnipotence politique de la bourgeoisie, tandis que, dans un projet de loi qui abolissait la censure préalable et soumettait les journaux au jury, ils reconnaissaient son omnipotence judiciaire. C'était aller, on le voit, au-devant de toutes les exigences. Mais quand deux pouvoirs rivaux sont en présence, c'est trop peu que le plus faible cède ;' son destin est de succomber. La bourgeoisie demandait' toujours plus qu'on ne lui donnait. Le projet de loi sur la responsabilité ministérielle fut trouvé trop vague et incomplet. Celui qui réglait la liberté de la presse fut attaqué avec violence, parce qu'il créait des éditeurs responsables et imposait un' cautionnement. Les plaintes de la tribune trouvèrent dans la presse ,1,. bruyants cl, formidables échos. Épouvantée de tout le bruit qui se faisait autour. d'elle, la Chambra des pairs avait parlé de modifier la loi du 5 février, et les ministres l'avaient cliàlio aussitôt par un,' promotion de

pairs «ini, en altérant sa majorité, avait fait enTEfer dans

son sein un grand nombre de bourgeois. Cela même ne suffisait plus. L'effervescence allait croissant. La Minerve voulait que le cens d'éligibilité fût détruit. Le Constitutionnel demandait avec ironie si deux cents députés représentaient bien fidèlement trente millions d'hommes. M. Bavoux adressait à la jeunesse des Écoles des discours enflammés, et en expliquant les articles 86 et 89 du Code pénal, qui punissent le simple complot contre la vie du roi des mêmes peines que le crime consommé, il disait : « Lé « rêve de Màrsyas', puni par Denys de Syracuse, comme « crime de lèse-majesté, et la mort de ce gentilhomme « exécuté aux halles pour avoir eu la pensée d'assassiner « Henri III, ne sont-ce pas là des faits légitimés par notre « code actuel, malgré la réprobation constante et univer- « sellé de la postérité?» On comprend quel devait être l'effet de semblables paroles sur de jeunes cœurs. Des troubles eurent lieu à l'École de droit, et M. Bavoux fut traduitdevantla cour d'assises. Mais la bourgeoisie applaudissait à son courage ; le jury le déclarait non coupable ; et, au sortir de l'audience, les étudiants se pressaient en foule pour le féliciter et l'embrasser.

Les nouvelles du dehors ajoutaient à cette turbulence des esprits si activement entretenue par les écrivains de la bourgeoisie. Les manifestes aiiti-monarchiques des sociétés allemandes étaient accueillis avec faveur. Le meurtre de Kotzebùe avait des admirateurs. C'était le temps où la voix terrible des réformateurs dé Manchester retentissait dans toute l'Europe. Il va sans dire que la presse française donnait le programme de ces innombrables assemblées qui couvraient le sol de la Grande-Bretagne, et on lisait dans les journaux : « Une assemblée à eu lieu à « Smithfield. Henri Hunt, accusé par les adversaires de \ la réforme d'avoir reçu de l'argent, a répondu : « Le 'i duc d'Yorck vient de perdre au jeu la somme que le par- « lement lui a votée comme gardien de son père infirme. « C'est sans doute une preuve de la moralité des hautes •< classes de la société. C'est la même moralité qui a porté a lord Sidmouth à donner la charge de clerk of the pells, « sinécure de 3,000 livres sterling par an, à son fils, ■ .< encore enfant. L'épouse légitime du duc de Sussex, « avec laquelle il a vécu pendant très longtemps, vient « d'être abandonnée par ce prince, et on lui a donné « 2,678 livres sterling, prises sur les taxes tirées de vos « poches, etc., etc. »

Ces accusations virulentes, portées contre l'aristocratie en Angleterre, répondaient en France à des intérêts et à des haines qui en faisaient, dans les salons delà magistrature et de la finance, une application passionnée; et la royauté recevait le contre-coup de ces attaques.

De son côté, et par une tactique habile, le parti féodal aigrissait la bourgeoisie contre lesministres. M. de Chateaubriand écrivait dans le Conservateur, que M. Decazes s'était fait d'abord le persécuteur des révolutionnaires, et qu'il les avait persécutés sans mesure. Le général Donnadieu lançait un pamphlet dans lequel il rejetait sur le favori de Louis XVIII tout l'odieux des événements de Grenoble en 1816. 11 racontait qu'en réponse à une demande en grâce adressée par lui au roi en faveur de sept condamnés, une dépêche télégraphique lui avait transmis l'ordre de les tuer sur-le-champ. Il n'était pas jusqu'à la protection manifeste et toute spéciale accordée par le gouvernement au génie industriel, dont on ne lui lit un crime ; et le Drapeau Blanc s'émerveillait de tout ce qu'il y avait de délié dans la politique de M. Decazes, faisant coïncider

INTRODUCTION

avec les élections l'exposition des produits de l'industrie : c'était faire entendre à la bourgeoisie qu'on la flattait pour la tromper.

Il faut ajouter que la politique des ultras était alors de pousser au jacobinisme par d'insultantes provocations. « Vous voilà donc, disait le Journal des Débats aux ad- « versaires du parti féodal, à propos d'une résolution ré- « cente prise par la Diète germanique, vous voilà forcés « de reconnaître que l'Europe entière est ultra comme « nous. Vous voilà convaincus que ce que vous appelez « l'Europe, les peuples, le siècle, se réduit en dernière « analyse à quelques petits marchands assis sur des balles <> de coton et des barriques de sucre dans la rue des Ra- « massés, à Rouen, à quelques écoliers imberbes de l'Uni- <> versité d'Iéna, en cheveux longs et en veste courte, à " quelques milliers d'honnêtes radicaux illuminés par les •< vapeurs de l'eau-de-vie. » Ces petits marchands assis sur des balles de coton voulurent montrer qu'il leur était permis d'oser ; ils élurent M. Grégoire, et semblèrent avoir ainsi jeté aux pieds de leurs ennemis, en manière de défi, la tête sanglante de Louis XVI.

Mais leurs ennemis s'en réjouirent: « Plutôt des élections « jacobines que des élections ministérielles », avait dit le Drapeau Blanc, Ce vœu était accompli. La duchesse d'Angoulème redoubla de gémissements et de pleurs ; la parole du comte d'Artois eut le droit de se faire écouter ; Louis XVIII, qui sentait peser sur sa couronne le souvenir du ministère Fouché, recula cette fois devant le fantôme de son frère : dès ce moment l'abolition de la loi du 5 février fut résolue.

Les ministres Dessoles, Louis et Gouvion Saint-Cyr, voulaient le maintien de cette loi : ils durent se retirer du pouvoir, et à la tète du Cabinet nouveau on vit paraître avec étonnement M. Decazes ! M. Decazes, qui avait appelé funeste, du haut de ia tribune de la Chambre des pairs, la proposition Barthélémy; M. Decazes, qui avait forcé le duc de Richelieu à la retraite pour garantir de toute atteinte ce même système électoral qu'il s'agissait maintenant de détruire. Mais le favori était mal conseillé par son ambition. Lorsqu'on change de drapeau, il faut donner des gages au parti qu'on embrasse: M. Decazes fut obligé de suspendre la liberté individuelle. La loi qui annonçait d'une manière si éclatante la défection du ministre fut flétrie du nom de loi des suspects, et le parti auquel il venait de livrer tout son honneur en proie se servit de cette loi des suspects pour faire emprisonner les propres amis de, celui qui l'avait présentée. Quant au parti libéral, il organisa en faveur des victimes un comité de souscription, dont l'activité devint si redoutable, que les souscriptions purent être et furent considérées comme des enrôlements pour la révolte. Quel profit M. Decazes de /ait-il tirer de son apostasie? La bourgeoisie qu'il trahissait l'abandonna, et le parti féodal ne lui sut aucun gré d'un retour involontaire.

Tout-à-coup une nouvelle étrange se répandit. Au moment où il sortait.de théâtre, le prince sur qui reposait l'immortalité de ia race royale, le duc de Berry, venait d'être saisi par un inconnu, et frappé au flanc d'un coup de poignard. *

Lorsque, sous Charles II, en Angleterre, le parti dominant avait voulu perdre les papistes, il avait suscité un audacieux imposteur, nommé Titus Oates, lequel accusa du crime d'un individu tout le parti catholique. Les siècles ont beaupasser sur les sociétés, ils n'en emportent pas dans

leur cours le vieux limon. Les Titus Oates ne manquèrent pas après l'assassinat du duc de Berry. Ce prince, disaient ' les ennemis de la bourgeoisie, vient d'être poignardé par une idée libérale. Et, comme on n'attendait qu'une occasion pour renverser M. Decazes, ceux qu'on appelait ultra-royalistes le précipitèrent du pouvoir pa>* ce cri : « Vous êtes le complice de Louvel ! » Prétextes menteurs sans doute ! ruses bien connues, de partis se donnant rendez-vous sur le tombeau du prince assassiné, pour s'y combattre en quelque sorte avec son cadavre ! Les vraies causes de la chute de M. Decazes étaient beaucoup moins odieuses et beaucoup plus décisives : il tombait, parce que le jour où il s'était prononcé contre la loi du 5 févriec, il avait cessé » de représenter quelque chose au pouvoir. Et ce n'était pas

Cambronne. (t770-lS42.) Commandant de la Garde à Waterloo.

assez, pour l'y retenir, de la tendresse du roi, à une époque où la royauté n'était plus qu'un vieillard caduc, auquel on disait sire en lui parlant.

L'assassinat du duc de Berry ayant été, pour ceux qui se prétendaient les amis des rois et des princes, une spéculation tout à fait heureuse, M. de Richelieu se trouva naturellement porté aux affaires. Ici nous touchons aux pages les plus instructives de l'histoire de la Restauration; mais avant d'expliquer cette pensée, voyons comment fut remplie 'a mission politique du nouveau Cabinet.

Cette mission consistait à déplacer la puissance politique par le changement du système électoral. On ne perdit pas de temps, et, dès le mois de mai 1S20, la Chambre, assemblée, depuis peu, était saisie d'un projet de loi électorale. Menacée, la bourgeoisie rassembla toutes ses forcés et prépara une vigoureuse défense. Elle publia des brochures, elft fit gémir ou gronder tous ses journaux à la fois, elle suscita du fond des provinces des pétitions ardentes', elle déclara la Charte en danger. Tous les esprits étaient en éveil : la discussion s'ouvrit dans l'oragel

11 existait alors à Paris une association, véritable club eclos de la franc-maçonnerie, et dont les puérilités soleù-

nelles du Grand-Orient ne servaient qu'à masquer l'action politique. Fondé par quatre commis de l'administration de l'octroi, MM. Bazard, Flotard, Bûchez et Joubert, ce club, sous le nom de Loge des Amis de la Vérité, s'était d'abord recruté dans les Écoles -de droit, de médecine, de pharmacie; puis, sur la proposition de Bazard, il avait appelé à lui un grand nombre de jeunes hommes voués à l'apprentissage du commerce. La Loge des amis de la Vérité était ainsi parvenue à se créer dans la jeunesse parisienne une influence puissante, et elle était en mesure de commander à l'agitation.

Cependant, la discussion avait commencé, àla Chambre des députés, aiunilieu de l'anxiété la plus vive ; et quoique fort souffrant, M. de Chauvelin s'était fait transporter au Palais-Bourbon dans un appareil propre à frapper les imaginations. Applaudi par les uns, il fut injurié parles autres. L occasion était favorable pour exciter le peuple: la Loge des Amis de la Vérité s'en empare; les membres qui la composent se répandent dans la capitale pour y souffler l'esprit qui les anime : les Ecoles s'ébranlent, et des groupes nombreux d'étudiants viennent se former autour du palais des délibérations, en criant Vive la Charte, ! De leur côté, des militaires, appartenant au parti féodal et vêtus en bourgeois pour la plupart, accoururent armés de cannes. Il y eut une rixe, des désordres: un jeune homme fut tué. Qui ne se rappelle l'impression produite dans Paris par la mort de Lallemand? On lui devait des obsèques touchantes, on les rendit pompeuses. Les troubles se prolongèrent. Toute la garnison fut sur pied. On vit rouler le long des boulevards une foule grondante de jeunes gens auxquels se mêlèrent, dans la rue Saint-Antoine, tous ces ouvriers que la misère tient sans cesse à la disposition de l'imprévu. Ce qui serait arrivé, nul ne le peut dire, si la pluie, qui tombait par torrents, ne fut venue en aide aux charges de cavalerie. Le trouble n'était "pas moins grand dans la Chambre. Le père de l'infortuné Lallemand avait écrit une lettre pour venger la mémoire de. son fils, que quelques feuilles de la Cour avaient lâchement outragée. M. Laffitte lut cette lettre d'une voix profonde, tandis que,- levant les mains au ciel, les députés de son parti criaient: Quelle horreur ! Manuel parut à son tour, et appuyé contre le marbre de la tribune, malade, le visage couvert de pâleur, il prononça ce mot terrible: Assassins ! Durant plusieurs séances, ce ne furent que récits funèbres faits par les députés de la bourgeoisie. M. Dernarçay avait vu des dragons charger une foule inoffensive dans la rue de Rivoli, et deux d'entre eux pousser leurs chevaux jusque dans le passage Delorme. Des peintures non moins émouvantes furent faites par M. Casimir Périer. Et pendant ce temps, les journaux publiaient le sombre interrogatoire de Louvel, cet homme étrange qui n'avait frappé un prince que pour éteindre en lui d'un seul coup toute une race de rois, homme à convictions implacables, plus implacables pourtant que son cœur.

Dans l'immense agitation que tout cela faisait naître, les deux partis s'accusèrent réciproquement et avec amertume. Tous deux ils avaient raison, ,la,,s une certaine mesure. La bourgeoisie avait droit de s'indigner des excès d'une répression sauvage; mais on pouvait lui reprocher d'avoir été %éditieuse elle-même et violente.

Quelques cris de Pis* l'Empereur avaient été poussés dans les rues: les députes de la gauche prétendirent que .eux • 1 1 1 1 les avaient poussés étaient des agents de police, ■ I que OeUZ-là Seuifi étaient de bons citoyens, qui avaient

crié Vive la Charte] l'esprit de la bourgeoisie se montrait là tout entier. •

Ces tumultes de la place publique, qu'elle protégeait hautement en 1819, nous l'avons vue depuis les flétrir avec passion. Ah ! c'est qu'en 1819, elle n'était pas encore à bout de conquêtes !

Quoi qu'il en soit, comme tous les troubles qui n'aboutissent pas à une révolution tournent au profit du pouvoir qui les réprime, la bourgeoisie fut vaincue dans le parlement, faute d'avoir vaincu ses ennemis dans la rue. Quelquesuns de ses meneurs prirent l'épouvante ; quelques conscien. ces se laissèrent acheter, et, après d'orageux débats, la loi du 5 février fit place à un système électoral qui donnait au parti féodal une représentation à part. Il avait demandé l'élection à deux degrés : on lui donnait, en établissant dans chaque département un double collège, plus et mieux qu'il n'avait demandé. Grande fut la joie des vainqueurs. Pour ce qui est de la monarchie, elle se trompait si elle se crut sauvée: elle était perdue.

Pour élever le trône au-dessus des orages, c'était trop peu, ai-je dit, de modifier telle ou telle combinaison électorale : il aurait fallu détruire le principe électif lui-même. On va voir la vérité de cette observation.

Le ministère Richelieu venait de remporter sur la bourgeoisie une de ces victoires qui semblent décider du sort des empires. Quelle reconnaissance ne lui devait pas le parti féodal? Que de bénédictions ne devait pas attirer sur la couronne, de la part des royalistes, s'il y en avait eu de sincères, un service aussi éclatant?

D'ailleurs, il venait de naître vin fils à la duchesse de Berri, comme pour prouver que la main de Louvel s'était égarée en frappant, et que la Providence se rangeait du côté de la monarchie. Qu'il y ait folie à croire aux dynasties impérissables, quand leur avenir repose sur la tête d'une pauvre petite créature vagissante et frêle, sans doute et certes, depuis que Vienne gardait le fils de Napoléon, il n'était plus permis à personne de mettre en doute la puérilité de la gloire et la fragilité des trônes. Mais tel est l'imbécile orgueil des grands de la terre, que cet orgueil abaisse leur intelligence au-dessous de la plus vulgaire philosophie. Il semblait donc que la naissance du duc de Bordeaux dut entourer la royauté d'un nouveau prestige.

Ajoute'z à cela que les ministres mirent tout en œuvre pour gagner l'aristocratie. Il était naturel que, dans le nouveau système, les élections lui assurassent l'avantage ; et c'est ce qui avait eu lieu. Les élections de 1820 n'avaient donné à la bourgeoisie qu'un fort petit nombre de représentants, et avaient enfanté une Chambre tout aussi féodale que celle de 1815. M. de Richelieu, pour se rendre cette Chambre favorable, appela aussitôt à lui les hommes qu'elle protégeait. Il mit M. de Corbière à la tête du conseil royal de l'instruction publique, et nomma M. de Villèle ministre sans portefeuille.

Vaines concessions ! Les deux principes ne furent pas plutôt en présence qu'ils se combattirent. La Chambre féodale de 1820 ne se montra pas moins hostile au ministre féodal, M. de Richelieu, que ne s'était montrée hostile au ministre bourgeois, M. Decazes, la Chambre bourgeoise de la veille, tant la lutte des deux pouvoirs était chose naturelle, inévitable !

Cette hostilité se révélait déjà dans l'adresse en réponse au discours de la couronne. Après avoir parlé des améliorations qu'elle voulait introduire dans l'ordre social, la

INTRODUCTION

xxm

Chambre ajoutait : « Ces améliorations importantes, nous « les poursuivrons avec la modération, compagne de la « force. » Ce langage était bien celui d'une assemblée souveraine.

Cependant la session est ouverte. Et quelle voix retentit la première à la tribune? L'inexorable voix du général Donnadieu, reprochant aux ministres du roi des tentatives honteuses et corruptrices. Encore tout meurtris des suites de cette accusation, les ministres présentent un projet de loi sur les donataires, projet de loi qui préparait l'indemnité des émigrés. Et voilà que toute la fraction aristocratique de la Chambre applaudit à M. Duplessis de Grénedan définissant l'indemnité des donataires un salaire pour les conspirateurs. Une loi municipale était attendue avec impatience ; les ministres, en l'élaborant, s'étudient à y faire revivre l'esprit des temps anciens ; livrent tout le pouvoir communal à un nombre très restreint d'électeurs choisis parmi les plus riches. Que leurs idées soient adoptées, une voie est ouverte au retour de la féodalité dans les campagnes. Mais quoi ! ils ont osé attribuer au roi dans les communes urbaines, et a son représentant dans les communes rurales, la nomination du maire et des adjoints! Crime irrémissible aux yeux des royalistes de la Chambre!

Ce fut alors que Louis XVI il laissa échapper ce cri d'une àme blessée: « Je leur abandonnais les droits de ma cou- « ronne ; ils n'en veulent pas, c'est une leçon. » C'était une leçon en effet, et dont la portée était plus grande que Louis XVIII ne pouvait le supposer, car elle avait le sens que voici: partout où le gouvernement d'un roi et celui d'une assemblée seront face à face, il y aura désordre, et la société cheminera entre la dictature et l'anarchie, c'est-àdire entre deux abîmes.

Voilà où en était la monarchie en France, lorsque survint un événement plus important pour elle que la naissance du duc de Bordeaux. Sur un rocher, du côté de l'Occident, bien loin au milieu des mers, Napoléon était mort ! Le monde s'en émut.

La chute de Napoléon avait été profonde, immense: donc mieux que ses triomphes, elle attestait son génie. A quel vaste cœur, à quelle volonté inexpugnable, à quelle intelligence d'élite l'histoire a-t-elle accordé une impunité absolue? Quel grand homme n'a pas été ou ue s'est pas cru destiné à l'illustration des revers ? César meurt assassiné dans le Sénat. Sylla s'étonne et s'épouvante de la constance de son bonheur : il abdique. Charles-Quint prend ombrage de sa propre puissance: il se fait moine. La destinée des âmes vraiment fortes n'est pas de rester au faite jusqu'à la fin, mais de tomber avec éclat. Qu'on me montre un homme qui ait su se créer de nombreux obstacles et d'implacables ennemis: quand les obstacles auront épuisé tout son vouloir et que ses ennemis l'auront foule aux pieds, je saluerai son génie, et j'admirerai quelle force il lui a fallu pour se former un tel malheur.

La dynastie des Bourbons avait un ennemi de moins. La Cour se trompait cependant, si elle crut pouvoir se réjouir. Napoléon vivant, toute autre candidature que la sienne était impossible. Napoléon mort, les prétendants se pressèrent dans la carrière obscure des conspirations. 11 y eut un parti pour Napoléon II, un parti pour Joseph Bonaparte, un parti pour le prince Eugène; et la couronne fut mise à l'encan par une foule d'ambitions ténébreuses et subalternes. Ce fut alors qu'on vint offrir à Lafayette, de la part du prince Eugène, la somme de cinq millions, pour couvrir les

premiers frais d'une révolution en faveur du frère de la reine Hortense. Cette proposition, qui ne fut ni acceptée ni repoussée par Lafayette, donna lieu, plus tard, à son voyage en Amérique, et lui suggéra l'idée des étranges démarches qu'il fit auprès de Joseph.

Mais le plus redoutable ennemi du trône des Bourbon-, c'était un principe sous l'effort duquel Napoléon lui-même avait succombé, le principe électif. La session de 1821 acheva ce qu'avait commencé la session de 1820. Au discours de la couronne, les royalistes de la Chambre répondirent par une adresse où se trouvait cette phrase personnellement injurieuse pour le monarque : « Nous noi s féhci- « tons, Sire, de vos relations constamment amicales avec « les puissances étrangères, dans la juste confiance qu'une « paix si précieuse n'est point achetée par des sacrifices « incompatibles avec l'honneur de la nation et la dignité de « la couronne. »

Ainsi, lorsqu'en 1830, la bourgeoisie, dans une adresse à jamais célèbre, opposait au pouvoir royal la souveraineté parlementaire, et cela au risque des plus effroyables tempêtes, elle ne faisait que suivre l'exemple de la Chambre féodale de 1821 !

« Eh quoi ! s'écria M. de Serres, après la lecture du pro- « jet d'adresse, votre président irait dire face à face au roi « que la Chambre a la juste confiance qu'il n'a pas fait de « lâchetés! C'est un outrage cruel. «Inutile avertissement! Ce que M. de Serres regardait avec raison comme un outrage, le président de la Chambre l'alla dire, et face à face, au roi irrité, mais impuissant. C'était donc sous la main de ceux qui ne vivent que par les adorations ignorantes de la multitude, que vous deviez vous écrouler, ô vieilles idoles !

Ici le dualisme politique dont on vient de suivre les péripéties va revêtir un nouveau caractère, et pendant quelque temps il aura pour résultat, au lieu de la lutte des deux pouvoirs, le volontaire asservissement de l'un d'eux. Pour faire comprendre ce changement, il est nécessaire d'exposer l'origine, le but et la marche du carbonarisme. Car son influence sur les relations des deux pouvoirs devait être imimportâTite et durable.

Le 1er mai 1821, trois jeunes gens, MM. Bazard, Flotard et Bûchez, se trouvaient assis devant une table ronde, rue Copeau. Ce fut des méditations de ces trois hommes inconnus, et dans ce quartier, un des plus pauvres de la capitale, que naquit cette charbonnerie qui, quelques mois après, embrasait la France.

Les troubles de juin 1820 avaient eu pour aboutissement la conspiration militaire du 19 août, conspiration étouffée la veille même du combat. Le coup frappé sur les conspirateurs avait retenti dans la Loge des Amis de la Vérité, dont les principaux membres se dispersèrent . MM. Joubert etDugied partirent pour l'Italie. N'aples était eu pleine révolution. Les deux jeunes Français offrirent leurs services, et ne durent qu'à la protection de cinq membres du parlement napolitain l'honneur de jouer leur tète dans cette entreprise. On sait de quelle sorte avorta cette révolution, et avec quelle triste rapidité l'année autrichienne démentit les brillantes prédictions du gênerai Foj. M. Dugied revint à Paris, portant sous son habit le ruban tricolore, insigne ùu grade qu'il avait reçu dans la charbonnerie italienne. M. Flottard apprit de sou ami les détails de cette initiation à des pratiques jusque-là ignorées en France. Il en parla au conseil administratif de la Loge tnaçonnique il. s Amis de la Vérité, et les sept membres dont ce conseil

se composait résolurent de fonder la charbonnerie française après s'être juré l'un à l'autre de garder inviolablement ce redoutable secret. MM. Limpéraiù et Dugied furent cbargés de traduire les règlements que ce dernier avait rapportés de son voyage. Ils étaient merveilleusement appropriés au caractère italien, mais peu propres à devenir en France un code à l'usage des conspirateurs. La pensée qu'ils exprimaient était essentiellement religieuse, mystique même. Les carbonari n'y étaient considérés que comme la partie militante delà franc-maçonnerie, que comme une armée dévouée au Christ, le patriote par excellence. On dut songer à des modifications, et MM. Bûchez, Bazard et Flottard, furent choisis pour préparer les bases d'une organisation plus j savante.

Le duc de Ben y.

La pensée dominante de l'association n'avait rien de précis, rien de déterminé : les considérants, tels que MM. Bazard, Flotard et Bûchez les rédigèrent, se réduisaient à ceci: Attendu que force n'est pas droit, et que les Bourbons ont été ramenés par l'étranger, les charbonniers s'associent pour rendre à la nation française le libre exercice du droit qu'elle a de choisir le gouvernement qui lui convient* C'était de décréter la souveraineté nationale, sans la définir. Mais plus la formule était vague, mieux elle répondait à la diversité des ressentiments et des haines. On allait donc conspirer sur une échelle immense, avec une immense ardeur, et cela sans idée d'avenir, sans études préalables, au gré de toutes les passions capricieuses 1

Mais si la charbonnerie était un jeu puéril comme principe, elle lui connu" organisation quelque chose de puissant et de merveilleux. Triste condition des hommes! leur force éclate dans les moyens, et leur faiblesse daus e résultat.

Il fut convenu qu'autour d'une association-mère, appelée la haute vente, on formerait, sous le nom de ventes centrales, d'autres associations au-dessous desquels agiraient des ventes particulières. On fixa le nombre des membres à vingt par association, pour échapper au Code pénal. La haute vente fut originairement composée des sept fondateurs de la charbonnerie: Bazard, Flotard, Bûchez, Dugied, Carriol, Joubert et Limpérani. Elle se recrutait ellemême.

Pour former les ventes centrales, on adopta le mode suivant: deux membres de la haute vente s'adjoignaient un tiers sans lui faire confidence de leur qualité, et ils le nommaient président de la vente future, en y prenant euxmêmes, l'un le titre de député, l'autre celui de censeur. La mission du député étant de correspondre avec l'association supérieure, et celle du censeur de contrôler la marche de l'association secondaire, la haute vente devenait par ce moyen comme le cerveau de chacune des ventes qu'elle créait tout en restant, vis-à-vis d'elles, maîtresse de son secret et de ses actes.

Les ventes particulières n'étaient qu'une subdivision • administrative ayant pour but d'éviter la complication que les progrès de la charbonnerie pouvaient amener dans les rapports entre la haute vente et les députés des ventes centrales. Du reste, de même que celles-ci procédaient des sociétés-mères, de même les sociétés inférieures procédaient des sociétés secondaires. Il y avait dans cette combinaison une admirable élasticité: bientôt les ventes se multiplièrent à l'infini.

On avait bien prévu l'impossibilité de déjouer complètement les efforts de la police : pour en diminuer l'importance, on convint que les ventes agiraient en commun, sans cependant se connaître les unes les autres, et de manière à ce que la police ne put qu'en pénétrant dans la haute vente saisir tout l'ensemble de l'organisation. 11 lut conséquemment interdit à tout charbonnier appartenant a une vente de cherchera s'introduire dans une autre. Cette interdiction était sanctionnée par la peine de mort.

Les fondateurs de la charbonnerie avaient compté sur l'appui des troupes. De ià l'organisation double donnée à la charbonnerie. Chaque vente fut soumise à une hiérarchie militaire, parallèle à la hiérarchie civile. A côte de la charbonnerie, de la haute vente, des ventes centrales, des ventes particulières, il y eut la légion, les cohortes, les centuries, les manipules. Quand la charbonnerie agissait civilement, la hiérarchie militaire était comme non-avenue; quand elle agissait militairement, au contraire, la hiérarchie civile disparaissait. Indépendamment de la force qui résultait du jeu de ces deux'pouvoirs et de leur gouvernement alternatif, il y avait dans les doubles dénominations qu'ils uecessitaieut un moyen de faire perdre à la police les traces de la conspiration.

Les devoirs du charbonnier étaient d'avoir un fusil et cinquante cartouches, d'être prêt à se dévouer, d'obéir aveuglement aux ordres de chefs inconnus.

Ainsi constituée, la charbonnerie s'étendit en fort peu de temps dans tous les quartiers de la capitale. Elle envahit toutes les écoles. Je ne sais quel feu pénétrant circula daus les veines de la jeunesse. Chacun gardait le secret, chacun se montrait dévoué. Les membres de chaque veute se reconnaissaient à des signes particuliers, et on passait des revues mystérieuses. Des inspecteurs furent charges, dans plusieurs ventes, de veiller à ce que nul ne se dispensât d'avoir des cartouches et un fusil. Les affiliés

INTRODUCTION

s'exerçaient dans leurs demeures au maniement des armes ; plus d'une fois on fit l'exercice sur un parquet recouvert de paille. Et pendant que cette singulière conspiration s'étendait, protégée par une discrétion sans exemple, le gouvernement s'endormait dans l'ombre!

Les fondateurs de la charbonnerie, on l'a vu, étaient des jeunes gens obscur», sans position officielle, sans influence reconnue. Quand il fut question pour eux d'agrandir leur œuvre et de jeter sur la France entière le réseau dont ils avaient enveloppé tout Paris, ils se recueillirent et se défièrent d'eux-mêmes. Il existait alors un comité parlementaire dont M. de Lafayelte faisait partie. Lié intimement avec le général, M. Bazard demanda un jour à ses amis l'autorisation de lui confier le secret de leurs efforts. Les objections ne pouvaient manquer : pourquoi cette confidence que le caractère facile de Lafayette rendait pleine d'inconvénients et de périls ? S'il consentait à entrer dans la charbonnerie, et à y porter, ainsi que tous, sa tète comme enjeu..., à la bonne heure !... Lafayette, averti, n'hésita pas; il entra dans la haute vente, et parmi ses collègues de la Chambre, les plus hardis le suivirent. Les directeurs de la charbonnerie se trompaient s'ils jugèrent cette adjonction indispensable. Les charbonniers ayant toujours ignoré de quelles mains partait l'impulsion qui leur était donnée, ils n'avaient jamais cru obéir qu'à ces mêmes notabilités libérales, tardivement appelées au partage d'un ténébreux pouvoir. La présence effective de ces hauts personnages dans la haute vente n'ajoutait donc rien à l'effet moral qu'avait jusqu'alors produit leur présence supposée. Quant à la portée de ce qu'ils pouvaient et oseraient, c'était le secret de l'avenir.

Quoi qu'il en soit, leur intervention fut d'abord utile aux progrès de la charbonnerie par les rapports qu'ils entretenaient avec les provinces. Munis de lettres de recommandation, plusieurs jeunes gens allèrent dans les départements organiser la charbonnerie. M. Flotard fut envoyé dans l'Ouest, M. Dugied partit pour la Bourgogne, M. Rouen aîné pour la Bretagne, M. Joubert pour l'Alsace. Considérée dans ses relations avec les départements, la haute vente de Paris reçut le nom de vente suprême ; et la charbonnerie fut organisée partout comme elle l'était dans la capitale. L'entraînement fut général, irrésistible : sur presque toute la surface de la France, il y eut des complots et des conspirateurs.

Les choses en vinrent au point que, dans les derniers jours de l'année 1821, tout était prêt pour un soulèvement, à la Rochelle, à Poitiers, à Niort, à Colmar, à Neuf-Brisach, à Nantes, à Befort, à Bordeaux, à Toulouse. Des ventes avaient été créées dans un grand nombre de régiments, et les changements mêmes de garnison étaient pour la charbonnerie, un rapide moyen de propagande. Le président de la vente militaire, forcé de quitter une ville, recevait la moitié d'une pièce de métal, dont l'autre moitié était envoyée dans la ville où se rendait le régiment, à un membre de haute vente ou de vente centrale. Grâce à ce mode de communication et de reconnaissance, insaisissable pour la police, les soldats, admis dans la charbonnerie, en devenaient les commis-voyageurs, en emportaient pour ainsi dire la conspiration dans leurs gibernes.

Cependant, l'heure d'éclater était venue : on le pensait du moins. Le personnel de la vente suprême s'etant accru plus qu'il ne convenait, on y créa un comité supériew spécialement chargé de tous les préparatifs du combat,

d — Louis Blanc. — Hist. de Dix-Ans.

mais auquel il fut interdit de prendre, sans l'assentiment de la vente suprême, une résolution définitive Ce comité déploya une activité extraordinaire. Trente-six jeunes geûs recurent l'ordre de partir pour Béfort. ou devait être donné le signal de l'insurrection. Ils partirent sans hésisitation, quoique bien convaincus qu'ils marchaient à la mort. L'un d'eux ne pouvait quitter Paris sans fuir une affaire d'honneur : il n'hésita pas plus que ses camarades, ajournant un duel pour des combats plus sérieux, et sacrifiant à un devoir patriotique jusqu'à cette réputation de bravoure si chère à de nobles âmes. A mesure que l'heure suprême approchait, les conspirateurs se montraient plus confiants : sur la route de Paris à Béfort. la Marseillaise

Duc Decazes.

lut entendue, chant magique qu'on n'entendait plus depuis bien longtemps.

Le sang allait couler : comment ne pas songer aux suites, si la fortune était favorable? Fidèles à l'esprit l; la rharbonnerie, les membres de la vente suprême ne songeaient à imposera la France aucune forme particulière de gouvernement. La dynastie des Bourbons elle-même notait pas proscrite dans leur pensée d'une manière absolue et irrévocable. Mais, en tout otat de cause, il fallait pourvoir à cette grande nécessite de toutes les révolutions : un gouvernement provisoire. On adopta les bases de la Constitution de l'an III, et les cinq directeurs designés furent MM. de Lafayette, Coicelles père, Kœchlin, d'Argenson, Dupont (de l'Eure); c'est-à-dire un homme d'épée, un représentant de la garde nationale, un manufacturier, un administrateur, un magistrat.

Manuel jusque-là n'avait prêté à la charbonnerie qu'un

concours inquiet et indécis. Ayanb appris qu'on voulait engager sur le théâtre de l'insurrection ceux qui étaient appelés d'avance à en régulariser le succès, il usa de son influence sur quelques-uns d'entre eux, et notamment sur M. deLafayette, pour les dissuader du voyage de Béfort; soit qu'il jugeât l'entreprise mal conçue ou prématurée, soit qu'en réfléchissant aux choses du lendemain, son âme rigide se fut ouverte à une secrète défiance.

Toujours est-il que de tous les hommes influents dont on attendait la présence sur le théâtre de l'insurrection, un seul se mit en route, le général Lafayette. Mais un devoir de famille qu'il avait toujours rempli religieusement et auquel il ne voulut pas manquer, le retint quelques heures de trop dans sa maison de campagne de Lagrange. Le 1er janvier 1822, à quelques lieues de Béfort, la chaise de poste qui transportait le général et son fils, fut rencontrée par une voiture où se trouvaient MM. Gorcelles fils et Bazard. « Eh bien! quelles nouvelles? — Tout est fini, « général, tout est perdu. » Lafayette, désespéré, changea de route, pendant que, pressés d'avertir leurs amis de Paris, MM. Gorcelles fils et Bazard se faisaient emporter vers la capitale par des chevaux de poste attelés à une charrette. Le froid était de douze degrés ; la neige couvrait les chemins. Bazard, en arrivant à Paris, avait une ■ oreille gelée.

Je ne m'arrêterai pas sur les détails de ce qui venait de se passer à Béfort : ce sergent qui, le soir du 31 décembre, rentrant dans son quartier, aborde son capitaine, lui frappe sur l'épaule, et par la familiarité inaccoutumée de son langage, éveille des soupçons funestes; le commandant de place, Toustain, averti et convoquant les officiers qu'il retient autour de lui ; le trouble de ceux d'entre eux qui étaient dans le complot ; l'hésitation des soldats conspirateurs en se voyant privés de leurs chefs ; les conjurés se réunissant sur la place en tumulte ; le poste prenant les armes; la colonne des jeunes gens arrivés la veille dans les faubourgs, se dirigeant vers la place, et coupée en deux par la herse qui se lève au moment décisif; ce coup de pistolet tiré sur le lieutenant du roi, sur la croix duquel la balle vieut s'amortir; la dispersion des conjurés, parmi lesquels se trouvaient le brave colonel Paillhès, l'impétueux Guinand, Pance, caractère ferme et cœur dévoué; l'arrestation de plusieurs, les sympathies qu'ils éveillent par leur courage, leur procès, leur ascendant victorieux sur les juges : tout cela forme assurément un des épidodes les plus pathétiques de ce drame delà Restauration si souvent ensanglanté. Mais quelques-uns de ces détails ont été rendus publics i. 11 en est d'autres moins connus et qui méritent une place dans l'histoire de la bourgeoisie.

La charbounerie à Béfort était loin d'avoir éprouvé une défaite irréparable. Etouffée sur un point, l'insurrection p. nivait éclater sur un autre. M. Flotard avait été envoyé à La Rochelle pour y préparer un mouvement, et cette ville était pleine de conspirateurs, Les trois chefs de bataillon de l'artillerie de marine n'attendaient plus que le signal. On avait des intelligences avec l'oitiers et avec la garnison de Niort. Un courageux officier, M. Sofiéon, devait mettre an .service de la charbonnerie sept cents hommes faisant partie du dépôt colonial établi à l'ile d'Uléron et çpj il ; i \ ; 1 1 1 eie chargé de conduire au Sénégal. Le chef du dépôl lui-même s'était prête aux confidences de M. So-

l. Voir dans Paris réooiwttonnatre l'intéressant récil de M ï'it-

fréon, et l'on comptait, sinon sur l'appui de M. Feisthamel, au moins sur sa neutralité. On s'agitait aussi à Nantes, et le général Berton se préparait à marcher sur Saumur.

M. Flotard, qui allait quitter La Rochelle, dinait un jour à table d'hùte à l'hôtel des Ambassadeurs, lorsqu'une conversation s'engagea devant lui sur les choses du moment, entre deux militaires qu'il ne connaissait pas. « Ce « fou de Berton ! disait l'un d'eux, il se croit fort en sù- « reté, il sHmagine conspirer dans l'ombre ; or. le général « Despinois est instruit heure par heure de ses démarches, « et s'apprête à le faire fusiller à la première occasion. » Vivement ému, M. Flotard partit aussitôt pour Nantes, et ne prit la route de Paris qu'après avoir averti le général Berton, et l'avoir dissuadé fortement de son dessein. L'expédition sur Saumur eut lieu cependant; elle échoua comme on devait s'y attendre, et Berton fut obligé de fuir d'asile en asile.

Il y avait un vice radical dans la charbonnerie. La fougue des fondateurs et la timidité des hommes notables qu'ils s'étaient associés se faisaient perpétuellement obstacle. D'un autre côté, M. de Lafayette s'était livré sans réserve aux jeunes gens, qu'il croyait dominer, et par qui, au contraire, il était dominé complètement. Pour leur plaire, il se tenait à l'écart de ses collègues de la Chambre, se cachait d'eux ; d'où résultaient un secret désaccord, et, dans les plus graves circonstances, d'insurmontables embarras. Ajoutez à cela que, par une politique très habile quand il s'agit d'une conspiration d'un jour, très imprudente quand il s'agit d'une conspiration qui dure, les premiers directeurs de la charbonnerie s'étaient fait un système d'exagérer leurs forces pour les accroître, et avaient fini par semer autour d'eux la défiance.

Ce qui est certain, c'est que les préparatifs faits à La Rochelle appelaient un concours qui fut refusé. De retour à Paris, M. Flotard exposa l'état des choses. Le succès était assuré, disait-il, si un personnage important, connu dans le pays, revêtu d'une autorité officielle, consentait à courir personnellement tons les risques de l'entreprise. Le général Lafayette et M. Flotard s'adressèrent à M. de Beauséjour, auquei des opinions populaires, des manières simples, des antécédents honorables, avaient acquis une grande influence dans La Rochelle et aux environs. M. de Beauséjour refusa de partir, prétextant un rendez-vous d'affaires avec M. de Villèle. La direction de la charbonnerie manquait donc à la fois, et de la force qui nait de la sagesse, et de celle qui résulte de l'audace.

M. de Lafayette, qui puisait une ardeur de jeune homme dans son amour de popularité, secondé d'ailleurs par une âme naturellement généreuse, M. de Lafayette s'offrit pour le voyage de La Rochelle comme il s'était offert pour celui de Béfort, mais son sacrifice ne fut pas accepté, et le colonel Dentzel fut donné à M. Flotard pour l'accompagner.

Ils rejoignirent à La Rochelle le général Berton et ces sergents immortels qu'attendait la place de Grève.

On touchait au 14 mars, jour fixé pour l'explosion du complot. La charbonnerie disposait, par le moyen des officiera et des sous-officiers, de presque toutes les garnisons des villes de l'Ouest. Cinquante-quatre pièces attelées devaient, au moment convenu, appartenir aux conjurés. La Rochelle avait pris depuis quelque temps une physionomie étrange. Les espérances des uns. les doutes des autres, les précautions du pouvoir, les demi-confidences,

INTRODUCTION

les conjectures, tout cela répandait dans la ville une inquiétude qui se mêlait en quelque sorte à l'air que chacun respirait. Quand l'orage s'amoncèle, on voit sous un ciel assombri les horizons qui s'éclairent et se détachent. Il en est de même quand se forment les tempêtes civiles : avant d'éclater, elles illuminent et agrandissent les esprits en les contristant.

Mais il est rare que, dans les entreprises humaines, on tienne compte de ce petit grain de sable dont parle Pascal, et qui, placé quelque part dans le corps de Cromwell, eût changé la face du monde. Le chef militaire du complot, le général Berton, avait dû, en fuyant de Saumur, y laisser son uniforme. Dans les révolutions, rien ne vaut que par les apparences : les conjurés le savaient. Ils firent à La Rochelle, pour se procurer un uniforme de général, des tentatives qui furent vaines, et qui alors n'étaient pas sans danger. Il fallut envoyer à Saumur. Mais l'envoyé ne reparut que dans la soirée du 19 mars. Les sergents Raoulx, Goubin et Pommier, depuis longtemps soupçonnés, avaient été arrêtés dans la matinée et jetés dans une prison sur la route de l'échafaud.

Cependant le 20 mars, à la pointe du jour, trois hommes montaient dans une barque et se dirigeaient vers l'île' d'Aix. « La frégate, dit le patron de la barque, n'a pas dû aisé- « ment franchir les passes cette nuit. — De quelle frégate « parlez-vous? s'écrièrent les trois passagers, à peine « maîtres de leur émotion. — De celle qui était destinée « au Sénégal. » A ce coup inattendu, MM. Berton, Dentzel et Flotard se regardèrent en silence. Il ne leur restait plus qu'un espoir.

Dans l'île d'Aix, Berton et Dentzel furent reconnus par le commandant ; mais, loin de les dénoncer, il les accueillit avec amitié; et comme ils parlaient de pousser leur course jusqu'à l'île d'Oléron , où restaient encore cinq cents hommes: « Gardez-vous-en bien, leur dit le commandant, « vous y seriez fusillés sur place. » Ils apprirent alors que, dans une conversation qui avait eu lieu devant un agent du gouvernement, M. Feisthamel avait demandé à M. Sofréon si le général Berton n'était pas connu de lui. La réponse affirmative de M. Sofréon avait éveillé les plus vives inquiétudes; de là le départ précipité des troupes formant le dépôt colonial. Le commandant de l'île d'Aix fit brûler sous ses yeux l'uniforme de général qu'avaient apporté les trois conjurés, et leur fournit une barque qui les transporta rapidement à Rochefort. Les tentatives des conspirateurs venaient d'être encore une fois déjouées.

On connaît la suite. La charbonnerie ne fit plus, depuis, que se traîner dans le sang de ses martyrs. Le gouvernement organisa contre elle un vaste et hideux système de provocations. Berton, cœur indomptable, avait refusé l'hospitalité qui l'attendait sur une terre étrangère. Il rentre dans la lice, et, trahi par Wolfel, il meurt sans s'étonner, sans se plaindre, en homme depuis longtemps convaincu que sa vie appartient au bourreau. Parmi ses compagnons d'infortune, deux demandent grâce; mais Sauge pousse sur l'échafaud le cri de vive la république, comme une prophétie vengeresse; et Gaffé, prévenant ses ennemis, s'ouvre les veines et meurt à la manière antique. Quelque temps après l'arrestation de Berton, un lieutenantcolonel qui a conçu le généreux espoir de sauver les accuses de Befort, l'infortuné Caron, se laisse conduire à un rendez-vous dans la forêt de Brissac. Lâche plagiaire de Wolfel, le sous-officier Thiers se jette dans les bras du colonel, et, par des marques perfides de dévouement,

l'amène à révéler ses espérances, tandis que, cachés derrière un buisson, des espions recueillent ces témoignages

accusateurs. Caron est condamné au supplice : on lui refuse la douceur amère d'embrasser, avant de dire adieu à la vie, sa femme et ses enfants ; il meurt comme était mort le maréchal Ney. Le courage me manque pour aller . plus loin et pour vous suivre jusqu'à cette place de Grève où vos têtes roulèrent, après qu'aux yeux d'une foule attendrie, vos âmes se furent réunies dans un suprême embrassement, ô Bories, et vous, dignes compagnons de ce jeune homme immortel! La Restauration, attaquée, avait certainement le droit de se défendre, mais non de se défendre par le guet-apens; car c'était faire de la peine de mort un assassinat.

La veille du jour qui, pour lui et ses camarades, devait être le dernier, Bories écrivait à un ami, du fond de sou cachot de Bicètre :

« On nous affame ; on veut nous séparer. Si vous ne « pouvez nous sauver aujourd'hui, il est à désirer que nous « mourions demain. »

Ce vœu mélancolique fut accompli. On avait mis la grâce des prisonniers au prix de quelques révélations; ils emportèrent noblement dans la tombe le nom de leurs complices. -

Comment se défendre ici d'un rapprochement douloureux! Pour sauver ces jeunes gens héroïques qui allaient mourir pour elle, que fit la bourgeoisie? Quoi? soixante mille francs offerts à un concierge dont la place en rapportait annuellement vingt mille, voila tout ce qui fut tenté! et lorsque la charrette fatale fendait les flots d'une multitude si profondement émue qu'on vit des hommes tomber à genoux et des vieillards se découvrir, la bourgeoisie ne -trouva pas moyen de soulever le peuple, elle qui, au mois de juin, avait su déployer, pour la défense de ses intérêts menacés, une si formidable puissance d'agitation ! .

Je m'arrête. Après la mort des sergents de la Rochelle, la charbonnerie s'affaiblit et se décompose. Deux partis se forment dans son sein. L'un veut qu'on se prononce nettement pour la république, et il entoure Lafayette : l'autre ne veut pas qu'un gouvernement quelconque soit imposé à la nation, et il se couvre du nom de Manuel. Ces divisions, sourdes d'abord, s'aigrissent bientôt, s'enveniment et éclatent en accusations réciproques. L'anarchie pénètre la charbonnerie par tous les pores, et à suite s'introduisent les défiances injustes, les haines, l'égoîsme. l'ambition. La période du dévouement passée, celle de l'intrigue commence.

La charbonnerie n'était point descendue dans les pr (fondeurs de la société, elle n'en avait point remue les couches inférieures. Comment se serait-elle longtemps préservée des vices de la bourgeoisie : L'individualisme, la petitesse des idées, la vulgarité des sentiments, l'amour exagère d'un bien-être tout matériel, la grossièreté des instincts? La charbonnerie avait employé la partie généreuse et saine de la bourgeoisie ; mais après l'avoir fatiguée, usée, mise sous la main dos agents provocateurs et du bourreau, que lui restait-il de noble à tenter et que pouvait-elle? Ce tut dans cet état de dépérissement et d'impuissance pour le bien, qu'elle accepta et subit l'empire d'hommes tels que MM. Mérilhou et liarthe. Ce dernier, dans la défense des accusés de Béfort, avait eu de nobles inspirations, mais si on lui attribua les vertus d'un ami du peuple, ce tut le tort de ceux qui le jugèrent.

Oq a beaucoup parlé, depuis 1830, des scènes dramatiques que la charbonnerie couvrait de son ombre, des serments de haine à la royauté prononcés sur des poignards, et autres formalités sinistres. La vérité de tout cela, c'est que la charbonnnerie ayant pris une grande extension, les ventes avaient fini par échapper à toute direction centrale. Il y en avait de républicaines, d'orléanistes, de bonapartistes; quelques-unes conspiraient sans autre but que de conspirer. Les pratiques variaient comme les principes ; et au fond d'une association, un moment si terrible, il ne restait plus que le chaos. Le défaut des principes, vice originel de la charbonnerie, se retrouva dans les causes de sa ruine. C'était tout simple.

Duc de Richelieu.

Quant à son influence, elle se manifesta par deux résultats divers.

En montrant au pouvoir combien ses ennemis étaieut nombreux et implacables, la charbonnerie le précipita sur cette pente des réactions au bas de laquelle était un abîme.

D'un autre oôté, en réagissant d'une égale ardeur et contre la dynastie des Bourbons, qui occupait le trône, et contre le parti féodal, qui dominait dans la Chambre, elle força les deux pouvoirs à se réunir, et amortit pour quelque temps ce qu'il y avait de nécessaire, d'inévitable dans la cause de leur rivalité,

La force que la Restauration déploya sous le ministère Villèle, et l«-s efforts violents qui la perdirent sous le ministère Polignao, n'eurent donc qu'une même source : la charbonnerie.

Voilà pourquoi js me suis étendu sur cet épisode de 'histoire de la Restauration, dont il me semble que, :us-

qu'ici on n'a pas suffisamment bien étudié le caractère et apprécié l'importance.

Aussi, voyez quelle modification la charbonnerie apporte dans les rapports de la Chambre et de la royauté. Ce n'est plus cette lutte de tous les instants qui date de 1814. La royauté s'humilie, elle cède. Dans les combats que la charbonnerie lui livre au sein de la société, son attitude est fière et ses victoires sont cruelles. Mais, sur la scène politique, elle n'apparaît que languissante et soumise. Il n'y a plus qu'un véritable pouvoir en France : c'est la Chambre; et les ministres du roi sont les commis de ce pouvoir.

Pour première preuve de la justesse de cette observation, je trouve la guerre d'Espagne.

Est-il besoin de rappeler combien furent vives et obstinées les répugnances que le projet d'une expédition en Espagne rencontra dans le Conseil? M. de Villèle, qui était l'àme du ministère, regardait une semblable expédition comme une calamité publique. Louis XVIII ne l'envisageait qu'avec effroi. Et que de motifs pour l'en détourner! Qu'allait-on faire en Espagne? Renverser dans le sang des Espagnols la pierre de la Constitution ! Faire passer les Pyrénées à une sorte de 18 brumaire ! Pourquoi? pour faire tomber violemment la Péninsule sous le joug d'Antonio Maranon et de ses pareils, hommes terribles qui tenaient un chapelet d'une main et un pistolet de l'autre! et pour qui? pour Ferdinand VII, prince dont M. de Chateaubriand a dit qu'il était descendu de l'intrépidité de sa tête dans la lâcheté de son cœur, despote qui ne gardait que dédain aux monarques constitutionnels, à Louis XVIII et à sa Charte ! Il fallait de l'argent, d'ailleurs, pour cette expédition. Et M. de Villèle montrait le trésor épuisé, le crédit public ruiné, le libéralisme en émoi, l'industrie en suspens, le commerce éperdu. Etait-ce tout? La charbonnerie avait semé dans l'armée l'esprit de révolte; et de l'autre côté de la Bidassoa, le drapea u ricolore flottait, agité par des mains françaises. Enfin, l'Angleterre grondait; Canning se montrait menaçant, et Louis XVIII craignait de déplaire à Wellington.

Mais ce que la royauté redoutait, la Chambre l'appelait au contraire de tous ses vœux. Ce que M. de Villèle repoussait, à Paris, comme ministre de Louis XVIII, M. deMontmoreucy, au Congrès de Vérone, l'adoptait comme homme de confiance de l'aristocratie parlementaire. Ce fut la Chambre qui l'emporta. J'en ai dit la raison. Entre les deux pouvoirs qu'attaquait à la fois une conspiration sans limites, l'accord était devenu nécessaire, c'était au plus faible des deux à se soumettre.

En essayant de résister à la volonté de la Chambre, M. de Villèle ne faisait donc que lutter contre la force des choses ; et si en forçant M. de Montmorency à se retirer du ministère, il crut avoir remporté une bien grande victoire, il ne tarda pas à élre détrompé. Car cette même souveraineté parlementaire que M. Mathieu de Montmorency représentait alors, elle porta aussitôt aux affaires, pour remplacer le duc Mathieu, le vicomte de Chateaubriand, ce qui rendait la guerre d'Espagne inévitable.

Pour l'éviter, cette guerre, LouisXVIII et M. de Villèle avaient cherché à négocier entre les Cortès et Ferdinand VII une réconciliation qui aurait eu pour base la consécration d'une Charte espagnole faite à l'image de la Charte française, et M. de Villèle avait écrit dans ce sens à M. de Lagarde, notre ambassadeur à Madrid. C'était bien mal jugerles nécessités du moment.

INTRODUCTION

yék

Qu'importait au parti religieux et féodal qui dominait. la situation politique de l'Espagne, envisagée au point de vue de la nation espagnole ? Le parti féodal désirait la guerre pour lui-même, il la désirait pour que ses ennemis de France fussent convaincus de folie ou frappés de terreur.

Quant à M. de Chateaubriand ses vues étaient plus élevées, son désir était encore plus fougueux, plus absolu. M. de Chateaubriand avait accompagné M. de Montmorency au Congrès de Vérone; il y avait étudié les dispositions des souverains ; il savait qu'en se prononçant pour l'intervention en Espagne, l'Autriche et la Prusse ne faisaient que suivre l'impulsion qui leur était imprimée par l'empereur de Russie ; il savait que l'empereur de ^" Russie, de son côté, ne demandait cette intervention que par orgueil, et pour que sa main restât dans tou- i tes les affaires de l'Europe. Mais M. de Chateaubriand aurait vu avec un regret mortel des bataillons russes fouler la vieille terre de Charles-Quint. Il voulait (aire de la guerre d'Espagne quelque chose de français. Serviteurdes Bourbons, le souvenir H des traités de 1815 im- I

portunait sa poétique \

fidélité, et il espérait relever la Restauration en lui donnant une épée.

On a flétri la guerre d'Espagne en appelant le principe d'intervention un principe oppresseur. Accusation puérile ! Tous les peuples sont frères et toutes les révolutions cosmopolites. Lorsqu'un gouvernement croit représenter une cause juste, qu'il la fasse triompher partout où le triomphe est possible, c'est plus que son droit, c'est son devoir. Mais pouvait-on la croire juste, cette cause de Ferdinand VII ? Ah ! il y avait alors en Espagne une tyrannie plus à craindre que celle des Descamisados, c'était celle des Serviles. Des âmes cruelles battaient sous la robe du Franciscain, et plus de tombeaux devaient s'ouvrir au chant du Veni Creator qu'aux refrains de la Tragala. Souvent, lorsque sous les ordres duducd'Angouléme, cent mille hommes passaient les Pyrénées, souvent M. de Chateaubriand (il l'a dit depuis) sentit l'effroi pénétrer dans son cœur. Les libéraux avaient fait retentir d'un bout de la France à l'autre d'effrayantes prédictions. Si la confiance était dans la Chambre, la défiance était sur le trône, autour du trône; et àes généraux qui accompagnaientle duc

L'abbé Guyon.

Un des supérieurs des Pères de la Foi (Jésuites)

d'Angouléme, la plupart étaient partis en hochant la tête, parce qu'ils se rappelaient combien de Français, sous Napoléon, étaient entrés en Espagne, qui n'en étaient pas revenus!

L'expédition réussit néanmoins. Mais sa condamnation se trouva dans son succès même. Que dut penser M. de Chateaubriand lorsqu'il apprit que le poignard des séides de Ferdinand VII menaçait les libérateurs de ce monarque; lorsqu'il lut l'ordonnance d'Andujar; lorsqu'il ne lui fut plus permis de douter que la France s'était fait plus d'ennemis parmi ceux dont elle avait servi la cause que parmi ceux qu'elle avait combattus; lorsqu'il vit, enfin, M. Pozzo

di Borgo partir pour Madrid, et Ferdinand VII s'incliner devant l'influence de la Russie, à laquelle il ne devait rien, après avoir repoussé celle de la France, à laquelle il devait tout?

: :: Quoi qu'il en soit, le

retour triomphant du . : ducd'Angouléme frap-

pait la bourgeoisie de consternation. Et cela seul fut remarqué. Or, dans cette guerre entreprise contre le vœu du pouvoir royal, et par. l'ascendant du pouvoir parlementaire, n'y avait-il de remarquable que le désappointement d'un parti?

Pour quiconque serait allé au fond des choses, n'était-il pas manifeste que le droit de paix et de guerre venait d'être conquis sur la Couronne?

Ce fut pourtant du sein de cette défaite inaperçue, mais réelle du principe monarchique, que M. de Villèle fit sortir l'étrange idée de la septennalité. M. de Villèle ne comprenait donc pas qu'en donnant à la Chambre une existence de sept Menées, il lui assurait plus de consistance et de relief?

Il est vrai que la Chambre fut dissoute, et qu'une Chambre nouvelle fut appelée à voter la septennalité. Mais, sous l'empire de la loi du double vote et dans l'exaltation produite par le succès de la guerre d'Fspagne, l'Assemblée ne pouvait être qu'ultra-féodale. C'est ce qui arriva. Le gouvernement oligarchique, gouvernement qui, n'ayint pas de racine dans la société, devait bien vite s'user par ses excès, mais après avoir asservi la royauté, et l'avoir mise à jamais hors d'état de se relever.

Je ne sais si M. de Villèle avait prévu ce résultat, ou si, l'ayant prévu, il s'en serait beaucoup préoccupe. M. de Villèle n'avait que le génie des petites choses. C'était l'homme d'affaires de la monarchie. Régler des comptes.

préparer des budgets, régenter les banquiers, gouverner les rages de la Bourse, il suffisait à tout cela avec une facilité merveilleuse; et M. de Chateaubriand, sous ce rapport, n'était pas pour lui un collègue incommode; car la petite politique embarrassait M. de Chateaubriand, et il avait ce genre d'incapacité que crée l'habitude des hautes pensées. Mais sa réputation littéraire, le faste de ses dernières et la somptuosité de sa vie, son influence sur la partie élégante de la nation, tout, jusqu'à l'éclat de sa parole de poète et de gentilhomme, offusquait M. de Villèle. M. de Chateaubriand allait un jour prendre la parole, dans la discussion de la septennalité, lorsque son collègue de l'intérieur, M. de Corbière, le pria de lui céder la tribune. Et le lendemain, dimanche de l'Assomption, M. de Chateaubriand, qui se trouvait au château, y reçut des mains de M. Pilorge, son secrétaire, un billet ainsi conçu :

« Monsieur le vicomte, j'obéis aux ordres du roi, et je vous transmets l'ordonnance ci-jointe.

« Le sieur comte de Villèle, président de notre Conseil des ministres, et ministre-secrétaire d'État au département des finances, est chargé par intérim du portefeuille des affaires étrangères, en remplacement du sieur vicomte de Chateaubriand. »

M. de Villèle ne pouvait pas faire un plus brutal essai de son influence. Après avoir éconduit successivement M. de Montmorency et le duc de Bellune, il compromettait dans la destitution injurieuse d'un homme illustre la dignité de la Couronne. Il resta sans rival dans le Conseil ; mais dans la Chambre il avait des maîtres.

Cette domination de la Chambre, une circonstance vint qui la rendit absolue. Le 6 septembre 1824, les princes et plusieurs grands officiers se trouvaient réunis au château et paraissaient dans l'attente. Tout-à-coup, la porte de l'appartement s'ouvrit, et une voix cria : « Le roi, Messieurs. » Ce fut Charles X qui entra : Louis XVIII venait d'expirer.

Louis XVIII s'était ménagé entre les partis, et il s'en félicitait à son heure dernière. Qu'y avait-il gagné? De mourir tranquille, à peu près comme le dernier villageois de son royaume. Pauvre triomphe, et à la portée des plus chétives ambitions ! Quel enfantillage dans cette vanité des grands de la terre ! Voici un roi qui résiste au choc des factions, faute de puissance pour les vaincre, et de courage pour être vaincu par elles; de concession en concession, il allonge son règne, il allonge sa vie; en échange des plaisirs, non pas donnés, mais promis à ses sens altérés, il livre aune femme le gouvernement de sa propre maison, après avoir abandonné à ses ministres le soin de céder en son nom, à sa place, tout ce qu'il consent à perdre de la royauté; et lorsqu'enfin, vieux, infirme, éreinté, à bout de voluptés amères, consumé de désirs trompeurs, il sent la vie se retirer de lui...., il se redresse sur ce trône qu'il ne peut léguer à son frère que dans la tempête, et, sur le point de mourir, il se vante!

On raconte qu'assis sur le fauteuil où il allait s'éteindre, entouré de hauts personnages, qui pleuraient, et tout pâle de sa mort prochaine, il fit venir le plus jeune, le plus frêle d'entre les princes de sa famille, et qu'alors, les mains étendues sur la tête de l'enfant courbé sous sa bénédiction, il dit : « Que mou frère ménage la couronne de cet enfant. »

Bien vaines étaient ces paroles ! On ne ménage pas les couronnes attaquées; on les sauve, ou on les perd.

Kh mon Dietll qu'avait donc produit céfct* longue série

de fluctuations et d'atermoiements, qui fut le règne de Louis XVIII? Sur la scène politique, des discordes sans fin; et au-dessous, des conspirations, des provocations, des guet-apens, des exécutions militaires, voilà ce qui s'était vu. L'orage avait été partout : dans le parlement, dans la presse, à la Cour, dans les villes, dans les campagnes. Didier, Tolleron, Berton, Bories, quels souvenirs! Ah ! il me semble que dans cette molle politique de Louis XVIII le bourreau avait pu manœuvrer à l'aise !

C'est que tout est mortel, venant des rois qu'on attaque. Leur faiblesse est aussi fatale que leur force, et leur épouvante que leur* fureur. S'ils veulent -s'imposer et qu'ils le puissent, ils écrasent tout. Si, au contraire, ils consentent à céder, ne pouvant céder jusqu'au bout, ils provoquent des agressions contre lesquelles il n'est, au défaut de la guerre civile, que la guillotine. Que dis-je? ce qu'ils cèdent ici sous forme de pouvoir, ils le reprennent ailleurs sous forme de violence. Pour peu que leurs ennemis l'emportent, ils se vengent sur les petits de ce qui leur est enlevé par les grands; et leur faiblesse de la veille cherche une compensation dans leurs cruautés du lendemain. De sorte que leurs concessions, comme leurs exigences, boivent le sang des peuples. Quand Louis XVIII ordonnait qu'on dansât à la Cour à la même heure où le fossoyeur recevait des mains du bourreau les corps sanglants des quatre soldats de la Rochelle, Louis XVIII prenait sa revanche des victoires de la Chambre. Il y avait fête au Château, parce qu'au milieu des humiliations de la royauté, l'atrocité impunie de cette fête ressemblait à de la force. Chassé de partout, l'orgueil du monarque s'était réfugié dans cette fanfaronnade sauvage.

Mais un système de transaction, aboutissant à de telles conséquences, aurait-il longtemps préservé la monarchie de sa ruine ? Eluder sans cesse l'antagonisme des deux pouvoirs, était-ce le détruire? et chaque tentative nouvelle pour l'éluder n'allait-elle pas à user le principe monarchique et à l'avilir? « Que mon frère ménage la couronne « de cet enfant. » Eh ! comment Charles X l'aurait-il longtemps ménagée, en présence de cette autorité parlementaire, si jalouse, si indomptable? Elle avait changé souvent de possesseurs depuis 1814: avait-elle changé de nature? Non, non. La Chambre de 1815, toute féodale, n'avait pas plus ménagé le pouvoir royal que la Chambre toute bourgeoise de 18.17; et la loi du double vote avait été, comme celle du 5 février, une machine de guerre dirigée contre le trône.

S'il eût été possible que la société vécut, ainsi partagée entre l'autorité d'un roi et celle d'une assemblée, ce phénomène se serait certainement produit sous le règne de Charles X.

Qu'on se reporte, en effet, au moment de la mort de Louis XVIII. Le parti qui alors dominait dans la Chambre, ne voulait-il pas, sur toutes choses, que la grande propriété fût reconstruite ; que les corporations religieuses fussent rétablies; qu'une existence indépendante et somptueuse fût rendue aux nobles; que la centralisation fit place au régime des influences locales? Ces tendances si essentiellement contraires à la monarchie, ces tendances qui attaquaient l'œuvre laborieuse commencée par Louis XI et continuée par Louis XIV, c'étaient précisément celles de Charles X. Charles X n'était guère en état de comprendre que la monarchie avait grandi en France par l'abaissement graduel de la noblesse, par l'aliénation des terres féodales, par l'allaiblissement insensible du régime

INTRODUCTION

de primogéniture et de substitution, par le discrédit des dictatures sacerdotales, par la centralisation surtout. Dans son ignorance, il croyait fortifier la monarchie alors qu'il ne faisait que raviver de son mieux la féodalité. Louis XI, pour être roi, avait cessé d'être gentilhomme. Charles X, par ses idées, était beaucoup plus gentilhomme que roi.

Il arriva donc qu'à la mort de Louis XVIII le pouvoir électif et le pouvoir royal se trouvèrent réunis par une étroite communauté de sentiments et de vues.

Aussi, rien de comparable, comme vigueur, à l'impulsion qui fut un moment donnée à la société. Le milliard d'indemnité jeté en pâture aux émigrés, la loi du sacrilège, la loi sur les communautés religieuses, l'élaboration d'un système qui replaçait la propriété sur ces deux grandes et fortes bases de la féodalité, le droit d'aînesse et le droit de substitution, tout cela formait un ensemble de mesures dont on a bien pu contester l'à-propos et flétrir le caractère, mais dont il est impossible de nier l'éclat et l'audace.

Rien, d'ailleurs, ne fut épargné pour le succès de cette gigantesque entreprise. Les forces combinées du pouvoir législatif et du pouvoir royal avaient besoin d'être appuyées sur une force morale qui tint en échec ce formidable voltairianisme sorti des flancs du XVIII» siècle. La Congrégation se forme, se discipline, s'étend. Des affiliations mystiques enlacent le pays. Les Jésuites s'emparent, pour les altérer, des sources de l'intelligence humaine, et à Sainte- Anne d' Auray, à Bordeaux, à Billom, à Montrouge, à Saint- Acheul, ils s'attachent à creuser dans les jeunes générations le tombeau des générations précédentes. C'était le siècle pris à rebours, mais avec suite, avec ensemble, avec énergie. Dirai-je ces prédications fantastiques, ces processions troublant les villes et couvrant les campagnes, ces cérémonies expiatoires, le Miserere retentissant le long des chemins, le sacre venant renouveler aux yeux des populations l'antique alliance de la royauté féodale et de l'Église.

Ce fut dans le mois de mai 1825 que la main d'un archevêque tint suspendue sur la tête de Charles X la couronne de Charlemagne. Quoi donc I il ne lui fallut que cinq ans pour mourir, à cette dynastie déclarée, dans la cathédrale de Reims, fille de Dieu et immortelle? Oui certes, et on aurait peine à concevoir la rapidité de cette chute, si on n'en cherchait l'explication que dans les résistances de la bourgeoisie.

Ces résistances furent vives, sans doute. La bourgeoisie déchaîna contre la féodalité parlementaire toutes les puissances de la presse; elle créa une popularité éphémère et factice à la Chambre des pairs, toute glorieuse d'avoir rejeté le droit d'aînesse et d'avoir repoussé le projet de loi de M. de Peyronnet contre la presse ; elle abaissa la majesté royale aux pieds des pamphlétaires et des chansonniers; elle applaudit avec transport à ces mémoires de M. de Montlosier, qui semaient le scandale autour de l'autel ; elle réveilla dans les cours royales, pour l'opposer à la ligue des prêtres, le vieil esprit des parlements; et puis, à son tour, elle voulut frapper les imaginations, avoir ses fêtes. Un jour, on vit des milliers de citoyens rassemblés autour d'une fosse ouverte. Des jeunes gens s'approchèrent, portant un cercueil. Suivait une longue file de voitures dorées. Tout le Paris des riches était là. Les funérailles du gênerai Foy furent la contre-partie des pompes du sueie.

Mais qu'importe! Il manquait à ces mouvements, pour qu'une révolution en sortit, le secours de la misère. Et 1<>

peuple, qui la possédait, cette force, que pouvait-il comprendre à de semblables querelles? On se battait au-dessus de lui, non pour lui.

Ce qui explique la rapide décadence du pouvoir royal sous Charles X, c'est qu'il resta ce qu'il était, pendant que le pouvoir électif se transformait insensiblement, ce qui allait ramener entre les deux principes l'inévitable guerre, la guerre fatale.

Et, quant à cette transformation du pouvoir électif, pourquoi s'en étonner? Les adversaires de "la domination bourgeoise n'avaient-ils pas eux-mêmes, et à leur insu, adopté les mœurs de la bourgeoisie? N'en avaient-ils pas contracté les vices? L'industrialisme n'avait-il pas fait invasion parmi les preux du dix-neuvième siècle? Je ne veux pas remuer ici tous les scandales financiers de la Restauration ; mais qui ne connaît l'histoire des marchés-Ouvrard, et quels noms retentirent dans de tristes débats ? Apres la guerre d'Espagne, des fortunes colossales s'élèvent subitement : et pourquoi? Parce que les royalistes qui avaient joué à la hausse avaient joué à coup sur. On sait que la protection des Jésuites était, en ce temps-là, un moyen d'avancement et de fortune ; on sait que la Congrégation distribuait les emplois, classait les ambitions, et offrait un but mondain à la ferveur de toute piété mystique. Et le premier ministre du roi, celui qui avait été appelé à conduire en quelque sorte la croisade entreprise contre la bourgeoisie, n'était-ce pas un homme de bourse, M. de Villèle? M. de Villèle, en qui tout était bourgeois : les manières, le langage, les sentiments, les instincts, les aptitudes ?

Le parti féodal et religieux portait donc en lui-même les causes de sa ruine. Il parlait de fonder le règne des croyances, et il ne sacrifiait qu'aux intérêts; il s'échautlait contre l'esprit moderne, et il en subissait l'empire. De telles contradictions sont le suicide des partis.

D'ailleurs, et indépendamment de sa force morale, la bourgeoisie possédait, par l'institution de la garde nationale, une force matérielle parfaitement organisée. Exclue du parlement, il était tout naturel qu'elle choisit pour arène la place publique, et fit avec des menaces ce qu'elle ne pouvait faire avec des lois. Une revue imprudente lui fournit l'occasion désirée. Du milieu de ses rangs armés sortirent un jour des cris de haine qui retentirent aux oreilles de Charles X lui-même. Au fond, cette démonstration était peu sérieuse, peu révolutionnaire, du moins. La bourgeoisie avait trop à perdre dans un ébranlement social, pour en courir volontairement les risques. La désarmer était non seulement une puérilité, mais une folie. Dans un pays monarchique, le trône est la première de toutes les propriétés privées, et ne saurait être place par conséquent sous une sauvegarde plus sûre que celle d'une milice bourgeoise. Mais, apprenant que la majesté royale venait d'être insultée, la duchesse de Berri et la Dauphine firent prévaloir les inspirations de leur dépit sur les conseils de la raison, et la garde nationale licenciée laissa libre la route qui devait bieutôt conduire jusqu'au trône le peuple déchaîné.

A tant de périls, M. de Villèle n'avait [lus à opposer que la Chaml>Eâ. Malheureusement pour lui et pour la monarchie, cette féodalité parlementaire, d'abord si ferme dans sa voie, eu était venue à chanceler sur elle-même comme un homme ivre. On avait licencié la garde nationale, il fallut dissoudre la Chambre. La tempête soufflait de tous les côtés à la l'ois.

L'incompatibilité absolue des deux pouvoirs était prouvée, cette fois, d'une manière éclatante et décisive. Ce roi, ces ministres, cette Chambre, n'avaient-ils pas voulu les mêmes choses? N'avaient-ils pas marché de concert à l'accomplissement des plus hardis projets? Ils en étaient pourtant au point de ne pouvoir plus s'entendre! Une nouvelle Chambre fut convoquée, et les élections commencèrent.

M. de Villèle crut que, pour rester ministre, il n'aurait qu'à changer de système. Mais un roi féodal se résignerait-il à mettre sa couronne aux pieds d'une assemblée de robins et de marchands?

On n'a pas oublié quelle fut, durant le cours des élections, l'anxiété des âmes. Une émeute avait éclaté dans Paris, quand il avait été question pour la bourgeoisie de perdre l'instrument politique : une émeute éclata, quand il fut question pour elle de le reconquérir. Le sang coula donc sur le pavé de la rue Saint-Denis. Les deux partis s'accusèrent réciproquement : c'est l'usage. Il paraît en effet que, si la police ne fit pas naître les troubles, elle y poussa. Voyez-vous d'ici les hommes foulés aux pieds des chevaux, ou saignant sous le sabre des gendarmes, pour aider au triomphe de tel candidat de la droite ou de la gauche? cela s'appelle de la politique, l'art de régner, que sais-je? Pour moi, je crois peu, en politique, à l'efficacité de ces machinations. On blasphème Dieu, en faisant dépendre de quelques plates roueries le destin des empires et le lendemain des peuples.

Les élections eurent le résultat prévu. Elles portèrent à la Chambre deux partis : le plus fort des deux était celui des intérêts nouveaux. M. de Villèle aurait consenti à le servir, peut-être; mais, pour se faire accepter, il avait à braver plus de haines qu'il n'en avait du soulever pour se maintenir. Il tomba, entraînant dans sa chute des collègues qui, comme MM. de Peyronnet et de Corbière, étaient encore plus compromis que lui-même. Or, à quoi se réduisait l'héritage laissé à M. de Martignac?

Le roi s'était hâté de dire à ses nouveaux ministres :

« Le système de M. de Villèle est le mien, » et la Chambre se hâta d'écrire dans son adresse que le système de M. de Villèle était déplorable. Toute l'histoire de la Restauration se trouve dans ce simple rapprochement. Comment empêcher la Chambre, qui avait la force, de vouloir l'exercer? Et comment empêcher le chef de l'État de s'écrier, sous l'injure, comme fit Charles X, à- la lecture de l'adresse : « Je ne souffrirai pas qu'on jette ma couronne dans la « boue!» Que restuit-il donc à tenter? S'associer complètement au pouvoir électif? M. de Martignac ne le pouvait qu'en déclarant la guerre à la royauté. Servir la royauté selon son vœu ? il ne le pouvait qu'en déclarant la guerre à la Chambre. Combiner ces deux sortes d'assujettissement, et pour gouverner, être deux fois esclave? Il l'essaya.

Et, avant tout, il est à remarquer que les circonstances semblaient favoriser le succès de ce rôle conciliateur. A mesure qu'elle était entrée plus avant dans l'exercice du pouvoir, la bourgeoisie avait perdu de sa turbulence. Elle veillait même avec une certaine inquiétude au salut de la royauté depuis qu'elle se sentait en mesure de l'asservir. Les cours royales qui, sous le ministère Villèle, avaient opposé aux procès de tendance des acquittements systématiques, ne gardaient plus aux écrits trop violents que châtiments sévères, et les condamnations successives de M M . Béraugw, ( Îauchois-Lemaire, Fontan, révélèrent l'es-

prit qui, sous le ministère Martignac, animait la magistrature.

Les circonstances étaient donc favorables à un système de conciliation entre les deux pouvoirs, si cette conciliation n'eût pas été en soi dérisoire et impossible. Aussi, interrogez l'histoire de cette époque. Pour gagner l'opinion dominante, M. de Martignac s'épuise en concessions. Il exclut du ministère, dans la personne de M. de Frayssinous, le parti congréganiste, et il remplace l'évèque d'Hermopolis par l'abbé Feutrier, prêtre mondain qu'on croit libéral; il éteint dans les élections l'influence des agents du roi; il affranchit la presse du joug de l'autorisation royale, et, substituant le monopole financier au monopole politique, il met aux mains des riches l'arme du journalisme; il abolit la censure; il frappe au cœur la puissance des Jésuites; il fait passer de la royauté à la Chambre, dont il reconnaît ainsi la suprématie, le droit d'interpréter les lois... Et la bourgeoisie d'applaudir.

Mais lorsqu'après avoir fait si large la part du pouvoir parlementaire, il veut que tout ne soit pas enlevé au pouvoir royal, les choses changent de face. Il présente aux Chambres deux projets de loi, l'un sur l'organisation communale, l'autre sur l'organisation départementale, et ces deux projets renferment son arrêt de mort. On trouve singulier que les ministres refusent de faire intervenir le principe électif dans la nomination des maires ; on soutient, contre les ministres, que la Chambre exerce une initiative souveraine, et peut, par un amendement, supprimer les conseils d'arrondissement établis par une loi. C'en est fait : les ministres ont perdu la majorité. Qui les aurait soutenus? la Cour les enveloppait depuis longtemps de ses intrigues ; le roi, dans le secret de sou cœur, avait juré leur perte, et s'était sourdement préparé à leur donner des successeurs. M. de Martignac se retire. M. de Polignac est ministre.

Or, le 2 mars 1830, jour fixé pour la convocation des Chambres, Charles X adressait à l'Assemblée ces paroles solennelles :« Pairs de France, Députés des départements, « je ne doute point de votre concours pour opérer le bien « que je veux faire. Vous repousserez avec mépris les per- « fides insinuations que la malveillance cherche à propa- « ger. Si de coupables manœuvres suscitaient à mon gou- « vernement des obstacles, que je ne veux pas, que je ne « dois pas prévoir, je trouverais la force de les surmonter « dans ma résolution de maintenir la paix publique, dans « la juste confiance des Français et dans l'amour qu'ils « ont toujours montré pour leur toi. »

Et que répondait l'Assemblée, dans la fameuse adresse des 221? « La Charte a fait du concours permanent des « vues politiques de votre gouvernement avec les vœux de « votre peuple, la condition indispensable de la marche « régulière des affaires publiques Sire, notre loyauté, « notre dévoùment nous condamnent à vous dire que ce « concours n'existe pas. »

La Chambre fut dissoute : elle ne devait plus être ramenée sur la scène qu'à travers des barricades, au bruit des cloches sonnant des funérailles inconnues, et par des enfants du peuple couverts de vêtements souillés. Puis, on devait recommencer l'expérience, au risque de faire de nouveau pleurer les mères de ceux qui se dévouent, les mères des pauvres !

Des pauvres! ai-je dit? et c'est la première fois que je prononce ce mot. C'est qu'en effet il ne s'était pas agi d'eux dans ces débats de quinze années. Triomphes de l'Oppo-

INTRODUCTION

sition, défaites ou victoires de la Cour, résistances de la royauté, qu'aviez-vous dont le peuple pût, avec raison, s'attrister ou se réjouir? On avait fait beaucoup de bruit au-dessus de sa tétè : pourquoi ? On avait marché à la conquête de la liberté d'écrire : était-ce pour lui qui n'écrivait pas! Nobles et riches s'étaient disputé le droit électoral : était-ce pour lui qui vivait au jour le jour? Dans cette tribune qu'avait si longtemps fatiguée la parole des factions, quelles voix avaient retenti pour que le salaire du pauvre fût augmenté, ou pour qu'on diminuât son labeur? Dans ces discussions financières, aliments des haines départi, avait-on jamais conclu à quelque modification bien profonde dans l'inique répartition des impots? Quoi! on était à la veille d'une grande crise, après quinze ans de combats livrés au nom de la justice, de la patrie, de la liberté, et le peuple, précipité dans cette crise, n'en devait sortir que pour retrouver la conscription dans le recrutement et les droits réunis dans les contributions indirectes, c'est-àdire l'éternel fardeau !

Vue dans son ensemble, la Restauration, il faut le dire, offre à l'historien un sujet de méditations douloureuses. Durant cette • longue période, si remplie de bruit et d'agitations, le libéralisme remporta souvent des victoires funestes. Le principe d'autorité fut attaqué avec une ardeur excessive et succomba. Le pouvoir, divisé en deux forces perpétuellement occupées à s'entredétruire , perdit par sa mobilité ses droits au respect de tous. Incapable de diriger la société, puisqu'il portait dans son propre sein la lutte, l'anarchie, et qu'il était en peine de vivre, il accoutuma les esprits à l'empire de la licence. La nation fut

presque toujours violentée, jamais conduite. Qu'advint-il de là? Le sentiment de la hiérarchie s'éteignit, le culte de la tradition disparut. Pour arriver jusqu'aux prêtres, dont la tyrannie était devenue iutolérable, onpassa, en la foulant aux pieds, sur la religion elle-même. Le protestantisme devint le fond des idées et des mœurs; beaucoup lVxagérèrent : il y eut un moment où le dix-huitième siècle sembla revivre tout entier dans le dix-neuvième, et le sarcasme, qui était monté jusqu'aux rois, monta jusqu'à Dieu.

Le monde matériel ne fut pas moins troublé que le monde moral. De même qu'eu matière de politique et de religion, la bourgeoisie avait sacrifié presque complètement l'autorité à la liberté, la communauté des croyances à l'indépendance absolue de l'esprit, la fraternité à l'or-

e — Louis Blanc. — Hist. Je Dix-An:-.

Les quatre sergen

gueil; de même, en matière d'industrie, elle sacrifi.j 1 . sociation à la concurrence, principe dangereux qui transforme l'émulation en une guerre implacable, consacre tous les abus de la force, tourmente le riche de désirs insatiables, et laisse mourir le pauvre dans l'abandon. .', avec la concurrence devaient se développer rapidement dans la bourgeoisie la soif immodérée des richesses, l'ardeur des spéculations, le matérialisme, en un mot, dans tout ce qu'il a de cruel et de grossier. Augmenter la masse des biens sans tenir compte de leur répartition, tel fut le résumé des doctrines économiques adoptées par le libéralisme. Elles étaient sans entrailles, ces doctrines, elles éloignaient l'intervention de tout pouvoir tutélaire dans l'industrie; elles protégeaient le fort, et laissaient 1

tence du faible à la merci du hasard.

Qu'on ne s'étonne pas, après cela, si la bourgeoisie oublia ce qu'elle devait à ces hommes du peuple qui l'avaient toujours soutenue. Hélas ! ils allaient encore une fois verser pour sa querelle le plus pur de leur sang. Et on verra si la reconnaissance fut égale au service !

De tels résultats sont tristes à constater sans doute, et l'historien qui écrit de semblables lignes a besoin de quelque courage pour imposer silence à son cœur. Quoi ! ces luttes dévorantes des hommes entre eux ! quoi !

ces générations qui l'une l'autre se poussent, en gémissant, vers un but toujours incertain et toujours désiré ! quoi ! les combats sur terre et sur mer, les débats des assemblées, les intrigues des Cours, les conspirations.

les égorgements! quoi!

ces agitations sans nombre qui changent la révolte en domination, et en désespoirs mortels les plus hautaines espérances! quoi; tout cela pour aboutir, dans l'histoire des grandes douleurs et dos grands crimes, à je ne sais quelles variantes misérables! Dans ces formes qui éternellement varient, qu'ai-je Vu jusqu'ici? une tyrannie éternelle. Et dans la diversité des choses, je n'ai découvert que le mensonge obstiné des mots. Étrange et cruel mystère ! à quelle fatalité orageuse sommes-nous donc voués? Que d'efforts sans aboutissement ! Depuis l'origine des sociétés, que d'énergie perdue sur la terre ! Les peuples seraient-ils condamnes à tourner sans relâche dans les ténèbres, semblables à ces chevaux aveugles, créateurs assidus d'un mouvement qu'ils ignorent? Car enfin, que valent les évolutions de l'humanité dans l'histoire ? Une déception anticipée, c'est l'espérance. Un commencement

de La Rochelle.

de défaite, nous l'appelons un triomphe. Jl y a durée dans les édifices : il y a perpétuité, seulement dans les ruines. Que la tyrannie s'exerce par la superstition, par le glaive ou par l'or; qu'elle se nomme influence du clergé, régime féodal, ou règne de la bourgeoisie, qu'importe à celte mère qui pleure sur le fruit de ses entrailles? qu'importe à ce vieillard qui n'a connu ni le repos ni l'amour, et qui, sur le grabat où il meurt, emploie son dernier soupir à maudire la vie? Esclave, serf ou prolétaire, celui qui souffre depirs le berceau jusqu'à la tombe, trouvera-l-il dans les qualifications changeantes d'une infortune qui ne change point, des motifs suffisants pour absoudre la Providence ?

Ah ! gardons-nous de toute parole impie. L'ensemble des choses nous échappe : c'est assez pour que le blasphème nous soit interdit. Nous ignorons la conséquence dernière de ce que nous appelons un mal : ne parlons pas d'efforts humains sans résultat. Nous condamnerions peut-être comme absurde le cours des fleuves, si nous ne connaissions pas l'Océan.

Il semble, au reste, que le bien se trouve toujours, au fond des choses, à côté du mal, comme pour le détruire insensiblement et l'absorber. Tout n'est pas à blâmer dans l'œuvre du libéralisme sous la Restauration. Quoiqu'en général égoïste, la bourgeoisie eut ses héros, elle eut ses martyrs; et les dévouements que le libéralisme enfanta, pour n'avoir pas embrassé la société tout entière, ne furent cependant ni sans éclat ni sans grandeur. Manuel, se faisant exclure de la Chambre et empoigner par un gendarme jusque sur son banc de législateur, donna un noble exemple de la résistance à l'oppression. Dupont (de l'Eure), Voyer-d'Argenson, Laffitte, l'abbé Grégoire, le général Tarayre, appartinrent au peuple par leurs sympathies. Dans le cercle des intérêts qu'elle représentait, la presse émit des vérités utiles et poursuivit avec courage, à travers des obstacles sans nombre, la conquête de la liberté d'écrire. Liberté bien incomplète, d'ailleurs, car elle ne fut, à tout prendre, que la substitution d'un privilège financier à un privilège politique. Parmi les écrivains de la bourgeoisie, il y eut des hommes de talent et de cœur, MM. Comte, Dunoyer, Bert, Châtelain, Cauchois-Lemaire, honorèrent la profession de journaliste. On peut reprocher à Paul-Louis Courrier d'avoir manqué dans ses pamphlets de ce généreux amour des pauvres qui eût quelquefois donné à son indignation l'éloquence de l'enthousiasme, et à son talent la puissance de la chanté ; mais ce fut une véritable gloire pour la bourgeoisie d'avoir salué son défenseur dans Béranger, enfant du peuple, parlant d'une manière sublime le langage du peuple.

Ce qui caractérise la Restauration, c'est que le principe d'autorité y fut combattu sous tous ses aspects. Mais ce qu'il perdit, le principe de liberté le gagna, et d'antant plus sûrement qu'il lut tour à tour invoqué par tous les parlas contraires,- ses ennemis lorsqu'ils se sentaient vainqueur^ ses protégés Lorsqu'ils étaient vaincus. 11 y eut •'" ' '" lUT'1 ^ ce mouvement général de dissolution que nous avons signale, un certain ensemble dans les attaques de la bour eoi i m tout vers la lin de la

Restauration. Le parti libéral, qui n'avait obéi d'abord qu'à d'aveugles instincts, avait fini par se discipliner sous la direction de quelques hommes studieux appelés doctrinaires; et les résultats de ce concert dans la négation et la haine prouvèrent, du moins, ce qu'on pourrait attendre d'un accord fondé sur des idées de fraternité et de dévouement.

Disons tout : le libéralisme, par l'abus même de son principe, prépara une réaction qui contenait en germe le Saint-Simonisme, et d'où sortirent les différentes écoles sociales dont nous aurons à suivre la marche. Les conquêtes qu'il fit faire à l'esprit d'examen et qui n'engendrèrent d'abord qu'une critique systématique, sans portée et sans profondeur, devaient plus tard ouvrir carrière à des études hardies et fécondes. Enfin, si l'impulsion donnée au génie industriel éveilla trop fortement la cupidité dans les âmes, et fit oublier en même temps que les traditions de la grâce et du bon goût, les devoirs les plus impérieux de l'humanité, elle influa favorablement, d'autre part, sur le progrès des sciences qui ont pour objet le bien-être des hommes, et dont l'application n'attend plus, pour améliorer le sort du peuple lui-même, que le changement du milieu impur dans lequel il souffre et s'agite.

Que savons-nous, après tout? Pour que le progrès se réalise, peut-être est-il nécessaire que toutes les chances mauvaises soient épuisées. Or, la vie de l'humanité est bien longue, et le nombre des solutions possibles bien borné. Toute révolution est utHe, en ce sens du moins qu'elle absorbe une éventualité funeste. Parce que d'une condition malheureuse les sociétés tombent quelquefois dans une condition pire, ne nous hâtons pas de conclure que le progrès est une chimère. Je me figure un char lancé par des mains prévoyantes : la route, au moment du départ, est belle, large, parfaitement uuie ; à mesure que le char avance, la route devient étroite et bourbeuse; mais ne voyez-vous pas que le but se rapproche à mesure qu'avance le char? Aussi bien, il est aisé de découvrir jusque dans la succession des calamités générales, une loi souverainement intelligente et logique. Si tout dépendait du hasard, les événements seraient plus mêlés, et il serait moins facile d'en suivre la filiation. D'un autre côté, si un génie malfaisant gouvernait le monde, il est probable que, dans les souffrances publiques, la forme serait aussi monotone que le fond, et l'oppression alors serait moins sou- * vent châtiée. Courage donc ! Ne voyons, s'il se peut, dans les tyrannies qui s'élèvent, que la punition des tyrannies qui succombent. La domination d'un intérêt exclusif, celui d'un homme ou d'une caste, telle a toujours été jusqu'il i la plaie de L'humanité. Pourquoi le remède ne serait-il pas dans la combinaison de tous les intérêts qui, sainement considérés, ne diffèrent pas l'un de l'autre? Bientôt toutes les théories auront été essayées : toutes, si ce n'est la plus simple et la plus noble, celle de la fraternité. Jusqu'à ce que celle magnifique expérience ait clé faite, veillons sur nos croyances, et ne nous désespérons pas, alors même que, dans les décrets de Dieu, le bien ne devrait être, helas! que l'épuisement du mal!

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P«ri«. - Charles Ukhngbr, imprimeur, 83) rue du Bac.

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