I. Loi sur l'abolition de la paiiio o r la Cham
bre des députes le 18 octobre 1831, >■! par la Chambra des pairs, le 88 décembre de la même an
M. Bouvier-Dumolard remis eu Liberté, (Affaires de Lyon.]
On doit cet te justice à la bourgeoisie que la . enohaînail à des ressentiments qui peuvent proposition du colonel Bricqueville ne ren- I passer, le peuple qui dure; qu'elle était inucontra point parmi elle ud sentiment unani- die, parce que le délit de conspiration avait me. Plusieurs comprirent que, quoique pro- j été prévu et qu'il y avait bien asses de sang posée par un homme loyal, une pareille loi I dans nos codes; qu'elle était impolitique,
était impie, parce qu'elle usurpait sur Dieu le lendemain ; qu'elle était inique, parée qu'elle frappait tonte une race pour le crime d'un seul; qu'elle était anti-sociale, parce qu'elle
parce que ta concurrence entre rois garde un châtiment assuré k la tyrannie et protège la liberté; qu'enGn elle allait contre son but, parce que le danger enflamme l'ambition,
LOUIS BLANC
ennoblit jusqu'aux désirs illégitimes, et fait, chez un peuple généreux, du titre de proscrit un passeport de prétendant.
Convenait-il, d'ailleurs, de déployer tant d'acharnement contre une dynastie vaincue, dans un pays qu'on voulait façonner au joug d'une dynastie nouvelle ? C'est ce que, dans la séance du 15 novembre, M. Pages (de l'Ariège) fit ressortir d'une manière saisissante : « La France, disent les courtisans, « est renommée entre les nations par son « amour pour ses princes. L'histoire tient « un autre langage, et la vérité dément la « flatterie. C'est par l'assassinat du dernier « Valois que le premier Bourbon monte « sur le trône. Henri IV meurt cruellement « assassiné. Durant leur minorité, Louis « XIII et Louis XIV, chassés par la révolte, « trouvent à peine un abri pour cacher leur « tête : le fer se fait jour jusqu'à la poitrine « de Louis XV. Louis XVI meurt surl'écha- « faud. Louis XVII s'éteint dans les fers. Il « y a du sang bourbon dans les fossés de « Vincennes, il yen a sur le seuil de l'Opéra. « Louis XVIII est proscrit à deux reprises. « Charles X a pris trois fois la route de « l'exil. Et ce n'est pas dans un pays qui « a vu de si près toutes les misères de la « royauté, qu'il est permis soiis un gouver- « nement monarchique, d'ajouter à ce faste « d'oppression, et d'inscrire dans les actes « du législateur une tyrannie qui ne se « trouva point dans la colère du peuple. »
Au discours de M. Pages (de l'Ariège), rempli d'un bout à l'autre de considérations de ce genre, saines et élevées, M. Eusèbe Salverte ne sut opposer qu'une logique étroite et impitoyable. L'assemblée, néanmoins, était en suspens, lorsque M. de Martignac parut à la tribune. Il portait sur son visage l'empreinte delà mort, donton croyait déjà le germe dans son sein ; cl, en le le voyant prêt à défendre son vieux maître exilé, «m se rappelait les efforts qu'il avait faits pour prévenir cette chuté et cet exil. « Messieurs, dit-il d'une voix affaiblie et <c pénétrante, le bannissement est dans nos « lois une peine infamante prononcée par le
< juge après mûr examen; et l'on vous propose de la prononcer d'avance contre les
< générations nées et à naître, sans exa-
< men, par anticipation, sans savoir quel ( sera celui que vous condamnez!... Un de
vos orateurs disait naguère à cette tribune: c En France, la proscription absout. » Eh
< bien, ce mot profond et vrai a jugé votre
< loi ! Ainsi, un prétendant arrivera en ( France, on avertira l'autorité du danger ( que peut courir la sécurité publique. Mais
< qu'un proscrit, condamné d'avance, y
< vienne, où trouverez-vous un homme qui .( ira frapper sur l'épaule du bourreau, en
lui disant : « Regarde cette tète royale,
< reconnais-la et fais-la tomber? » Ce n'est pas en France que vous trouverez cet
< homme. » A ces mots, l'orateur s'arrêta, vaincu par son émotion, que partageait toute l'assemblée. Puis, reprenant, il raconta qu'au temps où il avait eu le malheur d'être ministre, un régicide, un proscrit, ayant été découvert sur cette terre de France où il lui était interdit de paraître, le ministère, loin de le faire arrêter, s'empressa de protéger sa retraite. « Le vieillard, continua M. de « Martignac, fut soigné, car il élait malade : « il reçut des secours, car il en avait be- « soin ; il fut conduit avec les égards dus à « sa vieillesse et à son malheur, jusqu'à la « frontière. Je rendis compte ensuite de ce « que j'avais fait; et je fus approuvé alors « connue je If serais par vous aujourd'hui. » Oui! oui! s'écria-t on de tous les points de la salle, et la sensation fut profonde quand l'orateur ajouta : « Que serait-ce donc s'il « avait été question de la peine île mort ? .le « crois en vérité que je ne vous en aurais « pas parlé! » Nobles paroles dont M. de Martignac compléta l'elfel par cette vive image : n Qu'un de ces proscrits que votre « proposition punit, soit conduit en France « et qu'il y cherche un asile; qu'il aille <( frapper à la porte de l'auteur même de la « proposition, que cette porte s'ouvre, que « le proscrit si; nomme, qu'il entre, et moi « je lui réponds d'avance de sa sûreté. »
La question élait décidée par d'auss
aéreuses raisons : do ta proposition qui lui était soumise, la Chambre renia toute
sanction pénale. Tins conséquente avec ellemême, l'assemblée aurait repousséla proposition, au lieu de la mutiler. Que signifie une loi qui n'est que la déclaration d'un fait? Mais le ministère se plut à regarder cette déclaration comme une sorte de consécratioD nouvelle de la dynastie de Louis- Philippe. Ce fut cetto considération que AI. Guizot lit valoir, et ce fut dans ce sens que la majorité vota. Car les gouvernements sont tous aveugles et vains de la même manière; tous ils affichent la prétention d'être immortels, comme s'il y avait autre chose qu'une succession de désastres dans la succession des âges, comme s'il n'y avait pas une chute dans tout avènement, et l'idée présente de la mort dans chaque phénomène de la vie. Il s'était cru immortel aussi, ce gouvernement républicain qui avait fait étouffer par le roulement des tambours les paroles suprêmes d'un roi condamné comme le dernier représentant de la royauté en France. Il avait cru, à son tour, sa dynastie immortelle, ce Napoléon, qui, pour se survivre, avait fait entrer dans son lit la fille des Césars germaniques, orgueil insensé qui l'abaissa et le perdit! Et la Restauration, n'avait-elle pas écrit sur sa bannière ce mot, éternellement trompeur, de perpétuité ', qu'on imprimait aujourd'hui dans le Moniteur de Louis-Philippe? A deux pas de ce palais où l'on osait parler d'une race à jamais proscrite et d'une autre race àjamais triomphante,
vait nu palais qui, depuis cinquante ans., n'était qu'une hôtellerie à l'ui
Lutés qui arrivent et qui ^'-n vont. On le savait, n'importe : la Chambre vota cette flatterie monstrueuse : • La branch ■ des Bourbons est bannie a perpétuil Et les rois de prendre cela .01 sérieui '. L'hisesl pleine de ces exemples.
Dans le cours de la discussion, M. 15. river avait demandé, au nom (h; ['union des partis, qu'on abrogeât la loi portée en I contre Napoléon et sa famille, bannis aussi à perpétuité. .Mais la Chambre n'abrogea, de cette loi de 1816, que la sanction pénale qu'y avaient attachée des hommes, proscrits euxmêmes depuis !
Voilà sous quel jour se montraient les Pouvoirs nouveaux. On avait fait une royauté on lui retirait son seul appui naturel, une pairie héréditaire ! On avait déclaré cette royauté inviolable, et l'on s'étudiait à la flatter en vouant à l'exécration des venir l'autre royauté, inviolable aussi! On plaçait sur la colonne Vendôme la statue <!>• .Napoléon, et l'on défendait à la mer de venir jeter sur les plages de France quelque membre errant de la famille de Bonaparte ! On voulait continuer au peuple une éducation monarchique, et du haut de la société. on le conviait à cette longue haine des rois, dont les républiques s'honorent ! Nul ne sait jusqu'où peut conduire la démence de l'orgueil, lorsqu'il a pris place dans les conseils des souverains.
LOUIS BLANC
Lyon. — Situation déplorable des ouvriers en soie : état de la fabrique lyonnaise. — Les ouvriers demandent un taril ; le préfet de Lyon intervient; débats; fixation d'un tarif. — Colère de la majorité des fabricants. — Provocations adressées aux tisseurs. — Revue sur la place de Bellecour; menaces; tout se prépare pour une insurrection. — Fatales dissidences entre le général Roguet et M. Bouvier-Dumolard; aveuglement des autorités. — Topograpbie de Lyon. — Rassemblement à la Croix-Rousse. — Insurrection. — Toute la ville est en feu. — M. Bouvier-Dumolard et le général Ordonneau sont faits prisonniers; générosité des tisseurs. — Véritable caractère de la lutte. — Combats du 22; barricades; incendies; la politique prend place dans l'insurrection. — Les ouvriers partout victorieux : les troupes se retirent parla barrière Saint-Clair. — Les chefs des ouvriers à l'Hùtel-de-Ville; ils partagent le pouvoir avec des hommes de parti. — Adroites manœuvres. — On sème la division entre les insurgés politiques et les ouvriers. — Le peuple embarrassé de sa victoire. — Pauvres veillant en armes sur les hôtels des riches. — Philosophie des événements. — Arrivée du duc d'Orléans et du maréchal Soult à Lyon. — Conclusion.
Pendant que Paris était livré à ces agitations, Lyon couvait la guerre civile. Mais à Lyon, ce n'étaient pas, comme à Paris, des questions politiques qui entretenaient le trouble dans les esprits et passionnaient les âmes : le mal y avait des racines plus profondes. Dans le faubourg de la Croix-Rousse une population immense végétait, vouée à un travail pénible et à peu près stérile pour elle. Les ouvriers en soie de Lyon n'étaient pas seulement courbés sous le joug de la misère, ils étaient victimes des plus injustes mépris. Ceux qu'ils enrichissaient feignaient de les regarder comme une race inférieure et avilie ; l'horrible tribut que levaient sur leur jeunesse et sur leur santé l'habitation malsaine et les fatigues excessives de l'atelier, no faisait que fournir une arme nouvelle au dédain, et la désignation injurieuse de canuts résumait toutes les formes de leur malheur. Quelles pensées devaient occuper la veille ardente de ces proscrits de la civilisation moderne, lorsque, souvent, au milieu de la nuit, à la lueur d'une lampe brûlant dans un réduit infect, leurs métiers battaient pour l'oisif paisiblement endormi ? Et cependant, leur révolte devait naître, non de leur volonté, mais de la fatalité des circonstances, comme si la misère trouvait en elle-même son aliment et le principe de sa durée !
Pour se faire une idée juste du drame sanglant que nous allons décrire, il faut bien connaître l'organisation de la fabrique lyonnaise. Elle était en 18~31 ce qu'elle est encore aujourd'hui. L'industrie des soieries occupait de trente à quarante mille ouvriers compagnons. Au-dessus de cette classe vivant au jour le jour, n'ayant ni capital, ni crédit, ni résidence fixe, se trouvait celle des chefs d'atelier, dont le nombre s'élevait à huit ou dix mille, et qui, propriétaires chacun de quatre ou cinq métiers, employaient les compagnons pourvus par eux des instruments de travail, moyennant la retenue de la moitié du salaire payé par le fabricant. Les fabricants, au nombre de huit cents environ, formaient une troisième classe, placée entre les chefs d'atelier et ceux qui, sous le nom de commissionnaires, étaient charges de fournir la matière première, agents parasites, et véritables sangsues de l'industrie lyonnaise. Ainsi les commissionnaires pesaient sur les fabricants, qui, à leur tour, opprimaient les chefs d'atelier ; et ceux-ci étaient fo: d'appesantir sur les compagnons le joug qu'ils subissaient eux-mêmes. De là une oppression de tous les instants ; de là, au sein de la dusse soumise au fardeau de toutes ces tyrannies superposées l'une à L'autre, ces haines sourdes qui fermentent dans les
HISTOlItK DE DIX ANS
cœurs et finissent par s'en échapper en cria de colère.
Toutefois, la prospérité de la fabrique lyonnaise avait pendant longtemps conjuré le danger. Tant que le travail ne leur avait pas été imposé à des conditions homicides, les ouvriers lyonnais s'étaient contentés du modique salaire qui les faisait vivre. Mais
des circonstance! étrangères et antérien a la révolution de juillet vinrent porter atteinte a la fabrication lyonnaise. De nombreux métiers de soierie s'étaient établis à Zurich, a Bàle, a Berne, à Cologne : et l'Angleterre de son i (franchissait peu
à peu du tribut industriel qu'elle avait longtemps payé a la ville de l.\ on. A cel
La misèce à Lyon.
Dessin de Desjours, d'après une lithographie de l'ép
de ruine pour les ouvriers s'en joignit une plus active encore. Depuis 1824, le nombre des fabricants lyonnais s'était accru dans une proportion très-forte, et aux effets de la concurrence étrangère qui, après tout, ne portait guère que sur les étoiles unies, étaient venus s'ajouter les désastres d'une concurrence intérieure poussée jusqu'à ses dernières limites. Quelques fabricants continuèrent à s'enrichir; mais la plupart, voyant diminuer leurs bénéfices, rejetèrent leurs pertes sur les chefs d'atelier, qui lirent porter aux compagnons une partie du fardeau qui les accablait. De quatre OU six francs, le salaire de l'ouvrier intelligent et
laborieux tomba insensiblement à quarante, trente-cinq, vingt-cinq sous; en novembre 1834, l'ouvrier employé à la fabrication des
étoiles unies ne gagnait plus que IS E
pour un travail de 18 heures par jour. Ainsi l'oppression avait descendu tous les degrés de. l'échelle industrielle. Quand ils bs virent disputer jusqu'au pain de leur femme et de leurs enfants, les malheureux compagnons
se mirent à pousser des cris de détTOSSe. la
situation des chefs d'atelier eux-mêmes était
devenue cruelle; rabaissement du prix des
Façons ne leur permettait plus de supporter
la charge d'un loyer élevé et les pertes résultant, soit de nombreux chômages, soit du
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montage, trop souvent renouvelé, des métiers. La plainte devint générale; chefs d'atelier et compagnons associèrent leurs douleurs ; et du fond de ce quartier de la misère appelé la Croix-Rousse, on entendit s'élever une clameur confuse d'abord, mais bientôt solennelle, formidable, immense.
Lyon avait depuis quelque temps pour préfet un homme habile à flatter et à manier les passions populaires. M. Bouvier-Dumolard comprit tout de suite qu'il n'y avait pas de milieu possible, au point où en étaient les choses, entre exterminer la population ouvrière et satisfaire à ses légitimes exigences. Il prit ce dernier parti. Malheureusement, son autorité à Lyon était mal assise et chancelante. Il était secondé mollement par l'administration municipale, pouvoir défiant sous les coups duquel avait déjà succombé son prédécesseur, M. Paulze d'Ivoy ; et, ce qui était plus grave, il avait dans le lieutenant-général Roguet un ennemi personnel. Le comte Roguet était un brave soldat, mais il n'était que cela. Les plaintes de la population ouvrière de Lyon n'étaient dans sa pensée que l'explosion d'un mécontentement factieux, et cette disposition d'esprit, jointe à ses répugnances particulières, le rendait peu propre à appuyer les vues de l'autorité civile. Malgré toutes ces difficultés, M. Bouvier-Dumolard se mit à l'œuvre. Il chercha d'abord à gagner la confiance des ouvriers en se présentant comme le champion de leurs intérêts. Ils demandaient la fixation d'un tarif au minimum; cette demande était juste : il prit ses mesures pour I ;i faire triompher. Le II octobre 1831, le conseil des prud'hommes avait rédigé la déclaration suivante :
« Considérant qu'il est de notoriété pu- « blique que beaucoup de fabricants paient <( réellement des façons trop minimes, il est « utile qu'un tarif au minimum soit fixé « pour le prix des façons. »
Bien que ce conseil des prud'hommes, par le plus bizarre intervertissement des pouvoirs, se fût assemblé à la provocation du lieutenant-général Roguet, M. Bouvier- Du-
molard résolut de donner suite à une délibération qui entrait parfaitement dans ses vues; et le 115, il réunissait sous sa présidence la chambre de commerce, les maires de Lyon et ceux des trois villes-faubourgs. Il fut décidé dans cette séance que les bases d'un tarif seraient discutées contradictoirement entre vingt-deux ouvriers, dont douze avaient été déjà délégués par leurs camarades, et vingt-deux fabricants que la Chambre de commerce désigna.
Rien n'était assurément plus conforme aux lois de la justice et de l'humanité. En supposant même que cette mesure ft'eût pas été légale ; en supposant qu'elle n'eût pas été autorisée en 1789 par l'Assemblée constituante, en 1793 sous la Convention, en 1811 sous l'Empire, n'était-elle pas impérieusement commandée par l'état des choses?
Plusieurs milliers d'ouvriers pouvaient, par l'excès de leur misère, tout ce qu'il peut y avoir de tyrannie a'u fond de cette prétendue liberté de transactions que les fabricants invoquaient; plusieurs milliers d'ouvriers menaçaient Lyon de leur désespoir : fallait-il s'abstenir, entre les lois de l'humanité violées et la guerre civile devenue inévitable? Le pouvoir qui, en de telles circonstances, ne sait pas être arbitraire, doit abdiquer. On estindignede commander aux hommes quand, pour les sauver, on n'est pas capable d'oser beaucoup, et même de jouer sa tête.
M. Bouvier-Dumolard aurait donc pu et dû fixer lui même le tarif : il n'eut pas tant de hardiesse »•[ il se contenta de mettre les deux partis en présence. Mais telle était alors L'étrange fausseté îles notions qui s'étaient répandues dans le public, sur les droits du commerce et sur la libelle des transactions, que la conduite (lu préfet, toute timide et Légale qu'elle était, fut vivement blâmée par les fabricants et considérée connue un abus de pouvoir. Les ouvriers, à leur tour, virent presque un bienfait dans ce qui n'était qu'une stricte et nécessaire exécution des lois de la justice.
Le 21 octobre, une nouvelle assemblée fut
convoquai! à L'hôtel de la préfecture. Les vingt-deux fabricants que la Chambre de commerce avait, désignés s'y trouvèrent en présence de douze délégués de la classe ouvrière. Mais les fabricants Brenl observer qu'ayant été nommés d'office, ils oe pouvaient engager Leurs confrères. Les délégués des ouvriers, de Leur côté, devaient faire porter leur nombre à vingfcdeux. Une troisième réunion fui alors indiquée, pour que les fabricants eussent le temps de nommer des fondés de pouvoir. La crise, cependant, devenait de plus en plus menaçante ; de nombreux rassemblements d'ouvriers se formaient chaque soir sur les places publiques; des orateurs populaires allaient parcourant les groupes, faisant ressortir ce que cachaient de cruel tant de Lenteurs, demandant avec véhémence si, pour rendre justice a l'ouvrier, on voulait attendri; que la faim l'eût rendu tout à fait incapable même de se plaindre. Le 25 oclohre avait été fixé pour la discussion définitive du tarif. Ce jour-là. dès dix heures du malin, un spectacle étrange el touchant fut donné à la ville de Lyon. Une multitude immense descendit en lion ordre et silencieusement des hauteurs
de la Crois Rousse, traversa la ville et couvril les places de Bellecour et de la préfecture. C'était la foule affamée des travailleurs qui venait apprendre son sort. Ils restèrenl là quelque temps sans pousser ni; cri, sans proférer une menace : leurs mains n'étaient armées ni de fusils, ni d'épées, ni même de bâtons; seulement, un drapeau tricolore ÛOttait au-dessus de leurs tètes, et leurs chefs portaient une petite baguette pour se faire reconnaître et maintenir la discipline. Quelque pacifique (pie fut cette démonstration, M. Bouvier - Dumolard craignit qu'elle n'ouvrit carrière aux calomnies; il
descendit en costume au milieu desouvriers,
leur représentant qu'il ne fallait pas que le
tarit eût l'air d'avoir été Conquis par la violence, et Huit eu déclarant que la séance ne
Serait ouverte .pie lorsqu'ils se seraient retirés. Des cris de \'/'rr le Préfet retentirent, et ce peuple de pauvres reyagna son quartier
& pas lents eu lion ordre, a travers l'autre peuple muet d'étonnement.
Entre les délégués de l'une et l'autre
partie. I.i discussion s'engagea sur les abus criants qui s'étaient introduits dans l.i fabrique, mais particulièrement sur !
tiôn du tarif; el telle- fut la modération des
ouvriers, que les lancés^ que don/..- jours auparavant, on consentait à payer huit sous, furent réduits d'un huitième au profit des fabricants. Le tarif fut signé de part et d'autre, on chargea le Conseil des prud'hommes d'en surveiller L'exécution, et un jour par semaine fut fixé pour entendre les plaio auxquelles la mauvaise foi pourrait donner lieu.
A celle grande nouvelle, la ville de Lyon fut profondément émue. Les ouvriers tressaillirent de joie; le soir, ils illuminèrent leurs maisons, et témoignèrent leurenlh rosi asme par îles danses , t des chants qui prolongèrent bien avant dans la nuit.
Du reste, ils étaient si peu dis donner suite à ce premier sucrés, que leurs
vingt-deux délégués offrirent leur démission. Mais M. Bouvier-Dumolard les engae
vivement à la retirer, soit que son dessein fût d'opposer au mauvais vouloir des fabricants une barrière permanente; soit que, redoutant quelque prochaine catastrophe, il voulût se ménager dans la classe ouvrière
elle- même de 8 inovens d'inllueic
Quoi qu'il en soit, l'agitation alors passa
du camp des ouvriers à celui des maîtres. Il
y avait parmi les fabricants des homm< s honnêtes et éclairés. Ceux-là se réjouirent sincèrement du tarif: ils le regardaient comme un frein nécessaire mis à l'avidité de quelques grands spéculateurs et connue un moyen sur de modérer les mouvements i
saslreux dû la roue m renée. Mais ce sentiment était celui du petit nombre, et la nouvelle de rétablissement d'un tarif ne fut pas
plutôt connue que la ;e la plupart des
fabricants se répandit en récriminations et
en mena es I V>t une t\ rannie intolérable. « s'écriaieut-ils avec emportement! Ou t parle du consentement de nos délégll
LOUIS BLANC
« mais il a été arraché par la peur. De qui, « d'ailleurs, tenaient-ils leurs pouvoirs, ces « délégués? d'une assemblée à laquelle beau - « coup d'entre nous avaient refusé de se « rendre. Qu'est-ce, après tout, que ce tarif « sinon une atteinte audacieuse portée à la « liberté des transactions? Et où serait dé- « sormaisnotre sécurité, s'il devenait loisible « au pouvoir d'intervenir dans l'industrie et « de prêter un complaisant appui aux exi- « gences turbulentes des ouvriers. » Ils s'échauffaient ainsi l'un l'autre par des discourspassionnés. Quelques-unsre fusèrent d'exécuter le tarif: le Conseil des prud'hommes les condamna. L'irritation devenait de jour en jour plus vive. Enfin, vers le 10 du mois de novembre, cent quatre fabricants se réunirent et signèrent un mémoire où ils protestaient énergiquement contre le tarif, et se plaignaient des exigences injustes des ouvriers, qui ne demandaient, disaientils, des salaires exagérés que parce qu'ils s'étaient créé des besoins factices. Des rumeurs menaçantes circulèrent alors dans la ville; M. Bouvier-Dumolard lui-même fut intimidé; et, le 17 novembre, on lut dans le Conseil des prud'hommes une lettre de lui, dans laquelle il était dit que, le tarif n'ayant jamais eu force de loi, il n'était obligatoire pourpersonne et pouvait tout au plus, comme engagement d'honneur, servir de base aux transactions entre le fabricant et l'ouvrier.
D'un autre côté, on faisait courir le bruit que le ministre du commerce, à Paris, ayant rassemblé chez lui les députés du Rhône, avait improuvé devant eux et rétablissement du tarif et la conduite du préfet. En même temps on employait toutes sortes de moyens pour pousser l'autorité civile à des mesures de rigueur. Le lieutenant-général Roguet voulait qu'on affichât la loi sur les rassemblements, pour empêcher les ouvriers de faire une manifestation semblable à celle du 2-ri octobre. La troupe de ligne resta casernée pendant huit jours, la moitié des hommes dormant tout habillés. Enfin, les postes furent doubles par des gardes nationaux pris
dans la lre légion, qui se composait spécialement de fabricants.
11 n'en fallait pas tant pour faire prendre l'alarme aux ouvriers. Les infractions au tarif étaient déplus en plus nombreuses; revenant sur ses premières décisions, le Conseil des prud'hommes refusait de punir les violateurs de la foi promise: dans cette extrémité, les malheureux tisseurs résolurent de cesser tout travail pendant une semaine ; ils devaient, durant tout ce temps, se promener par la ville avec calme et décence, et ils convinrent qu'ils salueraient affectueusement au passage tous ceux des fabricants qui s'étaient montrés généreux et amis de la justice.
Mais cette modération même était de nature à enfler l'orgueil de leurs ennemis. Des provocations hautaines leur furent adressées. Un fabricant reçut un jour les ouvriers avec ses pistolets sur la table. Un autre alla jusqu'à prononcer ces paroles: « S'ils n'ont pas « de pain dans le ventre, nous y mettrons « des baïonnettes. » L'orage approchait : il était inévitable.
Le dimanche, 20 novembre, une revue de la garde nationale devait avoir lieu sur la place Bellecour pour la réception du général Ordonneau. Cette revue mit en jeu. en les rapprochant, tous les éléments de discorde qui existaient au fond de la population lyonnaise.
Tous les gardes nationaux de Lyon, à cette époque, n'avaient pas le même uniforme. Les uns, c'étaient les plus riches, s'étaient équipés le lendemain même de la révolution de juillet et portaient l'uniforme de la Restauration. Les autres, c'étaient 1< s nlus pauvres, c'est-à-dire des chefs d'atelier, portaient l'uniforme tel qu'il avait été décrit par la dernière loi sur la garde nationale. Cette différence de costume donna lien, de la paît des premiers, à des remarques insultantes. Les seconds répondirent par des menaces.
Tout semblait donc annoncer une bataille pour le lendemain. Le soir on rencontra dans les rues des visages préoccupés ou
Le général Iloyuet établit une batterie sur le pont Saint-Clair. Page 429. ;
sinistres; on eût dit que la haine était dans L'air que chacun respirait. M. Bouvier-Dumolard voulut se rendre, accompagné des maires, commandants militaires et chefs de la garde nationale, chez le lieutenant-général Roguet, pour y concerter les mesures à prendre. Mais, comme on l'a vu, le lieutenant-général n'aimait pas le préfet ; il refusa sèchement de le recevoir. Refus lamentable ! Mais dans des sociétés telles que la nôtre, la vie de plusieurs milliers d'hommes peut dépendre décela. Dans l'assemblée qui se tint à la préfecture, en l'absence du lieutenant-général, il fut décidé que les cinq portes qui conduisent de Lyon à la Croix- Rousse seraient occupées dès la pointe du jour; qu'un bataillon de la garde nationale de la Croix - Rousse et trois cents hommes de la ligne se réuniraient à sept heures du matin sur la place de ce faubourg pour empêoher les rassemblements de se
former; que quatre bataillons de la garde nationale de Lyon et un de la Guiïlotière s'assembleraient à la même heure sur leurs places respectives.
Grâce à la faiblesse ou à l'aveuglement des autorités, aucune de ces dispositions ne fui exécutée. Le maire de la Croix-Rousse était tombé dans une sécurité fatale: et quant au généra] Roguet, il répondait en ees termes à la notification îles mesures prises par l'assemblée :
« Monsieur le Préfet, <« Il était inutile île m'éoriré et de m'envoyer une réquin silion sur Isa disposition] à prendre pour la journ • domain; tout oa dont tous me parle/ était » entre MM Isa maires de Lyon, de la Croix-*Rot*st a moi. A cet égard, comme dans ma détermination bieu u prononcée de maintenir la tranquillité dans : a ponvei être sana inquiétude. »
Le lieutenant-général se faisait sur sa foire de bien étranges illusions. La garnison
lyonnaise n'allait pas à trois mille hommes;
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elle se composait du 66e de ligne, de trois escadrons de dragons , d'un bataillon du 13e et de quelques compagnies du génie. Encore ne pouvait-on compter sur le 66e de ligne , qui avait été formé après la révolution de juillet avec les débris de la garde royale mêlés à des citoyens qui s'étaient battus contre Charles X. M. Bouvier-Dumolard en avait écrit au ministre en termes pressants ; mais le ministre absorbé par des intrigues de portefeuille et de Parlement, n'avait pas cru devoir faire droit à ces réclamations, non plus qu'à celles qui portaient sur la mésintelligence de l'autorité militaire et de l'autorité civile. Cette imprévoyance fut, hélas ! expiée par d'autres que par ceux qui en étaient coupables : après la journée du 20 novembre, beaucoup s'endormirent à Lyon, pour qui cette nuit-là futla dernière! Pour bien comprendre l'affreux combat qui allait se livrer, il est nécessaire de connaître le champ de bataille. La ville de Lyon, comme on sait, s'allonge entre deux fleuves, le Rhône, qui coule à l'est, et la Saône, qui coule àl'.Ouest. Au nord, et sur une hauteur d'où l'on domine la ville de Lyon, est la ville de la Croix-Rousse, que les ouvriers en soie occupent presque tout entière. Entre Lyon et la Croix-Rousse, sur un point plus élevé que la Croix-Rousse elle-même, est situé un plateau duquel descendent vers Lyon deux longues voies, l'une à gauche, la Grand'Côte, l'autre à droite, la montée des Carmélites. Ces deux voies principales sont réunies à leur extrémité inférieure par la rue des Capucins, qu'habitent les fabricants, qui ont ainsi les ouvriers sur leurs têtes. Au nord, sur la rive occidentale du Rhône et le long des flancs de la Croix - Rousse, s'étendent les faubourgs de Saint- Clair et de Bresse. A l'est et au midi sont les quartiers des Brotteaux et de la Guillotièrc, que le Rhône sépare de Lyon; à l'Ouest se trouve le faubourg de Saint-Just, et, au midi, entre les deux fleuves, la presqu'île de Perrache. Les Brotteaux et la (lui Molière communiquent avec Lyon par trois ponts jetés sur le Rhône, le pont de la
Guillotière, le pont Morand et le pont Lafayette.
Cette topographie de Lyon, le lieutenantgénéral Roguet ne la connaissait que trèsimparfaitement. Il était malade, d'ailleurs, et il lui eût été bien difficile de prévenir l'insurrection.
Le lundi 21 novembre, de sept à huit heures du matin, les ouvriers en soie, au nombre de trois ou quatre cents, se rassemblèrent à la Croix-Rousse.
Ils avaient à leur tête un de leurs syndics et étaient armés de bâtons. Leur but n'était en aucune sorte de livrer bataille aux fabricants. Ils voulaient seulement, que, jusqu'à ce que le tarif fut reconnu, tout métier cessât de battre, et quelques-uns d'entre eux allèrent parcourir les ateliers pour en éloigner ceux de leurs compagnons qui travaillaient encore. Sur ces entrefaites, cinquante ou soixante gardes nationaux se présentèrent, et l'officier qui les commandait s'étant écrié: « Mes amis, il faut balayer cette canaillece là », ils s'avancèrent la baïonnette en avant. Indignés, les ouvriers s'élancent, entourent le peloton, désarment les uns et mettent les autres en fuite. Bientôt les groupes devinrent plus nombreux, mais aucune pensée hostile ne les animait. On y parlait seulement de recommencer, dans les rues de Lyon, la manifestation pacifique du 25 octobre. Dans ce but, les tisseurs se tenant par le bras et marchant quatre à quatre, se mirent à descendre la Grand'Côte. Les grenadiers de la Irc légion, spécialement composée de fabricants, montèrent résolument à la rencontre de la colonne. Leur colère était au comble, et plusieurs tiraient de leurs poches des paquets de cartouches qu'on se distribuait dans les rangs. Vers le milieu de la Grand'Côte, les deux troupes se trouvèrent face à face; les grenadiers firent feu, et huit ouvriers tombèrent grièvement blessés. Aussitôt la colonne dont ils faisaient partie se replie en désordre, remonte la Grand'Côte en poussant des cris de désespoir, et se répand dans la Croix- Rousse comme une mer furieuse. En un
instant, une immense clameur s'élève; chaque maison vomitdes combattants armés de bâtons, de pelles, de pierres, de fourche! ; quelques-uns avaient des fusils. Les pins ardents courent de côté et d'au in: en criant : « Aux armes ! on assassine nos frères ! » Des barricades se forment dans chaque rue, élevées par la main des enfants et des femmes; deux pièces de canon appartenant à la garde nationale de la Croix- Rousse sont au pouvoir des insurgés, qui se mettent en marche sur Lyon, précédés par des tambours, et déployant dans les airs un drapeau noir avec ces mots profonds, touchants et sinistres : Yiviu; i;\ travaillant ou mourir en combattant! Il était près de onze heures. M. Bouvier-Dumolard s'était rendu à l'IIôtel-de-Ville, situé sur la place des Terreaux, non loin du quartier des Capucins. On y apporte le lieutenant-général Hoguet, que ses souffrances empêchaient de marcher. « Général, lui dit le préfet avec véhé- « menec, je vous somme de faire délivrer « des cartouches. — Vous n'avez point « d'ordres à me donner, répond le comte Ho- « guet, je sais ce que j'ai à faire. »
A onze heures et demie les cartouches furent distribuées, et le préfet parut avec le général Ordonneau à la tête d'une colonne composée de gardes nationaux et de troupes de ligne. Déjà une forte barricade avait été élevée à l'extrémité supérieure de la Grand' Côte. La colonne commandée par le préfet et le général Ordonneau se mit à gravir cette montée, qui est très-rapide et que bordent des maisons occupées toutespar des ouvriers. Tout à coup une grêle de tuiles, de pierres et de balles tombe sur la colonne; le préfet est atteint par un caillou ; plusieurs hommes sont frappés autour de lui, et la colonne recule. La garde-nationale de la Croix- Kousse s'était réunie aux ouvriers. Deux officiers demandent à parlementer avec le préfet. Il les suit, franchit avec eux la barricade et monte au balcon de la mairie de la Croix-Housse pour haranguer le peuple rassemblé tumultueusement sous les fenêtres.
De temps en temps ses paroles étaient in-
terrompues par ee cri terrible, sorti «lu -
des groupes : Di h:\v\k. <>i la MORT !
Les choses en étaient la et les hostilités paraissaient suspendues, lorsque sur trois points différents la fusillade recommença. Le canon grondait. « Vengeance! ven-, « geance! Nous sommes trahis ». s'écrièrent les ouvriers. Alors unebande irritée entoura le préfet, lui arracha son épée, et le traîna, au milieu des sabres levés sur sa tète, d une maison où il fut retenu prisonnier. Le général Ordonneau, qui l'avait rejoint, fut saisi de son côté et conduit chez l'ouvrier Bernard, qui lui sauva le vie.
Pendant ce temps, on battait la générale dans différents quartiers. Les quais, les places, les rues, se couvraient de gardes nationaux et de soldats. Toutefois la guerre civile, ce jour-là, ne devait pas gagner l'intérieur de la ville.
Un escadron de dragons, appuyé par une batterie des artilleurs de la garde nationale, gravit à travers une vive fusillade la rue des Carmélites et s'établit sur le plateau. Mais, du haut des toits de la Croix- Housse, les ouvriers plongeaient sur les artilleurs et les cavaliers. Le sol fut bientôt jonché de morts ou de blessés. Cependant, le combat continuait, et le bataillon de garde nationale placé sous le commandement de M. Prévost, résistait avec beaucoup de vigueur, lorsqu'on apporta un écrit du général Ordonneau, qui enjoignait à ce bataillon de battre on retraite. Le commandant Prévosl ignorait la captivité du général : il obéit
Pendant ce temps, des hommes armes entouraient |f. Bouvier-Dumolard, retenu prisonnier, et le sommaient énergiquemenl designer. des ordres pour la délivrance de quarante mille cartouches el de cin [ cents gargOUSSes. Il s'v refusa: mai8 autour de lui régnai I une agitation formidable. On avait [été sous ses fenêtres quatre c nla\ res, ,-• cri avait été poussé : Voilà quatre \ie- <( limes ; il en en faut une cinquième pour « les venger! • Ces paroles exprimaient un sentiment que tous les ouvriers ne partageaient pas. Plusieurs d'entre eux et La-
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combe, un de leurs chefs, entourèrent le préfet de prévenances. Ils lui offrirent même de le faire évader sous un déguisement à travers des jardins. Une semblable tentative n'était pas pour lui sans honte et sans périls. Vers la fin du jour, il se présenta aux ouvriers et leur dit : « Ecoutez-moi : si vous « croyez un seul instant que j'aie trahi vos « intérêts, retenez-moi en otage; mais si « vous n'avez rien à me reprocher, laissez - « moi retourner à mon administration, et « vous verrez qne je ne cesserai d'agir en « bon père. » Emus par ce discours, les uns voulaient qu'on lui rendit la liberté ; les autres, plus soupçonneux, repoussaient tant de générosité comme une imprudence. Enfin, vers huit heures du soir, il fut relâché, et descendit à Lyon au milieu d'une foule dans laquelle on murmurait les mots de trahison, couverts, du reste, par des cris de Vive le préfet ! Vive le père des ouvriers!
M. Bouvier - Dumolard trouva dans la salle de l'Hôtel-de- Ville le lieutenant-général Roguet, auquel il tendit la main. Réconciliation franche, mais tardive et stérile ! Le plateau avait été abandonné par les artilleurs et les dragons ; on n'entendait plus que quelques coups de fusils tirés par intervalles ; mais le général Ordonneau, qui ne devait recouvrer sa liberté que dans la nuit, était encore au pouvoir des insurgés, et les tisseurs veillaient en armes à la Croix- Rousse, autour des feux qu'ils y avaient allumés, pleurant leurs frères morts et songeant aux vengeances du lendemain.
Arrêtons-nous un instant pour noter une des plus déplorables singularités de cette journée fatale. On a vu quelles causes avaient poussé les ouvriers à l'insurrection: aucune passion politique n'avait armé leurs bras, et ils comprenaient peu à cette époque que leur sort pût dépendre d'une modification radicale dans les formes du gouvernement. Les hommes politiques, de leur côté, n'étaient préoccupés que du désir de renverser le Pouvoir, et ne songeaient guère à donner à l'ordre social des bases nouvelles. Il n'y avait donc aucun lien réel entre la
classe ouvrière et la partie la plus vive, la plus généreuse, de la bourgeoisie. A Lyon, comme sur tous les points de la France, il y avait alors beaucoup de républicains, mais peu de vrais démocrates. Il arriva donc que plusieurs républicains s'armèrent contre les ouvriers. Par une erreur excusable sans doute, mais funeste, ils crurent qu'il s'agissait de sauver Lyon du pillage, et ils mirent à soutenir la lutte beaucoup de vigueur et de bravoure. Plusieurs furent blessés, d'autres tués, et, parmi ceux-ci, M. Schirmer, un des plus honorables fabricants de Lvon. Cependant, le mardi, on vit aussi des républicains se ranger du côté des ouvriers. De sorte que Jes hommes étroitement liés d'opinion et d'amitié se trouvèrent, sans le savoir, ceux-ci dans un camp, ceux-là dans un autre. Malentendus trop fréquents et qui fournissent à l'histoire des guerres civiles ses plus affreux épisodes !
Le mardi 22, le lieutenant-général Roguet fit afficher une proclamation qui avait été imprimée pendant la nuit. Cette proclamation n'eut d'autre effet que d'échauffer davantage les esprits ; elle fut déchirée partout avec insulte. Le tocsin de Saint-Paul sonna comme aux jours des grands désastres, la générale battit dans tous les quartiers, et l'insurrection recommença.
Le 40e de ligne était arrivé de Trévoux à deux heures de la nuit. On en détacha quelques soldats, qui, réunis à deux compagnies du 13e, furent chargés de monter la côte des Carmélites et de s'emparer du plateau de la Croix-Rousse. Mais les ouvriers de la rue Tholosan et des rues adjacentes se portèrent avec fureur à la rencontre de ce détachement et le forcèrent à mettre bas les armes. Les voies qui conduisent de la Croix-Rousse à Lyon se trouvaient ainsi parfaitement libres : l'immense population des ouvriers en soie se précipite sur la ville et l'inonde de tous les côtés, se répandant sur les quais, sur les places, dans les rues, partout, et y portant les passions dont elle était animée. Mais déjà le bruit des cloches d'alarme, le retentissement du canon, l'odeur de la pou-
H IS TOI ïi K DE DIX \Xs
dro, cette vue du sang, toujours si contagieuse, avaient propagé en tous lieux l'esprit de révolte. Tout autour de Lyon, livré à d'irrésistibles ardeurs, on vit se soulever prcsqu'au même instant les quartiers des Broteaux, de la Guillotière et de Saint- Jast. Le comte Roguet, voulant empêcher la population ouvrière des Broteaux de fondre sur Lyon par le pont Morand et le pont Lafayette, lit établir une batterie sur le pont Saint-Clair. Et, pendant que les boulets, passant par-dessus le Rhône, ravageaient ce malheureux quartier, des fabricants postés à toutes les fenêtres des maisons qui bordent le quai du Rhône, dirigeaient de là sur les Broteaux un feu continuel et meurtrier. La lutte, au reste, était devenue générale. La ville était couverte de barricades. Tous les postes avaient été désarmés l'un après l'autre ; dans la galerie de l'Argue, un républicain, Drigeard-Desgarnier, avait distribué gratuitement au peuple les fusils de chasse de son magasin ; trois boutiques d'armuriers avaient été enfoncées; une partie de la garde nationale s'était rangée du côté des insurgés et les avait munis de cartouches ; enfin , les ouvriers qui avaient commencé le combat avec des bâtons, ne se battaient plus qu'avec des fusils. Au Jardin des Plantes, une poignée d'insurgés repoussa plusieurs compagnies. Une bande de femmes et d'enfants força la caserne du Bon-Pasteur, et les troupes ne se maintenaient qu'avec peine dans la rue de l'Annonciade, dominée par la place Rouville et par la maison Brunet, dont les insurgés s'étaient rendus maîtres.
Cependant, Lacombe, homme résolu et très-influent dans les faubourgs, se dirigeait vers le pont Lafayette, à la tête d'une colonne nombreuse, composée des habitants de Saint-Georges. Avant d'y arriver, il y envoya des parlementaires qui furent reçus à coups de fusil. Il se disposait à l'attaque, lorsqu'on vint lui apprendre que les soldais de la ligne casernes aux Carmes-Déchaussés menaçaient de prendre sa troupe par derrière. Il change aussitôt de dessein, court à
la caserne, i en empare, •■(. se di place des Célestins, ou déjà s'était formé un rassemblement tumultueux. Là se trouvait un jeune homme intrépide, Michel-Ange
Périer. Il portait lu décoration 'le juillet I boutonnière. A la vue de i e signe auquel se liaient tant de souvenirs, ou entoure Périer avec enthousiasme, on l'embrasse, • •' un ouvrier lui présente une carabine en disant : « Vous avez combattu en juillet pour la « cause du peuple : eh bien ! vous combatte trez encore aujourd'hui pour cette' cauf Michel-Ange Périer prend vivement la carabine et répond: « Oui, mes amis, encore « aujourd'hui je défendrai la cause du peuce pie; c'est la vôtre, c'est la mienne, c'est « celle de tous. Vive la république ! » Vive la république ! répétèrent avec force un grand nombre de voix. Et le cortège se mit en marche vers l'Hôtel-de-Ville.
Ainsi, par la nature même des choses, la politique avait pris place dans l'insurrection, qui, à partir de ce moment, présenta un double caractère. Mais, pour renverser un Pouvoir qui avait ses racines dans la bourgeoisie, toute puissante alors, il eût fallu des idées, machines de guerre plus formidables que les canons.
Arrivé au coin de la rue Neuve, la colonne partie de la place des Célestins se trouva face à face avec un détachement de la ligne, stalionne sur la place du Plâtre. Le chemin le plus court pour arriver à l'Hôtel-de-Ville était la rue Sirène. Mais s'y engager, c'était provoquer un affreux carnage. Michel-Ange Périer s'avança vers l'officier qui commandait le détachement, et revenant vers les siens, il monta sur une barricade etli gea énergiquement à éviter une effusion de sang inutile. La colonne prit alors la rue Neuve et alla déboucher sur le quai de Retz. Des halles pleuvaienl sur elle de chaque fenêtre; îles dragons arrivaient an grand galop. Us furent reçus à coups de fusil; mais la colonne l'étant rompue pour leur ouvrir passage, plusieurs de ceux qui la composaient se précipitèrent en désordre dans une petite promenade plantée d'arbres.
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et séparée du quai par un parapet. On combattit sur ce point et tout le long du Rhône avec un acharnement extrême. Du pont Morand où il s'était placé, un nègre, nommé Stanislas, abattait un dragon ou un artilleur presqu'à chaque coup qu'il tirait, et sa joie éclatait aussitôt en gestes expressifs et en cris sauvages. Un coup de feu renversa Michel-Ange Périer au moment où, sur le quai, et un genou en terre, il ajustait un garde national posté à une fenêtre. Péclet, son ami, reçut deux balles dans le bras. On les emporta tout sanglants. L'insurrection perdait en eux les seuls hommes qui pussent, au moins pour quelques jours, lui imprimer une direction politique.
Déjà, du reste, la victoire se déclarait partout pour les ouvriers. La plupart des gardes nationaux sur qui les fabricants avaient compté se retiraient frappés de découragement et de stupeur. Quant aux soldats de ligne, ils opposaient aux insurgés une résistance molle et indécise. Encore tout pleins des souvenirs de 1830, ils mettaient en usage contre les libéraux les leçons que les libéraux leur avaient données. On avait dit aux soldats de 1830 que verser le sang des citoyens était le plus grand des crimes ; on avait battu des mains à la défection du 50e de ligne, le 29 juillet. Les soldats en 1831 pouvaient-ils avoir oublié tout cela ? Ils pensèrent que si le peuple parisien avait eu raison de se soulever en 1830 pour le maintien d'une Charte qui ne le regardait pas, le peuple lyonnais avait bien plus raison encore de se soulever en 1831 pour le maintien d'un tarif qui l'empêchait de mourir de faim. Aussi la cause des ouvriers trouva-tellc dans les troupes elles-mêmes une sympathie secrète qui favorisa le triomphe de l'insurrection.
A sept heures du soir, tout était fini. Ne pouvant plus se maintenir à la poudrière de Serin qu'il avait défendue pendant toute la journée au moyen de deux pièces de canons, le capitaine Peloux encloua ses deux pièces, fit jeter dans la S;iùiu> nue grande quantité dr poudre et battit en retraite. Enfin, aux
approches de la nuit, les troupes se trouvaient refoulées sur la place des Terreaux, et l'autorité n'occupait plus à Lyon qu'un seul point où on la cernait de toutes parts, l'Hôtelde-Ville. Dans cette extrémité, le comte Roguet, le préfet et les représentants de la municipalité lyonnaise tinrent conseil. La retraite fut décidée. Il était minuit. On entendait encore le mugissement de la ville soulevée; et, sur divers points, les corpsde-garde et lespavillons de l'octroi auxquels on avait mis le feu pendant le combat, achevaient debrûler dans les ténèbres. Onrédigea la déclaration suivante :
« Aujourd'hui, vingt-deux novembre mil huit cent trenteun, à minuit,
« Les autorités soussignées étant réunies à l'Hôtel-de- Ville; présents le lieutenant-général comte Roguet, commandant supérieur des ~* et 19* divisions militaires; de Fleury, maréchal-de-camp du génie; vicomte de Saint- Geniès, maréchal-de-camp, commandant le département du Rhône; Bouvier-Dumolard, conseiller d'État, préfet du Rhône; Duplan, procureur général près la cour royale; de Boisset, premier adjoint faisant fonctions de maire; Gros, aejoint de la mairie; Gautier, conseiller municipal, faisant fonctions d'adjoint;
« Considérant qu'après deux jours de combats opiniâtres, dans lesquels trop de sang français a malheureusement coulé, la troupe de ligne a été refoulée sur l'Hôtel-de-Ville où elle est cernée par une multitude immense en armes : que cette troupe, fatiguée, ayant éprouvé des pertes considérables, dépourvue de munitions et de vivres qu'il est devenu impossible de lui procurer, parait disposée, d'après la déclaration de ses chefs, à ne pas continuer une inutile résistance; que plusieurs postes importants même ont passé dans les rangs des assaillants;
» Que la garde nationale, forte de quinze mille hommes, n'en présente plus que cent sous les armes; que, dans cette position extrême, MM. les généraux reconnaissent unanimement qu'ils essaieraient en vain de continuer la défense de l'Hôtel-de-Ville;
« Que cette défense prolongée aurait les infailibles résultats de porter h'- assaillants au dernier degré de l'exaspération et d'exposer les assiégés et la ville entière aux plus déplorables catastrophes ;
« Après en avoir mûrement délibéré dans plusieurs séances, reconnaissent à l'unanimité,
o Que, pour arrêter l'effusion du sang et prévenir le sac de la ville, le seul parti a prendre dans cette grave circonstance, est de quitter la position de l'Hôtel-de-Ville pour en occuper une plus avantageuse en dehors îles murs, de manière a conserver des rapports avec les autorités locales; le conseil émet le vœu, également à l'unanimité, que M. le préfet reste à son poste.
k Fait en séance, a l'llôlel-de- Ville, en double minute.
« Signr : Di molard, comte Ko lusT, vicomte
Sw\ i-tM N1BS, I'ihiiï. Dl PLAN, BoiSSI r.
Gros, G iutibr.
On donna donc le signal de la retrait*. Le général Roguet, qui était fort souffrant, fut hissé sur son cheval à force »!<• bras. Les
troupes qu'il commandait se composaient du (><)' et de plusieurs bataillons du 40e et du i'Ae. Suivaient quelques détachements de la garde nationale, traînant après eux des pièces de canon. Un poste d'ouvriers était établi à la barrière Saint-Clair, sur le chemin des troupes en retraite. En approchant de cette barrière, et au premier sifflement des balles, le général Hoguet dit à ceux qui l'accompagnaient: a Voilà que je respire; « l'odeur de la poudre me rend à la vie ; je « suis bien mieux ici que dans les salons de « l'IIôtel-de- Ville. » Puis il donna l'ordre d'enfoncer les barricades à coups de canon. La nuit était sereine, et la lune faisait élinceler le fer des baïonnettes.' Toutes les cloches sonnaient. Le cri aux armes! répété de bouche en bouche le long des faubourgs, y produisit comme un soudain embrasement. Les fenêtres se garnirent d'insurgés. Forcés de ramper sous le feu des assaillants, à travers d'innombrables barricades que l'artillerie ne suffisait pas à renverser, les troupes arrivèrent enfin à Montessuy, attristées, haletantes, traînant leurs canons et portant leurs blessés. Le général Fleury avait reçu une balle, et vu tombera ses pieds son aidede-camp mortellement frappé. La lutte fut sanglante dans ce faubourg", mais la guerre civile venait d'y atteindre ses dernières victimes, et d'y pousser son dernier cri.
Cependant, l'autorité qui avait son siège à l'Hôtel-de -Ville, hésitait épouvantée. Autour du quartier des Terreaux s'élevait une rumeur orageuse. Le préfet et les membres de la municipalité lyonnaise résolurent de se retirer, à leur tour, et de se rendre à l'hôtel de la préfecture où ils rédigèrent la déclaration suivante, qui n'a jamais été publiée, et qui était comme le testament du pouvoir à l'agonie:
« Cejourd'hui mercredi, vingt-trois novembre mil huil cent trente-un, deux heures du matin;
u Nous, soussignés, réunis a l'hôtel de la préfecture,
déclarons el C • f 1 1 1 i . • 1 1 .^ les laits suivants :
« 1° Qu'à la suite tl<'s événements funestes qui ont au
lieu dans la ville pendant les journées des °l et 82 de Ce
mois, imites les t\>rees militaires de tout.' arme, celles de la gendarmerie et île la garde nationale, sous le comman
dénient du lieutenant-^eueral eonile RogUet, ont été for-
guerre civile, d I dau he Ude-ViEe,
l'arsenal et la pondu- OCCUpaieol
'■on-, ci di retirer 1 la ville par le tant)
Saint-Clair;
î* Que, nous ci-deasus dénommés, avons été contraints aent de laisser occuper 1 Ville
par les tro ipes d- l'insun itaienl maîtreaM
- point-;
« 3° TMi'.'ii ce moment, la déi com-
plète règne dans la ville, que l'insurrection domine t. ; pouvoirs, et que les lois, lei magistrats sont
<< Fait a l'Hôtel de la préfecture, les heure, jour ■ susdits.
u Signe: DoMOLABD, Boi- . , .itikk.
Dt'I'LAN. ■
Les signataires de cette triste déclaration n'avaient pas plutôt abandonné l'Hôtel-de- Ville, que les insurgés s'y présentèrent. Les portes leur en furent ouvertes par l'acteur Quériau; quelques aventuriers s'y établirent avec quelques chefs de section, sous le titre d'état-major provisoire. Le gouvernement de Lyon se trouva alors partagé entre Lachapelle, Frédéric, Charpentier, chefs des ouvriers et Pérénon, Rosset, Garnier, Dervieux, Filhol, hommes que la population ouvrière ne connaissait pas, mais qui prenaient dans la victoire du peuple la place qui appartient, aux jours de trouble, à quiconque est audacieux.
Qu'allait faire ce pouvoir insurrectionnel.'' Lachapelle, Frédéric et Charpentier, n'avaient guère vu dans la lutte qu'une question de tarif. Pérénon, Hosset, Garnier, Dervieux, Filhol, n'y avaient vu, de leur côté, qu'une forte secousse politique. Ceuxlà voulaient que le sort matériel du peuple fût amélioré ; ceux-ci, que la monarchie fit place à la république. Quant à l'influence que le changement de pouvoir peut exercer sur Tordit1 tics combinaisons sociales, personne alors ne s'en rendait Compte. Pérénon appartenait par ses croyances à la cause du principe qui avait succombé en juillet 1830. Rosset était un vieillard à qui l'habitude des conspirations avait donné une sorte d'énergie Fébrile que l'âge n'avait pas eu la puissance d'amortir. Garnier n'avait pas de religion politique. Dervieux et Filhol étaient des esprits effervescents et sans portée. Voilà pourtant dans quelles mains la
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fortune plaçait les destinées de l'insurrection lyonnaise.
Le peuple, pour qui obéir est la plus forte de toutes les nécessités, le peuple fut frappé de stupéfaction dès qu'il se vit sans maîtres. Il eut peur de sa propre souveraineté, et ne songea plus dès lors qu'à relever ceux*qu'il avait abattus, pour leur rendre une autorité dont il ne pouvait porter le fardeau.
L'adjoint du maire, M. Boisset, étant retourné de bonne heure àl'Hôtel-de-Ville, M. Gautier et le commissaire central, M. Prat, ne tardèrent pas à s'y rendre. De son côté, M. Bouvier-Dumolard comprit que le meilleur moyen d'arracher aux ouvriers les fruits de leur victoire était de les y employer eux-mêmes. Il envoya chercher Lacombe au milieu de la nuit. Au moment où l'envoyé du préfet arriva, Lacombe était à la tête d'une bande d'hommes armés et assiégeait le poste de l'arsenal. Il répondit qu'il n'irait à la préfecture qu'après la prise du poste, et il tint parole. M. Dumolard reçut ce chef d'insurgés avec de grands témoignages d'estime et de confiance; il flatta sa vanité, et n'eut pas de peine à prendre sur lui l'ascendant que donnent sur une âme façonnée à l'obéissance, l'habitude du commandement et le prestige de l'autorité, même vaincue.
Lacombe fut nommé par le préfet gouverneur de l'IIôtel-de-Ville; et, enivré Je ses nouvelles grandeurs, il s'y rendit, non pour diriger l'insurrection, mais pour la contenir.
De la part de Lachapelle, de Frédéric et de Charpentier, la résistance ne pouvait pas être bien vive; mais Pérénon et Garnier n'étaient pas disposés à perdre le pouvoir qu'ils avaient reçu du hasard et de leur audace. Ils composèrent et firent publier, avec l'approbation de Rosse t, de Dervieux et de Filhol, une proclamation violente, mais qui portait la trace des opinions légitimistes de Pérénon ; elle fut affichée sur tous les murs do la ville. Pour lui donner plus de poids, les auteurs l'avaient lait suivre de ces noms connus et aimés de la
population ouvrière : Lacombe, Lachapelle, Frédéric, Charpentier.
De son côté, Rosset courait chez M. Dumolard et le sommait résolument de lui remettre l'autorité. Mais M. Dumolard s'était déjà entendu avec les ouvriers les plus influents; il avait essayé la trempe de ces esprits sans culture; et il savait déjà jusqu'où peuvent aller chez une race longtemps asservie l'étourdissement et l'embarras du triomphe. 11 répondit avec fermeté.
Toutefois, de plus graves dangers menaçaient son pouvoir. Des hommes aux vêtements déchirés, à l'œil ardent, marchaient vers l'hôtel de la préfecture. Us y entrent et pénètrent dans les appartements du préfet, le chapeau sur la tête et le fusil à la main. Il apportaient la proclamation que Pérénon avait rédigée et demandaient avec menaces le désarmement de la première légion.
M. Dumolard fit bonne contenance, et s'entoura aussitôt des ouvriers influents qu'il avait convoqués le matin même. Là, dans un discours à la fois véhément et pathétique, il eut l'art de leur persuader à eux, chefs naturels d'une armée de prolétaires, victorieuse et encore frémissante, que des institutions politiques sous l'empire desquelles rien ne les protégeait contre la faim, méritaient néanmoins tout leur respect et tout leur amour. Us crurent cela, sans doute: car ils signèrent à l'instant même la protestation suivante, témoignage immortel de l'imprévoyance et delà légèreté des peuples :
« Lyonnais,
« Nous, soussignés, chefs de sections, protestons tous hautement contre le placard tendant à méconn&itni l'autorité légitime, qui vient d'être publié et affiché ave< signatures de Lacombe, syndic; Charpentier, Frédéric, Lachapelle.
« Nous invitons tous les bons ouvriers à se réunir à nous, ainsi que toutes les classes de la société qui sonl ami la paix et de l'union qui doit exister entre tous Les vraid Français.
« Lyon, le 23 novembre 1831.
a Signé: Rovbrbino, Bouvery, Falconnet, Blanchît, Bkbtbblibr, Biollay, Carbibr, Bon Min, Labohy, Brbt, B. Jacob, Charmbr,
Nui., Bl ri-.uu). PlOAUB, Faroet.
Les efforts du préfet étaient, d'à il Ictus. merveilleusement secondés par l'action de
Affaires de Lyon.
l'autorité municipale. MM. Boisset et Gautier s'étaient de bonne heure établis à l'IIotol-de- Ville, pour y faire peu à peu accepter leur influence. Adroits courtisans d'une souveraineté qu'ils ne caressaient que pour la détruire, ils fraternisaient avec les ouvriers,
et n'épargnaient rien pour designer à leurs soupçons les hommes politiques qui prétendaient au parlai;»' du pouvoir insurrectionnel. Ils disaient qu'il était au moins étrange qne Pérénon et ses complices eussent placé au bas d'une protestation factieuse la signa-
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ture de braves et loyaux ouvriers, sur lesquels on appelait ainsi , dans un intérêt égoïste, un blâme flétrissant, et peut-être d'inexorables vengeances ; qu'il y avait là tout à la fois un faux et une trahison, et que les signataires se devaient de protester avec vigueur.
Animés par ces discours, Lacombe, Frédéric, Charpentier, Lachapelle se plaignirent, en effet, avec beaucoup d'amertume, de l'usage qu'on avait fait de leurs noms, et des débats orageux s'élevèrent dans l'Hôtelde-Ville. Vers la fin du jour, un affreux désordre y régnait. Rosset, qui était allé chercher des partisans, s'y présente tout à coup à la tête d'une bande d'hommes armés. Il éclate en menaces contre l'ancienne autorité municipale, que représentait seul en ce moment M. Etienne Gautier. Puis, s'adressant aux chefs des ouvriers , il leur reproche d'abandonner la cause du peuple qui leur était confiée. Le maire et le préfet ne sont plus rien, s'écrie Dervieux à son tour : le peuple seul commande aujourd'hui : il a droit de choisir ses chefs. Debout sur un fauteuil, M. Etienne Gautier cherchait à dominer cette scène tumultueuse, et adjurait la foule de rester fidèle à l'autorité légale, lorsque Filhol s'élance le visage enflammé et le pistolet à la main, menaçant Lacombe de lui brûler la cervelle. Le moment était décisif; mais les hommes qui aspiraient à diriger le mouvement politique n'avaient pour jouer ce rôle ni une consistance assez grande ni une intelligence assez élevée. Peu connus des ouvriers, ils parlaient un langage nouveau que sa violence seule aurait pu faire agréer de la foule, sans les préventions qu'on avait habilement répandues parmi elle, par l'intermédiaire même des chefs de l'insurrection. Rosset, Filhol et Dervieux, échouèrent donc complètement dans leurs efforts. Ils se retirèrent la rage dans le cœur, et Dervieux, en quittant l'IIôtel-do-Ville, dit amèrement à la foule : « Malheureux! vous ne « voulez pas nous entendre : vous vous en « repentirez; mais il ne sera plus temps ! » Une journée avait suffi pour faire tomber le
peuple vainqueur sous l'ascendant des meneurs de la bourgeoisie vaincue.
Jamais, du reste, la ville de Lyon n'avait été mieux gardée que dans cette étonnante journée du 23 novembre. La première pensée des ouvriers, maîtres de la ville, fut de se distribuer dans les quartiers les plus opulents pour y maintenir l'ordre et y faire respecter les propriétés. On vit des hommes en guenilles veiller, l'arme au bras et avec une activité inquiète, aux portes de l'hôtel de la Monnaie et de la recette générale; on vit de pauvres ouvriers faire sentinelle autour des maisons d'où les fabricants étaient sortis pour les charger. Par un raffinement de générosité fort remarquable, les vainqueurs entourèrent d'une protection spéciale les riches hôtels de ceux des fabricants qui s'étaient montrés les plus impitoyables. On alluma cependant un grand brasier devant le café de la Perle et devant la maison Oriol, d'où les fabricants avaient tiré sur le quartier des Broteaux pendant toute la journée du 22. Les meubles et les marchandises que ces maisons renfermaient furent précipités dans les flammes. Là se bornèrent les vengeances populaires. Mais rien ne fut dérobé, et le peuple fusilla sur place deux hommes qui s'enfuyaient avec des paquets sous le bras. Ceux des ouvriers qui ne passèrent pas la journée à garder les propriétés des fabricants, s'employèrent à effacer les sanglants vestiges du combat. Les uns faisaient le service d'infirmiers dans les salles de l'IIôtel-de-Ville où avaient été établies des ambulances ; les autres s'occupaient à faire des brancards et à transporter à l'IIôtel-Dieu les blessés, qui bientôt s'y trouvèrent réunis au nombre de trois cents ; d'autres, enfin, s'en allaient cherchant par la ville les cadavres de leurs amis disparus. Besogne poignante et qui, pour beaucoup, fut inutile, un grand nombre de victimes ayant été jetées dans les deux fleuves !
Pendant que les ouvriers se livraient à ces soins pieux,' les bourgeois, revenus de leur stupeur, songeaient au lendemain et prenaient leurs mesures. Déguisés en ouvriers.
HISTOIRE l)K DIX ANS
ils allèrent, quand la nuit fut venue, se mêler à tous les postes, de sorte que, pour se faire reconnaître et obéir, les anciennes autorités n'eurent plus qu'à se montrer. Le soir, en ed'et, à la lueur des torches, M. Dumolard sortit de l'hôtel de la préfecture. Il se présenta successivement à tous les postes, suivi de quelques hommes dévoués. A chaque halte, des bourgeois en veste et en casquette venaient grossir son cortège, qui se composait de près de six cents hommes, lorsqu'il parvint à l'IIôtel-de-VilIe.
A dater de ce moment, les vieilles formes imposées à cette société malade et inepte reprirent tout leur empire. L'autorité continua néanmoins à s'adjoindre quelques ouvriers, et entr'autres, un grillageur, nommé Unisson : il fallait amuser le peuple pendant quelques jours. On ouvrit aussi une souscription en faveur des ouvriers, et plusieurs personnages importants souscrivirent pour de fortes sommes, qui ne devaient jamais être versées.
Enfin, le 3 décembre, à midi, une proclamation de la mairie annonça l'arrivée du prince royal et du maréchal Soûl t. Ils entrèrent à Lyon par le faubourg de Vaise, à la tête d'une nombreuse armée qui s'avançait dans un appareil formidable, tambour battant et mèche allumée. Le maréchal Soult avait rencontré au camp de Reilleox, où le général Roguet était allé l'attendre, les troupes qui s'étaient trouvées à Lyon lors du soulèvement du peuple. Ministre de Louis-Philippe, devenu roi parce qu'en 1830 les troupes de Charles X avaient refusé de tirer sur le peuple, le maréchal Soult reprocha durement aux soldats du général Roguet la mollesse de leur résistance. Les soldats l'écoutaient avec étonnement.
A Lyon, il déploya une sévérité plus menaçante encore. Le désarmement des ouvriers fut opéré, la garde nationale licencée, la ville de Lyon traitée en ville conquise. Et, comme pour faire sentir au peuple, jusqu'à quel point on méconnaissait tout ce qu'il y avait eu de louable dans sa générosité et de rassurant dans son abdication volon-
taire, oo mit a Lyon une garnison de vingtmille hommes, et 00 y entoura peu à peu la Croix-Rousse d'um- erinture de forts hérisrés de canons.
Il n'y avait plus de raison pOUT que le tarif fût exécuté! Noo content de lui refuser u sanction, le gouvernement destitua M. Dumolard pour la part qu'il avait prise à cet acte de justice, oubliant ainsi Les incontestables services que ce préfet avait rendus à la cause du roi. II. Dumolard était malade quand le prince royal fit son entrée- à Lyon. Le 6 décembre, il lui fut enjoint par le maréchal Soult de quitter la ville, dût-il n'aller qu'à deux lieues pour y attendre ofêtre en meilleur élut de santé. Il sortit donc de cette cité qu'il avait conservée à l'autorité royale, chassé comme un malfaiteur, le corps souffrant, l'âme ulcérée, dans une saison rigoureuse, et, ainsi qu'il l'a écrit lui-même, laissant dans l'abandon une famille consternée, composée de trois générations de femmes, dont une mère de 82 ans et des enfants en bas âge. Il avait pris part à la fixation du tarif!
La nouvelle de l'insurrection lyonnaise n'avait pas tardé à se répandre dans toute la France, qu'elle remplit de tristesse et d'anxiété. Ce n'était, en effet, ni au nom d'Henri V ou de Napoléon II, ni pour le compte de la République, que les ouvriers de Lyon s'étaient soulevés. L'insurrection, cette fois, avait un caractère et une portée bien autrement formidables. Car c'était la démonstration sanglante des vices économiques du régime industriel inauguré en I7K(.); c'était la révélation de tout ce que renferme «le lâche et d'hypocrite cette prétendue liberté des transactions qui laisse le pauvre à la merci du riche, et promet une victoire aisée a la cupidité qui s.iit attendre sur la faim qui n'attend pas. Vivre en travaillant ou mourir en combattant ! Jamais plus déchirante et plus terrible devise n'avait été écrite sur 00 étendard, à la veille d'un combat ; elle montrait dans l'insurrection des infortunés ouvriers de la Croix- Rousse, une véritable guerre servile ; et, à
LOUIS BLANC
la puissance que venaient de déployer ces esclaves des temps modernes, esclaves auxquels pourtant avait manqué un Spartacus, il était facile de deviner quelles tempêtes le i 19e siècle portait dans ses flancs.
Eli bien ! tel était l'aveuglement, telle était l'ignorance des hommes placés alors à la tête de la société, qu'ils furent rassurés et satisfaits en apprenant que l'insurrection n'était point politique. « Ce n'est rien, s'é- « crièrent à l'envi tous les organes du gou- « vernement, c'est une simple lutte entre « les fabricants et les ouvriers. » Et le Journal des Débats publia ces lignes sauvages : « Assuré de la paix au- dehors, entouré d'une « puissante armée réunie sous le drapeau « tricolore, le gouvernement ne peut crainte dre d'autres conséquences de la révolte « que des malheurs particuliers, bien fu- « nestes sans doute, mais qui seront abrégés « et diminués par la rigueur de la répression « légale. »
M. Casimir Périer, de son côté, en rendant compte à la Chambre de tant de désastres, déclara que les « événements étaient « graves, mais que les mesures ordonnées « par le gouvernement y répondraient par « leur force, par leur rapidité, par leur en- « semble1. »
Quant à la Chambre, elle crut assez faire pour la guérison du mal immense dont l'insurrection lyonnaise était le symptôme, en présentant au roi, sur la proposition de M. Augustin Giraud, une adresse ainsi conçue :
«Sire, nous avons entendu avec reconnaissance, en même temps qu'avec douleur, les communications franches et complètes que nous oat apportées les ministres de Votre Majesté, sur les troubles qui ont éclaté dans la ville de Lyon. Nous applaudissons au patriotique élan qui a porté le prince votre fils à se présenter au milieu des Français dont le sang coule, pour arrêter l'effusion. Nous nous empressons d'exposer a V. M. le vœu unanime des députes de la France, pour que son gouvernement oppose à ces déplorables excès toute la puissance des lois. La sûreté des personnes a été violemment attaquée; la propriété' a ■■l" menacée dans sou principe; In liberté de l'industrie a été menacée de destruction'! la voix des magistrats n'a pas été écoutée. 11 faut que de tels attentats soient energiquement réprimés. La France entière est blessée par cette
atteinte portée aux droits de tous dans la personne de quelques citoyens : elle leur doit une éclatante protection. Les mesures déjà prises par le gouvernement de Votre Majesté nous donnent la confiance que le retour de Tordre ne se fera pas longtemps attendre. La ferme union des gardes nationales et des troupes de ligne rassure tous les bons citoyens. Votre Majesté peut compter sur l'harmonie des Pouvoirs. Nous sommes heureux, Sire, de vous offrir au nom de la France le concours de ses députés pour rétablir la paix partout où elle serait troublée, étouffer tous les germes d'anarchie, affermir les principes sacrés, sur lesquels repose l'existence même de la nation, maintenir l'œuvre glorieuse de la révolution de juillet, et assurer partout force et justice à la loi. »
Une adresse à peu près semblable fut votée par la Chambre des pairs. Et le roi,
i. Séance du 25 novembre 1831.
Croix de Juillet.
de la sorte, eut occasion d'exprimer la joie que lui causait l'union des Pouvoirs !
Ainsi, des canons pour remédier aux maux de la concurrence; des forteresses pour réduire une foule de malheureux offrant leur travail sans autre condition que de ne pas mourir de faim ; des soldats, pauvres armés
pour contenir des pauvres sans armes
ministres, députés, pairs de France, ne paraissaient pas connaître de meilleurs moyens de gouvernement.
L'Opposition elle-même parla, dans ces circonstances funestes, comme si à ses yeux.
l'établissement do l'ordre n'eût été qu'une affaire de gendarmerie. Dans les violents débats auxquels l'insurrection donna naissance au sein du Parlement, il ne fut question ni de la fixation d'un minimum de salaire, ni de la nécessité de faire intervenir l'Etat dans les cboses de l'industrie, ni de modifications à apporter au régime oppresseur du laissez-faire y ni, en un mot, de procédés scientifiques propres à prévenir, ne fût-ce que provisoirement, le réveil d'une lutte à jamais lamentable. Non, M. Mauguin demanda que les épithètes franches et coniplètes fussent rayées de l'adresse; M. Casimir Périer demanda le contraire. M. Casimir Périer appela injurieusement M. Mauguin un individu; M. Mauguin mit en relief l'impertinence de M. Casimir Périer. Làdessus il se fit un grand tumulte; il y eut un grand scandale ; toutes les passions de parti se heurtèrent dans une confuse mêlée. Puis, à un mois de là, le président du Con-
seil vint dresser ;i !s tribune l'acte d'accusation du préfet du Rhône, lequel, pâle de
colère', saisit. le moment ou le président du Conseil sortait de la salle de-- délibérations, pour le menacer et lui donner lesplufl humiliants démentis. Ce fut tout.
Le gouvernement, d'ailleurs, avait à cetteépoque d'autres sujets de préoccupation. I.. jour approchait où la liste civile allait être lixée pour toute la durée du nouveau règ et l'on faisait courir dans le public la list<des dépenses royales jugées nécessaire par les ministres. Cette liste portait au chiffre de dix-huit millions le tribut annuel que la royauté devait lever sur le peuple.
Les ouvriers de Lyon une fois réduits à se renfermer silencieusement dans leur misère et dans leurs angoisses, les amis de l'ordre triomphèrent. La retraite du peuple sur le Mont-Aventin avait eu du moins pour résultat l'établissement des tribuns.
Tableau de la Société : vices du régime industriel. — Désordre moral, anarchie dans la constitution du Pouvoir. — Tentatives d'innovation. — Origine du Saint-Simonisme; son caractère; sa physionomie; son influence; son histoire jusqu'à la séparation de MM. Bazard et Enfantin.
C'est la véritable histoire de notre siècle que l'histoire de ses idées. Les menées de la diplomatie, les intrigues des Cours, les bruyants débats, les luttes de la place publique, tout cela n'est que l'agitation des sociétés. Leur vie est ailleurs. Elle est dans le développement mystérieux des tendances générales, elle est dans cette sourde élaboration de doctrines qui prépare les révolutions. Car il y a toujours une cause profonde à tant d'événements qui, lorsqu'ils éclatent, nous paraissent nés de l'occasion ou du hasard.
L'insurrection de Lyon avait pris les ministres au dépourvu. Esclaves de la routine politique, incapables d'initiative, étrangers au mouvement intellectuel qui se faisait autour d'eux, accoutumés enfin à ne voir l'existence de la société que dans les frivoles querelles où se dépensait toute leur ardeur, les ministres cessèrent de comprendre la portée du soulèvement des tisseurs le jour où l'on cessa d'en entendre le bruit. Mais, au-dessous de ce Pouvoir si obstinément retranché dans son imprévoyance et son égoïsme, des hommes pleins d'intelligence et de hardiesse étudiaient les problèmes qu'il laissait sans solution, s'emparaient du rôle qu'il dédaignait dans son impuissance et cherchaient à gouverner par la pensée une nation qu'il ne savait, lui, gouverner que par des soldats.
Or, jamais société n'avait été plus remplir de désordres que celle qu'abandonnaient ainsi au hasard les hommes chargés officiellement de la conduire.
Lutte des producteurs entre eux pour la
conquête du marché, des travailleurs entre eux pour la conquête de l'emploi, du fabricant contre l'ouvrier pour la fixation du salaire ; lutte du pauvre contre la machine destinée à le faire mourir de faim en le remplaçant : tel était, sous le nom de concurrence, le fait caractéristique de la situation envisagée au point de vue industriel. Aussi, que de désastres! Les gros capitaux donnant la victoire dans les guerres industrielles, comme les gros bataillons dans les autres guerres, et le laissez-fatre aboutissant de la sorte aux plus odieux monopoles; les grandes exploitations ruinant les petites, le commerce en grand ruinant le petit commerce; l'usure s'emparantpeu à peu du sol, féodalité moderne pire que l'ancienne ; et la propriété foncière grevée de plus d'un milliard; les artisans, qui s'appartiennent, faisant place aux ouvriers, qui ne s'appartiennent pas; les capitaux s'engoufirant, sous l'impulsion d'une avidité honteuse, dans les placements aventureux ; tous les intérêts armés les uns contre les autres : les propriétaires de vignes contre les propriétaires de bois, les fabricants de sucre de betteraves contre les colonies, les ports de mer contre les fabriques de l'intérieur, los provinces du Midi contre celles du Nord, Bordeaux contre Paris : ici, des marchés qui s'engorgent, désespoir du capitaliste; là, des ateliers qui se ferment, désespoir de l'homme de main-d'œuvre; le commerce devenu un trafic de ruses permises et de mensonges convenus ; la nation marchant à la reconstitution de la propriété féodale par
L'usure, et à rétablissement d'une oligarchie financière parle crédit; toutes les découvertes de la science transformées en moyens d'oppression, toutes les conquêtes du génie de l'homme sur la nature transformées en armes de combat, et la tyrannie multipliée en quelque sorte par le progrès même; le prolétaire, valet d'une manivelle, ou, en cas de crise, cherchant son pain entre la révolte et l'aumône ; le père du pauvre allant, à soixante ans mourir à l'hôpital, et la fille du pauvre, forcée de se prostituer à seize ans pour vivre, et le fils du pauvre réduit à respirer, à sept ans, l'air empesté des filatures pour ajouter au salaire de la famille ; la couche du journalier, imprévoyant par misère, devenue horriblement féconde, et le pro'étariat menaçant le royaume d'une inondation de mendiants. Voilà quel tableau présentait alors la société.
D'un autre côté, plus de croyances communes, nul attachement aux traditions, l'esprit d'examen niant toute chose sans rien affirmer, et pour religion l'amour du gain. La nation étant ainsi tournée au mercantilisme, il était naturel qu'on y fit du mariage une spéculation, un objet de négoce, une manière d'entreprise industrielle, un moyen d'achalandage pour quelque boutique. Et comme le mariage, quoique contracté de cette façon hideuse, avait été déclaré indissoluble parla loi, la faculté du divorce était, à Paris et dans les grandes villes, suppléée presque toujours par l'adultère. Aux désordres nés, dans la famille, de la fragilité du lien conjugal, se joignaient les scandaleux débats qu'enfante la cupidité entretenue par le désir d'hériter; et chaque jour les feuillesjudiciaires étalaientauxyeux du public le triste spectacle de frères se disputant par lambeaux L'héritage paternel, ou même de fils s'arment contre leur niêre, devant des juges à qui l'habitude de ces odieuses luttes avait fini par en masquer l'horreur. Au sein des classes laborieuses, la dissolution de la famille avait une origine différente, mais un oaraotère encore plus déplorable. Dans le registre delà prostitution,
la misère figurait comme l'aliment principal
delà débauche. Le mariage étant; pour le prolétaire, un accroissement de charges et Le libertinage no étourdissement de la douleur, la pauvreté ne faisait que l'accouplei
avec la pauvreté ; de sorte- qu'on était dans une voie où La misère engendrait Le concubinage et le concubinage l'infanticide. Autre calamité : s'il arrivait au pauvre de se marier, il était bientôt forcé de ne ehercherd la paternité qu'un supplément de salaire, et d'envoyer dans des manufactures où la santé du corps se perd par l'excès du travail, et la santé de l'âme par le contact des sexes, ses enfants àpeine arrivés à l'âge où l'on a le plus besoin d'air, de mouvement et de liberté. Aussi voyait-on se presser chaque jour, dès cinq heures du matin, à l'entrée de toute filature, une foule de malheureux enfants, pâles, chétifs, rabougris, à l'œil terne, aux joues livides, et marchant le dos voûté comme des vieillards. Car le régime social, fondé sur la concurrence, se montrait à ce point cruel et insensé qu'il avait pour effet, non-seulement d'étouffer l'intelligence des fils du pauvre et de dépraver leur cœur, mais encore de tarir ou d'emprisonner en eux les sources de la vie. Et le moment approchait où If. Charles Dupin viendrait faire à la tribune de la Chambre des pairs cette déclaration solennelle : « Sur 10,000 jeunes gens appelés au « service delà guerre, les dix départements « les plus manufacturiers de Fiance en « présentent 8,9N0 infirmes ou difformes, « tandis que les départements agricoles n'en « présentent que 'tj)'2d. » Il est inutile d'ajouter que, dans une société OÙ une oppression semblable était possible, la charité n'était qu'un mot et la religion qu'un souvenir.
Et le mal était dans le Pouvoir SUSSJ bien
que dans la société. La royauté, autoriti
héréditaire que menaçait sans cesse une autorité élective, s'absorbait forcément et tout entière dans Le Soio de Ba défense. La Chambre des pairs, soumise à la nomination royale, ne comptait plus dans le mécanisme constitutionnel que comme superfétation ou
LOUIS BLANC
comme embarras. La Chambre des députés était condamnée à vivre sans initiative: d'abord, parce que représentant une seule classe, la classe dominante, elle ne pouvait avoir le désir de réformer les abus dont ellemême profitait ; ensuite, parce que composée en partie de fonctionnaires, elle se traînait sous la dépendance des ministres, auxquels une distribution corruptrice des emplois asservissait la majorité.
Ainsi, et pour résumer la situation sous ses trois aspects principaux: dans l'ordre social, la concurrence ; dans l'ordre moral, le scepticisme ; dans l'ordre politique, l'anarchie ; tels étaient les traits caractéristiques du règne de la bourgeoisie en France.
D'aussi grands maux appelaient d'énergiques remèdes: on n'avait su en trouver aucun qui ne fût une aggravation du mal. On établissait des tours pour empêcher les mères de tuer l'enfant qu'elles ne pouvaient nourrir; mais les tours devenaient un encouragement à la débauche, et le nombre des enfants trouvés qui, le 1er janvier 1784, n'avait été que de 40,000, s'élevait en 1834 à 130,000.
On construisait des pénitenciers pour y apprendre la vertu à ceux qui avaient reçu de la misère l'éducation du crime; mais c'était un système bien imprévoyant que celui qui montrait au criminel une sollicitude sur laquelle le pauvre n'avait pas droit décompter, que celui qui attendaitle meurtre avant de moraliser le meurtrier, que celui qui à deux pas de l'atelier où il laissait les enfants se corrompre, élevait la prison où devaient être catéchisés des scélérats en cheveux blancs.
On fondait des caisses d'épargne pour solliciter l'ouvrier à l'économie; mais dans un milieu où la première de toutes les maximes était celle-ci : « chacun pour soi, chacun v chez soi, » l'institution des caisses d'épargne n'était bonne qu'à rendre le pauvre égoïste, qu'à briser dans le peuple ce lien sacré que noue entre les êtres qui souffrent la communauté des souffrances. Il y avait,
d'ailleurs, quelque chose de dérisoire à recommander au travailleur des économies que lui interdisait fatalement sa misère. Au 31 décembre 1830, sur 163,196 livrets, 74,835 appartenaient à des déposants nonouvriers, et, pour la plupart, domestiques. On promettait à la banque de France le renouvellement de son privilège; mais cette banque, qui prélevait sur la production des bénéfices exorbitants , n'acceptait pas le papier du pauvre ; elle forçait le petit commerçant à traverser, pour arriver jusqu'à elle, les hideux réduits de l'usure; elle ne justifiait enfin que par l'appui qu'elle prêtait aux plus forts contre les plus faibles, l'avare jouissance du plus précieux des monopoles. De ce triste état de choses devaient naturellement sortir des tentatives d'innovation. C'est ce qui arriva.
Nous exposerons plus tard, et au moment où elle fut manifestée avec éclat, la théorie qu'élaborait déjà depuis longtemps, dans l'ombre et la solitude, Charles Fourier, homme de génie qui devait mourir pauvre et ignoré. Mais à l'époque où nous sommes arrivé, les idées de ce penseur persévérant n'étaient connues que d'un fort petit nombre d'adeptes ; et la scène était occupée tout entière par l'école saint-simonienne.
Il fut donné à cette école de réhabiliter le principe d'autorité, au milieu des triomphes du libéralisme ; de proclamer la nécessité d'une religion sociale, alors que la loi ellemême était devenue athée; de demander l'organisation de l'industrie et l'association des intérêts, au plus fort des succès mensongers de la concurrence. Avec une intrépidité sans égale, avec une vigueur soutenue par un talent élevé et de fortes études, cette école mit à nu toutes les plaies du siècle, elle ébranla mille préjugés, elle remua des idées profondes, elle ouvrit à l'intelligence une carrière vaste et nouvelle. L'influence qu'elle exerça fut grande et dure encore. Il importe donc de dire ce que furent les saintsimoniens, ce qu'ils accomplirent, ce qu'ils apportèrent à une société troublée, de vérités ou d'erreurs, et à quelle source furent
VTue de la cathédrale de Lyon.
puisées, de quelle manière se développèrent ces doctrines qui devaient être tour à tour un objet d'étonnement,de risée et de colère. Le fondateur de l'école saint-simonienne était mort depuis cinq ans lorsque la révolution de juillet éclata. Il appartenait à une des plus nobles maisons de France, il était L'héritier et du nom et des armes de ce fameux duc de Saint-Simon, l'historien du règne de Louis XIV, le dernier de nos véritables grands seigneurs ; et pourtant, il venait attaquer tous Les privilèges de naissance et affirmer que La guerre est impie. Car c'était un homme puissant par Pindépendanoe <le L'esprit et L'audace du cœur. Convaincu, du reste, qu'avant de composer un codepour L'humanité, il faut avoir attentivement analyséles hommes et les choses, il passa la première moitié île sa \ le à étudier
la société, sous tous ses aspects, n'hésitant devant aucune expérience, pratiquant en observateur le vice aussi bien que la vertu, i tirant une leçon de chacune de ses chutes, faisant de ses folies la matière de ses études, prompt à dissiper en prodigalités calcul une fortune acquise par des spéculations, pauvre à l'excès au sortir d'une studieuse
opulence, vivant d'une misérable place copiste dans Le temps même où il gouvernai' le monde en pensée, Sage pour quelqi; uns, pour la plupart insensé, ardent jusqu'à L'exaltation, puis découragé jusqu'à Tess du suicide, réduit enfin à mendier, lui qui
avait si souvent réuni à sa table, poui
juger, les artistes les plus brillants et les savants les plus célèbres. Telle fut la vie de
Saint-Simon: voici quels en furent les résuit ils intellectuels.
LOUIS BLANC
Ainsi que tous les réformateurs, Saint- Simon parlit du principe de la perfectibilité humaine. Mais comme l'histoire lai montrait l'humanité dans une perpétuelle alternative de despotisme et d'anarchie, de repos et de secousses, il distingua dans la vie des peuples deux sortes d'époques : celles où règne un système, bon ou mauvais, mais coordonné dans ses diverses parties et généralement accepté, et celles que caractérisent les efforts faits pour passer du régime existant à un régime nouveau. Les premières, Saint-Simon les appelait e/?0<jwes organiques; aux secondes il donnait le nom d'époques critiques. Il voyait, par exemple, une époque organique dans le paganisme jusqu'à Socrate, et une autre époque organique dans le christianisme jusqu'à Luther.
Après avoir divisé la société en travailleurs et en oisifs, avec cette conviction que l'avenir appartenait exclusivement aux premiers.
Saint-Simon s'était demandé quelle était la classification la plus exacte à introduire parmi les travailleurs. L'homme sent, il pense, il agit: Saint-Simon en avait conclu que tout l'ensemble du travail humain peut être fait par ceux qui parlent aux sentiments de l'humanité, par ceux qui cultivent son intelligence, et par ceux qui mettent en œuvre son activité. De là, trois fonctions
(sociales qui consistent à. émouvoir les hommes, à les éclairer, à les enricfrir. De là aussi, trois classes de travailleurs: les artistes, les savants, les industriels.
Restai ta trouver le lien de ces trois ordres de fonctions sociales: la loi du progrès.
La première révolution française avait vivement frappé Saint-Simon, et il avait bien vu qu'elle n'était que la révolution de Luther continuée et agrandie. La ruine de la papauté ou, ce qui revient au même, la déchéance du pouvoir spirituel européen lui était donc apparue comme l'expression la plus générale et la plus vive de l'œuvre révolutionnaire. Or, l'union que l'Eglise avait établie entre les peuples pouvait-elle demeiii er brisée a jamais? Etait-il possible que Le gouvernement de l'esprit restai vacant.
sans que la marche de l'humanité fût suspendue? Un vide immense venait de se faire dans le monde: ce vide, il le fallait remplir. Mais comment? Par qui et sur quelles bases reconstituer le pouvoir spirituel?
Dans un premier ouvrage, intitulé Lettres d'un habitant de Genève à ses contemporains. Saint-Simon s'adressa aux savants. Le projet qu'il proposa était d'une bizarrerie extrême ; il contenait des idées que l'auteur devait repousser plus tard, et notamment celle de l'élection: ce n'était pas encore une doctrine, c'était une ébauche. D'après ce projet, une souscription aurait été ouverte devant le tombeau de Newton. Tous auraient été appelés à souscrire, riches et pauvres, hommes et femmes, chacun selon sa fortune et son vouloir ; et chaque souscripteur aurait nommé trois mathématiciens, trois physiciens, trois chimistes, trois physiologistes, trois littérateurs, trois peintres, trois musiciens.
Le produit de la souscription aurait été partagé entre les savants et les artistes désignés par le plus grand nombre de suffrages. Les vingt-un élus de l'humanité, réunis sous le nom de Coiiseil de Xeicton, et présidés par un mathématicien, auraient formé le gouvernement spirituel chargé de diriger vers un but commun les diverses nations du globe.
Ce projet qui n'avait de remarquable que sa singularité, n'était de nature ni à être goûté, ni à être compris. Il était incomplet, d'ailleurs. Il ne créait aucune connexitépermanente et nécessaire entre la science et Y industrie entre les découvertes de l'esprit et leur application, entre la théorie et la pratique. D'un autre côté, Saint-Simon ne tarda pas à remarquer que le corps des savants n'était plus qu'un corps sans chaleur et presque sans vie, qu'en toute occasion il recevait L'impulsion au lieu de la donner ; tandis que l'industrie, au contraire. grandissait avec rapidité, animait la société de son souffle, prenait en toute chose une initiative hardie, se montrait assez forte
pour tenir en échec la souveraineté brutale
HISTOlItrc DE DIX ANS
du glaive et contrebalancer le génie de Napoléon.
II résolut donc de s'adresser aux industriels ^ et dans tous les écrits qui marquèrent cette seconde période de sa viu intellectuelle, l'industrie occupa la place que, dans ses précédents ouvrages, il avait assignée à la science. Prenant pour devise « tout par et pour l'industrie », il déclara que le temps était venu d'arracher à l'oisiveté sa couronne, que le temps était venu d'inaugurer le règne du travail. Le roi, il en faisait le chef des industriels; il voulait que les ministres fussent tout simplement des industriels éclairés, choisis pour préparer le budget et le féconder; il demandait que l'assiette des impôts, qui donnent le droit électoral, fût établie de manière à substituer l'influence du cultivateur à celle du propriétaire oisif, c'est-à-dire l'homme qui paie la rente à celui qui la reçoit; il proposait, en un mot, plusieurs moyens qui, tous, tendaient à faire passer la puissance politique, des mains du militaire, du légiste, du rentier, aux mains de l'industriel.
Ce n'était là évidemment qu'une théorie de circonstance, d'une valeur contestable, et qui ne révélait, après tout, que le côté politique des vues du réformateur. Car comment Ymêmtrie, abandonnée à elle-même, aurait-elle pourvu aux besoins moraux et intellectuels de l'humanité ?
Saint-Simon lit alors appel aux artistes. Mais cette fois, reprenant toutes les idées que jusque-là il avait émises successivement et isolément, il les rassembla, les coordonna, et en lit, sous le nom de nouveau t îiiusiiAMSMK, la conception dont il devait léguer à quelques disciples aimés l'éclatant et laborieux héritage.
Jésus-Christ avait dit aux hommes : aimezvous les uns les autres comme des frères. Précepte admirable et touchant, mais formulé d'une manière vague, ainsi qu'il convenait aune époque où l'humanité so divisait en maîtres et en esclaves. L'esclavage détruit en partie, la pensée du Christ devait, suivant Saint-Simon, se traduire par cette
belle et généreuse formule : l'amélioration physique et morale la plus rapide possible du sort d«' la classe la plus nombreuse -:t la plus pauvre. C'était donc pour réaliser ce but qu'un pouvoir spirituel avtift été institué, qu'il y avait. mi dans le monde un \ tcairc du Christ, un Pape.
Mais pour faire prévaloir sa subi i m>- doctrine , le Christ avait dû ménager César, qui possédait la force. Voilà pourquoi il avait dit : « Mon royaume n'est pas de ce moud.'. « Rendez à César ce qui appartient à I sar. » Ainsi était né du sein même de la régénération chrétienne ce grand dualisme qui caractérise l'histoire du moyen -âge : le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, l'Eglise et l'Etat, le Pape et l'Empereur. La direction des intérêts matériels de l'humanité s'était trouvée de la sorte en dehors des attributions de l'Eglise. Aussi Pavait-on vue resserrer dans le cercle des disputes théologiques l'exercice du pouvoir spirituel qui lui était confié, consacrant toutes les ressources de sa science à l'analyse de dogmes sans application matérielle possible, négligeant tout le côté physique de l'amélioration des peuples, prêchant même le mépris de la chair, et ne contribuant au soulagement de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre que par ces mots : « La souffrance est sainte » mots qui versent dans l'existence la plus tourmentée toutes les joies de l'espérance, et qui consolent les damnés de la terre, en leur montrant le ciel.
('était beaucoup, cependant, que cette influence du pouvoir spirituel , même i treinte à cette utilité indirecte ; ce fut isc tant que le pouvoir temporel ne se déploj que parla conquête et par la guerre. Mais le jour vint où l'activité du pouvoir temporel, au lieu de se développer exclusivement par la guerre, se développa par l'industrie. Et ce jour là, l'Église fut naturellement ébranlée jusque dans ses fondements. Car il fallait une science particulière à l'industrie. Y qu'arriva-t-il ? qu'un laïque, Kepler, prépara Newton; qu'un laïque, Guttemberg, inventa l'imprimerie ; que des laïques, toi
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Médicis, frayèrent au commerce des \oies nouvelles ; que le progrès des mathématiques, de la physique, de la physiologie, de l'astronomie, furent dus en partie à des laïques. Il y eut donc à côté de la science théologique ou sacrée une science pratique ou profane ; il s'éleva en face du pouvoir spirituel exercé par l'Eglise un autre pouvoir spirituel exercé par l'Etat. Un poids nouveau tombait dans un des plateaux de cette grande balance suspendue pendant tout le cours du moyen-âge entre le Pape et l'Empereur : ce fut du côté de l'Empereur qu'elle pencha. Luther parut, l'ancien pouvoir spirituel fut à peu près dissous.
Le Pape, en effet, devenait hérétique, du moment que, dans la voie qui conduit à l'amélioration du sort de la classe la plus nombreuse, il se trouvait dépassé par Je pouvoir temporel. Mais Luther était hérétique, de son côté, en faisant rétrograder la religion chrétienne jusqu'à son point de départ, en la rendant justiciable de César; il était hérétique en bannissant du culte de l'Église réformée l'influence des arts, qui répondent à un des trois modes de la vie humaine, ïe sentiment.
Ainsi, pour Saint-Simon, le pouvoir religieux eût été celui qui, embrassant l'humanité en tout ce qui la constitue, l'aurait conduite vers le but chrétien, c'est-à-dire vers l'amélioration du sort de la classe la plus nombreuse : par le sentiment, en employant les artistes ; par la raison, en employant les savants ; par les actes, en employant les industriels. En ce sens, la papauté avait été un pouvoir spirituel, mais non pas un pouvoir religieux. Le pape avait été jusqu'à Léon X le chef des savants plutôt que le chef des prêtres. La religion était encore à fonder, et elle ne devait l'être que lorsqu'on aurait trouvé un système propre à faire concourir à un même but, sous l'impulsion d'un pouvoir doué tout à la fois d'un sentiment exquis, d'une science profonde, d'une activité infatigable, les artistes, les savants et les industriels. Telles étaient, selon Saint-Simon, les bases du Nouveau Christianisme.
On serait tenté de ne voir dans ces travaux qu'une ingénieuse terminologie, s'ils n'avaient donné naissance, comme nous l'expliquerons, à une doctrine féconde en conséquences pratiques, et dont l'exposition eut quelque chose de formidable.
Saint-Simon sentait bien l'importance de sa conception ; car il mourut plein de foi et d'espérance, laissant pour adieux aux rares disciples qui entouraient son lit de mort des paroles où perçait le légitime orgueil de cette âme prête à s'envoler : « le fruit est « mûr ; vous le cueillerez. »
Saint-Simon avait eu M. Augustin Thierry pour secrétaire, et M. Auguste Comte pour disciple ; mais l'héritier de sa doctrine fut M. Olinde Rodrigues. Un journal intitulé le Producteur, qui parut peu de temps après la mort de Saint-Simon, en 1825, et dont la direction fut confiée à M. Cerclet, devint le centre autour duquel M. Olinde Rodrigues rassembla, pour les initier à la doctrine de son maître, les hommes qui pouvaient la prêcher avec le plus de talent et de succès. Le Producteur, cependant, ne fut pas un journal saint-simonien. Rédigé par MM.
Olinde Rodrigues, Enfantin, Bazard, Bûchez, Auguste Comte, Armand Carrel, écrivains d'un grand mérite, mais qui n'obéissaient pas tous à une foi commune, il n'eut d'autre effet que d'étonner et de troubler le libéralisme par la nouveauté de certains aperçus et l'imprévu des solutions qu'il trouva aux problèmes que présentait alors l'industrie.
Quoi qu'il en soit, la doctrine s'élaborait entre MM. Olinde Rodrigues, Enfantin et Bazard. Ils attirèrent à eux des élèves de l'école polytechnique, des littérateurs distingués, des orateurs, des artistes ; et bientôt une école se forma. Au moment où la révolution de juillet éclata, l'école saint-simonienne était constituée ; elle reconnaissait pour chefs MM. Enfantin et Bazard. auxquels M. Olinde Rodrigues avait notablement cédé la suprématie. Voici quel fut le développement donné par les disciples aux idées du maître.
• Acceptant la division de l'humanité en artistes, en savants et en industriels, les saintsimoniens s'attachèrent d'abord à vérifier par la méthode historique la loi du progrès, qui faisait l'objet de leurs croyances.
Pour ce qui est de l'ordre des sentiments, ils remarquèrent que l'humanité allait, dans l'histoire, de la haine à l'amour et de l'antagonisme à l'association. Le vaincu, en ellet, n'avait-il pas commencé par être exterminé par le vainqueur? Le vainqueur, plus tard, ne s'était-il pas contenté de réduire le vaincu en esclavage ? Le serf n'avait-il pas succédé à l'esclave, et l'homme libre au serf? D'un autre côté, la famille avait grandi jusqu'à la cité, la cité jusqu'au royaume, le royaume jusqu'à la fédération, si bien que, de progrès en progrès, un grand nombre de peuples s'étaient unis sous la loi du catholicisme. L'humanité marchait donc vers le principe de l'association universelle , fondée sur l'amour.
Etudiée au point de vue des faits qui concernent la science, l'histoire n'offrait pas des enseignements moins précieux. La civilisation, en se développant, n'avait pas cessé d'accroître l'importance de l'homme intelligent, au détriment de l'homme fort. Et quelle magnifique leçon donnée au monde que le spectacle de l'Eglise organisée autrement que l'Etat! Ici, un pouvoir spirituel se faisant accepter par le raisonnement et basé sur le mérite; là, un pouvoir temporel s'imposant par la conquête et basé sur la naissance. Par qui aurait été représenté dans le moyen-âge le principe de l'hérédité ? Par l'Empereur. Et le principe contraire ? Par le Pape. Or, jusqu'à Léon X qui s'entoura d'une cour comme un prince temporel, qui vendit les indulgences pour payer les frais de toilette de sa sœur, qui se transforma en César, laquelle de ces deux Puissances, l'Eglise et l'Etat, éclipsa et domina l'autre ? N'y avait-il aucuno conclusion profonde à tirer de l'exemple du moine élu. sortant de l'obscurité de son cloitro pour monter sur le trône pontilical, et, le lendemain, donnant à baiser au plus lier d'entre
les souverains héréditaires, la poussière
ses sandales } L'humanité marchait donc
rers une organisation dans laquelle on donnerait à charnu suivant sa capacité , et a chaque capacité suivant ses aeuvn
En ce qui touche à Vindustrie% la loi du
progrès était manifeste* Li's habitudes industrielles n avait-ut cessé de gagner du terpain, et les habitudes guerrières d'en perdre.
Après s'être armé pour ravager des pro-
Saint- Simon.
vinces, on s'était armé pour établir des comptoirs. Si la guerre n'était pas encore bannie de l'histoire, le but du moins n'en était plus le même. Les conquêtes de EtaflM avaient t'ait place aux conquêtes de l'Angleterre. Les soldats reculaient de jour en jouidevant les marchands. Et Napoléon luimême, l'homme des batailles. Napoléon avait donné le commerce el la paix pour but à l'ambition de ses armées. Donc l'humanité marchait vers l'organisation de l'industrie. Comme conséquences de ces investigations historiques, on trouvait ces trois formules :
Association universelle fondée sur l'amour; et, par conséquent, plus de concurrence.
A chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres ; et, par conséquent, plus d'héritage.
Organisation de l'industrie; et, par conséquent, plus de guerre.
De semblables doctrines tendaient à ébranler tout l'ordre social existant. On s'en émut. Elles manquaient pourtant de logique, de grandeur et d'audace.
En prêchant l'association universelle des hommes, fondée sur l'amour; en demandant que l'industrie fût organisée régulièrement et qu'elle établît son empire sur les ruines d'un régime de désordre et de guerre, les saint-simoniens montraient une intelligence parfaite des lois qui, dans l'avenir, doivent régir l'humanité. Mais ils renversaient d'une main l'édifice qu'ils élevaient de l'autre, dans cette formule fameuse : A chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres. Formule équitable et sage en apparence, mais en réalité subversive et inique!1
Que l'inégalité, mère de la tyrannie, se produise dans le monde, au nom des succès de l'esprit ou bien au nom des victoires delà force, qu'importe? Dans l'un et l'autre cas, la charité disparaît, l'égoïsme triomphe, et le principe de la fraternité humaine est foulé aux pieds. Examinez la famille : le père, dans le partage des fruits qu'il distribue à ses enfants, prend-il en considération la différence des services qu'ils rendent ou celle des besoins qu'ils éprouvent? Luimême, lui qui porte tout le fardeau de l'association domestique, ne retranche-t-il pas volontiers de ses jouissances pour satisfaire les exigencos d'un fils malade, pour accroître le bien-être d'un fils ignorant et. débile? Voilà la charité en action. Que l'Etat se
\. Nous devons dire ici que, parmi les saint-simoniens, qiulques-uns entendaient la formule que nous critiquons. en ce sens que « le plus capable doit être le plus haut placé h dans In hiérarchie » ce qui est souverainement raisonnable. Mais la formule exprime davantage; elle exprime
'!' ''' plus capable doit aussi être le mieux rétribué. »
Or, c'est le sens le plus étendu qui a prévalu et dans l'école cl dans sou organe officiel, le Globe.
modèle sur la famille. Hors de là il n'y a que violences et injustice. Rétribuer chacun seion sa capacité? Eh, que faire alors des idiots? Que faire des infirmes? Que faire du vieillard frappé d'une incurable impuissance? Les laisser mourir de faim? Il le faut, si on affirme que la société ne doit à ceux qui la composent qu'en raison de ce qu'elle reçoit d'eux. La logique saint-simonienne était donc homicide?... Non, elle était seulement inconséquente. Car elle admettait des hospices pour les incapables et Bicêtre pour les fous. Prétendre qu'il est convenable qu'un homme s'adjuge, en vertu de sa supériorité intellectuelle, une plus large part des biens terrestres, c'est s'interdire le droit demaudire l'homme fort qui, aux époques de barbarie, asservissait les hommes faibles en vertu de sa supériorité physique : c'est tout simplement transformer la tyrannie. Les saintsimoniens, il est vrai, posaient en principe qu'il est bon de stimuler le talent par la récompense, et c'était dans l'utilité sociale qu'ils croyaient puiser la justification de leur formule. Mais est-il nécessaire que la récompense soit matérielle, qu'elle s'évalue en richesses? Il est pour l'homme, grâce au ciel, d'autres et de plus énergiques mobiles. Avec un morceau de ruban qu'il promettait d'attacher à la boutonnière des plus braves, Napoléon a fait voler au-devant de la mort une armée d'un million d'hommes. Le mot f/ioire, bien ou mal compris, a fait à l'univers ses destinées. Par quelle fatalité désastreuse, ce qui a suffi lorsqu'il s'agissait de détruire, ne suffirait-il pas, quand c'est de produire qu'il s'agit? Est-ce que les grands hommes n'ont pas toujours cherché et trouvé leur principale récompense dans l'exercice même de leurs hautes facultés? Si la société eût voulu récompenser dignement Newton, elle y eût été impuissante : il n'y avait pour Newton d'autre récompense équitable et suffisante que la joie qu'il dutressenlir quand son génie eut découvert les lois qui gouvernent les mondes. Il y a deux choses dans l'homme : des besoins et des facultés. Par les besoins, l'homme est passif; par les fa-
cultes, il est actif. Par les besoins, il appelle ses semblables à son secours ; par les facultés, il se met au service de ses semblables. Les besoins sont l'indication que Dieu donne à la société de ce qu'elle doit à l'individu. Les facultés sont l'indication que Dieu donne à L'individu de ce qu'il doit à la société. Donc, il est du davantage à celui qui a le plus de besoins1, et il est permis d'exiger davantage de celui qui aie plus de facultés. Donc, d'après la loi divine écrite dans l'organisation de chaque homme, une intelligence plus grande suppose une action plus utile, mais non pas une rétribution plus considérable; et l'inégalité des aptitudes ne saurait légitimement aboutir qu'à l'inégalité des devoirs2. La hiérarchie par capacités est nécessaire et féconde; la rétribution par capacités est plus que funeste, elle est impie.
Ainsi, le mode de répartition proposé par les saint-simoniens était en contradiction formelle avec le noble but par eux-mêmes indiqué : l'association universelle fondée sur l'amour. Ce n'est pas tout. Lorsqu'on leur demandait qui serait juge des capacités et de quelle manière ils entendaient la constitution du pouvoir, ils répondaient sans hésiter : « La loi, aux époques critiques, « n'est qu'une lettre morte, et c'est à cette « lettre morte qu'on obéit ; mais il faut aux < époques organiques une loi qui se conte fonde avec le législateur, une loi vivante. « Celui-là gouvernera qui se sentira le plus « capable et saura se faire accepter pour
1. L'homme a dos besoins physiques, dont la nature elle-même assigne la limite. 11 a des besoins moraux qui, dans une association régulière el progressive* trouveraient à se satisfaire et à se développer collectivement. Quant aux besoins purement factices, que crée une civilisation vicieuse et corrompue, el d'où peuvent naître des exigences extravagantes, ils ne constitueraient, dans une association régulière, que des maladies individuelles que la Bociété se devrait, imn pas d'alimenter, mais de guérir.
2. Comment l'aire passer ce principe dans l'application? Une semblable exposition ae saurait entrer dans le cadre de cet ouvrage. Noua avons dû nous borner à montr cote vulnérable des innovations s.unt simoniennes. Encore la nature de notre livre ne comportait elle pas une critique
detaidee du saint-siinunisine, ilmil DOU8 n'avons dil que
ce qui pouvait le mieux en taire apprécier la signification soeiale et la véritable poi I
« tel. » De sorte qu ils avaient 60 vue un despotisme personnel et pacifique avant -i source dans l'adhésion toute volontaire gouvernés; ce qui pouvait être exprimé par
cette formule : le chef sera le plus aimant et le plus aimé. Or, moins inconséquent! dans leurs doctrines, les saint-simoniens auraient compris que, dans un système on la richesse sociale n'est pas distribuée d'une façon purement fraternelle, et où la science économique n'est point calquée sur les règles de la famille, le pouvoir du plus aimant et du plus aimé est chimérique et impossible. Car, charger le pouvoir de répartir inégalement les fruits du travail social, c'est l'exposer à des critiques amères et lui préparer des obstacles sans nombre ; lui attribuer le droit d'avoir des préférences, c'est lui faire des ennemis. L'exercice de l'autorité personnelle rendue tôt ou tard odieuse, la haine s'introduisant dans l'association à la suite de la jalousie et l'anarchie à la suite de la haine, c'étaient là les conséquences inévitables du classement des capacités, pour peu qu'on le fît correspondre à l'inégalité des parts. Et, arrivé là, que devenait le svstème? Il fallait ou qu'il se maintint par la contrainte, ou qu'il s'écroulât.
On verra un peu plus bas comment de cette erreur fondamentale : A chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres, découlèrent d'autres erreurs, qui commencèrent par la transformation ou saint-simonisme et finirent par sa ruine. Mais, avant d'aborder la seconde phase de l'existence de l'école saint-simonienne, il importe de dire quelques mots de son t
extérieur et de l'action qu'elle exerça sur la
société.
La révolution de juillet avait imprimé au saint-simonisme une impulsion singulièrement énergique. Ce qui n'avait été d'abord qu'une école était maintenant une famille. Unissant à l'autorité d'une instruction lide et aux grâces de l'esprit la passion du proséh tisme, hommes du monde et sectaires, les premiers adeptes s'étaient répandus dans toutes les directions, promettant aux
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orateurs un théâtre sonore, tentant les poètes et les artistes par l'appât d'une renommée facile, prouvant aux savants que la science du libéralisme était fausse et vide, sans portée comme sans entrailles, parlant aux femmes de beaux-arts, d'amour et de vraie liberté. Le succès de ces tentatives avait été rapide ; après les conquêtes individuelles, on avait pu songer aux conquêtes collectives. La hiérarchie était fondée : le Collège d'abord, puis le deuxième degré, puis le troisième degré. Le Globe, que la retraite des doctrinaires qui le rédigeaient avait laissé aux mains de M. Pierre Leroux, penseur éminent et grand écrivain, le Globe était devenu le journal quotidien de l'école , déjà en possession de Y Organisateur.
Il avait fallu de l'argent : les dons affluèrent. M. d'Eichtal avait fourni une somme considérable. A une lettre de Bazard-Enfantin, M. Henri Fournel, qui se trouvait alors au Creuzot, avait répondu sur-le-champ par l'offre de sa fortune, et la réponse portait : Henri et Cécile Fournel, pour leur enfant. Dans une société envahie par le plus grossier mercantilisme, c'était une chose merveilleuse et touchante que cet élan. La plupart des journaux, à cette époque, n'étaient que des spéculations : le Globe fut distribué gratuitement.
Mais c'eût été trop peu pour le zèle dont les adeptes se sentaient animés : aux modestes conférences qui, avant la révolution de juillet, s'étaient tenues rue Taranne, succédèrent les prédications bruyantes de la rue Taitbout. Là , des hommes pleins d'éloquence , comme MM. Barrault, Charton, Laurent, Abel Transon, venaient exercer la souveraineté de la parole. Rien de plus curieux que le spectacle de ces assemblées. Autour d'une vaste salle, sous un toit de verre, tournaient trois étages do loges. Devant un amphithéâtre dont une foule empressée couvrait dès midi, tous les dimanches, les banquettes ronges, se plaçaient, sur trois rangs, des hommes sérieux et jeunes, vêtus de bleu, et parmi lesquels figu-
raient quelques dames en robes blanches et en écharpes violettes. Bientôt paraissaient, conduisant le prédicateur, les deux Pères suprêmes, MM. Bazard et Enfantin. A leur aspect, les disciples se levaient avec attendrissement; il se faisait parmi les spectateurs un grand silence plein de recueillement ou d'ironie, et l'orateur commençait. Beaucoup l'écoutaient d'abord avec le sourire sur les lèvres et la raillerie dans les yeux ; mais, quand il avait parlé , c'était dans toute l'assemblée un étonnement mêlé d'admiration ; les plus sceptiques ne pouvaient se défendre d'une longue préoccupation ou d'une émotion secrète.
Et tout tendait à rendre cette propagande active, irrésistible. La famille, établie rue Monsigny, était comme un brûlant foyer qui avait la double vertu d'attirer et de rayonner. La doctrine s'y développait au bruit des fêtes et sous le regard inspirateur des femmes. Abandonnant leurs occupations, leurs rêves de fortune, leurs affections d'enfance, ingénieurs, artistes, médecins, avocats, poètes, étaient accourus pour associer leurs plus généreuses espérances; les uns avaient apporté leurs livres, les autres leurs meubles ; les repas avaient lieu en commun ; on s'essayait au culte de la fraternité. Le nom de Pères fut donné aux membres de chaque degré supérieur par ceux des degrés inférieurs, et les dames qui faisaient partie de cette colonie intellectuelle reçurent les doux noms de mères, de sœurs ou de lilles. Là venaient aboutir les rapports de plus en plus nombreux qu'établissait entre les novateurs de Paris et ceux de la province une correspondance assidue; et de ce point partaient, pour aller semer dans la France entière la parole saint-simonienne, des missionnaires qui laissaient partout la trace de leur passage : dans les salons, dans les chàteaux, dans les hôtelleries, dans les chaumières, salués par ceux-ci avec enthousiasme, hués par ceux-là : mais infatigables dans leur ardeur. C'est ainsi que MM. Jean Reynaud et Pierre Leroux avaient été envoyés à Lyon, qu'ils enflammèrent, ei qui
Les Saint-Simouieus. (D'après un document authentique.) Charles Duveyrwr. Barrault. Michel Chevalier.
devait garder de leur présence un souvenir impérissable.
Cet énergique mouvement n'obéissaitpas, néanmoins, aux lois d'une inflexible unité. Sur la manière dont les questions devaient être posées, tous étaient d'accord; mais ils ne s'étendaient pas tous sur la manière dont elles devaient être définitivement résolues. La diversité éclatait surtout dans les missions, où, loin des regards des chefs, chaque prédicateur se trouvait livré à ses propres inspirations. Chez les uns, c'était, comme chez M. Margerin, le mysticisme qui dominait; d'autres, comme M. Jean Reynaud, étaient pleins du génie révolutionnaire, du sentiment démocratique.
Le même défaut d'unité se remarque dans les publications saint-simoniennes, comparées entre elles, l'Exposition, pat M. Bazard; les Lettres sur ht religion et I" politique, par M. Eugène Rodrigues ; les Cinq discours de
M. Abcl Transon ; la Note de M. Olinde Rodrigues sur le mariage et le divorce ; les leçons de M. Péreire sur l'industrie des finances ; les Trots familles, par M. E. Barrault ; les écrits de MM. Pierre Leroux, JeanReynaud, Charlon, Margerin, Cazeaux, Stéphane Elachat, Charles Duveyrier, Enfantin, sur la métaphysique, les arts, l'économie politique ; tous ces travaux sont loin de former un corps de doctrine homogène, complet, et témoignent seulement d'une longue, savante et courageuse élaboration. Quoi qu'il en soit, tous les efforts divers, le Globe les résumail en les popularisant. Dirigé par M. Michel Chevalier, homme doué de peu d'initiative, mais merveilleusement habile à vulgariser les idées qu'il acceptait, le Globe s'était placé, pour juger la société qui passait s.m> s>>s yeux, à un point de vue très-élevé, et la guerre qu'il lit aux institutions le plus en VOgue fut aussi
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fougueuse qu'inexorable, quoique pleine de ménagements philosophiques pour les hommes et pour les partis. Parmi les attaques que le saint-simonisme dirigea contre un ordre social qu'il déclarait vicieux, les plus hardies sans contre dit furent celles qui eurent pour objet l'héritage.
L'humanité s'acheminait, selon les saintsimoniens, vers un état où les individus seraient classés en raison de leur capacité, et rétribués selon leurs œuvres. La propriété, telle qu'elle existait, devait donc être abolie, puisqu'elle fournissait à une certaine classe d'hommes la faculté de vivre du travail d'autrui, puisqu'elle consacrait la division de la société en travailleurs et en oisifs, puisqu'enfin, au mépris de toutes les notions de l'équité, elle entretenait l'exploitation de ceux qui consomment peu et produisent beaucoup, par ceux qui consomment beaucoup et produisent peu, ou, même, ne produisent rien. Mais le droit d'héritage n'était pas seulement injuste, suivant les saintsimoniens il était ruineux; il n'était pas condamné seulement par l'équité, il l'était encore, il l'était surtout par la science. De quoi se compose, en effet, la richesse? de fonds de terre, de capitaux. Que sont les capitaux relativement à la production ? des instruments de travail. Que sont les capitalistes? les dépositaires de ces instruments.
Et quelle est, par conséquent, la fonction sociale des capitalistes? de distribuer les instruments de travail aux travailleurs. Or, cette fonction, la plus importante de toutes, exige une connaissance approfondie du mécanisme industriel, une entente parfaite des lois qui règlent les rapports de la production et de la consommation. Donc elle ne saurait être confiée, sans d'immenses dangers, aux privilégiés de la naissance, qui ne sont que les élus du hasard. L'héritage, d'ailleurs, était condamné non moins invinciblement par la force des choses. L'esclavage, propriété de l'homme par l'homme, n'avait-il pas été aboli? N'avait-ou pas fait ensuite justice du servage qui n'était que la propriété de
l'homme par l'homme modifiée ? Aux droits de primogéniture et de substitution, limite assignée au droit de transmettre, n'avait-on pas substitué le partage égal entre les enfants, autre limite assignée au même droit ! La nature du droit de propriété, son caractère, son étendue, ses effets, tout cela était donc soumis aux volontés du législateur, à l'empire des mouvements généraux qui emportent les sociétés, et il ne s'agissait plus que de descendre jusqu'au bout la pente où les sociétés avaient été manifestement placées par l'histoire. Si on admettait la loi du progrès , il fallait bien admettre comme corollaire, le perfectionnement graduel de l'industrie. Dès lors, toute la question se réduisait à savoir s?il est, oui ou non, de l'intérêt de l'industrie que le loyer des terres et des instruments de travail coûte moins cher de jour en jour. Mais la question pouvait-elle paraître douteuse ? Que les oisifs désirassent la baisse des salaires et la hausse de l'intérêt, des loyers, des fermages, c'était tout simple ; mais les travailleurs devaient précisément désirer le contraire. Le développement du travail entraînait donc la baisse continue de l'intérêt, des loyers, des fermages. Cela posé, les saint-simoniens se demandaient ce que feraient les propriétaires quand la baisse serait devenue telle , qu'il ne leur serait plus loisible de vivre uniquement de l'intérêt, du loyer, des fermages? Force leur serait de travailler. Mais le propriétaire-travailleur venant à mourir, le fils pourrait bien n'avoir ni les mêmes goûts, ni la même aptitude que le père. I /artiste, par exemple, fils d'un propriétaire-cultivateur, et mis dans l'impossibilité de vivre de la rente des terres patrimoniales, l'artiste se trouverait dans l'alternative ou de se ruiner en cultivant mal et à contrecœur ses domaines, ou de les vendre pour se livrer à la profession la plus conforme à sa capacité. Et des phénomènes sociaux du même genre se produisant dans toute l'étendue de la société, n'était-il pas évident qu'il v aurait lieu à une liquidation générale que l'État seul serait en mesure de régulariser,
et dont les propriétaires eux-mêmes seraient intéressés à lui confier le soin ?
On voit avec quelle franchise les saintsimoniens abordaient les problèmes les plus délicats. Et à ceux qui, dans cette question particulière de la propriété, leur reprochaienl de détruire avec le droit d'héritage le stimulant qui résulte, poui le père, de l'espoir d'enrichir son lils, à ceux-là ils répondaient que ce stimulant n'avait point existé pour la plupart des travailleurs dont s'honorait l'humanité; qu'il n'avait existé ni pour les papes, ni pour les moines, ni pour une foule d'hommes intelligents et actifs qui avaient rangé sous la règle austère du célibat une vie que-le travail devait immortaliser.
Ils auraient pu répondre d'une manière encore bien plus péremptoire si, au lieu d'adopter cette formule : A chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres, ils eussent adopté celle qu'on puise aux sources les plus pures de la morale évangélique. Le jour, en ellet, où la doctrine du devoir serait reconnue comme le fondement de la morale sociale, le père n'aurait plus besoin de parer par sa prévoyance à l'imprévoyance de l'Etat; il n'aurait plus besoin d'assurer d'avance à son lils, dans la société, cette position de capitaliste, la seule qui soit aujourd'hui garantie ; et l'activité de chacun aurait d'autres mobiles, quand la société serait une grande famille où une place serait marquée pour tous les hommes de bonne volonté, selon celte parole de l'Evangile , la plus belle , la plus féconde, la plus touchante qui ait jamais été prononcée : Paix aux hommes de bonne volonté !
Malheureusement, les saint-simoniens qui, comme hommes de pratique, allaient beaucoup trop loin, n'allaient pas assez loin comme hommes de théorie. Pour leur siècle, ils voulaient trop; ils ne voulaient pas assez. pour la justice et la vérité.
Cependant, une division sourde régnait au cœur même de la famille saint-simonienne. Les principes étaient posés; il restait à les vérifier par l'application. Cette ap-
plication périlleuse, fallait-il ressayer? l'al-
lait-il passer de la théorie h la pratique, après avoir complété la théorie ! J< i. les avis se partagèrent dans le Collège. lous les « problèmes, disaient les ans, ae sont pas
« encore résolus, bien qu'As soient poi « restons unis, mais que ce soit seulement « pour continuer notre œuvre d'élaboration
« et de propagande. Quand nous aurons « gagné à notre cause la société qui nous « entoure, elle fera sa révolution. Gardons- « nous de créer une petite société au milieu « de la grande. Soyons apôtres et n'aspirons « pas à devenir gouvernants. — Nous avons « suffisamment dogmatisé, répondaient les « autres; l'essentiel maintenant est de « réaliser. Prêchons d'exemple, organisons « des travaux, constituons un gouvernement « à l'usage de nos idées, sortons de l'état « purement apostolique. » Ainsi pensaient Bazard et Enfantin : leur opinion dut naturellement l'emporter. On songea donc à établir des ateliers ; on recruta des adhérents parmi les prolétaires ; on en appela plusieurs dont les enfants furent adoptés avec des formes solennelles ; on se partagea ambitieusement la capitale et les provinces, si bien que le saint-simonisme eût sa géographie, les deux Pères suprêmes prirent le nom de Papes, appellation qui révélait une pensée d'orgueil en même temps qu'elle trahissait un plagiat téméraire ; enfin, la question ne fut plus de composer d'un nombre choisi d'hommes d'élite une synagogue respectable, mais de réunir des forces, dont le Globe, chaque matin, publiait l'emphatique recensement. De cette tendance nouvelle naquirent des illusions à peine croyables. On osa tourner ses regards vers les Tuileries: Louis-Philippe fut somme par lettres de céder la place à MM. Baxard et Enfantin. Le saint-simonisme qui avait d'abord été une école, puis une famille, devenait un gouvernement, et un gouvernement destiné à
remplacer l'autorité du catholicisme.
Dans tout cela. Ha/.ard. qui s'était longtemps nourri des idées de II. de Maistre. ne Voyait guère qu'une conclusion politique;
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mais Enfantin ne visait pas à moins qu'à embrasser dans toute leur étendue les nombreux problèmes soulevés par la doctrine, en fondant une religion.
Cette diversité de vues dans les deux chefs de la doctrine se compliquait d'une profonde opposition de caractère et d'organisation. L'âme de Bazard était mâle; son esprit, timide à force de réflexion, n'admettait volontiers que des idées nettes; mêlé aux luttes politiques de la Restauration , il avait gardé de sa vie de carbonaro des instincts révolutionnaires, des haines vigoureuses, le désir de prendre place dans les affaires, le goût des théories aisément applicables. Enfantin, au contraire, joignait à queJque chose de féminin dans les sentiments un esprit hardi et aventureux ; à la lenteur méthodique de Bazard, il opposait une impatiente, une inépuisable initiative; mais ce que Bazard cherchait dans le maniement des ressources présentes, dans l'emploi des ressorts politiques, et ce qu'il aurait attendu, au besoin, de la force, Enfantin voulait l'obtenir par l'ascendant de l'audace intellectuelle et par les victoires pacifiques de la séduction. Le premier se sentait tribun, le second se sentait apôtre. Le premier se serait volontiers renfermé dans l'emploi de la logique et de la science; le second tendait à faire accepter sadomination en ajoutantau raisonnement le mysticisme. L'organisation d'Enfantin était donc plus complète. Ajoutez à cela qu'il était d'une beauté rare, d'une sérénité incomparable, et qu'il possédait l'art de justifier par la dialectique la plus serrée les plus surprenants paradoxes.
Tant que l'école s'était contentée de développer la partie dogmatique du saint-simonisme, l'action de Bazard avait été prépondérante ; il avait môme contraint son collègue à signer avec lui, en faveur de l'institution du mariage, une déclaration publique quç désavouait intérieurement Enfantin. Mais Bazard était lancé dans une carrière où il lui était interdit de s'arrêter. Quelle était, en effet, la pensée de Saint-Simon? Que la
solution du grand problème consistait à trouver un lien religieux entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel , ou bien, entre la science etl'industrie. De sortequ'en proclamant la nécessité d'organiser l'industrie conformément aux lois de l'association, et en affirmant le principe du classement des capacités, les saint-simoniens se trouvaient n'avoir accompli qu'une moitié de la tâche. Il fallait aller plus avant ; il fallait, suivant l'impulsion donnée par les lettres éloquentes d'Eugène Rodrigues, pousser jusqu'à la partie religieuse du saint-simonisme, et, avant toute chose, décider si la société a un avenir religieux.
Sur ce point, Bazard et Enfantin s'accordèrent. Tous deux ils reconnurent que le développement religieux de l'humanité avait compris trois états généraux : le fétichisme, dans lequel l'homme déifie la nature en chacune de ses productions visibles; le polythéisme, dans lequel -l'homme s'élève à des abstractions qu'il déifie ; le monothéisme, dans lequel il rapporte toute la création à une seule cause, extérieure à l'univers. Ils reconnurent dans la succession de ces trois états-généraux la preuve d'un progrès facile à constater. Car, dans le fétichisme, la crainte est à peu près le seul sentiment qui unisse l'homme à la Divinité, telle qu'il la conçoit. Dans le polythéisme, l'amour vient se mêler à la crainte, quoique, dans cet état religieux, le type du juste soit encore celui que l'on peint comme craignant les dieux. Dans le monothéisme, enfin, dont le judaïsme et le christianisme forment les deux phases, l'amour tend de plus en plus à l'emporter sur la crainte dans les sentiments de l'homme à l'égard de la Divinité. Le progrès de l'idée religieuse n'est pas moins sensible, sous le rapport de sa valeur sociale. Car, après le fétichisme % qui correspond au culte isolé de la famille t vient le polythéisme, qui ne consacre que le culte delar//V; et, après le monothéisme des Juifs, qui ne proclame l'unité de Dieu qu'en ajoutant ceci : « Dieu a élu « un seul peuple », vient le monothéisme des chrétiens, qui proclame tout à la fois Bt
HJSfOIftE DE DIX ANS
l'unité de Dieu et l'unité do la famille humaine.
Delà Bazard et Enfantin concluaient éga? lement que, malgré le scepticisme don! ils étaient entourés, maladie accidentelle dont il n'y avait pas lieu de s'étonner dans une époque critique, l'humanité marchai L à un avenir religieux, dont le panthéisme devait rire L'âme.
Après cette profession de foi, Bazard voulut se recueillir, mais il n'était plus temps: Enfantin était là, logicien pressant, inexorable. Puisque l'humanité avait un avenir religieux, s'occuper de cet avenir était un devoir. Or, quelle avait été à cet égard la pensée de Saint- Simon? Bazard ne pouvait l'ignorer, l'ayant exposée lui-même et développée. Oui, suivant les écrits de Bazard lui-même, le christianisme avait adopté, avec les dogmes du péché originel, de la chute des anges, du paradis et de l'enfer, l'antique théorie de la lutte de deux principes; le bien et lem«/. Et Bazard n'avait pas nié que le principe du mal le christianisme ne l'eût vu dans la matière, comme le démontraient surabondamment, etlapréférence accordée au célibat sur le mariage, et l'ordre donné aux hommes de mortifier leur chair, et le peu de soin que L'Eglise avait mis à diriger l'activité matérielle de l'humanité et ce dogme fameux: « La souffrance est sainte. » Yoilà ce qu'Enfantin rappelait à Bazard, et il le sommait de tirer toutes les conséquences de cette déclaration qui leur était commune: « L'as- « pect le plus frappant, le plus neuf, sinon « le plus important, du progrès que l'huma- « nité est aujourd'hui appelée à faire, « consiste dans la réhabilitation de la « matière, mode de l'existence universelle « que le christianisme a frappé de sa réproa bâti ou. »
D'après Enfantin, ces conséquences étaient: que les artiste*, comme interprètes du principe amour, devaient servir de lien entre les savante et les industriels, et exercer de la sorte un sacerdoce dontlebutseï ail d'établir l'harmonie entre V esprit et la matière, placés depuis si longtemps en état d'hostilité; que
le Prêtre d<-\aii se proposer d'inspirer et de diriger Les deui natures, en favorisant et en régularisanl L'essor des appétits mensuels
aussi hien que relui des appeli t >////'■//'•'/'/<" A ;
qu'il importait au bonheur de l'humanité que les êtres à affections profondes ne fassent pas séparés par un'1 barrière infranchissable des êtres a affections vives, et que c'était à faire tomber cette barrière que la mission du Prêter devait consister. Concluant de l'har-
Le père Enfautin.
monie à établir entre l'esprit et la matière à l'égalité de l'esprit et de la beauté, de l'homme et de la femme, Enfantin proclamait comme une nécessité religieuse l'affranchissement de la femme et sa participation au pouvoir suprême, ce qui aurait constitué le coupll: Prêtre.
Le couple Prêtée aurait eu pour mis « d'imposer la puissance de son amour aux « êtres qu'un esprit aventureux ou que îles
(( sens brûlants égarent, eu recevant d'eux « L'hommage d'une mystérieuse et pudique « tendresse ou le oui te d'un ardemt amour.
<( Connaissant tout le eh. unie de la pudeur. « el aussi toute la grâce île la volupté, il « au rail maîtrisé L'esprit îles uns el les sons » des autres. » — » Dans notre monde eri- « tique, ajoutait Enfantin, nous avons a oublié cette divine influence de la daine
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« du moyen-âge ou de la vierge chrétienne « sur la vie du page et du chevalier; nous (( ne savons plus ce que pouvaient comte mander de dévoûment sans espoir, une « écharpe, un regard, et à peine un sourire; « mais nous ignorons surtout la puissance « d'une vertueuse caresse, d'un religieux « baiser, d'une sainte volupté. Il n'en est '.< point pour nous. Notre chair est plus « souillée encore que notre esprit, et cette « idée épouvante un monde qui ignore « encore le pouvoir social, religieux et « moral que l'avenir réserve à la beauté. » Ainsi, les relations de l'époux et de l'épouse n'auraient pas été exclusives de l'intervention intime du Prêtre. Enfantin, d'ailleurs, ne condamnait pas l'inconstance d'une'manière radicale. Il voyait bien deux vices, et dans l'indifférence, qui estlafacilité de passer d'une affection à une autre, et dans la jalousie, amour exclusif pour un seul être, amour dévorant, qui craint toute approche, qu'un regard trouble et qu'un soupçon désespère; mais sous ces deux vices, dont les types étaient à ses yeux Don Juan et Othello, Enfantin entrevoyait deuxvertus. La facilité de passer d'une affection inférieure à une affection supérieure, sans s'abs traire dans la première, sans s'y abîmer, et en la considérant au contraire comme un premier élément de progrès, cette facilité lui paraissait d'une belle et sainte nature, pourvu qu'elle ne dégénérât pas en oubli, en vain caprice ou en ingratitude. De même il se sentait pénétré de respect pour cet amour profond, qui se donne sans réserve, et de deux existences n'en fait qu'une, pour les rattacher toutes deux, plus fortes l'une par l'autre, à l'œuvre sociale. Harmoniser ces deux natures en leur donnant satisfaction et en leur imposant une règle, telle eût été la mission dû couple sacerdotal.
Il n'est pas inutile d'observer ici à quelles conclusions monstrueuses peut conduire Inapplication d'un faux principe. Le principe à chacun suivant sa ta /tacite, etc., était, avons-nous dit, un obstacle à l'exercice pacifique du pouvoir personnel ou du sacerdoce.
Enfantin le comprit. Il voulut rendre le pouvoir possible en le rendant attrayant, et il fut amené à en faire le plus dangereux moyen de corruption qu'ait jamais rêvé l'imagination des voluptueux.
Quanta la limite qu'il serait convenable de poser à l'influence du prêtre et de la prêtresse sur les fidèles, Enfantin avouait son incompétence , la loi morale ne pouvant être trouvée, selon lui, par l'homme seul, et ne devant être formulée avec autorité que lorsque la femme aurait parlé.
Cette conception extravagante appartenait tout entière à Enfantin et n'appartenait qu'à lui. Saint-Simon n'avait jamais rien proposé de semblable. Les seuls mots qu'il eût écrits au sujet des femmes étaient ceux qu'on lit dans les Lettres d'an habitant de Genève à ses contemporains: « Les femmes seront admises « à souscrire, elles pourront être nommées. » Le disciple était donc beaucoup plus novateur que le maître; car la doctrine du disciple soumettait le mariage à l'exercice d'un droit sacerdotal qui aurait enlevé aux enfants la connaissance de leur père. C'était le sensualisme employé comme moyen de gouvernement; c'était la réhabilitation de l'amant par le confesseur.
Devant cet enchaînement d'étranges déductions, Bazard recula, frappé d'effroi. Il tenait aux traditions relatives à la constitution de la famille. Il avait une femme qu'il aimait tendrement, et, ayant eu occasion de marier une de ses filles, il avait voulu, sans tenir compte des reproches d'Enfantin, que le mariage se fit dans les formes ordinaire. Il résista donc, et longtemps, à des provocations dont toute son âme était troublée. Mais, avec cette sérénité qui ne l'abandonna jamais, Enfantin poursuivait la réalisation de son desseiu. Non content d'enlacer Bâtard de ses sophismes dans des discussions que la plupart des saint-simoniens ignoraient, il s'étudia longuement à s'attacher des disciples iulèles. Sa figure radieuse, ses manières nobles, la connaissance qu'il avait du langage qu'il faut parler aux êtres sensibles et passionnés, tout cela l'entourait d'un
véritableprestige. Avec un étonnantmélange
do bonne foi et de ruse, il ruina insensiblemont dans l'esprit do quelques-uns les croyances qu'il s'était promis de déraciner. Pour mieux leur prouver de quelles illusions ils étaient victimes, il sut par le seul effet de son ascendant pénétrer dans le secret des ménages; il engagea des femmes à une confession publique, et se fit faire des confidences redoutables, dont il usa de façon à prouver le mérite de ses théories, prêt à se justifier du choix des moyens par la sincérité du but.
Alors il se passa dans la rue Monsigny, au milieu de cette société française devenue si sceptique et si railleuse, des scènes tellement extraordinaires, que, pour en trouver de semblables, il faudrait interroger l'histoire des Anabaptistes. Ceux qui, dans le Collège, repoussaient les doctrines d'Enfantin, se sentaient transportés tout à coup au bord d'un abime immense, qu'ils n'avaient pas soupçonné ; ils se demandaient avec terreur si leur vie jusque-là n'avait été qu'un rêve; ils éprouvaient une douleur sans nom en se trouvant, pour jamais peut-être, séparés de celui que, dans les élans d'une tendresse infinie, ils avaient si longtemps appelé leur père. Pour les autres, c'était un redoublement de ferveur inexprimable, une exaltation qui allait jusqu'au délire. Souvent, dans une salle dont les portes avaient été closes soigneusement et dont les murs étaient fidèles, les discussions durèrent des jours entiers, des nuits entières, sans interruption, sans distraction, sans repos. Il arriva quelquefois à des jeunes gens moins capables que leurs compagnons de résister à ces luttes dévorantes, de chanceler et de s'évanouir : on enlevait les corps sans que pour cela la discussion s'arrêtât. Un jour, .M. Cazaux ont une heure d'extase, et se mit à prophétiser. Un autre jour, M. Olinde Uodrigues Eut comme frappé d'apoplexie, parce que, demandant à chacun des membres s'il n'était pas vrai que l'Esprit-Saint fût en lui, llodrigues, M. Reynaud ne lui avait répondu que par des paroles d'incrédulité; la crise
fut extrêmement violente, et le docteur I ter, pour sauver le malade, dut recourir à une
rétractation formelle de M. Reynaud, que
cet accident avait rempli d'affliction et d'inquiétude. Tel est, même sur des hommes d'un esprit sérieux, d'une intelligence saine et élevée, le bizarre pouvoir des croyaa
arrivées à un certain degré d'exaltation; et l'on peut juger par la singularité de ces phénomènes, de la puissance du mouvem que le saint-simonisme avait créé.
Quoique le secret des débats qui agitaient le Collège fût bien gardé, il était impossible que le reste de la famille n'en reçût pas indirectement l'impression. A la démarche affaissée des membres du Collège, à leur visage qui portait l'empreinte des longues insomnies, à leurs lèvres décolorées, au désordre de leur langage, au mvstère dont ils s'entouraient, les membres du deuxième degré avaient compris qu'un drame terrible se jouait; l'anxiété était devenue générale. Mais quel terme à ces divisions?
On essaya d'une combinaison hiérarchique qui aurait empêché les deux chefs de se rencontrer à chaque instant sur le même terrain. A la division ternaire do la société en artistes, savants et industriels, correspondaient ces trois termes : religion ou direction des sentiments, dogme ou enseignement de la science, citlte ou gouvernement des intérêts matériels. Enfantin fut nommé chef de la religion; Bazar d, chef du dogme; Olinde Rodrigues, chef du culte. Vaine tentative! Le schisme était devenu inévitable.
Dans un entretien auquel peu d'adeptes
assistèrent, Bazard et Enfantin se mesurèrent une dernière fois. La discussion fm brûlante. Les affections personnelles de Bazard donnaient pour lui à cette lutte quelque chose de déchirant. Il sentait bien iju'il v allait de tout son bonheur. Il se débattit longtemps avec angoisse contre un homme qui l'accablait de son calme impitoyable.
Enfin, vaincu, ne sachant plus où se fixer entre l'erreur qui voulait s'imposer à lui et la vérité qui lui échappait, épuisé, dés péré, on le vit tout à coup, après une nuit
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entière passée dans ce duel terrible, tomber comme s'il eût été atteint mortellement. Et pendant qu'on s'empressait autour de lui, Enfantin disait avec une émotion contenue : « Non, il n'est pas possible qu'il meure « ainsi : il lui reste encore de trop grandes « choses à accomplir. » On releva Bazard sans connaissance, et l'on parvint aie rappeler à la vie. Mais les sources de la joie étaient taries en lui pour jamais. Il ne fit plus, depuis, que languir, et à quelque temps de là, il mourut.
Immédiatement après la déclaration du schisme, le 19 novembre 1831, il y eut une réunion générale de la famille. Enfantin y parut en qualité de père suprême. Mais dans l'assemblée s'étaient rendus plusieurs saintsimoniens qui, sans se rallier à la bannière de Bazard, étaient bien résolus à abandonner celle d'Enfantin, et parmi lesquels on comptait MM. Pierre Leroux, Jean Reynaud, Gharton, Jules Lechevalier, Carnot, Fournel, Abel Transon. Enfantin prit la parole, et, après avoir dit les causes de la sourde mésintelligence qui existait depuis longtemps entre Bazard et lui, il exposa ses idées sur la réhabilitation de la chair, sur le divorce considéré comme aspiration à un amour plus noble, sur les fonctions réservées au prêtre saint-simonien, soit homme, soit femme, sur la nécessité enfin de rendre la femme l'égale de l'homme dans l'Etat aussi bien que dans la famille, et dans le temple aussi bien que dans l'Etat. « Toutefois, ajoute tait-il, ce n'est point une loi que je vous « donne, une doctrine, un enseignement à « faire ; c'est seulement l'opinion d'un hom-
« me que j'exprime La loi morale de
« l'avenir ne peut être révélée sans la fem- « me. Jusque-là, je déclare que tout acte « qui, aujourd'hui, dans le sein de la docte trine, serait de nature à rire réprouvé << par les mœurs et par les idées momies du « monde qui nous entoure, serait un acte « d'immoralité, car il serait funeste à la doc- « trine en général ; et, pour moi, personnelci nollement, je le regarderais comme la « pieuve de désaffection la plus grande
« qu'un de mes enfants puisse me don- « ner. » Mais c'était trop peu d'une semblable réserve pour atténuer, aux yeux des dissidents, le danger des insinuations d'Enfantin. L'interrompant avec vivacité, M.
Pierre Leroux proteste au nom du Collège et annonce qu'il va se retirer. M. Jules Lechevalier déclare que puisque, d'après les aveux d'Enfantin lui même, la morale de la doctrine n'est pas encore trouvée, il n'est pas possible de songer à constituer la famille saint-simonienne et que tout reste à l'état d'élaboration.
Abel Transon se plaint avec tristesse de l'abus que le Père-Suprême a cru devoir faire, dans l'intérêt de la doctrine, des confessions particulières qu'il a eu la puissance de provoquer. « Le Père Enfantin-, s'écrie à « son tour M. Reynaud, croit évidemment <( que la femme viendra légitimer ce qu'il a « le premier annoncé, et c'est pourquoi il « marche la tête levée/ Moi, j'ai foi que la « femme lui écrasera la tête, mais il faut
« attendre que la femme se lève Nous
« avons amené des hommes à la doctrine ; « c'est une responsabilité énorme pour nous. « Je crains l'influence du Père Enfantin sur « ces hommes, je resterai à côté de lui, pour « le leur montrer tel qu'il est. » C'était l'attaque la plus rude qui, jusque-là, eût été dirigée contre Enfantin. « Reynaud, répon- « dit-il sans s'émouvoir, Reynaud lui seul « conçoit la mission de haut protestantisme. « Il me sait grand, il me voit grand; il veut « protester là où l'on doit protester, à côté. « C'est là que Bazard devrait être, au-dessus « de Reynaud. » A ces mots succède un échange de paroles amères entre ceux qui attaquent les idées d'Enfantin et ceux qui les défendent, l'iie dame, faisant partie de la famille, ayant dit qu'elle repoussait comme immorales les idées émises par Enfantin : oui, oui! crièrent plusieurs femmes du haut des tribunes. M. Fournei se prononce contrôle Père-Supréme: «Votre doctrine, dit « M. Carnot, est la réglementation de l'adultère. » « Le vice est réhabilité » , ajoute M. Dugied. De leur côté, les partisans d'En-
fanlin Rattachent à répondre a toutes Ifs altaques. .M. Miche] Chevalier s'étonne que, des abus qui ont pu se glisser dans le gouvernement saint-simonien, ou vienne conclure à une séparation. M. Duveyrier exprime la conviction que pas un des actes d'Enfantin n a été un acte individuel, un acte d'égoïsme; el que lesdéfauts
(liuil avaient souffert les sui nt - simoniens tenaient précisément à ce qu'il n'y avait pas encore parmi eux cette loi de convenance , de pudeur, de fidélité, que la femme était plus particulièrement propre à apporter. « Je vous déclare, dit « M. Talabot, en montrant Enfantin, que « cet homme est le chef de l'humanité. »
Et s'adressant h M. Transon, M. Barrault
s écrie d'une voix émue : « Ce n'est pas sans (( une vive douleur que j'ai vu Transon, lepor- « te bannière de la doctrine, à côté duquel j'ai « marché, se séparer de nous. Non, Transon, « ta place est auprès du Père-Enfantin, au- « près de moi. Tu ne saurais nous quitter, « car tu es religieux. Tu ne suivras pas « Jules, car Jules a dit que la doctrine est à (( l'étal de faillite, de liquidation. Tu vou- « drais nous quitter! Non, tu ne le pourrais
Jean Reynaïul (Dessin de Mmo J.
pas : tu aime-, les ouvriers, les enfants des « pau\ res, ceux qui souffrent .
Au milieu de ces débats, Enfantin □ pas cessé un Beul instant de se montrer maître de lui. répondant à toutes les accusations avec beaucoup de sang-froid si d'orgueil : il
congédia, enlin. L'assemblée par ces mots qu'il prononça d'une manière solennelle :
c Quoique « ce qui se « passe main- ' tenant soit « pour tous « d'une gran- < de utilité, je « désire qu'on en unisse an '•plus t ô t .
« Nous recommencerons « lundi, mais « si nous con- « tinuionsàba- « tailler ainsi, « les ouvriers « mourraient « de faim, et les enfants « que nous an \itn-, adoptes seraient « de laisa< i « Le fait e\ i - «dent, c'est qu'il y a des hommes qui doi- « vent momentanément se tenir à l'écart et (( se reposer. »
Quelques .'pairs après, la famille se réunissait de nouveau. I. insurrection de Lyon avait éclaté dans l'intervalle, et l'assemhlee était en proie à une préoccupation doulouloureuse. In fauteuil laisse vide à côté de
celui du Père-Suprême, indiquait symboliquement l'absence de la femme. M. Olinde
(1806-1863.) Reynâud, 1863)
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Rodrigues s'était placé, comme chef du culte, à la droite d'Enfantin. S'étant levé, il rappela d'abord comment de juif il était devenu saint-simonien. Puis, dune voix forte : « Rothschild, Laffitte, Aguado, dit-il, n'ont « rien entrepris d'aussi grand que ce que je « vais entreprendre. Tous, ils sont venus, « après la guerre, donner au vaincu le crédit « nécessaire pour satisfaire le vainqueur. Ils <( ont fait une grande chose ; et moi le pre- « mier je l'ai senti et publié, grâce à Saint- « Simon, il y a sept ans. Mais ils ont es- « compté l'avenir des Restaurations politi- « ques, et déjà pour eux, cet avenir a des
« bornes Leur mission va finir ; la mienne
« commence. » Il exposa ensuite les bases du projet qui devait, selon lui, inaugurer la puissance morale de l'argent. L'association financière des saint-simoniens aurait eu pour objet : 1° de travailler, par un ensemble de mesures exclusivement pacifiques, à l'amélioration morale, intellectuelle et physique de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ; 2° d'organiser des maisons d'éducation où les enfants des saint-simoniens auraient été élevés, sans distinction de fortune ou de naissance ; 3° de fonder des maisons d'associations industrielles , poulies travailleurs devenus saint-simoniens ; 4° de subvenir transitoirement aux besoins de ces associations ; 5° de propager la doctrine, de manière à remplacer l'anarchie industrielle par l'association religieuse des travailleurs. L'acte passé devant notaire devait être signé par tous les membres de la famille, dont les biens réunis formaient le fonds social , et qui tous répondaient des engagements contractés envers les tiers.
Après la lecture de ce plan, M. Barraull traça un tableau rapide des souH'rances de la société et des services que lui avait déjà rendus le sainl-simonisme ; il trouva, pour rappeler l'insurrection des malheureux tisseurs lyonnais, des accents pleins de douleurs. pleins d'éloquence; et de cet affreux épisode de la guerre civile appelée liberté de l'indusduslrie, il lira la double conclusion qu'une réforme étail nécessaire et que c'était par les
voies du saint -simonisme qu'il y fallait marcher.
M. Barrault avait fini son discours , et Enfantin s'était déjà levé pour sortir de l'enceinte, lorsque M. Reynaud fit signe qu'il désirait parler. Son geste était véhément et son visage extrêmement animé. « L'argent, « s'écria-t-il, ne peut avoir de puissance mo- « raie, puisque vous, Père Enfantin, d'après « les termes posés par vous, vous détruisez « la morale ancienne sans avoir la morale « nouvelle. » La plus vive agitation règne alors dans l'assemblée. Interpellant M. Reynaud, M. Laurent lui demande si, lorsqu'il était allé prêcher une ère nouvelle à la population souffrante de Lyon, il n'y avait pas pour lui de morale saint-simonienne. M. Talabot ajoute que la morale de l'apostolat est dans l'émancipation des êtres exploités.
M. Henri Baud demande la parole et s'écrie avec enthousiasme : «-Mon père est un pro- « létaire qui a triomphé du hasard de la « naissance et qui a amassé des richesses « par la force de ses bras. Quand la parole « de Saint-Simon se fit entendre à moi, je « sentis que pour ennoblir mon privilège je « devais l'employer à l'abolition de tous les « privilèges : je suis devenu prolétaire. C'esl « ainsi que la famille du sang me punit « d'avoir voulu pratiquer ma foi religieuse. « Eh bien! toutes les rigueurs de la famille « du sang ne triompheront pas de mon « amour pour elle, et je la forcerai par nies « œuvres à me rendre sa tendresse. Hey- « naud, j'ai souvent entendu sortir de ta hou- " rhe ces mots puissants : " La vota <hi peu- « pie est la voix de Dion. » Que demandent « donc ces hommes qui peuplent la plus < industrielle de nos cités? Quel cri se fait « entendre sous cet étendard de mort, au « milieu de la mitraille? Reynaud, Reynaud, « ils demandent du pain, et l'argent qui le
« donne est une puissance morale I'rolé-
« taires qui m'éeoutez. nia main a souvent « touché vos mains endurcies par le travail. « et elle a senti que vous répondiez à ses «étreintes. Kassurez-voiis donc! Dieu n'a <( pas permis qu'un homme put se placer en
•■ présence des hommes avec cette face calme
«et sereine, avec celle grandeur et cette « beauté, pour qu'il s'en servil afin «le les
v séduire et de les perdre El vous, fem-
« mes, celle qui m'a porté dans ses entrailles
« n'est pas là pour m'enlendre ; faites place « pour moi dans votre cœur à un amour de « mère, afin que si vous voyez celle dont « Dieu m'a fait naître, VOUS apaisiez les tourci ineuls de celle stérilité qu'elle s'est faite, ci Dites-lui. pour la toucher, les douleurs que « doit soll'rir un fils connue moi privé de ses ci embrassements, de sa parole, de sa vue. » A ces mots l'assemblée se lève avec transport. Plusieurs membres de la famille courent à Enfantin et se jettent dans ses bras. C'était la dernière scène engendrée par le schisme.
Les membres les plus importants du saintsimonisme avaient été jusque-là, après Bazard et Enfantin : MM. Pierre Leroux, homme de lettres; Reynaud, Transon, Cazeaux, .Michel Chevalier, Lambert, Fournel, tons ingénieurs des mines et qui tous étaienl sortis avec honneur de l'école polytechnique ; d'Eichtal, lils d'un banquier juif; Péreire, industriel; Duveyrier, avocat; Margerin, lieutenant d'artillerie; Barrault, ex-professeur de rhétorique à Sorèze ; Laurent, auteur d'une réfutation de Montgaillard, et de qui M. Sainte-Beuve disait, en parlant de sa nature de tribun, qu'il l'avait vu marcher sur la crête de la Montagne; Jules Lechevalier, homme de lettres ; Carnot, fils du célèbre membre du comité de salut public; Dugied, fondateur du carbonarisme sous la Restauration ; Olinde Rodrigues, l'héritier des doctrines de Saint-Simon; et enfin M,nc Bazard. De ces dix-huit personnes, MM. Barrault, Duveyrier, Lambert, Fournel, Michel Che-
valier et d'Eicthal, furent les seuls qui n lent fidèles à Bnfantin; car MM. Laurent et Rodrigues, qui l'avaient, d'abord Buivi, ne tardèrent pas à bc séparer de lui. Enfantin sentait bien que l'ancien Collège lui échappait, niais il avait pris son parti. Pour relever le courage de ses disciples qu'effra leur isolement, il leur persuada qu'à nue période nouvelle il fallait des hommes nouveaux; et, soutenu par ce fanatisme calculé qui faisait sa force, il se précipita dans la carrière où il devait s'égarer sans retour.
Le saint-simonisme était donc transformé. .Nous le retrouverons plus tard s'entourant d'une pompe singulière, étalant aux yeux de la population des innovations de costume plus propres à la frapper que des innovations d'idées, pratiquant dans la retraite une sorte de fraternité bizarre, et finissant par s'effacer . entre les persécutions d'un pouvoir ignorant et les huées d'une multitude railleuse i.
1. Au moment où nous écrivons (1844\ les saint-simoniens sont dispersés dans des carrières diverses. M. Lambert afait un voyage en Egypte d'où il n'est pas encore revenu. M. Duveyrier fait des vaudevilles. M. Michel Chevalier est au conseil d'Etat. M. Carnot esl député. II. Cazeaux di la compagnie de défrichement des La distingue
comme industriel. MM. Transon et Dugied sont rentres avec éclat dans le giron du catholicisme. M. Margerin est professeur dans une des universités catholiques de Belgique. M. Péreire est attaché à la haute administration de l'un des chemins de fer de Versailles, dont il a été l'agent principal. M. Laurent est dans la magistrature assise, et a écrit une histoire populaire de Napoléon. M. Olinde Rodrigues, homme d'esprit et d'action, s'occupe de finances. Madame Bazard est rentrée dans le sein du catholicisme avec son endre, M. de Saint-Chéron, rédacteur de l'Univera -r/it/iru.v. MM. Jean Rovnaud et Pierre Leroux, deux puissants philosophes, onl continué à poursuivre travaux le double but île leurs anciennes études : la reli et L'humanité. M. Barraull b'wI tait homme de lot 1 1
journaliste. M. Kul'autin a été nomme membre de la
mission scientifique envoyée en Afrique, et vient de publier un livre remarquable sur la colonisation de
LOUIS BLANC
Progrès du parti républicain ; Armand Carrel et Garnier-Pagès. — Liste civile ; prétentions de la Cour ; pamphlets de M. de Cormenin. — Procès au sujet de la mort du duc de Bourbon. — Audace de la Presse républicaine; persécutions; déclaration courageuse d'Armand Carrel. — Conspiration des tours de Notre-Dame. — Conspiration de la rue des Prouvaires. — Exaspération de Casimir Périer; ses rapports avec le roi; scène de fureur. — Expédition d'Ancône. — Esprit de l'administration sous Casimir Périer. — Troubles de Grenoble ; l'autorité locale vaincue ; débats parlementaires. — Lutte systématique entre les deux Chambres. — Vote du budget. — Clôture de la session.
L'année 1832 s'ouvrit pour le roi, par les félicitations et les flatteries d'usage. Et pourtant, jamais la royauté en France n'avait été plus sérieusement menacée. La révolution que les saint-simoniens cherchaient à introduire dans l'ordre social, le parti républicain la poursuivait, dans l'ordre politique, avec beaucoup de fougue et de succès. Le 2 janvier, Armand Carrel se prononça pour la république dans le National, et, quelques jours après, Garnier-Pagès entra comme républicain à la Chambre.
Un seul député se leva pour protester contre l'admission de ce nouvel élu : ce fut Casimir Périer. Eclairé par sa haine, il devinait quels ennemis se dressaient devant lui, et ce que pourraient pour la ruine de ses espérances, deux hommes tels que MM. Armand Carrel et Garnier-Pagès.
Armand Carrel avait dans toute sa personne quelque chose de chevaleresque. Le balancement de sa démarche, son geste bref, ses habitudes d'élégance virile , son goût pour les exercices du corps, et aussi une certaine âpreté qu'accusaient les lignes heurtées de son visage et l'énergie de son regard, tout cela était plus du militaire que de l'écrivain. Officier sous la Restauration, conspirateur à Béfort, armé en Espagne contre le drapeau blanc, traîné, plus tard, devant trois conseils de guerre, 1830 l'avait trouvé journaliste. Mais l'homme d'épée survivait en lui. Que de fois, dans la cour de l'hôtel Colbert, ne l'avons nous pas vu entrer a cheval,
dans une tenue sévère, et la cravache à la main? Quoique plein de douceur et d'abandon dans l'intimité, il apparaissait, dans la vie publique, dominateur et absolu. Ecrivain, il avait dans son style moins d'éclat que de relief, moins de mouvement que de nerf; mais il maniait d'une façon inimitable l'arme du mépris; il ne critiquait pas ses adversaires, il les châtiait ; et comme il était toujours prêt à répondre par le sacrifice de sa vie aux ressentiments éveillés par sa parole, il régnait en maître dans le domaine de la polémique, dédaigneux, formidable et respecté. Il était né chef de parti : chef d'école, il n'aurait pu l'être. Il manquait de ce fanatisme froid qui naît des études opiniâtres et fait les novateurs. Yoltairien avant tout, il ne paraissait pas avoir souci de marquer sa place dans l'histoire par l'initiative de la pensée. Mais quand la vérité brillait à ses yeux, une vérité jusqu'alors méconnue par lui, il se rendait aussitôt; car chez lui l'amour du progrès était irrésistible et la modestie pleine de courage. Incapable, toutefois, d'immoler à un vain désir de popularité ce qu'il y avait de modéré dans ses opinions cl d'un peu aristocratique dans ses allures. son ascendant sur son parti n'était que celui d'un esprit altier, d'un talent reconnu et loyal. Il possédait au plus haut point le commandement; il passionnait s.«s amis : c'était un caractère. A ses ennemis il inspirai! une crainte mêlée de confiance : ils sentaient qu'au jour d'une réaction prévue, leur sau-
< Jarnier - 1' lSOl-1841
(Acier reporté typographiquemcnl).
vegarde serait dans la modération de cet homme et dans sa générosité impérieuse. De fait, 1rs systèmes de \ iolence lui répugnaienl : les théories américaines lui plaisaient par tout ce qu'elles accordent à la liberté individuelle etàla dignité de la nature humaine. Il fut longtemps girondin par sentiment : cl il lui en coûta beaucoup pour s'incliner devant la majesté de celle dictature révolutionnaire, l'effroi, la gloire, le désespoir et le salui de la France. Dieu que L'Empire l'eût tenté par ses côtés glorieux, il se révoltait contre les insolences de la force organisée, et trouvait une sorte de jouissance hautaine à llétrir la brutalité des militaires de Cour, que, dans son langage énergique, il appelait « des traineurs de sabre. » Malheureusement, il croyait trop aux prodiges de la discipline, lui qui, néanmoins, avait été encore plus conspirateur que soldat. Un peuple soulevé peut-il l'emporter sur un régiment fidèle au drapeau ? C'est ce qu'Armand Carrel , même après la révolution de Juillet, refusa toujours de croire. D'un autre côté, le besoin de l'action le tourmentait; il aurait voulu renverser tout ce qui était obstacle à l'agrandissement des destinées de son pays, confondues avec les siennes dans sa haute et légitime ambition. La guerre écrite qu'il avait déclarée au pouvoir ne servait, malgré les périls qu'elle portait avec elle, qu'à consoler son courage et qu'à tromper l'inquiétude de ses désirs. Forcé souvent d'éteindre dans ses amis le feu dont il était lui-même consumé , il s'exaltait et se décourageait tour à tour dans cette lutto intérieure , et il s'irritait de sa propre sagesse, que sa passion condamnait. En proie à ces incertitudes amères, il lui arriva quelquefois d'improuver des mouvements qui eussent réussi peutètre, secondés par lui. Il est vrai que. quand la bataille qu'il avait déconseillée était perdue, il embrassait la cause des vaincus, sans restriction, sans réticences : contradiction héroïque, qui est l'inévitable faiblesse des grands cœurs !
Doué d'un genre do supériorité non moins réel, mais différent, Garnier-Pagès se distin-
LMiaii surtout par m finesse, par -a pénétration, par sa prudence bonnets et calme, par une habileté singulière à mettre aux prises lei partis adverses, de manière a les ruiner
l'un par l'autre, en obtenant l'estime et les applaudissements de chacun d'eux. Garnier- Pagès ne s'était pas laissé insensiblement
gagner comme Armand Carrel a la cm-.
la république; dès ses premiers pas dans la carrière des affaires, et même avant 1830, il
ta
Armand Carrel. (1800-1836.]
s'était déclaré répuhlicain. Sa jeunesse avait été laborieuse; au sein d'une famille atteinte par d'honorables malheurs, il avait soufferl beaucoup, et pour lui, et pour un frère dont la destinée devait à jamais rester unie à la sienne, sous les lois de la plus touchante amitié, k Occupe-toi du soin de notre forn tune, avait dit à l'autre l'aine des deux (.frères; moi. je travaillerai à la gloire de « notre nom a ; et ils étaient entres de la Borte dans le monde, forts île leur mutuel
dévoûment. Les rigueurs du sort ne sont
fatales qu'aux natures faibles. damier-T
LOUIS BLANC
apportait dans la carrière politique tout ce que l'adversité donne aux natures d'élite : ^habitude de l'observation, la sérénité dans la lutte, une saine appréciation des obstacles, la connaissance des hommes, le sens pratique des choses. Or, ces qualités sont précisément celles que réclame, dans le régime constitutionnel, l'exercice du pouvoir; elles auraient appelé au ministère un ambitieux en sous-ordre : elles ne servirent qu'à créer à Garnier-Pagès, dans l'Opposition, un rôle important et original. Affable et insinuant, son esprit vif, sa simplicité, sa grâce familière, son langage dont une naïveté de bon goût tempérait la malice, lui valurent bientôt dans le Parlement une influence que semblait lui refuser d'avance la hardiesse solitaire de ses opinions. Il est certain qu'il possédait au plus haut degré l'art d'amener ses adversaires à l'aimer dans ses croyances. Ouand il parlait à la Chambre, c'était sur tous les bancs une attention pleine de bienveillance. Et en effet, nul ne méritait mieux que lui d'être écouté. Tantôt, dans un langage simple et facile, mais d'une admirable clarté, il traitait les plus obscures questions d'économie politique ou de finances ; tantôt, armé d'une éloquence agressive et fine, il déconcertait les ministres par des interpellations inattendues, humiliait la Cour par des révélations dont chacun s'étonnait, châtiait les interrupteurs par la promptitude de ses réparties , et forçait toutes les factions d'une Chambre monarchique à le désirer sur la brèche et à honorer en lui la république. Au milieu des préventions perfidement répandues contre l'opinion radicale parmi ceux qui la jugeaient sans la connaître, Garnier-Pagès eut été difficile à remplacer. Car il servait avec grâce un parti représenté comme farouche. Il se montrait ennemi de toute violence à des esprits pour qui l'idée de la république était inséparable de celle de l'échafaud, et il confondait par sa science des affaires ces prétendus hommes pratiques qui affectent de regarder comme de pures utopies tout ce qui s'élève au-dessus du niveau de leur intelligence.
Ainsi, l'opinion républicaine avait acquis une puissance réelle. Dans le Parlement, il fallait désormais compter avec elle ; dans la presse, elle était représentée avec éclat, non plus seulement par la Tribune, la Révolution et le Mouvement, mais encore par le National. Enfin, elle avait dans M. de Cormenin, brillant émule du fameux Paul-Louis Courier, un auxiliaire qui faisait trembler la Cour.
D'autre part, la royauté perdait chaque jour du prestige qu'elle devait à son origine plébéienne. Lorsqu'un homme est trop haut placé au-dessus des autres hommes, la tète lui tourne : c'est là le vice fondamental de la royauté ; et s'il arrive à un roi de ne pas chanceler sous le poids de sa fortune, ce qu'il conserverait par sa modération, ses courtisans le compromettent par la témérité de leur bassesse. Au moment même où retentissait à Paris le cri de douleur poussé à Lyon par quarante mille ouvriers affamés, la Cour ne songeait qu'à gorger la royauté de richesses.
Le roi lui-même, soit qu'il eût cédé en cela aux conseils trompeurs d'un entourage avide de ses largesses, soit qu'il eût appris depuis un an ce que coûtent les frais de représentation d'une monarchie, le roi lui-même semblait prêt à faire aux exigences de sa nouvelle position le sacrifice de ces habitudes bourgeoises, de ces goûts simples, qui avaient été, sons la Restauration, l'objet d'une admiration presque universelle. Il y avait bien encore des nommes qui l'auraient voulu voir, devenu roi, tel qu'il leur était apparu n'étant que prince; il y avait des hommes qui, comme .M. Dupont de l'Eure ou M. Bavoux, se rappelaient avec espérance les paroles qu'ils lui avaient entendu prononcer dans les premiers jours de son avènement : « Il ne doit plus y « avoir de ('oui'.... One faut-il à un roi ci- « toyen? Six millions de liste civile, tout au « plus. » Mais tant de désintéressement n'avait pas tardé à paraître ingénu à ceux qui comprimaient les nécessités d'une monarchie. On avait donc composé — M. Laflitle. à celte époque, était encore ministre — une liste qui
ne portail pas à moins de 20 millions le chiffre des dépenses obligées du roi. Ce! étal des besoins de la liste civile rai communiqué par Louis-Philippe à M. Laffitte, qui m- craignil pas de témoigner sa surprise. Selon lui, c'était assez, c'était trop peut-être de 18 millions ; et comment vaincre, d'ailleurs, l'inflexible austérité de M. Duponl (de l'Eure ? On insista. Une commission avait été nommée par la Chambre pourexaminer le budgel royal; elle se composait de M. M. Thouvenel, Duvergier de Hauranne, Anisson-Duperron, Etienne, Rémuiat, Génin, Jacques Lefèbre el Cormenin. Ce fut à cette commission que la note dont nous venons de parler et qu'on n'avait pas osé communiquer au Conseil des ministres fut remise par M. Thiers, chargé de cette mission délicate. L'étonneinent des mandataires de la Chambre fut extrême : ils refusaient de croire que des prétentions aussi exorbitantes fussent celles d'un monarque qu'ils avaient connu duc d'Orléans; A la Chambre, lorsqu'on y lut l'étrange note,
l'impression ne fut pas moins fâcheuse. Il
fallait à tout prix réparer le tort d'une démarche imprudente.
Dans cette extrémité, le roi eu1 recours au dévoùinenl infatigable de M. Laffitte, son ministre de prédilection. Il fut convenu entre eux que le roi écrirait une lettre dans laquelle il se plaindrait du zèle irréfléchi des courtisans el se déclarerait étranger à la fixation d'un chiffre évidemment impopulaire; que cette lettre, adressée à M. Laffitte, serait censée toute confidentielle; mais que, par une habile indiscrétion, .M. Laffitte aurait soin de l'a lire aux membres de la commission comme une preuve irrécusable Au désintéressement de Louis-Philippe, désintéresseiiiriii auquel on supposerai! que des serviteurs maladroits avaienl voulu l'aire violence.
Les choses eurent lieu selon ce petit arrangement : la popularité du roi se vit Bauvée
d'une première atteinte; et, pour faire adopter par la Chambre un chiffre qu'on desavouait sans y renoncer, on attendit des circonstances plus favorables.
Ces circonstances furent, ainsi (pie nous
l'avons raconté, l'issue non sanglante du procès des ministres de Charles X. la chute de M. Laffitte et sou remplacement par M. Casimir Périer. La Cour alors se dépouilla de tout scrupule. La Chambre, renouvelée, avail nommé une commission moins sévère : on ne parla plus que de doter magnifiquement la couronne. Pour ne pas effrayer prématurémenl les députés économes des deniers de l'État, les ministres
laissereiii en blanc, dans le projet, le chiffre de la liste civile ; mais sous main ils poussaient à l'adoption d'un chiffre très élevé, et la liste qui courait dans le public menaçait le royaume d'un fardeau de 18 millions 533,500 francs. C'était donner à Louis-Philippe un traitement trente-sept fois plus considérable que celui qu'avait obtenu en France Bonaparte, premier consul, et cent quarantehuit fois plus considérable que celui qui suffit en Amérique au président de la florissante république des Etats-Unis.
Dans le même temps, un bureau de bienfaisance faisait publier ce qui suit : 24,000
<> personnes inscrites sur les contrôles du « 12e arrondissement de Paris, manquent de « pain el de vêtements. Beaucoup sollicitent « quelques botles de paille pour se cou- « cher r. »
Mais c'eût été trop peu qu'une liste civile de 18 millions, au gré des uens de COUT. Us voulaient qu'en outre on assurât au roi. comme dotation immobilière de sa couronne: le Louvre, les Tuileries. l'Élysée-Bourbon, les châteaux, maisons, bâtiments, manufactures, terres, prés, corps de ferme, bois forêts, composant les domaines de Vi .Mark, Meudon, Saint-Cloud, Saint-Germain, Fontainebleau, Compiègne, Pau, la manufacture tic Sèvres, celle des Gobelïns el de
Béarnais; le bois de Boulogne, le boîfl de
Vincennes, la forèl de Sénart, sans parler
d'une riche dotation mobilière comprenant
diamants, perles, pierreries, statues, tableaux, pierres gravées, musées, bibliothèques et autres monuments des arts.
\. Circulaire du bureau de bienfaisance du 12" arrondit* sèment. lrr janvier lî
Quant à l'apanage d'Orléans, les courtisans étaient d'avis que les biens composant cet apanage devaient être réunis à la dotation immobilière, oubliant ainsi que les apanages n'avaient jamais été que la constitution alimentaire des branches cadettes, et qu'il était de leur essence de s'éteindre quand la branche cadette arrivait au trône.
Restait à résoudre une question délicate : indépendamment des grandes richesses qu'il
Pierre Leroux. (1798-1871.)
allait posséder comme roi, Louis-Philippe aurait-il comme simple citoyen un domaine privé? D'après redit d'Henri IV, la constitution de 1791 et la loi du 8 novembre 1814, tout prince appelé au trône doit confondre ses biens personnels avec le domaine de l'État. C'était un usage respectable que celuilà et d'un sens profond ; car il semblait élever Le roi à la dignité de père du peuple. Mais Louis-Philippe n'en avait pas jugé ainsi, et, la veille de son avènement, le 6 août 1830, il avail eu soin de disposer de ses biens personnels en laveur de sa famille.
Le résumé des prétentions de la Cour était
donc celui-ci : une liste civile de'18 millions, 4 millions de revenu en terres et en forêts, onze palais magnifiques, un mobilier somptueux, 2 millions 594,912 francs d'apanage, et le domaine privé.
Telles furent les bases proposées. La commission les adopta en réduisant à 12 ou à 14 millions le chiffre de la liste civile, et M. de Schonen présenta le rapport à la Chambre. La stupeur fut grande dans le public. La théorie des libéraux constitutionnels sur les gouvernements à bon marché recevait un démenti brutal et inattendu. La polémique devint enflammée. On avait sous les yeux le compte détaillé des dépenses royales : l'esprit français en fit le sujet de mille commentaires, les uns plaisants, les autres injurieux. Ici, l'on fait remarquer que l'entretien de la chapelle allait coûter dix fois plus que sous Charles X, quoique Louis-Philippe en usât dix fois moins. Là, on s'étonnait que 80,000 francs de remèdes par an fussent jugés nécessaires à un roi dont la santé, grâce au ciel, était excellente ; Louis XVIII, goutteux et cassé, se soignait à moins. 4 millions 268,000 francs paraissaient une somme quelque peu exagérée, dès qu'on l'affectait aux menusplaisirs d'un roi qui n'était pas sans sepiquer de philosophie. On s'expliquait malaisément l'importance des trois cents chevaux à mille écus par tète, qui figuraient dans le compte : pourquoi traiter chacun de ces chevaux comme un conseiller de cour royale et deux lois mieux qu'un membre de l'institut ? 200,000 fr. de livrée! on trouvait que c'était beaucoup pour des galons; car enfin, il était possible avec cette somme de rétribuer pour leurs fonctions annuelles cent procureurs du roi, ou d'augmenter d'un cinquième la subvention accordée à l'instruction primaire, ou de défrayer, à huit sous par jours, treize cent quatre-vingts pauvres prisonniers. «Quoi ! » s'écriait le Globe saint-simonie)) dans un article à la fois spirituel et sensé, « quoi ! on « affecte au service personnel du roi 3 mil- « lions 772,500 fr.: et ce roi, chef d'une na- « tion devenue industrielle, d'une bourgeoi- « sie pacifique, n'est entoure que d'hommes
HISTOIKE 1>K DIX ANS
Conspiration des tours Notre-Dame. 1 ... û i.
« ceignanl l'épée et chaussant l'éperon ! » Mais ce fui AI . de Gormenin qui porta au projet de loi les coups les plus sensibles. Dans une série de Lettres pleines de logique, de raison, d'éloquence, de fine ironie, il rappela que quand le héros d'Italie, Le conquérant fabuleux de L'Egypte, Le pacificateur de la Vendée, vint siéger sur le trône consulaire, les trois consuls ne coûtaient à la France, frais de table et de maison réunis, qu'un million cinquante mille francs, et qu'on ne demandait pas alors au peuple français, terreur de Pitt et admiration du monde, I million 200.000 IV., seulement pour échauffer les fourneaux souterrains de la Bouche. Il prouva que la liste civile de (maries \. de Charles \ lui-même, n'allait pas au-delà de l 1 millions 210.86S IV., pour peu qu'on en retranchât les
dettes et avances remboursables, les frais de
la maison militaire, et tous Les services que
la révolution de juillet avait annulés, tels que ceux de grand écuyer, de grand veneur, de pages, de grand maître de cérémonies, etc.. Il montra que pour la royauté le meilleur moyeu de se faire respecter était de se rendre utile; que de recommander la liste civile comme une caisse de prévoyance ouverte aux malheureux était un sophisme misérable, attendu que e'est le peuple, le menu peuple. qui paie la liste civile, et qu'il est dérisoire de prendre aux pauvres leur argent pour leur faire du bien* que te prince, irresponsable, ne Bâtirait être un distributeur plus intelligent Ar-^ deniers publics que des ministres dont la responsabilité garantit la gestion; qu'une grosse liste civile n'était bonne qu'à entretenir la paresse des mendiants brodés qui pullulent autour des trônes; que ce qui enrichit une nation n'est pas ce qu'on lui ôte.
mais ce qu'on lui laisse; qu'il était absurde
LOUIS BLANC
de voir dans l'opulence exagérée du roi une ressource pour le commerce, comme si on créait la richesse en la déplaçant, et comme s'il était juste de chercher toute la nation dans les marchands de la rue Saint-Denis, au lieu de la chercher dans les contribuables réunis: paysans de la Basse-Bretagne, pâtres des Alpes, herbagers de la Normandie, laboureurs du Languedoc, ouvriers de Lyon, de Bordeaux et de Marseille; que les arts, enfin, vivent moins des encouragements fastueux d'un prince qui en les protégeant les abaisse, que des hautes inspirations de la religion, de la gloire et de la liberté.
La sensation produite par les pamphlets de M. de Cornemin fut universelle et durable. Aussi les débats, à la Chambre, remplirentils plusieurs séances, débats opiniâtres par qui la majesté royale fut irrévocablement compromise, et qui prouvèrent bien que, pour la fraction libérale de la bourgeoisie, la royauté était un instrument et non pas un principe. « Si le luxe est banni des palais du « roi, avait dit M. de Montalivet, il le sera « bientôt des maisons des sujets. » A ce mol de sujet, un frémissement d'indignation parcourt l'assemblée. « Les hommes qui font « des rois, s'écrie impétueusement M. de « Marschal, ne sont pas des sujets. » Les cris à l'ordre le ministre! retentissent de toutes parts. MM. Cabet, de Ludre, Clerc- Lasalle, Laboissière, interpellent M. de Montalivet avec vivacité. « Faites votre devoir, « crie-t-onau président: il faut que le mi- « nistre soit rappelé à l'ordre. La nation est « outragée! — Tenez bon, Messieurs, dit à « son tour aux députés du centre le garde- « des-sceaux, dont le trouble égale la colère. » La confusion est au comble. Le ministre, appuyé contrôle marbre de la tribune, affecte une contenance altière. Le président est deboul cl il agite la sonnette; niais impuissant à surmonter le tumulte, il se couvre enfin. On déclare la séance suspendue, et les députés se retirent en désordre dans les bureaux.
Le lendemain, la presse dynastique presque tout entière humait contre l'injure adressée par M. de Montalivei à la nation, el la majo-
rité de la Chambre ayant voté l'ordre du jour sur cet incident, M. Odilon Barrot, suivi de cent quatre députés, se rendait dans la salle des conférences pour y rédiger une protestation formelle contre un mot inconciliable, disait-il, avec le principe de la souveraineté nationale. Rien n'était plus propre à faire apprécier exactement les dispositions d'une grande partie de la classe dominante à l'égard de la royauté. La Chambre, cependant, finit par accorder à la couronne tout ce qu'on demandait pour elle: dotation immobilière, dotation mobilière, domaine privé; elle déclara même acquises à la liste civile les sommes que le roi avait touchées jusqu'alors, et qui lui avaient été payées sur le pied de 18 millions; un douaire fut attribué à la reine, en cas de décès de son époux; et la dotation annuelle de l'héritier présomptif fui fixée à un million.
Le triomphe semblait éclatant pour la Cour. Mais les débats qui avaient eu lieu dans la presse, les redoutables lettres de M. deCormeninJes longues discussions dont la Chambre avait retenti, le blâme sévère dont un ancien ministre, M. Dupont (de l'Eure), avait publiquement frappé des prétentions qu'il jugeait scandaleuses, le mécontement manifesté par une grande partie de la bourgeoisie, et 107 boules noires trouvées dans l'urne du scrutin, tout cela laissait la Cour sous le coup d'une véritable défaite. Ceux qui adoptaient le principe monarchique avaient tort de refuser au monarque une existence fastueuse. Oui veut un roi, doit savoir le subir.
D'autres affronts attendaient le principe monarchique. Tandis qu'on discutait injurieusemeiii. à la Chambre el dans la presse, Les demandes pécuniaires de la Cour, le nom du monarque, par une triste coïncidence. retentissait devant les tribunaux, associé au nom de la baronne de Feuchères. La famille de Rohan avait attaqué la validité du testament qui nommait le duc d'Aumale légataire universel du dernier des Condé, et tous !<•> esprits étaient attentifs u dénouement de celle lutte judiciaire. Jamais procès n'excita
une curiosité plus inquiète, ne souleva plus de passions, n'introduisit plus avanl dans les mystères el les souillures de la vie des princes, la foule, toujours avide de scandale. Alors fui à demi tiré le voile qui ions rail des détails hideux. Dans une plaidoirie, remplie de faits accusateurs, .M' Bennequin déroula
le tableau des violences el des artilires qui
avaient empoisonné les derniers jours du duc
dé Kourbon et vaincu sa faiblesse. Il trouva dans 1rs sentiments bien connus *\u malheureux prince, rapprochés de La teneur i\u testament, les preuves de la eaptation; et dans l'impossibilité du suicide, celles de l'assassinai. Il n'hésita pas devant le respecl dû à certains noms; il appela les investigations de Ions sur des questions brûlantes; il fui éloquent, et, dans sa modération, implacable. Bientôt le peuple, avec son impétuosité ordinaire, ne chercha plus qu'un crime dans la fin de ce Condé dont on venait se disputer devant lui les dépouilles sanglantes.
Me Hennequin reçut, à celte époque, d'hommes qui lui étaient parfaitement inconnus, une quantité innombrablede lettres. Les uns lui écrivaient pour lui soumettre quelque argument nouveau; les autres, pour lui reprocher linéique circonstance importaule, oubliée ou affaiblie; tous, pour le féliciter et L'encourager. M° Lavaux, avocat de la baronne de Feiichères, et Me Dupin jeune, avocat du duc d'Aumale, déployèrent tous deux un grand talent pour la défense. Mais on remarqua, malheureusement, qu'à des faits précis el articulés avec netteté, ils répondaient, tantôt par des explications tortueuses, tantôt [tardes récriminations vagues, d'où ils ne surent pas toujours bannir l'injure; el Ton se tint en garde contre l'habileté de Mi Dupin jeun", faisant considérer le procès comme une trame ourdie par les légitimistes, comme une ruse de la haine envenimée des partis, en un mot comme un essai de vengeance dont tous les partisans de la révolution de 1830 devaient faire justice. L'intérêt des Légitimistes dans le procès était manifeste* mais, pour combattre des faits
confirmés par une masse importante de té-
moignages, il fallait autre chose qu'un appel
véhénienl aux souvenirs d\i mois de juillet.
Les Holian perdirent leur procès devant les juges, ei a tort ou a raison, ils pent
devanl l'opinion publique.
I ne circonstance imprévue vint ajouter à l'ardeur des impressions diverses produites par ces débats. .M Dupin jeune, dans sa plaidoirie, avail rappelé avec éloges la jeun< de Louis-Philippe. Le journal La Tribune répondit par un article amer, où l'on rappelait la vie de Louis-Philippe d'Orléans proclamation de Tarragone, h- commandement en chef de l'armée de Catalogne que lui avait donné la junte gouvernementale de Cadix, et le retrait de ce commandement sur les instances du duc de Wellington.
M. Germain Sarrut qui avait eu l'audace de signer cet article, fut mandé devant le juge d'instruction, M. Thomas. Or, à peine M. Sarrut était-il entré dans le cabinet du juge, que des gardes municipaux furent appelés pour se saisir de sa personne. « Je « change votre mandat de comparution en « un mandat de dépôt, » dit le juge d'instruction à M. Sarrut.
L'écrivain arrêté en appela aussitôt a l'opinion publique. Mais le gouvernement voyait dans la presse une puissance ennemie dont il fallait à tout prix avoir raison : il frappa sur elle à coups redoublés. Des saisies presque simultanées atteignirent la plupart des feuilles publiques. La Tribune haletait sous le poids des procès Banc renaissants qui lui étaient intentés : dés pérant de la dompter, le ministère jura de
la détruire. Le spirituel gérant de la Cnricatttre, M. Phîlippon, et l'auteur de la j.
tique Némésis, M. Barthélémy, furent poursuivis également, Bans qu'on pût parvenir
à briser le crayon de l'un et la plume de
l'autre. Traînée devant les tribunaux, la Société des [mis dit Peuple fut condamnée à L'amende et à la prison dans la personne de MM. Raspail, Bonnias, Gervais, Thouret el Blanqui, mais après des Bcènes d'audience
où axaient éclaté le dédain des SCCUSés pour les juge> el leur ferme résolution de ne ja-
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mais fléchir. La haine ainsi se montrait partout, avide de bruit et d'action, persévérante, infatigable.
Casimir Périer s'irritait de tant de résistance et s'en étonnait. Car il n'avait choisi ou accepté pour instruments que des hommes dont les passions étaient les siennes et dont il avait fait des serviteurs frémissants de sa politique. M. Persil, magistrat bilieux et plein d'un courage farouche, était à la tête du parquet. MM. Vivien et Saulni'er, écartés successivement de la préfecture de police, avaient fait place à M. Gisquet, que Casimir Périer faisait trembler en l'employant et qu'il traitait comme un homme dontla personne lui aurait appartenutout entière. Pour tout dire, l'autorité, véritablement assiégée, avait été fortifiée comme une place de guerre, et l'administration n'était plus en quelque sorte qu'une armée en campagne.
Les torts, il faut le dire, ne furent pas toujours du côté du Pouvoir. Souvent, les partis attaquèrent avec déloyauté des actes utiles, nécessaires même; souvent la magistrature fut insultée sans motif par des hommes qui prenaient de la turbulence pour du courage, et une adresse triviale pour de la dignité. La guerre était dans l'Etat, et toutes les armes paraissaient bonnes à la haine.
Malgré cela, nul doute que Casimir Périer, ferme et résolu comme il l'était, n'eût fini par assurer à la domination bourgeoise une existence tranquille, si l'étendue de ses idées avait répondu à l'énergie de ses passions. Mais, incapable de concevoir de grands desseins, d'éblouir les esprits par de grands résultats, il rendait le Pouvoir violent sans le rendre fort, il tenait les partis en haleine sans les contraindre au respect, et voulant tout réduire au silence, il troublait tout. Sa politiquqno pouvant être ni cruelle, à cause des mœurs, ni absolue, à cause des lois, elle paraissait d'autant plus mesquine qu'elle se montrait plus arrogante. C'est un pouvoir malhabile que celui qui affiche des prétentions plus étendues que ses ressources. Ce
fut, sous Casimir Périer, le tort du gouvernement. Il en résulta que l'audace des partis ne fit que s'accroître, et bientôt la légalité ne suffisant plus pour les contenir, il fallut recourir, soit à des actes arbitraires, soit à des expédients peu honorables. Déjà au dernier anniversaire de la prise de la Bastille, on avait vu des jeunes gens qui voulaient planter un arbre de la Liberté, tomber sous le gourdin d'ouvriers qu'un obscur agent de la police avait enrégimentés en bandes d'assommeurs, en leur promettant trois francs par jour. Ce guet-apens avait été dénoncé à la tribune par MM. Mauguin et Odilon Barrot, et M. Casimir Périer avait repoussé avec beaucoup de hauteur le reproche d'avoir commandé de tels excès. Mais si le gouvernement, comme il est probable, n'avait point trempé dans cette odieuse machination, œuvre d'un fanatisme subalterne et bas, on pouvait au moins l'accuser de n'avoir pas poursuivi "les auteurs du désordre, de n'avoir pas ordonné une enquête sévère, et même d'avoir souffert que le Moniteur fit officiellement l'éloge du zèle que les assommeurs avaient déployé contre l'émeute.
Du reste, l'arbitraire grandissait de jour en jour; les mandats de dépôt lancés contre les écrivains se multipliaient ; sur les indices les plus frivoles, on enlevait la nuit chez eux des hommes qui, souvent, étaient chargés d'une famille que leur profession nourrissait; enfermés préventivement, mis au secret, ces malheureux, après une longue réclusion, paraissaient enfin devant le tribunal, qui tantôt les déclarait innocents. tantôt les condamnait, non pour le délit imaginaire, prétexte de leur arrestation, mais pour les paroles ontrageantes échappées au ressentiment d'une détention injuste et prolongée. La presse s'était élevée presque unanimement contre des abus aussi graves: ses plaintes furent dédaignées. Armand Carrel prit alors une détermination qui honorera éternellement sa mémoire. Dans un article signé, il prouva qu'en matière d'impression et de publication d'écrits, le cas
de flagrant délit n'existait que lorsqu'on appel à la révolte, à une levée de boucliers prochaine, immédiate, contre le gouvernement, s'imprime dans un lieu connu à l'avance par les agents de l'autorité^ que le flagrant délit, excepté en cas de révolution, n'était pas possible pour la presse périodique; qu'il n'y avait pas un seul des écrivains arrêtés depuis un mois sur un mandai de dépôt, de qui l'on fût en droit de dire qu'il avait été surpris en flagrant délit ; que le Pouvoir par conséquent, s'était rendu coupable à leur égard d'une tyrannie à laquelle chacun se devait d'opposer son énergie personnelle. L'article se terminait par cette intrépide déclaration :
« Il ne sera pas dit qu'un régime qui in- « tenterait les absurbes, les innombrables « procès dont rougissent nos tribunaux, « qui permettrait la confiscation de détail « exercée sur notre propriété par la poste « et le parquet; un régime sous lequel Les « écrivains seraient flétris, en attendant ju- « gemenf, par leur accouplement avec des « escrocs, ou tués à petit bruit par les « miasmes pestilentiels de Sainte-Pélagie, « pourra s'enrichir encore d'un arbitraire « illimité qui s'intitulerait la jurisprudence « du flagrant <lrlit. Un tel régime ne s'appel- « lera pas, de notre consentement, la liberté « de la presse. Une usurpation si mons- « trueuse ne prendra pas. Nous serions cou- « pables de la souffrir, et il faut que ce mice nistère sache qu'un seul homme de cœur, « ayant la loi pour lui, peut jouera chances « égales sa vie contre celle non-seulement « de sept ou huit ministres, mais contre « tous les intérêts, grands ou petits, qui se « seraient attachés imprudemment à la des « tinée d'un tel ministère. C'est peu que la « vie d'un homme tué furtivement au coin « de la rue, dans le désordre d'une émeute; « mais c'est beaucoup que la vie d'un hom- « me d'honneur qui sciait massacré chez. « lui par les sbires de M. Périer, en résiste tant au nom de la loi. Son sang crierait « vengeance. Que le ministère ose risquer
« cet enjeu, el peut-être il ne gagnera « la partie. Le mandat de dépôt, sous le] « texte de flagrant délit, ne peut être décerné
« légalementconhv les écrivains de la pr- « périodique; et tout écrivain, pénétré de « dignité de citoyen, opposera la loi à l'allé—
« galité, et la force à la force. C'est un de-
« voir ; advienne que pourra.
« Ar.M \m» Garrel. »
Ce langage, si ferme et si noble, excita dans la presse le plus vif enthousiasme. M. Cauchois-Lemaire, qui, à la veille de la révolution de 1830, avait si hardiment invité le duc d'Orléans à ramasser la couror: M. Cauchois-Lemaire condamna en termes éloquents le système sur lequel on cherchait à faire reposer la dynastie nouvelle; presque tous les journaux applaudirent ; le Joui nal des Débals lui-même se prononça, quoique timidement, 'contre une jurisprudence si généralement réprouvée. L'humiliation de Casimir Périer était au comble : il fit sir le National, et des poursuites furent an dirigées contre deux journaux qui s'étaient énergïquement associés à sa déclaration : le Mouvement, rédigé par M. Achille Roche, et la Révolution de 1830, rédigée par MU.
Charles Reybaud et Antony Thouret. < tait oser trop peu ; mais les ministres savaient bien qu'Armand Carrel était homme à recevoir, ses pistolets sur la table, tout agent d'un système violateur des lois : ils ne relevèrent pas le gant que leur avait jeté un des plus fiers représentants de l'opinion républicaine.
A oes luttes qui remplirent les premiers mois de l'année 1832, se mêlèrent des tentatives étranges et des complots. Le i janvier, vers cinq heures du soir, on entendit tout à coup Le tintement du bourdon de Notre-Dame. Le gardien des tours n'en avait donné l'entrée qu'à un fort petit nombre de personnes qui s'étaient présentées deui deux; inquiet, il s'élance dans l'escalier; mais à peine a-l-il franchi vingt marches au-dessus de la première galerie, qu'une
clameur retentit, suivie aussitôt d'un coup
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do pistolet. Le gardien redescend avec la précipitation de la frayeur, pour prévenir l'autorité. Bientôt des soldats accourent. En même temps, sur l'ordre du préfet de police, averti d'avance, des sergents de ville se dirigeaient vers la cathédrale en toute hâte. Les tours furent envahies, visitées, et, après trois autres décharges qui n'atteignirent personne, on s'empara de six individus, presque tous de la première jeunesse, et tous de la plus humble condition. Un d'eux, nommé Migne, n'était qu'un enfant. Il pleurait, se lamentait, protestait de son innocence et promettait de tout avouer. Comme on l'interrogeait, un incendie s'alluma dans la tour du nord. On parvint à l'éteindre, quoique les flammes s'élevassent déjà à une grande hauteur. Migne déclarait que septpersonnes s'étaient introduites dans les tours : on continua donc les recherches, qui longtemps se prolongèrent sans fruit. A neuf heures du soir, plusieurs gardes municipaux s'étant réunis près d'une croisée prenant jour sur la galerie de la Vierge, ils crurent apercevoir à une croisée supérieure une tête d'homme qu'éclairait un flambeau. .Ils s'élancent dans le clocher et trouvent que le feu vient de prendre aux poutres. La soirée était froide, le vent soufflait avec force : découvert plus tard, l'incendie peutêtre n'aurait été maîtrisé qu'avec peine. Les agents de la force publique redoublèrent d'activité dans leurs perquisitions. Ils étaient fort irrités, et quelques uns disaient : il faut le tuer. Soudain, un homme vint s'offrir à eux sur la plate-forme. Il présentait sa poitrine et cria qu'il se rendait. Interrogé sur sa profession, il répondit émeutier. Il se nommait Considère.
Le but de ces singuliers ' conspirateurs était, en sonnant le tocsin, de donner le signal de la révolte à divers groupes de mécontents répandus dans la capitale, et qui se tenaient prêts à marcher.
Les individus arrêtés furent mis en prison et jugés deux mois après. Leur tentative n avail eu rien de sérieux; mais leur procès eut beaucoup d'importance, à cause de la
lumière qu'il jeta sur les manœuvres de la police. Il résulta, en effet, soit des détails de l'instruction et des interrogatoires, soit de la déposition des témoins, que la police avait été* instruite du complot plusieurs jours à l'avance, et par une lettre du général Darriule, confident des dénonciations d'un agent obscur nommé Mathis, et par les révélations d'un galérien nommé Pernot. Or, aucune précaution n'avait été prise pour empêcher l'exécution du complot, quoiqu'il eût suffi pour cela de fermer les portes des tours. Il paraissait même incontestable que M. Carlier, chef de la police municipale, avait dit au gardien Gilbert de ne concevoir aucune inquiétude. D'autres circonstances bizarres furent mises en relief par ce procès. Ainsi, la nouvelle de la conspiration avait été annoncée au journal anglais le Times, par une lettre de Taris datée du 3 janvier. Avant même que les agents de la force publique eussent pénétré dans 'les tours, il avait été question parmi eux d'une barricade, élevée réellement par les accusés. Au moment de l'arrestation de Considère, un sergent lui avait flairé les mains pour s'assurer si elles ne sentaient pas l'essence ; d'où l'on pouvait conclure que ce fait particulier d'une bouteille d'essence portée dans les tours n'était pas même ignoré de la police. Enfin, le 4 janvier, comme pour faciliter l'exécution du complot, le sonneur avait quitté la tour sans permission, dès dix heures du matin, et sa femme, contrairement à une habitude jusqu'alors inviolable, sa femme s'était abstenue ce jour-là d'aller le remplacer.
Les défenseurs des accusés s'emparèrent de ces circonstances pour détourner sur l'autorité l'accusation qui pesait sur leurs clients. Us reprochèrent à la police la préférence que, suivant de honteuses traditions, elle accordait au système qui consiste à réprimer sur celui qui consiste à prévenir. Ils s'emportèrent contre cette politique de ruse qui, en poussant elle-même aux troubles par de sourdes menées et des agents ténébreux, a pour but de rendre toute opposition odieuse et de rallier au gouvernement,
parla peur, lous les intérêts «unis du repos.
Ces attaques étaient fondées, dans le cas particulier dont il s'agissait, car il est certain que la police pouvait ici, sans inconvénient, sans difficulté et sans bruit, faire avorter des projets dont la porté»; d'ailleurs était nulle. Mais il est juste de reconnaître que, dans une société corrompue et sous l'empire d'institutions vicieuses, un système de pure prévention laisserait souvent l'autorité désarmée devant ses ennemis. Avertir les conspirateurs qu'on les surveille et que leur plan est connu, la police ne le pourrait sans les solliciter par cela même à prendre de meilleures mesures, et sans se mettre à leur merci. Les faire arrêter quand il n'y a pas encore eu commencement d'exécution, elle ne le pourrait sans s'exposer à des erreurs funestes, et sans encourir le reproche d'avoir déployé contre des citoyens soupçonnés à la légère, un arbitraire impatient et brutal. Mais, dans l'affaire des tours de Notre-Dame, la police n'était pas seulement accusée d'une tolérance artificieuse, on lui demandait compte aussi du rôle provocateur joué par un de ses agents. Dans une éloquente et vive plaidoirie, M. Dupont raconta comment Pernot avait abusé de l'ignorance et de la misère de deux jeunes gens pour les exciter à la révolte. Il le montra faisant parade de sa haine pour le gouvernement, parlant de la capitale prête à se soulever au bruit du tocsin, donnant à lire à un ouvrier des articles factieux, y ajoutant de perfides commentaires, et mettant tout en œuvre pour égarer les malheureux qu'il se proposait de trahir.
Tels furent les faits soumis par l'avocat au jugement de l'opinion. Déjà, du reste, dans le cours des interrogatoires, le système flétri par M. Dupont avait été avoué en parlie. Appelé devant les juges, le chef de la police municipale n'avait pas craint de dire: « J'ai trouvé le moyen de désorganiser les « sociétés secrètes : c'est en signalant « comme des mouchards, les plus exaltés, « qui ont été ainsi battus sur les quais par « des hommes de leur parti. »
Il était impossible que dei déclarationce genre ne lissant p;is sur le jury une impression profonde. Cinq des accusés forent acquittés; trois autres furent déclarés coupables, mais seulement pour délit de non révélation ; et si on les condamna a la prison, ce fut moins à cause du complot qu'a cause de leur attitude hautaine devant les juges. De tristes enseignements jail de cette affaire : la force d'un gouvernement se mesure à la moralité des moyens qu'il emploie pour se défendre.
Une conspiration bien autrement grave menaçait, à la même époque, tous les Pouvoirs constitués. Nous avons dit les ambitieuses espérances que la duchesse de Derri nourrissait au sein de son exil. Pour fia ver au lils de cette princesse une route au trône, c'eût été trop peu, sans doute, d'une prise d'armes dans la Vendée, et d'un soulèvement dans les provinces du Midi. Il importait que Paris s'armât pour la querelle des lîourbons aînés. Quelques secours distribués au nom de la duchesse de Berri à des ouvriers malheureux et à d'anciens serviteurdelà royauté proscrite en juillet, fournirent l'idée d'une conspiration, en montrant ce qu'il était permis d'attendre de la reconnaissance du peuple et de sa misère. Un médecin, homme de tête et de résolution, prit l'initiative. Sa profession le mettait en rapport avec un grand nombre d'hommes que la révolution de 18*10 avait ruinés ou trompés : il essaya sur eux la domination des bienfaits, et quand il vit tout ce que recèle en ses flancs de désordres possibles.
révoltes en germe, une société soutirante et sans foi, il s'ouvrit à quelques amis. Un plan fut arrêté. Douze chefs furent désis pour les douze arrondissements de Pans.
Chaque elief dut transmettre l'impulsion partie «lu centre à quatre lieutenants commandant chacun une brigade de dix hommes, et tout membre d'une brigade fut destiné à L'enrôlement de conspirateurs secondaires, qu'on devait employer au triomphe
des desseins ignores (le la plupart d'entre eu\. l.e pouvoir du parti légitimiste étant
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dans son opulence, l'argent devint le nerf de cette conspiration. Une caisse se forma du produit de diverses souscriptions et de sommes assez considérables apportées d'Italie par un agent de la duchesse de Berri, lequel était attaché à la maison du maréchal Bourmont. Alors commença la mise en œuvre d'un vaste système d'embauchage. L'argent, toutefois, servait moins à salarier régulièrement les recrues de la révolte, qu'à donner aux recruteurs le moyen de s'aboucher avec les gens du peuple, dans les parties de plaisir favorables aux demi-confidences et aux vulgaires séductions. Il est à remarquer que beaucoup de pauvres ouvriers entrèrent dans la conspiration, sans avoir reçu d'autres avances que celles que leur profonde détresse rendait strictement indispensables ou qui servaient à les indemniser de la suspension de leurs travaux. Toujours est-il qu'on distribua des secours de nature à faire ressortir les scandales de l'abandon dans lequel vivait le pauvre. Mais, tout en adoucissant des misères sans espoir, on tenta, par l'appât des promesses, des âmes douées d'une ambition grossière, et en peu de temps on eut une petite armée à mettre en campagne. La chute de Charles X avait entraîné le licenciement de la garde royale et le changement d'un nombreux domestique : la conspiration se recruta de plusieurs officiers et sous-officiers de la garde, de presque tous ceux qui avaient occupé dans l'ancienne maison royale des emplois subalternes, brusquement supprimés ; et à ceuxci s'associèrent, par pur attachement à la dynastie déchue, des serviteurs encore en fonctions. Parmi les gendarmes des chasses et les gardes forestiers, beaucoup se laissèrent gagner. On parvint même à se ménager dés intelligences dans la quatrième compagnie de sous-officiers vétérans, dans un régiment de ligne caserne à Courbevôie, et dans un régiment de dragons caserne à Paris, me du Petit-Musc. Un maréchal de France, bien connu pour son dévoûmenl au principe de la légitimité, et quatre maréchaux-de-camp . composaient en quelque
sorte l'état-major de cette conspiration, dans laquelle ne craignit pas d'entrer un général bonapartiste. « Renversons le gou- « vernement, avait-il dit, nous laisserons « ensuite à la nation le soin de décider ence tre le successeur de Charles X et celui de « l'empereur. »
Ainsi appuyée, la conspiration s'étendit avec une extrême rapidité. Une active propagande avait lieu non-seulement à Paris , mais dans les communes environnantes : à Saint-Germain , à Meudon , à Clamait , à Versailles, à Vincennes. Il était difficile que des indiscrétions ne fussent pas commises, que la police ne finît pas par pénétrer, au moyen de ses agents , dans un complot dont les ramifications étaient si nombreuses. Cependant, grâce aux divisions et subdivisions multipliées qu'admettait le plan d'organisation adopté, l'autorité ne put obtenir que des renseignements très-vagues, très-incomplets, et qui laissaient en dehors de son action les personnages qu'il lui aurait importé surtout de connaître et d'atteindre. D'ailleurs, plusieurs agents de police s'étaient sincèrement dévoués à la réussite du complot, ce qui donnait aux conjurés le moyen de contre-miner les manœuvres dirigées contre eux. Ajoutez à cela que, pour prévenir les révélations, on avait fait courir le bruit qu'un coup de poignard attendait tout révélateur reconnu pour tel.
Quoi qu'il en soit, dans un pêle-mêle de conspirateurs dont quelques-uns occupaient une position sociale fort élevée, les hommes appartenant aux conditions les plus obscures se distinguèrent par leur fidélité, leur résolution et le désintéressement de leur zèle. Parmi ces derniers se trouvait un bottier, nommé Louis Poncelet. Irrité des suites d'une révolution dont le peuple avait si peu profité, il était prêt à se battre pour la légitimité, après s'être battu vaillamment contre elle en 1830. En toute situation difficile, l'inégalité des rangs disparait pour faire place à L'inégalité des courages : IVneelet De larda pas à acquérir, dans la conspiration, l'importance que le péril assigne à
Conspiration de la rue des Prouvairee. Pa
l'audace. Il fut admis auprès du maréchal de France sur qui l'on comptait pour le lendemain d'un succès, et le maréchal lui dit : « Quand vous monterez à l'Hôtel-de-Ville, « je serai à cheval, soyez-en sur, et je n'Iié- « siterai pas à me mettre à la tète du gou- « vernement provisoire. »
Cependant, la nouvelle sYtait répandue que, dans la nuit du I au 1 février, un
grand bal devait aVOÎI lieu a la Cour. 1. easiou était bonne pour les conjurés; C8J
comptaient des complices jusque dans la domesticité du ohàteau, ils étaient en i session de cinq clefs ouvrant les grilles du
jardin des ruileries, et l'entrée du Louvre leur était promise. Il fut donc convenu que, dans la nuit désignée, les uns se réuniraient par détachements sur divers points de 1.
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pitale, pour partir de là, au signal convenu, et marcher vers le château, tandis que, se glissant dans l'ombre des ruelles qui conduisent au Louvre, les autres pénétreraient dans la galerie des tableaux, feraient irruption dans la salle de bal, et, grâce au désordre de cette attaque imprévue, s'empareraient de la famille royale. Des marrons, espèces de petites bombes, auraient été lancés au milieu des voitures stationnant aux portes du palais ; des chevalets, morceaux de bois garnis de pointes de fer, auraient été semés sous les pieds des chevaux ; enfin, on se croyait en droit d'espérer que des pièces d'artifice seraient disposées dans la salle de spectacle, de manière à pouvoir, en mettant le feu à la charpente, augmenter la confusion. Ce plan fut définitivement arrêté par les principaux chefs, dans la rue Taranne ; et Poncelet fut spécialement chargé de l'attaque du Louvre.
Mais une intrigue s'ourdissait au sein du complot, et les fruits de la victoire espérée devenaient déjà l'objet de préoccupations jalouses. L'agent qui s'était donné pour le fondé de pouvoirs de la duchesse de Berri, aurait voulu écarter le maréchal de France dont nous avons parlé, et faire proclamer par les conjurés le nom d'un autre maréchal à la personne duquel il était particulièrement attaché. Poncelet reçut des ouvertures en ce sens; et les offres les plus brillantes furent faites : pour lui, s'il survivait à l'entreprise, et s'il succombait, pour ses enfants. Mais il repoussa ces insinuations avec beaucoup de fermeté, ne voulant point retirer sa confiance à un personnage qu'il en avait jugé digne. Dès ce moment, toute unité de direction disparut, et là où la conspiration devait trouver appui, elle ne trouva plus qu'empêchements. \vant le jour fixé pour l'explosion du complot, Poncelet s'était adressé à un certain Dermenon pour avoir des fusils. Des arrangements furent arrêtés, un rendez-vous fut pris pour le Lendemain. Mais le 1er février, ceux tb>s conjures qui s'étaient proposé de faire échouer on ajourner I»; complot, attirèrent Ponoelel dans un conciliabule où ils
surent le retenir, sous différents prétextes. Dermenon, qui avait eu vent d'une conspiration carliste, fut saisi d'une grande inquiétude en ne voyant point paraître Poncelet au rendez-vous. Il craignit d'avoir été victime d'un espion, il parla de la négociation suspecte dans laquelle il était engagé, au fabricant d'armes qui devait lui fournir les fusils promis ; et celui-ci l'entraîna chez le préfet de police. M. Gisquet, qui, trompé par quelques-uns de ses agents, avait déjà été dupe plusieurs fois des faux avis que les conspirateurs lui faisaient parvenir, M. Gisquet se montra d'abord fort incrédule et attendit des renseignements plus complets.
Tel était l'état des choses, quand l'heure fatale sonna pour les conjurés. Les diverses brigades se réunirent, comme il avait été convenu, dans leurs quartiers respectifs. Elles comprenaient de deux mille cinq cents à trois mille hommes: Il y avait des groupes à l'Observatoire, à la barrière de l'Etoile, à celle du Roule, aux Champs-Elysées, à la Bastille, au faubourg Saint-Antoine, le long du canal Saint-Martin, et dans le voisinage de plusieurs magasins d'armes, dont le plan avait été dressé et qu'on s'était ménagé les moyens d'envahir sans peine. Yn assez grand nombre de gardes forestiers étaient aux barrières, armés chacun d'un fusil à deux coups. De son côté, Poncelet s'était rendu chez un restaurateur de la rue des Prouvaires, et lui avait commandé un repas de plusieurs couverts pour la nuit, en lui remettant un billet de mille francs. Chez ce restaurateur devaient se réunir seulement les principaux conjurés. Aussi la surprise de Poncelet fut-elle extrême lorsqu'il vit accourir à lui successivement beaucoup de conjurés dont la place était ailleurs. « Tout est perdu, lui disait « l'un : on a donné contre-ordre. — L'ar- « gent que j'attendais, disait l'autre, ne « m'est point parvenu ; ma troupe ne saurait « sans danger stationner sur la place ou « dans la rue, en attendant le signal. — Le <( chef dont j'avais annoncé la présence à « mes hommes, disait un troisième, ne s est
pas encore présenté. Ils s'impatientent et
« me prennent pour un traître : que faire •' Poncelet comprit Lien par qui allait avorter le complot ; mais comment reculer? A onze heures du soir, une centaine de conjurés étaient rassemblés dans la rue des Prouvaires. La réunion comptait des hommes déterminés ; et les factionnaires veillaient à la porte du restaurant. .Mais la police avait reçu des détails plus précis sur le marché conclu avec Dermenon, elle savait que G, 000 francs lui avaient été remis, et M. Gisquet lui avait donné l'ordre de livrer un certain nombre d'armes. En effet, vers minuit et demi, un fiacre contenant dix-sept fusils s'arrêtait devant le restaurant de la rue des Prouvaires. Les armes furent distribuées. Un instant après, Poncelet, qui était sorti, rentra ayant deux pistolets à sa ceinture. Une grande exaltation régnait parmi les conjurés, et l'on approchait du moment décisif, lorsque tout à coup la rue se remplit de gardes municipaux et de sergents de ville. La maison fut entourée, envahie. Le chef des conjurés s'avança, et voyant un sergent de ville porter la main sur la garde de son épée, il lui cassa la tète d'un coup de pistolet. Ses complices ne purent faire usage de leurs fusils, qui n'étaient pas en état de servir. Il fallut fuir. Un des conjurés tomba percé d'un coup de baïonnette, les autres furent arrêtés. On trouva dans la maison, outre les fusils, des balles, des cartouches, et trois des clefs destinées à ouvrir les grilles des Tuileries. Poncelet fut fouillé ; il avait I Lu fr. en argent dans sa poche et 7,000 fr. en billets de banque dans la doublure de ses bottes. Il avait distribué 1,800 fr. le 1er février, et avait eu, durant les cinq jours précédents, le maniement de sommes énormes.
Quant aux détachements répandus dans la capitale, la plupart s'étaient depuis longtemps dispersés, soit par suite du contreordre reçu, soit par impatience, défiance et fatigue. ( '.oinnie les conjurés avaient surpris le mot d'ordre et avaient fait savoir à la police qu'ils se proposaient de lancer dans Paris de fausses patrouilles, l'intervention
de la garde nationale était redoutée : on
contenta d'envoyer sur quatre points
des municipaux •;! d< 'le sille.
Mais les rassemblements se dissipèrent a leur approche, sans tenter une lutte contre-ordres, les malentendus et les d<
tions avaient rendue Impossible.
Les voitures qui, cette nuit-la, seront dans P. iris en grand nombre, furent toutes visitées par ordre de la police, dont les agents arrêtèrent non-seulement hommes qu'ils surprirent armés de pistol ou d'épées, mais encore des citoyens qui regagnaient leur demeure après quelque innocente partie de plaisir, et des jeunes gens sortant du bal et chaussés en danseurs. Confondus avec les coupables, les innocents furent traînés au dépôt de la préfecture, au milieu des injures, des coups, et à trai une nuée d'espions animés de cette colère basse, propre aux passions que ne r< point l'intelligence.
Paris, à son réveil, fut fort étonné d'apprendre les événements de la nuit. Ils n'avaient pas été annoncés par ces rumeurs sourdes qui, d'ordinaire, préparent les prits aux faits dont on garde le souvenir. Aussi tous les partis s'accordèrent-ils à considérer la conspiration de la rue des Prouvraires comme une tentative folle. Les républicains en prirent occasion de railler les illusions d'une aristocratie qui faisait survivre si obstinément son orgueil à ressources. Les partisans du régime en vigueur insultèrent de plus belle à la faiblesse de leurs ennemis. Les légitimistes eux-mêmes B'empressèrent de couvrir de leurs dédains la témérité de conspirateur! qui, n'ayant pas réussi, avaient pour contempteurs tous ceux que, dans le cas contraire, ils auraient eus pour complices. Quant à la
police, elle ne manqua pas de se faire honneur de sa prévoyance. Elle n'avait pourtant
presque rien su du complot; elle n'en avait [ié net ré ni l'origine, ni l'organisation secrète ; elle n'en connaissait pas les chefs, et elle eu
appréciait mal L'importance. Des révélations
ultérieures lui apprirent, il est vrai, des
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choses qu'elle ignorait complètement lors de l'arrestation de Ponceletetdeses camarades; mais les secrets les plus importants avaient été si bien gardés, que la plupart des meneurs échappèrent aux poursuites de la justice. Et ceux qui, plus tard, furent condamnés, le furent sur des preuves tout à fait incomplètes, ou même, comme M. Charbonnier de la Guesnerie, sur des témoignages peu honorables, combattus par des attestations du plus grand poids. Des noms considérables retentirent dans ce procès, tels que ceux du duc de Bellune, du général Montholon, du duc de Rivière, du baron de Mestre, des comtes de Fourmont, de Brulard et de Floirac, de la comtesse de Sérionne. L'attitude des accusés, dans le procès, fut énergique. Poncelet s'y fit remarquer, entre tous, par la loyauté de ses réponses, habile à ne point compromettre ses complices et peu occupé de ses propres périls x.
Un événement extérieur, aussi grave qu'inattendu, vint faire diversion à ces querelles intestines. On a vu dans le volume qui précède, comment l'Autriche, au mépris de nos déclarations, avait envahi l'Italie, et comment la Romagne était retombée sous le joug de la Cour de Rome. La douleur des Italiens s'était d'abord renfermée dans un morne silence. Mais la révolte était dans les cœurs, et le premier cri de guerre, parti de Bologne, pouvait replonger la diplomatie dans les embarras d'où elle n'était sortie qu'avec tant de peine. Pour assurer la tranquillité dans les États du Pape, les grandes Puissances comprirent qu'il était indispensable de céder, dans une certaine mesure, aux justes désirs des populations.
Rien de plus triste, en effet, que la situation de l'Italie centrale à cette époque: une théocratie non soutenue par la foi et réduite à s'imposer par la force; l'autorité aux mains de prélats ignorants, corrompus, et ne se croyant pas même tenus à ce genre d'hypocrisie qui est la pudeur du vice ; nulle