B PP
ra^Vr^ç
Bologne. (1832.
menaces grossières. Il était difficile que la Chambre ne ressentit pas le contre-coup de ces animosités. « .M. Mauguinveut une émeute! » avaient dit les partisans du ministère; el lui, avec son audace accoutumée, il avait renvoyé cette accusation au Pouvoir. Les deux partis manquaient de preuves positives, et s'exposaient avec une égale témérité au danger d'être injustes ; mais les grandes passions se contentent des apparences.
Le 21 septembre, Casimir Périer se mou-
Ire tout à coup à la tribune. Il cherche des yeux dans la salle M. Ifauguin qu'il voudrait accabler de sa colère, et, ne l'apercevant point, il se plaint de son absence. II engage le combat, pourtant, el repousse avec indignation le reproche d'avoir favorisé l'émeute, reproche qu'il traite de lâche calomnie. M. Mauguin était entré au moment où finissaient ces vives récriminations. Il monte à la tribune à son tour, et. s'emparant du rôle agressif, il dit ce qu'ont fait les
LOUIS BLANC
ministres pour exciter les révolutions que maintenant ils désavouent. Etalant sur le marbre passeports etfeuilles déroute: «Voilà, s'écrie-t-il, voilà les preuves écrites de l'appui que prêtait à la révolution espagnole, il y a quelques mois, un des plus fervents soutiens du ministère, M. Guizot.»Puis, prenant un à un les membres du Cabinet, il demande avec emportement ce qu'ils représentent au pouvoir. L'un, M. d'Argout, était négociateur ostensible de Charles X à l'Hôtel-de- Ville, pendant les trois jours; l'autre, M. Casimir Périer, avait obstinément refusé sa signature à l'acte de déchéance; tous enfin avaient, en juillet, défendu la légalité, tandis que le peuple se battait. Et quel était, au dehors, le représentant de ce Cabinet? M. de Talleyrand, le même qui avait servi de parrain à la légitimité; le même qui, en 1814, avait signé l'abaissement et la ruine de son pays. C'est donc la Restauration, la Restauration tout entière, qui est au Pouvoir, continue M. Mauguin : là est le mal, là est le danger, et l'on vient nous faire peur de la République !
Pendant cet implacable réquisitoire, interrompu à chaque instant par des acclamations, des applaudissements, des murmures, de brusques démentis, Casimir Périer se livrait sur son banc à des mouvements de ra°"e. Eu lui reprochant certaines visites mystérieuses qu'il avait faites à l'hôtel de Hollande, rue de la Paix, M. Mauguin lui avait imprudemment offert l'occasion de se faire honneur à lui-même de sa générosité. Il raconta donc, avec une éloquente vivacité, qu'une malheureuse femme qui portait un nom glorieux entre tous dans l'histoire de notre pays, était venue en France avec son fils malade, fuyant l'Italie et bravant les lois cruelles qui la bannissaient du sol où Napoléon avait régné. Il raconta que cette femme s'était adressée au Palais-Royal ; qu'elle lui avait demandé, pour quelques jours, une hospitalité qui uc fût pas un danger. Et il avoua (pic le ministère n'avait pas eu le courage de se montrer inflexible; que c'était là son crime. L'aveu était noble et toucha l'as-
semblée. Mais l'orateur était incapable de se modérer. Il voulut s'armer de l'invective contre son ennemi; et alors commença entre ces deux hommes le long duel parlementaire qui dévora la vie de Casimir Périer et le précipita au tombeau. Car M. Mauguin avait sur Casimir Périer la supériorité du dédain sur la violence. Aux fureurs de son adversaire il répondait tantôt avec une politesse ironique, tantôt par un sourire glacé, toujours accusateur, mais toujours méprisant et maître de lui.
Ces luttes produisirent dans Paris une forte sensation. Le soir de la séance du 21 et le lendemain, il ne fut bruit que des attaques de M. Mauguin. Mais cette popularité même offusqua, dans la Chambre, ceux de ses collègues que leurs opinions rapprochaient de lui. Il avait réclamé une enquête; le ministère demandait l'ordre du jour : l'ordre du jour fut voté. Dans un discours grave et mesuré que prononça à ce sujet M. Odillon Barrot, on crut apercevoir quelques allusions sévères, et l'intention de détourner la Gauche des voies où semblait vouloir Y entraîner la fougue de M. Mauguin. M. Laurence avait aussi interpellé les ministres sur les affaires intérieures : ces interpellations aboutirent à un nouvel ordre du jour. Il n'avait fallu qu'une semaine pour faire succéder la fatigue à l'exaltation, el clans le Parlement et au dehors.
La chute de la Pologne et la stérile effervescence de Paris achevaient la ruine du principe révolutionnaire en Europe. 11 y parut par l'altitude nouvelle que prit la Conférence dans les démêlés de la Belgique et de la Hollande. Guillaume avait bravé ouvertement les diplomates de Londres : au mépris de leurs ordres, il avait envahi la Belgique, et ne s'était retiré que devant les baïonnettes françaises; plus tard, interrogé sur ses desseins par les émissaires delà Conférence, il répondait avec hauteur qu'il n'avait point à faire connaître ses intentions. 11 était donc naturel que la Conférence se rangeât, contre lui, du parti de ses adversaires. Ce fut le contraire qui arriva : d'abord, comme
je l'ai dit, parce « | ne le meilleur moyen de faire fléchir lès Puissances était de Leur tenir tête, ensuite parce que les derniers événements faisaient passer, du principe révolutionnaire au principe opposé, toute l'autorité morale. De là le traité connu sous le nom de traité des -ï articles.
Par cet acte, La Conférence défaisait encore son œuvre, et, cette fois, au profit de la Hollande. Mais il faut remarquer que, dans ce nouveau revirement, dans celte scandaleuse annulation du traité </<■>< 18 articles, les choses furent combinées de manière à ce que l'intérêt français restât sacrifié. Voici, en effet, quelles furent les bases du traité des 2ï articles, signé le 15 octobre 18)11.
Quant au partage des dettes entre la Hollande et la Belgique, la Conférence décida que celles qui avaient été contractées pendant la communauté, et elles s'élevaient à 10, 100, 000 florins , seraient divisées en deux portions égales, de telle sorte que la part de la Belgique fût de '),0">0,000 florins. La Conférence mit aussi à la charge de ce dernier pays les dettes belges antérieures à la réunion , et qui formaient une somme de 2,750,000 florins . somme à laquelle elle ajouta 600,000 florins, comme indemnité des sacrifices imposés à la Hollande par la séparation. Cette décision était assez équitable! ; car si, d'un coté, les Belges pouvaient contester l'origine des dettes antérieures à la réunion, et, par exemple, celle de la dette austro-belge, née d'une extension arbitraire donnée par Cuillaume aux traités de Paris et de Luné ville, d'un autre côté, il est clair qu'on ne traitait pas la Belgique avec défaveur en suivant la proportion des impôts et non celle de la population, dans le partage des dettes contractées en commun. Restait l'indemnité de (i00 mille florins. Or, ce n'était pas trop pour des avantages de commerce, tels qUe le transit libre vers l'Allemagne à travers le Limhourg. la liberté de l'Escaut, et la navigation des eaux intermédiaires entre l'Fscaut et le Rhin.
La question commerciale et financière n'était donc pas résolue, à tout prendre, au
détriment de la Belgique. Il en fut autre-
ment de la question territoriale, parce qu'ici la Conférence avait pour principal but de faire revh re, contre la France, la pensée qui. au Congrès de Vienne, avait déterminé 1./ formation du royaume des Pays-3as.
Pour cela, il y avait trois choses a faire, la séparation des deux pays étant maintenue : 1° déclarer la Belgique neutre, et lui donner la partie septentrionale du Luxembourg, de manil're à ce que la frontière française, depuis Longwi jusqu'à Civet, fut emprisonnée par la neutralité belge; 2° assurer au roi de Hollande une partie assez considérable du Luxembourg, pour qu'il restât membre de la confédération germanique ; 38 donner à la Hollande, non-seulement ce qu'elle possédait, en 1790, dans le Limbourg, c'est-à-dire la moitié de Maastricht, Venloo et 53 villages; mais encore tout le territoire qui pouvait lui permet lie. en s'étendant le long- de la Meuse, d'acquérir une consistance continentale et de former contre la France une forte barrière.
Eh bien, tout cela fut décidé par le tn des 24 articles, et la décision fut prise à l'unanimité ! La signature de M. de Talleyrand, depuis le commencement de ce siècle, n'avait manqué à aucun des actes funestes à notre pays.
Ici se termine, dans ce qu'il avait eu de plus important, de plus héroïque et de plus orageux, le mouvement européen que la révolution de 1830 avait enfante. Au plus vaste bouillonnement dont il soit f.iit mention dans l'histoire des agitations humaines, succédaient le calme de l'épuisement et un silence universel.
Victime de son propre gouvernement, la
France n'avait plus d'autre spectacle que celui de la joie qu'inspiraient aux Puissances ennemies de sa gloire leurs succès inattendus.
La Prusse, eu effet, \ oyait rentrer paisiblement Mm- l'empire île ses lois les provinces rhénanes où le nom de la France n'ew ;!lait plus d'écho.
L'Autriche était rassurée et satisfaite. En
LOUIS BLANC
provoquant les insurrections de Modène, de Parme, de Bologne, la révolution de juillet n'avait servi qu'à fournir au Cabinet de Vienne l'occasion de faire consacrer d'une manière éclatante ses prétentions sur l'Italie.
L'Angle.terre avait tenu, durant toute l'année, le sceptre de la diplomatie et avait fait tourner à son profit cette révolution belge que la fortune semblait avoir envoyée à la France comme un dédommagement des revers de 1815. Le bill de réjorme, adopté par la Chambre des communes, venait d'être rejeté par la Chambre des lords; mais l'indignation que ce rejet avait excitée dans toute l'Angleterre assurait une prochaine victoire à l'aristocratie des Whigs, aristocratie non moins hostile que celle des Tories au peuple, à la France et à la liberté du monde, mais plus habile à voiler ses haines et à colorer les calculs de son égoïsme.
La Bussie venait de perdre, dans la dernière campagne, un nombre considérable de soldats; mais elle ne portait plus dans son sein, comme un foyer de rébellion, la Pologne vivante. D'ailleurs , sa domination à Constantinople, loin de s'être affaiblie, s'était fortifiée par le concours de nos fautes et des circonstances. Car, dépeuplée par la peste, troublée par une sorte de guerre religieuse, menacée par les révoltes des pachas de Bagdad et de Scutari, la Turquie penchait de plus en plus vers sa ruine. Aux réformes de Mahmoud, les vrais croyants répondaient par des incendies ; naguère encore, l'embrasement du faubourg de Péra avait attesté la haine qui animait contre les Giaours les adorateurs du prophète. Et pendant ce temps, le réformateur de l'Egypte, Méhémct-Ali, premier sujet du Sultan, son émule, son ennemi secret, Méh émet-Ali équipait une ilotle de 22 bâtiments, levait une armée de trente mille hommes, et, couvrant de ses rancunes contre le pacha d'Acre, les projets de son ambition, se préparait à fondre sur la Syrie, avec ou sans l'autorisation de la Porte, que bravait son orgueil. Jamais la Turquie n'avait été plus impérieusement soumise au joug d'une protection étran-
gère. Or, le rappel du général Guilleminot lui avait montré combien était inévitable pour elle le protectorat des Russes, et Constantinople était à leur merci.
Telles étaient pour les grandes Puissances, ennemies de notre pays, les conséquences de la révolution de juillet, et elles jouissaient avec étonnement de leur inconcevable prospérité.
Pour ce qui est des peuples que devait protéger la France, ils étaient rayés de la carte ou réduits en servitude. La patrie des Polonais n'existait plus que sur la terre étrangère. On ne parlait plus de l'Italie. Le parti apostolique, en Espagne, l'emportait sur la reine, aiguillonnait la férocité de Ferdinand, et se vengeait des tentatives de Torrijos par des cruautés sans nom. Une insurrection, étoutfée dans le sang, et les succès du comte de Villaflor, heureux champion de dona Maria, avaient mis le comble, en exaspérant don Miguel, aux infortunes de la nation portugaise. La Belgique, enfin, la Belgique elle-même désormais languissante et mutilée, se courbait sous la dictature de la Conférence, tandis que le roi de Hollande prononçait des discours remplis de menaces et semblait appeler une seconde fois son peuple aux armes.
Et pour tout cela, il avait suffi d'une année ; tout cela était l'œuvre de quelques hommes sans génie, sans grandeur, sans prestige, sans habileté, n'ayant d'autre prévoyance que la peur du lendemain et d'autre profondeur que celle du mal voulu avec persévérance. Ainsi, l'égoïsme restait triomphant ; en face des monarchies promptes à se concerter, les peuples soulevés n'avaient pu ni se rapprocher ni s'unir; et le problème de la solidarité humaine, posé devant le monde sous deux formes différentes, venait d'être résolu dans un sens misérable. Pour surcroit de douleur, le choléra s'était étendu sur l'Europe et la dévastait.
Quant à la France, coupable d'avoir manque à sa mission et d'avoir souffert qu'on fit violence à son génie, elle allait être plus rudement frappée qu'aucune autre nation.
HIST01UK DE DIX ANS
Modène. (1832.)
Dans leur amour pour la paix, qui répondait aux sentiments de la classe dominante et à ses intérêts, compris dune manière étroite et frivole , les minisires français avaient violé les notions les plus élémentaires de la science politique et les règles de la plus vulgaire prudence. Au lieu de conserver la paix, en inspirant aux puissances la peur de la guerre, ils avaient donné lieu à nos ennemis de nous imposer leurs volontés en nous faisant peur à nous-mêmes. Le vice de cette politique venait d'être clairement démontré par Guillaume qui, nous l'avons déjà dit, eul la gloire de dicter presque les conditions de la paix, en se montrant résolu à ne les point subir. De la conduite du gouvernement français il devait résulter et il résulta que la voix de la France perdit toute autorité dans les conseils de L'Europe, et que notre diplo-
matie tomba sous le joug de cette inexorable fatalité d'abaissement que créent des concessions inhabiles. Il n'était pas jusqu'à nos conquêtes en Afrique qui ne dussent être pour nous, comme la suite de ei-tt»' histoire le montrera, une source de fautes et de calamités.
Il y avait, du reste, une singulière petitesse de vues à croire qu'on obtiendrait, au prix des faiblesses, le repos intérieur. Quand
les passions d'un peuple sont fortement éveillées, il faut, si m ne sait pas les employer, se résigner à les combattre. Aussi allaiton voir la France seule agitée au milieu des
peuples redevenus immobiles. Par une juste
et mémorable expiation, elle était condamnée à troubler, pendant longtemps encore. ce morne silence qu'elle avait laisse s'établir autour d'elle ; et les passions généreuses,
qui partout étaient refoulées , allaient en quelque sorte refluer sur elle, pour se convertir en tumulte et en guerre civile. Je raconterai ces malheurs, ces désordres; et j'ai le désir sincère de ne pas mêler une
amertume trop grande à ce récit des souffrances et des humiliations de mon pays ; car les devoirs de l'historien sont austères, et l'on exige de lui qu'il commande le calme à son cœur.
Le parti légitimiste. -- Causée de la faiblesse de ce parti. — M. de Chateaubriand. — M. Berryer. — I -al'in-. — La Vendée; .- 1 - j » < • < • t de ce pays; ^"^ dispositions. — Fautes de l'administration. — Lesréfrai déens; germes de guerre civile. — La duchesse de Berri; son caractère; se- -s; ses projets; elle quitte
— Situation des principales villes <lu Midi. — Divisions dan- !<■ parti royaliste. — La bourgeoisie cherche & compléter sa victoire; l'hérédité de la pairie esi mise en question; elle est abolie. — Anarchie uni Loi sur le bannissement de la branché ainée des Bourbons. — Atteinte irréparable portée eu France au principe monarchique.
Le gouvernement français avait, au-dehors, accompli son œuvre, etlaFrancen'avait plus qu'à subir les péripéties du rôle obscur qui venait de lui être assigné dans le monde. Mais par l'abaissement systématique de leur diplomatie, les ministres avaient préparé, à l'intérieur, les éléments d'une lutte terrible. D'ailleurs, la constitution, encore incomplète, avait à traverser les orages d'un débat public ; etebacun sentait que le plus sérieux embarras du gouvernement allait être de se constituer et de vivre.
Les légitimistes avaient mis toute une année à revenir de leur stupeur. Mais les incertitudes du Pouvoir, ses faux ménagements, ses fureurs étourdies, les douleurs croissantes du peuple, et son mécontentement, exalté par l'orgueil d'une récente victoire, la France plus que jamais humiliée, l'Europe enfin rendue intraitable par l'excès même des concessions, tout semblait encourager le parti vaincu à ressaisir le gouvernement de la société, de nouveau livrée aux hasards. Ce parti était riche d'ailleurs, et soutenu par les prêtres, sans parler de l'appui que promettaient à son audace les fanatiques du Midi, l'épée des gentilshommes de l'Ouest, et les paysans de la Vendée, raoe indomptable et fidèle.
Mais les légitimistes n'avaient pas de
chefs.
M. de Chateaubriand était tombé dans an
dégoût mortel des hommes et de son siècle. En proie à cette exaltation fébrile et à oe
vide éternel du C03ur, maladie des organisations d'élite, il en était venu à trouver pesant le fardeau de sa destinée, si enviée pourtant et si glorieuse. Il nous a été donné souvent de le voir dans cette dernière phase de sa vie, et nous avons été frappé, surtout, de ce qu'il y avait en lui de mélancolique i t de souffrant. Son regard était d'une bienveillance amère. Il souriait avec peine et avait le sourire triste. Sa voix émue et profonde annonçait une àme troublée, et ses discours étaient jtleins de découragement. Rien n'existait plus, en ell'et, de ce qui avait été pour lui un désir, un espoir ou une croyance ; et, après le grand naufrage auquel il avait survécu, il cherchait en vain dans ce qui n'avait pas encore succombé, un aliment à son enthousiasme ou des inspirations pour son génie. 'La noblesse détruite, la monarchie abaissée, la religion flétrie, la liberté perdue, ne laissaient que désenchantement dans son existence de chevalier, de gentilhomme et de poète. Des spectacles éclatants, des affections illustres, ou, du moins, des Inimitiés qui élèvent, voilà ce qu'il aurait fallu à ce cœur tourmente; et tout cela lui manquait. De tant de Bcènes, t» rribles ou héroïques, auxquelles On avait traîne, devant lui, le monde saisi d'étonnement et d'épouvante, que restait-il? quelques souvenirs
insultés. Il est des époques où l'orgueil des hommes forts trouve à se satisfaire au sein même de la douleur, où l'on éprouve une sorte de joie frémissante à courir après le
LOUIS BLANC
danger, où l'on peut enfin se sauver du désespoir par la haine. Pour M. de Chateaubriand, ces époques avaient été la Révolution et l'Empire. Mais, depuis, le siècle était devenu étroit et grossier ; de froides combinaisons y succédaient aux élans généreux ; les graves soucis du commandement s'y perdaient en un stérile tracas d'affaires; les sympathies y étaient soumises au calcul, les répugnances condamnées à la fourberie; et tout se trouvait à tel point rapetissé, qu'il n'y avait même plus moyen d'éprouver de ces haines dont on s'honore. Après la victoire remportée en juillet sur la monarchie et sur la noblesse, quel rôle pouvait être réservé à M. de Chateaubriand? Celui d'homme de parti? Il y était impropre, appartenant à cette classe de natures délicates, que rebutent les minces détails, qu'une activité banale fatigue, qui ne sont portées qu'aux grands sacrifices, ne consentent à combattre que les grands obstacles, et ne savent se résigner ni à employer des instruments vils, ni à ruser avec les passions humaines. Ce genre d'incapacité, les amis de M. de Chateaubriand le reconnaissaient en lui. Ses ennemis allaient plus loin : ils lui refusaient toutes les qualités de l'homme politique, et ils rappelaient quelles avaient été les manifestations de sa vie active : son faste et ses préoccupations littéraires dans l'exercice du pouvoir, son indolence, un peu hautaine, au milieu des intrigues de Cour; les ambassades rêvées par lui comme autant de pieux pèlerinages ; son dédain pour les soins vulgaires; son goût excessif pour les choses d'éclat- ses prodigalités; sa fortune même jetée au vent avec la philosophie d'un hardi' et la magnifique insouciance d'un grand seigneur. Il est certain que M. de Chateaubriand aurait envisagé volontiers le commandement par son côté poétique. Il aurait voulu monter au faite de la société, pour y jouir d'une perspective plus étendue et plus lumineuse, pour y charmer les hommes en associant a leurs agitations les efforts de sa pensée, pour y composer, en quelque sorte, do vivants poèmes. Eh qu'importe? Ceux-là
seuls agissent fortement sur les peuples, qui portent en eux de quoi s'élever au-dessus des pensées communes. Napoléon ne l'ignorait pas, lui dont la lecture d'Ossian avait toujours enchanté les loisirs rapides, et qui avait dû à la poésie de ses conceptions, de ses actes, de son langage, une si grande partie de cet ascendant prodigieux qui, mieux que ses victoires, témoigna de la grandeur de sa mission terrestre. Ce n'étaient donc pas les qualités de l'homme politique qui faisaient faute à M. de Chateaubriand ; c'étaient celles de l'homme de parti. Car rien n'égale l'égoïsme des partis, si ce n'est leur ingratitude. Ceux que leurs passions choisissent pour chefs, il les veulent pour esclaves ; et quand on croit qu'ils se donnent, ils s'imposent. Les partisans les plus obstinés de l'ancienne monarchie ne pouvaient pardonner à M. de Chateaubriand d'avoir été un moment ébloui-par la gloire de Bonaparte, et d'avoir attendu, pour s'armer contre lui d'un ressentiment immortel, le meurtre du duc d'Enghien ; ils ne pouvaient lui pardonner la presse défendue et la révolution de juillet admirée. Ainsi, on reprochait à un homme dont l'imagination était portée au merveilleux, dont la nature était riche et complexe, dont l'âme s'ouvrait aisément à toutes les nobles impressions, de n'être pas resté insensible aux fascinations de la gloire et aux pompes de la liberté ! Mais, encore une fois, les partis ont leur despotisme qu'on ne brave pas impunément : il faut, pour les conduire, au défaut d'une ambition s&rvile, un fanatisme ignorant et aveugle. Si on cherche à les éclairer, on les éloigne; si on leur demande d'être justes, on leur devient suspect; si on les sert maigré eux, on les irrite. Telles étaient les causes générales qui reléguaient M. de Chateaubriand, dans une oisiveté nécessaire.
Triste siècle que celui où l'on est forcé d'expliquer le silence du génie et l'impuissance de la force !
Quant àM. Berner, quel parti ne se serait glorilié de l'avoir pour chef? Une nature a la fois expansive et attirante; une activité
IIISTOIKK I)K DIX ANS
Les chefs légitimistes so réunirent à La Fétellière. I
infatigable; une pénétration sans pareille; une facilité singulière à se plier aux situations les plus embarrassantes; un esprit plein de ressources et d'expédients; une séduction de Langage etde manières qui désarmait les inimitiés les plus violentes — que d'éléments de succès ! Jamais, d'ailleurs, il n'était arrivé à un homme de commander à ce point aux émotions d'une assemblée et d'exercer plus complètement la magie de la parole. Orateur, M. Berryer rappela plus d'une fois Mirabeau. Et pourtant, M. Ber-
ryer ne pouvait rien pour le parti légitimiste auquel appartenait son talent : d'abord, parce que sa foi dans l'avenir des monarchies n'était pas bien \i\e; ensuite parce que c'était à un sentiment et à une org lion d'artiste que tenaient ses facultés les plus précieuses. Plébéien par l'origine et par L'éducation, il s'était révélé dans un moment i)u L'aristocratie en France ressaisissait le Pouvoir. H s'était montre à elle comme un soutien presque nécessaire, et elle l'avait I adopte, bien résolue à ne se livrer à Lui qu'en
LOUIS BLANC
l'absorbant. Humilité intelligente, propre à toutes les aristocraties, et qui, en Angleterre, a placé une race née pour l'orgueil sous les ordres de sir Robert Peel, fils d'un fabricant de coton, créé baronnet par Pitt ; sous les ordres de lord Lyndurst, fils d'un peintre; sous les ordres de lord Wellington, représentant de la race irlandaise et bourgeoise des Welleslay ! Une fois admis et recbercbé dans un monde où tout n'était que grâce, parfums, barmonie, visages souriants, douces paroles, vie élégante et passionnée, M. Berryer s'était sans doute laissé prendre à d'invincibles amorces. Il avait couru après l'éclat d'une opinion qui était celle des salons somptueux. Cette opinion avait fourni de brillantes inspirations à son éloquence, elle lui avait valu le succès, elle lui avait promis le plaisir, et il s'était insensiblement engagé d'une manière irrévocable, charmé de pouvoir ainsi mêler à l'entraînement des affaires le goût des dissipations. Car c'était un de ces hommes qui ont bâte de se dépenser. Yoilà, du moins, de quelle sorte M. Berryer était jugé par ses adversaires. Et comment expliquer autrement qu'un enfant du peuple, clairvoyant et hardi, aux mâles allures, aux instincts démocratiques, se fût enchaîné au service d'une monarchie dont il déplorait en vain les fautes, et d'une noblesse dont il lui était impossible de partager les préjugés opiniâtres ? Aussi M. Berryer s'était-il créé dans son parti une situation à part, faisant ouvertement profession de tolérance, accueillant avec une prévenance délicate les républicains, dont quelques-uns se félicitaient de l'avoir pour ami, se rendant accessible, agréable ou utile à tous, et ne craignant pas, lorsqu'il paraissait à la tribune, de rendre hommage à tout ce qui avait eu du la grandeur, soit que son éloquence fût tentée par le souvenir des luttes de la nationalité, soit que l'image de la république sauvant la France vlnl tout à coup arracher à son enthousiasme un de ces cris puissants qui font frissonner les assemblées. Et il n'était jamais plus beau que lorsque, secouant les chaînes
de son parti et parlant en tribun, de la nationalité trahie ou du peuple humilié, il se livrait, éperdu, au démon qui le dominait. Il était admirable alors ; son œil s'enilammait ; sa tête, rejetée en arrière, lui donnait un air audacieux et superbe ; sa voix sonore trouvait des accents inattendus; son geste dessinait merveilleusement sa parole, tour à tour majestueuse et terrible — Il y avait un moment où l'assemblée se levait avec transport. Et le lendemain, le parti sur qui rejaillissait la gloire de l'orateur, osait à peine blâmer tout bas son imprudence et ses écarts.
Mais le rôle de M. Berryer n'allait pas au delà de ces triomphes éphémères. Quand il était monté sur la scène on n'accourait que pour l'écouter, que pour être ému. Orateur étrange qui n'exerçait aucune influence décisive, quoiqu'environné de prestige, et qui, dans sa stérile omnipotence, agitait autour de lui .les passions des hommes, sans les conduire !
M. de Yillèle semblait se tenir à l'écart, MM. de Fitz-James, Hyde de Neuville, de Martignac, de Noailles, jouissaient d'une considération inutile, et laissaient flotter, pour ainsi dire, à l'aventure, les destinées de leur parti. Mais il y avait à la faiblesse de ce parti une cause encore plus profonde : il manquait de passions. La victoire lui était d'avance refusée, parce qu'une révolution ne lui était point nécessaire et parce qu'elle eût été, dans tous les cas, peu désirable pour les chefs. Qu'avaient-ils à espérer de mieux que ce qu'ils possédaient, eux dont le régime nouveau protégeait l'opulence, respectait lés titres, ménageait les souvenirs, et tendait p-'.r égoïsme à s'approprier les traditions? Pour des hommes qui, comme M. Berryer, avaient trouvé jusque dans la défaite tant de biens qui attachent à la vie : lus jouissances du luxe, le crédit, la renommée, les applaudissements — la possession même du Pouvoir, Pouvoir toujours orageux et toujours maudit, valait-elle qu'on affrontât, pour L'obtenir, tout ce que contient de hasards ce mot enrayant : l'inconnu? Les ré-
HISTOIRE DE DIX tNS
voiutions se font avec de§ haines fortef et de
violents désirs; h»s légitimistes n'avaient guère que des haines.
Il y avait parmi eux, toutefois, des jeunes gens qu'animait un ressentiment fougueux. « Où étiez-vous pendant les trois « journées? » leur avait-on crié avec ironie, 'et ils brûlaient de protester, l'épée à la main, contre une victoire dont la portée lea irritait moins que l'injure. Leurs dispositions belliqueuses étaient du reste encouragées par 1rs femmes de l'ancienne Cour, femmes charmantes et vaines qui auraient voulu gouverner l'Etat avec un éventail, et qui se plaignaient avec dépit d'avoir été détrônées par des bourgeoises. Ce fut dans ce jeu de passions factices, ce fut dans je ne sais quel tourbillon de propos frivoles qu'on prépara l'embrasement de la France. Beaucoup ne voyaient qu'un roman de chevalerie dans ce qui allait être la guerre civile. Car tel est l'orgueil cruel des grands, qu'il faut que les malheurs mêmes du peuple servent à leurs amusements sacrilèges !
On connaît l'histoire de la Vendée sous la République; on sait de quels prodiges furentcapables, soutenus par lafoicll'amour, les soldats-paysans de Cathelineau, de la Hochejacquelein et de Lescure. C'était naturellement vers celte contrée, si célèbre dans les fastes des dévoîïments royalistes, que devaient se tourner les regards de ceux qui s'apprêtaient à tenter le sort des armes.
Les départements de l'Ouest, Bretagne et Vendée, réunissent en effet toutes les conditions géographiques de la 'guerre civile. Le pays est coupé de chemins de traverse et de sentiers où des soldats ne sauraient s'égarer sans périr. Les routes sont encaissées entre des talus couronnés de haies derrière lesquelles accourent aux jours de trouble* une foule d'ennemis invisibles, silencieux, inévitables. Le sol, inégal et agreste, y ménage à une bande de partisans déterminés des ressources innombrables. Ici, ce sont îles bois; là, plus près de la mer, des canaux et
des marécages dissimulés par d'épaisses touffes d'ajonos; ailleurs, d'immenses plaines
couvertes de genêts presque a hauteur d'homme. Les clôtures qui. a >l rapprochées, séparent les métairies, ne présentent qu'une issue masquée soigneusement . et dont les habit, Il
la place; ce qui leur offre un moyen facile
de tondre a l'improvise sur leurs ennemi-.
de les accabler el de disparaître.
Voilà quel pays la Convention avait en a soumettre. Il était habité alors par hommes simples, énergiques et pieux, vivant du produit de leurs troupeaux, produit, qu'ils partageaient avec leurs gneurs, dont ils avaient toujours chéri l'autorité paternelle, suffisait à leurs besoins comme à leurs désirs. La parole du prêtre charmait leur ignorance, un peu superstitieuse et naïve. Au milieu de leurs genêts et de leurs bruyères, ils ne savaient rien de tout le bruit qu'avait fait autour d'eux un siècle moqueur; et le culte des traditions, entretenu par L'esprit de famille et les r< des veillées, n'avait encore reçu parmi eux aucune atteinte, que déjà tout n'était plus que ruines dans le reste de la France, secouée fortement et transformée. La révolution, obéissant à la fatalité de son rôle, résolut de faire entrer la Vendée dans ce grand travail d'unité dont nous ne connaissons que violences, et dont l'avenir montrera bienfaits. Ce qu'il advint alors, on s'en souvient. Ces paysans, à qui L'obligation du service militaire faisait horreur, déployèrent [tour la défense de leurs coutumes un héroïsme guerrier qui n'eut d'égal que celui des bleus, qu'ils avaient à combattre. Ils
coururent chez des gentilshommes qu'ils arrachèrent de leurs châteaux et mirent àleur tète, taudis que. de leur côté, ceux-ci ;
tageaient h' commandement avec un gardechasse et prenaient [tour chei suprême un voiturier! Puis la guerre commença
sans exemple, où l'on vit des paysans I -
semblés en tumulte l'are face à des arm l -
nombreuses vaillantes, disciplinées, et
remplies de ce sombre enthousiasme qui fut si longtemps la terreur de L'Europe. Ail la puissance des traditions devait éclater au
LOUIS BLANC
sein d'une époque à jamais illustrée par les témoignages d'une puissance contraire ; et ce ne fut pas certainement un des spectacles les moins touchants et les moins philosophiques de ce siècle, que celui de tant de pauvres métayers courant sur les canons républicains en faisant le signe de la croix,
ou, après quelque victoire bien disputée, tombant à genoux sur le'champ de bataille, au milieu de leurs frères morts, pour rendre grâce au Dieu que leurs pères avaient adoré. Mais ceux-là jugèrent mal la Vendée qui, pour savoir ce qu'on pouvait attendre d'elle en 1831, se bornèrent à interroger son passé.
Château d'Koly-Rood.
Dessin de Danki, d'après une pièce authentique.
C'est trop peu de quelque trente ans d'intervalle pour le renouvellement d'une lutte aussi fabuleuse que celle qui commença par Cathelineau et finit par Georges Cadoudal. Ce Georges, fils d'un meunier, si brave, si dévot et si loyal, mais si inflexible dans son vouloir et si terrible dans ses vengeances, ce Georges avait exténué l'Ouest par la chouannerie, dont il fut le héros et le martyr. Lui mort, Napoléon sut désarmer la Vendée à force de bienfaits, et il la soumit irrésistiblement à l'ascendant de son génie. Dispersés dans le monde par les victoires de L'Empire, ceux des Vendéens qu'épargnèrent tant de meurtrièrcsbataillcs, étaient revenus dans leurs foyers comme missionnaires des idées nouvelles. La Vendée avait été aussi sollicitée au changement par les progrès du Commerce et la vente (les biens nationaux,
qui avaient introduit dans ces contrées une classe d'hommes n'ayant d'autre passion que celle du repos et d'autre religion que l'intérêt. Ouant à la Restauration, son ingratitude continua l'œuvre commencée par le système cosmopolite et conquérant de Bonaparte. Méconnus, outragés, en hutte à des calomnies ardemment propagées par les gens de Cour, les fils de tant de royalistes, morts pour les Bourbons, purent apprendre durant quinze ans dans les angoisses de la misère, ce que valent tous ces rois et tous ces princes, égoïstes impitoyables, pour qui le dévoùment d'un sujet n'est que le revenu d'un domaine.
Cependant, et à tout prendre, une insurrection était encore possible en Vendée.
L'esprit mercantile n'y régnait que dans les villes et le long des grandes routes; il n'avait
que faiblement pénétré dans les campagnes, où s'était maintenue la double influence de
la noblesse et du clergé. Et cette influence, un genre de mécontentement particulier à la province la rendait très-dangereuse. Les réfract aires, fort nombreux dans l'Ouest, s'étaientvus poursuivis depuis 1830 avec une rigueur légitime sans doute, mais qu'on ne pardonne qu'aux umi\ ornements vigoureux. De là des ferments de haine et de révolte. Les jeunes paysans désignés par le sort s'enfuyaient dans les bois, s'imposaient une vie dure et vagabonde, mettaient en commun leurs ressentiments, et s'accoutumaient à devenir implacables.
Une tolérance habilement calculée aurait pu conjurer tout danger. Mais les agents du gouvernement n'envoyaient à Paris que des rapports empreints d'une exagération ridicule. Accueillis dans l'Ouest avec un froid dédain par le parti légitimiste, qui laissait leurs salons déserts, et raillait leur importance bourgeoise, ils couvraient du prétexte du bien public les blessures de leur amour-propre, s'abaissaient à des persécutions mesquines, provoquaient de la part du pouvoir des mesures brutales, et attisaient de leurs mains l'incendie qu'ils auraient dû éteindre. Lés visites domiciliaires, en chassant les gentilshommes de leurs châteaux, fournirent des chefs à une insurrection à laquelle avaient déjà fourni de nombreux soldats les perquisitions qui chassaient les paysans de leurs chaumières. Ainsi se formèrent les bandes.
Alors se levèrent les Delaunay, les Diot, les Mathurin Mandar, aventuriers sans peur qui, armés d'un fusil, munis d'une gourde et suivis de quelques compagnons lestes et braves, se mirent à affronter soldats, gendarmes, gardes civiques, et à battre la cam pagne, tantôt se glissant sur la lisière des bois, tantôt disparaissant derrière les liants genêts, redoutés dans les villes, mais recueillis fraternellement dans les métairies isolées.
Le brigandage était au bout de ces soulèvements partiels. Des hommes pervers ne
tardèrent pas .1 se mêler aux bandes royalistes, qu'ils 1 ômpromirenl par leui - 1 enveloppèrent dans leur déshonneur. 1. gouvernement, de son côté, avail soin de confondre dans an même anathème et les chouans véritables et les hideux auxilii que, plus d'une fois cependant, il leur était arrivé non-seulement de désavouer, mes .1,punir. Bientôt, la renommé . t le
mal et multipliant les désordres, on répand partout des nouvelles sinistres : \>--> récits les plus lamentables volent de bouche en bouche : au cri de vengeance, parti de tous les grands centres de population , les gardes nationaux se rassemblent, prennent les armes ; les patriotes eux-mêmes, quoique ennemis du gouvernement, se rapprochent de lui, par le besoin d'être protégés. « Mort aux brigands! » tel est le mot d'ordre tous les bourgeois, saisis d'épouvante et de colère; et en effet, tous les choi - 11'on peut surprendre, on les sang >utes
exécutions, dont les représailles, plus sanglantes encore, viennent augmenter l'horreur ! C'en est fait : les passions sont de toutes parts déebainées, on entre dans la guerre civile.
Ce fut dans ces circonstances funestes que la duebesse de Berri résolut de quitter l'Ecosse et de venir animer par sa présence les partisans de son fils. Il y avait là certainement une pensée impie. Car enfin, ce n'était ni pour accomplir quelque vaste projet de rénovation sociale, ni même pour améliorer par quelques réformes le sort des peuples, que Marie- Caroline s'élançait dans la Carrière des conspirations ; et elle aurait pu se demander s'il était bien juste d'aller plonger la France dans un long deuil, suis autre
but que de la rendre au duc de Bordeaux, comme on ferait d'un champ à son propriétaire dépossédé. Mais ave< les préjugés dont
On avait berce son enfance, il était difficile
que la duchesse de Berri conquit ce qu'il v avait de criminel en son dessein. D'ailleu le rôle de Jeanne d'Âlberl Bouriail à son imagination napolitaine. Traverser les moi -,
à la tête de paladins fidèles ; arriver sur une
terre de chevaliers, à travers les périls et les aventures d'un voyage inattendu ; passer, à la faveur de mille déguisements divers, au milieu de tant d'ennemis en éveil ; errer, mère courageuse et reine proscrite, de village en village et de château en château ; connaître ainsi par leur côté romanesque toutes les extrémités des choses humaines ; et, à la suite d'une conspiration victorieuse, relever en France le vieil étendard de la monarchie : tout cela était bien propre à séduire une femme jeune et vive, hardie par ignorance des obstacles, héroïque au besoin par légèreté, capable de tout supporter hors l'ennui, et prompte à s'absoudre, par les sophismes de l'amour maternel, des entraînements d'une nature inquiète.
A Lulworth, où il avait séjourné pendant quelque temps avant de se rendre à Holy- Rood, Charles X avait rédige et signé un acte qui confirmait les abdications de Rambouillet. Mais, trop rudement éprouvé pour s'abandonner désormais sans prudence à l'empire des illusions, il n'approuvait qu'à demi les projets belliqueux de sa bru, devenue, aux yeux de la famille, la mère d'un roi mineur. Il tremblait à la vue de cette frêle princesse courant jouer la partie dernière de la royauté contre ce génie des révolutions modernes dont lui, vieillard échappé à tant de naufrages, il avait subi si complètement l'écrasante fatalité. Il ne refusa pas néanmoins son autorisation à l'entreprise de cette audacieuse mère de Henri V, et même il la nomma régente ; mais, dans sa sollicitude plus craintive qu'éclairée, il plaça auprès de Marie-Caroline le duc de Blacas, auquel il remit des papiers mystérieux contenant des ordres relatifs à l'exercice de la régence.
Était-ce par l'Ouest ou par le Midi que la duchesse de Berri aborderait la France ■ Cette question fut bien vite résolue. Les loyalistes que la Vendée avait envoyés à Holy-Rood, n'y avaient apporté qu'un dévoûment calme et réservé ; les envoyés du Midi, au contraire, se prononçaient avec une ardeur passionnée : il fut conséquemment
décidé que la duchesse irait d'abord s'établir en Italie pour y combiner en sûreté toutes ses mesures, et la ville de Marseille fut choisie d'avance comme point de débarquement.
Marie-Caroline partit donc, se dirigeant vers la Hollande ; le Rhin la conduisit jusqu'à Mayence, et elle gagna Gènes, après avoir traversé le Tyrol et Milan. Elle voyageait sous le nom de comtesse de Sagana. L'hospitalité que lui accorda le roi de Sardaigne, Charles Albert, futtimide, prudente, telle enfin que la prescrivaient les exigences de la politique. Il feignit d'être trompé par Yincognito de la princesse, et attendit, pour la prier de quitter ses Etats, les plaintes du Palais-Royal, averti par le consul français. Mais il adoucit ce que cette injonction avait de blessant, par de secrètes prévenances et les plus vifs témoignages de sympathie. Il fit mieux encore ; et pour aider à la réalisation d'une entreprise dont tous ses vœux appelaient le succès,' bien qu'il n'osât pas l'avouer, il mit à la disposition de la duchesse un million qu'il dut emprunter à un seigneur de sa cour, sous prétexte de payer des dettes de jeunesse.
La duchesse de Berri se rendit, de Gènes, dans les Etats du duc de Modène, qui la reçut avec beaucoup de grâce, et lui offrit pour résidence son palais de Massa, situé à une lieue de la mer. Là vinrent se nouer tous les fils de la conspiration légitimiste qui menaçait la France.
Mais ces menées ne pouvaient être si obscures qu'il n'en transpirât quelque chi Casimir Périer en prit alarme, et un émissaire fut envoyé par lui dans les provinces méridionales, pour sonder leurs dispositions.
Or, voici quelle était, à cette époque, la situation des principales villes du Midi.
Bordeaux comptait près de vingt-deux mille ouvriers sans travail, que la faim mettait au service de la révolte. Les soies grèges et ouvrées de Nîmes avaient subi une énorme dépréciation; et, dans cette ville plus que dans toute autre, les crises industrielles sont dangereuses, parce que les passions y ont une ardeur entretenue par les
11IST0IUI-; DE DIX ANS
longues rivalités des protestants et des ca- Lholiques. Avignon souffrait d'une bai considérable dans le prix de La garance, el
les légitimistes pouvaient y fonder, sur les habitudes vénales d'unecertaine partie de la population, les plus sérieuses espérances. Montpellier, cité pour ainsi dire agricole et (jiii lait nue grande consommation devin, Montpellier se plaignait amèrement du chiffre élevé des octrois; les souvenirs de la restauration n'y avaient, en général, aucun Caractère odieux ; et le peuple, que le libéralisme u'y axait pas converti à ses doctrines, se demandait quelle modification heureuse avait apportée à son sort cette révolution faite au nom des idées libérales. Lyon était alors en proie à des souffrances intolérables. Les passions politiques avaient peu d'empire dans cette capitale du Midi; mais les nombreux ouvriers en soie qu'elle contient étaient tombés dans une détresse d'où devait sortir quelque effroyable catastrophe. 11 n'en était pas ainsi de Marseille, où le peuple jouissait d'une prospérité que le voisinage d'Alger, fécondé parla paix, semblait sur le point d'accroître ; toutefois, la multitude1 y était sourdement sollicitée à l'insurrection, et parle clergé, dont les fautes n'axaient pas détruit l'ascendant, et par la noblesse qui , quoique déchue, n'avait pas encore perdu toute son influence sur les bords de la Méditerranée.
Dans un tel état de choses, l'entreprise de la duchesse de Berri était plutôt hasardeuse (pie folle. Lorsqu'en un pays sur lequel ont passé les révolutions, le peuple est malheureux et désabusé, la carrière est naturellement ouverte aux prétendants; et là où le Pouvoir ne se montre pas tutélaire, il est tout simple qu'il soit au concours.
Mais les chances du parti légitimiste eussent-elles été plus grandes, il n'aurait pu en tirer profit, parce qu'il portait la division dans son sein.
Qu'attendons-nous, disaient les chevaliers de la duchesse de lîerri, qu'at lendons-nous pour jeter le gant à cette révolution qui nous a frappés et qui nous insulte? La France
souilre, l'Europe menace. Entre .
républicaines qui grondent au pied trône usurpé, et les Puissances qui veulent pour vassal on le tiennent poui ennemi, le chef d<- la maison d'Orléans ne s'appuie que Bur l'assentiment d'une bourgeoisie sceptique, jalouse S l'excès d< prépondérance , bourgeoisie tachent à son roi de hasard, ni le lien E des traditions, ni celui des dévoûments bi ditairesetqui noussaluera comme se> mai le jour où, devenus vainqueurs, nous lui promettrons le repos, la sécurité, et des garanties contre toute secousse nouvelle. Pour livrer bataille, le moment pourrait-il < plus favorable? Les divers partis, nés de la révolution, se mesurent des yeux et sont prêts à s'entre-dévorer; les ambitions se précipitent: les intérêts se heurtent l'un et l'autre dans une confusion croissante; le commerce, si prospère il y a trois ou quatre ans, n'est plus qu'une immense banqu la linnous répond du concours des ou l'invasion, si elle touche à nos fronlii nous donne la patrie tout à la fois à gouverner et à défendre; qu'attendons-m.
D'autres pensaient, au contraire, dans le parti légitimiste, que se hâter, c'était tout perdre; qu'il valait mieux laisser les embarras se multiplier autour du trône nouveau, et l'usurpation abuser de ses apparentes victoires, victoires de Pyrrhus par où elle devait inévitablement périr. Ils représentaient que les gouvernements se Fi ot à eux-mêmes leurs destinées, qu'on ne les tue pas, et que, lorsqu'ils méritent de mourir, ils se suicident; que, pour arriver au su, la voie des luttes parlementaires était la plus courte et la [dus sûre; qu'eu tirant l'épée, on risquait de rallier, par le sentiment d'un danger commun, tous les ennemis, maintenant divisés, de l'ancienne dynastie ; que de la guerre civile naîtraient des ressentiments terribles, et qu'il était d'une politique imprudente de relever dans le sans le trône de Henri V; qu'au surplus, les chaii heureuses n'étaient pas ce qu'elles paraissaient à de jeunes imaginations; que le
LOUIS BLANC
Midi flottait entre des inspirations diverses; que la Vendée tenue en échec par cinquante mille soldats, n'avait plus, pour se soulever, les mêmes motifs qu'en 1792; qu'enfin, il ne fallait p;is jouer sur un coup de dé l'avenir de la monarchie.
Ce langage était, en général, celui des hommes qui, comme M. de Pastoret, jouissaient d'une grande fortune ou qui avaient à ménager, comme MM. de Chateaubriand et Hyde de Neuville, une considération depuis longtemps acquise; ou qui craignaient, comme M. Berryer, de compromettre un rôle brillant. L'attitude qu'ils voulaient faire prendre au parti était évidemment conseillée par la prudence, et la loyauté de la plupart d'entre eux était incontestable; mais ilyatoujours dans la sagesse humaine un certain fonds d'égoïsme, et nous portons tous au dedans de nous une tyrannie mystérieuse qui, à notre insu, dicte notre langage et gouverne nos actions. Il s'était, donc formé à Paris des comités royalistes avant pour but spécial de maîtriser la fougue des royalistes de la province, comité, c unuosés des personnages les plus marquants du parti, et dont la Gazette de France, dirigée par MM. de Genoudc et de Lourdoùeix, appuyait avec talent la politique expectante.
Cependant, M. de Charette était arrivé dans la Vendée, pour s'y mettre à la tète de l'insurrection, en vertu des pouvoirs que lui avait donnés la duchesse de Berri. Son premier soin fut.de convoquer à la Fétellière, près de Remouillé, les chefs dont le concours lui était nécessaire.
La réunion eut lieu le 12 septembre 18.'U . Quatorze chefs composaient cette assemblée, et elle avait invité à ses délibérations la comtesse Auguste delaRochejacquelein. La discussion lut. longue et animée. M. de Charette lit* d'abord connaître l'ordre qu'il avait reçu de Massa, ordre conçu en termes oontva dicioii rs, on du moins controversables \ car, d'une part, il n'appelait la Vendée à preudre 1rs armes qu'en cas de succès dans le Midi, de république proclamée ou d'inva
sion étrangère; et, de l'autre, il laissait les officiers généraux juges de l'opportunité du soulèvement. M. de Charette aurait désiré que la Vendée n'attendit point, pour lever l'étendard de la guerre, les succès de Madame dans le Midi. Il opina pour que le mouvement eût lieu simultanément dans le Midi et dans l'Ouest. C'était aussi l'avis de la comtesse Auguste de La Rochejacquelein, et elle s'en expliqua avec cette éloquence de sentiment particulière aux femmes. Mais ce fut l'opinion la moins audacieuse qui prévalut: une majorité de neuf contre cinq décida que l'Ouest ne se déclarerait qu'après la soumission des provinces méridionales, à moins que la France ne fût envahie ou que que Paris ne proclamât la république.
Mais, pendant que la noblesse débattait ainsi les moyens de ramener l'ancien régime, la bourgeoisie se préparait à compléter sa victoire par l'abolition de la pairie héréditaire et la proscription légale de la race des Bourbons aînés.
La situation était critique. Les forces qui devaient servir à la dominer étaient mal réglées, mal définies. La Chambre des députés n'avait, aux yeux de la nation, ni le prestige d'une autorité glorieusement usurpée ni le poids d'une autorité incontestablement légitime. La Chambre des pairs était décriée, impuissante; et il n'était plus question partout que de lui enlever le seul mode d'existence qui pût la rendre possible, l'hérédité.
La royauté enfin, solitaire et inquiète au sommet d'une société mouvante, manquait de splendeur aussi bien que d'entourage et de point d'appui.
Ce fut l'erreur de Louis XI, et, plus encore, celle de Louis XIV, de croire que la royauté se peut maintenir lorsqu'elle n'a point pour base une aristocratie puissante. A une royauté qui ne fait point partie d'un corps aristocratique il faut, ou un glaive pour frapper toujours, ou de l'or pour corrompre sais cesse ; oppressive si elle est absolue, corruptrice si elle est tempérée. Mais eu de tels moyens de gouvernement il n'y a aucune chance de durée, parce que celui qui
les emploie dégrade son autorité en la défendant, et ne peut l'agrandir sans l'épuiser.
Le régime constitutionnel que des sophistes ignorants avaient fait prévaloir en
France, renfermait donc un problème insoluble. Car vouloir une royauté vivante a côté d'une aristocratie morte, c'était vouloir que la tête vécut séparée du corps, c'est-àdire l'impossible. Voilà pourtant ce que la bourgeoisie demandait, et son illusion était si complète, qu'elle prenait ombrage même d'une pairie héréditaire, et qu'après avoir anéanti la féodalité, elle en poursuivait jusqu'au fantôme.
A.-.I. Kusèbe Baconniére de Salverte.
Il est vrai que, parmi les meneurs de la bourgeoisie, quelques-uns, et notamment MM. Casimir Périer, Royer-Collard, Guizot, Thiers, n'adoptaient pas, au sujet de l'hérédité de la pairie, l'opinion générale, mais leurs répugnances étaient trop inconséquentes pour avoir du crédit. Ils avouaient qu'on avait détruit avec raison le régime féodal : comment auraient-ils prouvé la nécessité de conserver le signe, eux qui souscrivaient à la destruction de la chose représentée?
Quoi qu'il en soit, la révision de l'article 2') de la Charte, relatif à la constitution de la pairie, était de toutes parts réclamée
avec empire, et l'anxiété était univers. -Ile.
Le gouvernement dut se prononcer enfin, et Casimir Périer communiqua an Parlement un projet de loi où, après avoir beaucoup
insisté but les avantages de il. sur
sa nécessité même, il concluait en CCS termes : « Nous vous proposons de déclarer « que la pairie cesse d'être héréditai;
Cette conclusion, précédée d lions qui avaient pour but avoué de la combattre, ne faisait pas honneur au caractère de Casimir Périer; elle montrait combien peu de courage véritable il y avait chez cet homme si hautain. Dédaigner les ovations populaires, lorsqu'on a pour dédommagement les flatteries de la classe la plus riche, la plus éclairée, la plus importante dans l'Etat, ce n'est là qu'un mince sacrifice, et dont se montrent capables les natures les plus vulgaires ; mais le propre des âmes fortes est de résister, par amour pour le vrai, aux attraits de la popularité, quand c'est l'élite supposée du peuple qui la dispense. Assez orgueilleux pour braver les lointaines rumeurs de la place publique, Casimir Périer n'avait pas le cœur assez haut pour affronter les ressentiments de la bourgeoisie. - •
La Chambre des députés ayant nommé une commission pour examiner le projet qui lui était soumis, M. Bérenger présenta le 19 septembre un rapport où la question était savamment discutée ; et, le 30 septembre, les débats s'ouvrirent.
Mais le premier problème à résoudre était celui-ci : la Chambre des députés, en décidant du sort de la pairie, agissait-elle comme pouvoir constituant et souverain? ou bien, la pairie serait-elle appelée à ratifier |;l
haute sentence don I elle allait être l'objet ?
La difficulté était inextricable au point de vue du droil et de la logique, parce qu'a] la révolution de juillet, le Pouvoir nouve u
s'était constitué en violation de tous les principes. Demander à la pairie elle-même si elle consentait à perdre la plus précieuse de - prérogatives, c'était faire naître entre les
trois Pouvoirs l'occasion d'un effroyable cou-
LOUIS BLANC
ilit et exposer l'État à une secousse. Se passer de l'assentiment de la Chambre des pairs, c'était attribuer à la Chambre des députés le caractère d'assemblée constituante : le pouvait-on ? M. de Cormenin prouva le contraire avec une singulière vigueur de style et de pensée, dans un pamphlet fameux. On y lisait : « Les constitutions doivent précéder « les lois : donc les congrès doivent précé- « der les Chambres. Qui nomme les con- « grès? Le peuple. Qui nomme les Chambres? « Les électeurs. Voilà les vrais principes : « passons à leur application. Le peuple, en « France, a-t-il nommé un congrès? Non. « Un congrès a-t-il fait la Charte? Non. Qui « donc l'a faite? Quelques députés. Qui leur « en avait donné mandat? Quelques élec- « teurs. Et les électeurs, qui les avait eux- « mêmes nommés? Le peuple? Non. Et qui « représentaient-ils? Le peuple? Non. Si un « congrès national était nécessaire pour orne ganiser la Charte, un congrès national « n'est-il pas nécessaire pour organiser une « fraction de la Charte? Si la Chambre de « 1830 a excusé son usurpation sur la sou- « veraineté du peuple par la nécessité des « circonstances, la Chambre de 1831 pentes e41e alléguer la même nécessité? Et si elle « ne le peut pas, nous ne demanderons « point quel droit lui reste, mais quel pré- « texte. En vain dirait-on que les électeurs « lui ont donné mandat. Un mandat législa- « lif? oui; mais un mandat constituant? « non. Peut-on donner ce qu'on n'a pas? « Les électeurs sont-ils le peuple? Cent « mille citoyens sont- ils 33 millions « d'hommes? »
Publié dans le Courrier Français et dans le National, ce pamphlet remua puissamment les esprits, et en répondant à Al. de Cormenin, dans le Journal des Débats, MM. Devaux et Kératry ne firent que provoquer de la part d'un aussi redoutable athlète des répliques par qui l'opinion publique Eut profondément ébranlée.
Les orateurs qui se déclaraient adversaires de L'hérédité de la pairie riaient MM. Tiiouvenel, Lherbette, Audry do Puy-
raveau, Marchai, de Brigode, Tardieu, Daunou, Bignon, Viennet, Eusébe de Salverte, le maréchal Clauzel, les généraux Lafayette etThiard, Odilon Barrot, de Rémusat. Ceux qui se présentaient pour défendre la pairie héréditaire étaient MM. Thiers, Guizot, Berryer, Kératry, Jars, Royer-Collard. La discussion dura plusieurs jours; elle fut animée, brillante, et pourtant au-dessous du sujet, le plus vaste qui puisse occuper l'attention des hommes.
De quelle façon qu'on veuille envisager la pairie, disaient les adversaires de l'hérédité, on verra que l'hérédité est inutile j dangereuse, funeste. Considèrerons-nous, en effet, la pairie comme une Chambre législative ? Dans ce cas, gardons qu'elle ne soit envahie par des hommes sans élévation de caractère, ou sans patriotisme, ou sans talent. 11 n'est pas de fonction plus haute que celle de faire des lois, il n'en est pas de plus difficile, de plus importante. Quelle serait notre folie de nous fier au hasard du soin de nous donner des législateurs? Par quelle criminelle et puérile imprudence irions-nous, repoussant d'avance les citoyens qui n'auraient d'autre recommandation que leur mérite, confier à une assemblée de premiers-venus le droit de régler nos destinées? Une royauté héréditaire se conçoit, parce qu'auprès du roi le plus idiot, veillera toujours l'intelligence d'un ministre responsable. L'Angleterre n'a jamais été gouvernée avec plus de force et de grandeur que sous l' administration de Pitt, ministre d'un monarque atteint de folie ; mais quel remède à l'insuffisance d'une assemblée que les circonstances viendraient prendre au dépourvu? Considèrerons-nous la pairie comme Pouvoir modérateur ? llàtons-nous, s'il en est ainsi, d'abolir l'hérédité qui, en assurant à la pairie une existence originale, en lui donnant à défendre un intérêt spécial, Lui souillera les passions les plus dangereuses. L'orgueil de l'homme trouve une plus grande jouissance dans la faculté (Vimprimer le mouvement
que dans celle de l'arrête!' : car l'action suppose la libellé, o'est- à-dire la force, tandis
que la résistance suppose la aéces si té, c'està-dire la faiblesse. Or, ce qui est vrai d'un
individu Test à plus forte raison d'une semblée; et il est dans la nature de tout Pouvoir modérateur de sortir de ses attributions, d'employer, [tour agir, les armes qu'il ;i reçues pour résister. Tenons pour certain qu'un Pouvoir réduit au rôle de modérateur dédaigne toujours sa mission. Fort, il s'empare du mouvement; faible, il le suit. Qu'ajouter, sur ce point, aux leçons que nous donne le Long-Parlement? La Chambre des lords put-elle ralentir la course des Communes? Elle voulait sauver Strafford, elle )e condamna; elle voulait garder au milieu d'elle les évèques-législateurs, elle vota leur exclusion ; elle désirait la paix, elle vota la guerre civile. Que prétendent ceux qui, pour modérer le mouvement qui emporte les sociétés, imaginent de placer face à face une Chambre héréditaire et une Chambre élective? Mais c'est mettre en quelque sorte une aristocratie au sein d'une république. Ali ! rappelons-nous plutôt l'ancien combat entre les patriciens et les plébéiens, entre les sénatus-consultes qui rédigeaient en forme de loi l'usurpation, et les plébiscites qui rédigeaient en forme de loi la violence, combat qui mit si longtemps en feu l'empire romain. Et vainement serait-on rassuré contre l'imminence d'un tel désastre par l'existence d'une royauté médiatrice. Entre une royauté héréditaire et une pairie héréditaire l'intérêt est commun devant une assemblée élective. Ce ne sera, tout au plus, que la guerre de deux contre un, et nous n'aurons abouti qu'à une complication du désordre. Que si, au contraire, on suppose a la pairie héréditaire une volonté qui lui soit propre, quel moyen de faire fléchir cette volonté, lorsque, bravant à la fois, et la Chambre élective et le tronc, elle se montrera obstinément rebelle à des innovations jugées nécessaires? Aurat-on recours à une promotion de pairs? Alors plus de considération, plus d'indépendance pour elle. Kilo ne modère rien, elle obéit. Considèrerons-nous enfin la pairie comme corps représentatif? Mais à quel ordre d'in-
térêts peut correspondre aujourd'hui, d
l,i société telle que lei révolutions l'ont
faite, le principe de L'hérédité politique? Est-ce que les fiefs n'ont pas été abolis ! Iœ que la féodalité n'esl pas morte ' I que la noblesse, qui consiste, non pas m< dans la transmission des fonctions . mais seulement dans celle du titre, i Bl ce que la noblesse n'est pas à jamais discréditée? Où chercher, en France, les vestiges d'une cl supérieure qui, comme en Angleterre soit unie au peuple contre l'oppression du trône, et ait acquis de la sorte un titre à la reconnaissance des générations à venir.' Où trouver, en France, quelque chose qui ressemble aux rapports de patron à client, de propriétaire à tenancier? L'hérédité de la pairie a donc le tort, et de ne représenta r dans le pays aucun intérêt, et d'y rapp cet odieux ensemble de privilèges contre lequel on a vu en 1789 la nation se lever en masse. Dans ce moment même , n'est-ce rien que cette immense réprobation qui frappe la pairie héréditaire? El que veut-on de plus pour prouver qu'elle est en désaccord manifeste avec les tendances, les j les mœurs de la société? Si la pairie héréditaire avait eu ses racines dans la nation, aurait-elle si souvent donné le spectacle de son impuissance? Qu'a-t-elle fait pour Napoléon vaincu à Waterloo ? Qu'a-t-elle fait pour Louis XVIII menacé par l'exilé de l'île d'Elbe? Qu'a-t-elle fait le 29 juillet, pour Charles X ? Qu'a-t-elle pu pour la liberté \ Qu'at-elle pu. té lendemain du 9 août, poui dignité et pour elle-même?
Nous reconnaissons, répondaient les partisans de l'hérédité, «pie, connue C.liamltie législative et judiciaire, la pairie doit renfermer dans son sein des hommes éclair.-. Mais comment ne voit-on pas que destiner
les plus hautes fonctions du pays a un certain nombre de grandes familles, c'est fonder une véritable école d'hommes d'État? Fila de lord Chatam, Pitt à quinte ans suivait les séances du Parlement pour se mettre en état de remplacer son père, el, à vingt-trois ans, Pitt gouvernait sou pays. 11 n'est pas
LOUIS BLANC
nécessaire, d'ailleurs, qu'une Chambre des pairs se compose toute entière d'hommes éminents ; et l'avantage en est bien moindre que le danger, parce qu'alors chacun prétend à tout faire et à tout conduire. Les Chambres vraiment agissantes sont celles qui se composent de quelques hommes supérieurs et d'un grand nombre d'hommes sensés. Et pour ce qui est de la puissance d'une assemblée, elle résulte, non du mérite personnel de ses membres, mais de la valeur de son principe. Le principe de l'hérédité est-il fécond en résultats utiles ou funestes? C'est là tout ce qu'il importe d'examiner. Eh bien, l'hérédité a d'abord cela d'utile qu'elle assigne à un des Pouvoirs de l'Etat un rôle nécessairement modérateur. La tentation d'usurper ne vient guère qu'à ceux qui ont beaucoup à désirer, et elle viendrait à une pairie non héréditaire, parce que celle-ci aurait précisément l'hérédité à conquérir; mais quel autre désir que celui de conserver peut avoir une pairie que l'hérédité élève au-dessus de toute ambition? On demande si, ayant la volonté de défendre les idées conservatrices, elle en aura la force? Oui, car elle aura pour elle le prestige d'une position indépendante, l'autorité morale des traditions dont elle sera gardienne, l'esprit de corps, toujours si puissant, et surtout, l'esprit de famille. On la montre menaçante si elle se dérobe au contact de la royauté, ou asservie si les ministres peuvent, par une promotion de pairs, briser sa majorité devenue systématiquement hostile? Mais le droit des promotions n'est un danger que lorsqu'il devient un abus, et on a pour garantie contre cet abus l'intérêt bien entendu de la royauté elle-même. Que la pairie héréditaire soit maudite par l'opinion publique comme un débris des anciens privilèges, c'est possible : ce que nous soutenons, c'est qu'ici l'opinion publique est victime d'un entraînement irréfléchi, que nous, législateurs, nous serions coupables ou de flatter ou de suivre. Qu'est-ce que le privilège ? uno violation permanente du droit. Et le droit? l'utilité publique reconnue et consacrée. Définir au-
trement le droit, ce serait en faire une vaine abstraction métaphysique, un mot vide de sens. Or, non- seulement il est utile que l'hérédité de la pairie soit maintenue, mais cela est nécessaire, car ainsi le veulent les conditions vitales de toute société. Il y a dans le monde mille intérêts divers, ils peuvent tous se réduire à deux, qui sont: le mouvement et la durée. Si le premier règne sans contre-poids, la société se précipite ; si le second domine solitairement, la société languit et s'use par son existence même. De là la nécessité d'un Pouvoir multiple. Aussi bien, chaque forme de gouvernement a des avantages qui lui sont inhérents et qu'il est bon de lui emprunter. Les monarchies se distinguent par l'énergie de la volonté, les aristocraties par l'esprit de suite, les démocraties par la grandeur des passions. Séparées, ces trois formes ne sont que des ébauches, dont chacune est destinée à périr par ce qui lui manque. Réunies et combinées, elles constituent un gouvernement à la fois sage et vigoureux, un gouvernement complet.
Telles étaient les raisons données de part et d'autre. Mais, adversaires et partisans de l'hérédité de la pairie, tous avaient également tort : les uns, parce qu'ils méconnaissaient une des conditions essentielles du régime constitutionuel ; les autres, parce qu'ils n'apercevaient pas le vice radical du régime constitutionnel lui-même.
Aux premiers l'on pouvait répondre :
« Vous êtes-vous bien rendu compte du sens et de la portée de votre doctrine ? L'hérédité de la pairie détruite, que deviendra L'hérédité du trône? Quoi! vous ne comprenez pas que la royauté a besoin, pour vivre, d'avoir autour d'elle une classe qui ait le même intérêt, ou, si vous voulez, le même privilège à défendre? Ce que tous aurez déclaré odieux dans une assemblée, le paraitra-t-il moins dans un homme? Ce que vous aurez refusé à ceux qui font la loi, l'accordcra-t-on longtemps à celui qui la fait et qui L'exécute? Qu'importe la responsabilité des ministres? Cette responsabilité,
IIISTOIHK DE DIX ANS
on le sait bien, n'est qu'une chimère. Quand la lutte est engagée, vainqueur, le roi sauve se* ministres; vaincu, il est entraîné dans leur chute. Charles X, monarque inviolable, vit aujourd'hui dans l'exil, et le châtiment de ses ministres u'a pu suffire aux ven geances du peuple soulevé? Laissons donc là ces Qctions vaines, bonnes toul au {dus à amuser la crédulité d'une foule ignorante : elles ne protègent un Pouvoir qu'autant qu'il u'a que faire d'être protégé! Au surplus, L'inviolabilité royale, eu supposant
Edouard de Fila James. 177(3 1838.)
qu'on la respecte, n'est-elle pas un privilège, et le plus bizarre de tous, le moins facile à justifier par les règles ordinaires de la logique ï Lorsque vous aurez admis en principe que la transmission des fonctions politiques est une atteinte brutale à la justice, à l'égalité, à la raison, ne sentez-VOUS pas que la royauté sera sur les bords d'un abîme, puisque vous l'aurez réduite à n'être plus qu'une exception au principe par nous reconnu sacré, suprême, fondamental?
« Sachez-le bien : la république est au
bout de voir.- sj stème. El ce u'< si pas tout:
relie pairie que VOUS ne Voulez pas hé|e-
ditaire, où en chercherez-voui la bouj Dans l'élection .' Vos p eraient plus
que des doublui députée. Dans la Do-
mination roj aie ' Vos p enl plus
que des chambellans. Dans le choix do monarque restreint par une liste de notabili Nous auriez alors, non plus seulement L'aristocratie des fonctions, mais, ce qui est bien plus juste et bien plus désastreux, i des fonctionnaires. Dans une combinaison de l'élection et de la nomination royale au moyen d'un système de candidatures! Votre Chambre des pairs, rendue de la sorte hermaphrodite, réfléchirait précisément les passions rivales entre lesquelles son rôle est d'intervenir; elle présenterait le vivant résumé desdeux éléments delutte dont il s'agit de comprimer le développement fun> Ainsi, sans hérédité, pas de pairie possible. La république est une seule Chambre, voilà, Logiquement, les résultais de votre système: c'est la destruction de tout le régime constitutionnel. »
Aux seconds et particulièrement à M.
Thiers, l'on pouvait répondre : « Vous i conséquents, vous, mais uniquement dans vos erreurs. Vous dites qu'il y a dans le monde deux intérêts opposés : le inou\ement et la durée. Mais si, au lieu d'être un fait purement transitoire, un fait accusateur de L'enfance des peuples, ce dualisme devait être considéré comme une donnée essentielle et permanente de L'existence des sociétés, qu'en faudrait-il conclure ? Que toute société porterait dans ses lianes le germe d'une lutte immortelle et dévorante : que ' i guerre, et une guerre sans trêve, serait la loi du monde; que, condamnés à subir alternativement le triomphe de l'un des deux intérêts opposes, les peupb B >e Verraient tour à tour OU frappés de stupeur OU emportes dans un tourbillon de feu, victimes
d'une fatalité également ennemie et de toute sécurité complète et de tout progrès assuré!
\ nus avez beau, pour concilier ces deux intérêts, faire intervenir un Pouvoir que vous
LOUIS BLANC
appelez la royauté, ce Pouvoir, d'après la loi par vous même indiquée, ne saurait avoir un intérêt qui ne rentre dans l'un des deux autres. L'intervention de la royauté ne saurait qu'accroître, en la rendantplus odieuse, la force de l'intérêt conservateur. Ce n'est pas là une médiation, c'est une complication de la lutte. Et maintenant, si de l'existence des deux intérêts que vous croyez voir se disputant, en vertu des lois de la nature humaine, l'empire de la société, vous concluez à la nécessité de deux principes se disputant la possession du Pouvoir, que faites-vous ? Yous transportez de l'ordre social dans l'ordre politique tous les fléaux contre lesquels doit s'armer le législateur. La vérité est, que les sociétés n'ont, aux yeux du philosophe et de l'homme d'Etat, qu'un intérêt qui se peutdéfinir ainsi : la durée dans le mouvement. C'est nier le progrès, c'est blasphémer Dieu, c'est livrer d'avance le monde au gouvernement imbécile du hasard que de transformer en loi de l'humanité ce qui n'est qu'un phénomène résultant des vices d'une civilisation encore imparfaite. L'existence simultanée, au sein des nations, de deux intérêts en lutte, c'est un fait, mais c'est un mal : observez-le, mais que ce ne soit pas pour le régulariser, que ce soit pour le détruire. Quant aux avantagées propres à chaque forme de gouvernement, ces avantages sont de telle nature que les mettre en présence, en leur conservant leur caractère, c'est les neutraliser l'un par l'autre, et traverser le désordre pour arriver à l'impuissance. Les monarchies ne se distinguent par l'énergie féconde de la volonté que là où cettcvolontô n'est pas à chaque instant disculée, combattue, paralysée. La grandeur des passions, dans les démocraties, dégénère bien vite en violences, quand on leur oppose des obstacles permanents et des entêtements systématiques. Et que devient cet esprit de suite inhérent aux aristocraties, lorsqu'à côté du culte des traditions les institutions en consacrent le mépris? Votre régime constitutionnel se contente de rapprocher des éléments qu'il importerait de fondre.
De même qu'il ne doity avoir dans la société qu'un intérêt, il ne doit y avoir dans le Pouvoir qu'un principe; et pour amener le premier de ces deux résultats, il faut commencer par consacrer le second. Si l'Angleterre a tenu l'univers en haleine et a pu le conquérir par ses marchands, d'une manière plus complète encore, plus insolente et plus durable, que Rome ne l'avait fait par ses soldats, cela vient de ce qu'il n'y a de vivant en Angleterre qu'un principe : le principe aristocratique. Car l'aristocratie dans cette île, possède le sol, commandite l'industrie, dirige la couronne ; elle domine dans la Chambre des communes par la vénalité qu'elle a eu soin d'introduire dasnlesmo'urs, et qui fait des suffrages populaires autant de mensonges à son usage. De sorte qu'en Angleterre, la Chambre des communes, celle des lords, et la royauté, ne sont en réalité que des manifestations diverses d'un même principe : trois fonctions et non pas trois Pouvoirs. Oui, l'unité dans le Pouvoir : tout est là, s'il est organisé conformément aux notions de la prudence et de la justice, tout : le mouvement, l'ordre, la durée. Etablir un Pouvoir multiple, c'est organiser l'anarchie, c'est réglementer le chaos. »
Yoilà ce qui aurait dû être dit: La discussion était donc bien incomplète; mais en lui donnant toute l'importance qu'elle méritait, peut-être avait-on craint de fournir à l'esprit d'examen des armes trop redoutables. Et, par exemple, ceux qui demandaient avec tant d'ardeur l'abolition de l'hérédité dans l'ordre politique avaient-ils compris qu'au nom des mêmes principes, on leur demanderait un jour l'abolition de l'hérédité dans l'ordre social? Car quel argument employer contre la transmission des fondions publiques, qui ne soit applicable à celle de la richesse, dans un pays où la richesse donne exclusivement droit aux plus hautes fonctions, et où l'on n'est député que lorsqu'on est riche ?
De toutes ces conséquences hardies, aucune ne fut sérieusement pesée par des législateurs qui étaient, avant tout, des hommes de parti. La Chambre des députés
IIISTOIHE I)K DIX ANS
vota donc, à la majorité do 380 voix contre 40, L'abolition do l'hérédité do la pairie et le
système do la nomination dos pairs par le roi sur une liste légale de notables et de fonctionnaires. La bourgeoisie fut satisfaite. Mais sa ru i ne était cachée dan s son triomphe.
Bientôt il ne fut plus permis à personne d'ignorer combien étaient graves lefl embarras de la situation. Pour acquérir force de loi, la décision que la Chambre des députés venait de prendre avait besoin d'être promulguée. Or, ici se présentait de nouveau Dette question épineuse: La Chambre des députés portant la main sur le pacte fondamental exerçait-elle un pouvoir constituant ou seulement un pouvoir législatif ? Sa décision était-elle souveraine et sans appel, ou soumise à la ratification de la pairie ?
Dans l'un et l'autre cas, les objections et les difficultés se présentaient en foule.
Si la Chambre des députés prétendait à la souveraineté d'une assemblée constituante, on pouvait lui demander quels étaient ses titres, quel était son mandat? Lorsqu'au !) août 1830, elle avait en quelques heures refait une Charte et fondé une dynastie, elle avait eu, du moins, un prétexte: la nécessité du moment, et la raison d'Etat, ce sophisme de toutes las usurpations. Mais, au mois de novembre 1831, lui était-il donc loisible de tirer de son propre caprice le droit de changer les bases d'un régime d'où lui venait sa légitimité, de reconstituer un gouvernement dont elle n'était elle-même qu'une partie? Que si elle faisait remonter ce prétendu droit au 9 août 1830 et au momentoù il avait été décidé que l'article 23 de la Charte serait révisé, la pairie, à dater de ce moment, s'était donc trouvée en quelque sorte suspendue! Mais alors par quelle bizarre inconséquence avait-on souffert qu'elle continuât à siéger? Pourquoi son concours si souvent invoqué comme indispensable?
N'avait-on soumis a ses délibérations et à
son vole, pendant quinze mois, tous les projets de loi présentes, que par manière de
plaisanterie.'' La Chambre des députes n'avait donc pas à exercer le pouvoir constituant.
I )r. si, d'un autre eoté, elle n< nsidé-
rait que comme Chambre législative, d'où vient qu'elle avait osé en 1830 ce qu'elle n'osait pas en 1831 \ Elle avait créé arbitrairement un roi, et elle se reconnaissait impuissante a refaire arbitrairement une pairie I L'excuse de la néi pour justifier le couronnement de Louis- Philippe, n'était pas même une excuse suffisante; car, si le lendemain d'une révolution. les circonstances autorisent l'établissement d'un Pouvoir provisoire, elles ne sauraient autoriser celui d'un Pouvoir définitif, et le droit de la nation reste quand le péril passé.
Le choix n'était donc possible qu'entre deux partis également dangereux et mauvais. On convint que la pairie serait appelée à prononcer elle-même sur son sort. Mais que faire si, se refusant à un suicide manifeste, elle votait pour le maintien de l'hérédi Comment contenir, dans celte hypolb tant de passions prêtes à se déchaîner!! l)u conflit des deux Chambres qu'allait-on voir sortir? lue révolution, peut-être! Etourdis par les clameurs qui de toutes parts s'élevaient autour d'eux, effrayée, chancelants, éperdus, les ministres résolurent de prévenir à tout prix L'orage qu'ils pressentaient; et le 19 novembre parut une ordonnance royale portant création de trente-six pair».
Le but de cette mesure était manifeste: les ministres voulaient acquérir dans la Chambre des pairs une majorité favorable à l'abolition de L'hérédité, ('.«'pendant, la nouvelle de l'ordonnance souleva les esprits d'une manière terrible. Les adversaire!
l'hérédité, loin dese réjouir d'un coup d 1 qui leur assurait la victoire, se répandirent
en imprécations contre le ministère. Il v eut
chez le restaurateur Lointier des réunions menaçantes de députés appartenant à l'Opposition, et ils rédigèrent une protestation que EU. Dupont (de L'Eure fut chargé de poser Mil' le bureau de la Chambre. Lapi inique, dans les journaux, devint aigre et passionnée. Les ennemis du gouvernement prétendaient qu'en soumettant à une t
LOUIS BLANC
sion l'article 23 de la Charte, la Chambre de 1830 avait suspendu le droit de promotion que cet article contenait; que l'ordonnance du 20 novembre n'était conséquemment qu'un coup d'Etat dans tout ce que l'acception du mot présente déplus tyrannique et de plus insolent; qu'on insultait à la nation en rendant juges de ses répugnances ceux qui en étaient l'objet; qu'au lieu de se jeter en dehors de la légalité pour prévenir des résistances trop faciles à prévoir, le ministère aurait mieux fait de ne les point enhardir, ces résistances si funestes, en plaidant la cause de l'aristocratie au moment même où il la sacrifiait sans courage, en vantant l'hérédité au moment même où il proposait de la détruire, en refusant enfin aux députés, maintenant qu'il sagissait d'abolir un privilège odieux, ce pouvoir constituant qu'on n'avait eu garde de leur contester, lorsqu'il s'était agi de pousser sous le joug d'une dynastie nouvelle le peuple victorieux, mais incertain et lassé.
Il y avait dans la logique de ces plaintes quelque chose de déloyal. Car, après tout, le moyen que l'Opposition repoussait avec tant d'emportement était peut-être le seul qui pût conduire sans secousses au but qu'elle brûlait d'atteindre. Mais Casimir Périer donna raison à ses ennemis lorsque, s'étant rendu le 22 novembre à la Chambre des pairs, il ne craignit pas de caractériser en ces termes l'ordonnance du 20 novembre: « Il ne s'agit pas ici d'une simple question « de majorité, car il y a toujours dans cette « Chambre une majorité toute acquise à une « détermination patriotique ; c'est plutôt « une respectueuse précaution contre votre « générosité personnelle, qui aurait im- « primé à la résolution de la Chambre plus « encore le caractère d'un acte de dévouaient « que celui d'un acte purement législatif. » De sorte qu'une mesure présentée ailleurs
comme un moyen de désarmer l'égoïsme (le
la pairie, était présentée ici comme un pur hommage rendu a sa générosité. Triste manège qui n'avait pas même le mérite d'un mensonge habile ! .Manège houleux, ou - e
trouvaient également compromises etla probité du ministre et la dignité de l'homme !
Ainsi, le désordre était dans les esprits et dans les affaires ; le ministère courait tête baissée, et par la route des coups d'Etat, au renversement d'une institution qu'il jugeait nécessaire; la royauté concourait, sans le vouloir, à la ruine d'une pairie qui, sans le vouloir, avait concouru à l'enfantement de cette royauté ; l'Opposition se plaignait d'être trop bien servie; ceux qui reprochaient à la Chambre des députés d'avoir eu en 1830 toute l'audace de l'usurpation, lui reprochaient, par une inconséquence singulière, d'en éprouver aujourd'hui les scrupules... Que dire encore? Tout n'était plus, soit dans le camp de l'Opposition, soit dans celui du ministère, que vœux incohérents, mesures contradictoires, violations de principes, erreurs de jugement ou mauvaise foi, ténèbres, confusion: le gouvernement de la société flottait entre" l'anarchie et le vertige.
Quoi qu'il en soit, la création des trentesix pairs, en modifiant la majorité de la pairie, la condamnait au suicide: la loi qui abolissait l'hérédité de la Chambre des pairs et consacrait le système de la nomination par le roi dans un cercle de notabilités, cette loi destructive du régime constitutionnel, fut votée au palais du Luxembourg telle qu'on l'avait votée au Palais-Bourbon, et à une majorité de trente-quatre voix {. Treize pairs, parmi lesquels M. de Fitz-James, donnèrent aussitôt leur démission.
Mais le libéralisme exigeait plus encore. Reproduisant une proposition déjà présentée par M. Baude, le colonel Bricqueville demanda que tout membre de la branche aînée des Bourbons lût déclaré banni à perpétuité •lu territoire français; que cette loi eût pour sanction la peine de mort et que la vente des biens appartenant à la famille proscrite fût rendue obligatoire dans un laps de temps déterminé.