‹ Histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 44 sur 159 · Voici la loueur de l'acte qui fut confié à M. Feuillant · texte numérisé non relu

Voici la loueur de l'acte qui fut confié à M. Feuillant

« Le comte de que nous avons nommé chef de l'au-

« torité civile dans les provinces de l'Ouest, se concertera « avec les principaux chois militaires, pour rédiger et « publier au moment do la prise d'armes, une proclama- « lion on faveur de Henri v, dans laquelle on annoncera « que Madame, duchesse de Berri, sera régente du royaume ■ pendant la minorité du roi son fils. Car telle est notre « volonté.

« Signe : ChâRLBS.

« Edimbowff, 8 mon 1831.

nécessaire que la duchesse de Berri fit régulariser sa position et définir clairement son autorité.

En tout état de cause, éloigner M. de Blacas était indispensable. Après de longues tergiversations qui, chez la princesse, avaient leur source dans la crainte de déplaire à Charles X, on s'arrêta au parti que voici : La duchesse de Berri, dans une lettre ferme et mesurée, représenta au duc de Blacas qu'il y avait d'immenses inconvénients dans la coexistence de deux centres d'action placés, l'un en Ecosse, l'autre en Italie; que la plus grande unité devait présider aux efforts des royalistes, et que, pour ce qui la concernait, elle était inébranlablement décidée à rester au poste que lui assignaient les plus chers intérêts de son fils. Elle finissait en demandant au duc de Blacas, comme un service d'ami, de partir pour l'Ecosse et d'y porter toutes ces considérations à. la connaissance de Charles X. Le duc se soumit, et quelque temps après il était en route pour Edimbourg.

Ainsi délivrée d'une tutelle importune, Marie-Caroline poursuivit son entreprise avec une suite et une vigueur .surprenantes chez une femme, et en présence d'aussi nombreux obstacles. Les correspondances avec le Midi et la Vendée redoublèrent d'activité. Le duc d'Escars parcourait les provinces méridionales dont il devait prendre le commandement; des proclamations et des ordonnances furent préparées1; un acte daté de

i. PROCLAMATION DE S. A. R. RÉCENTE DU ROYAUME.

Une funeste révolution a violemment séparé de la France la famille de ses rois ; cette révolution s'est faite sans vous ; elle s'est faite contre vous : fidèles au devoir et à l'honneur, vous vous êtes soumis par nécessité; vos cœurs n'ont pas adhéré à l'usurpation.

Soldats, les intérêts de la patrie me ramènent au milieu de vous, la petite fille de Henri IV vient demander voire appui. Elle le demande au nom dos malheurs de la France, au nom de vos familles désolées; c'est à rotre amour, a celui de tous les bons Français, des Français soûls que Henri V veut devoir sa courouue. Française et more, je vous confie l'avenir de la France et les droits de mon fils. Le gouvernement usurpateur vous appelle maintenant à

sa défense, et naguère encore il vous insultait Vous ne

l'aurez pas oublié, soldats de l'armée d'Espagne; c'est lui qui a détroit les monuments élevés a vos victoires; soldats de nos Lésions d'Afrique, la monarchie légitime vous préparait des arcs do triomphe et dos récompenses, la révolution a méconnu vos services et vous a poursuivie de ses

Massa, établit à Paris un gouvernement provisoire, dont M. de Chateaubriand, M. de Kergorlay, le duc de Bellune, M. de Latour-

Maubourg-, devaient faire partie, et dont M. de Floirac fut nommé secrétaire * ; enfin.

calomnies; ils ne Boni pas Français ces I imea qu'importune la gloire de leurs exploits, séparez-vous de leur cause

avilie, ralliez-vous au drapeau blanc, c'est celui de VOS pères, c'est le vôtre; o'esl le signe glorieux qui a conquis

ou su conserver nos plus belles provinces, qui esl honoré dans toutes les parties du monde et respecté sur toutes les ni.is; VOUS l'avez planté naguères aux colonnes d'Hercule, sur les ruines d'Athènes, sur les remparts d'Alger.

La France et l'Europe s'apprêtent à le saluer de nouveau connue un gage de sécurité, comme l'étendard de l'honneur et du courage. Soldats, vos droits seront reconnus, la noble profession des armes reprendra son rang, votre avancement, vos avantages justement acquis vous seront rendus ou conservés. Henri V vient récompenser le mérite et le dévoùment, reconnaître tous les services et rechercher toutes les capacités honorables.

Je me place avec confiance au milieu de vous : vous aurez des armes contre les ennemis de l'Etat, vous n'en avez point contre vos frères, contre la fille de vos souverains, contre un enfant que vous avez vu naître, l'héritier légitime de trente-cinq rois : accourez-donc, que l'amour de la patrie vous rallie à la mère de Henri V, vous me trouverez à la tête des braves qui s'avancent l'arme au bras au milieu de la patrie reconnaissante ; accourez tous vous mêler aux populations fidèles qui se pressent audevant de nos pas, et comme elle, répétez avec transport ce cri si cher à la France :

Vive le Roi ! Vivk IIf.niu V !

Donné le 1832,

Pour le Roi, la régente du royaume,

Marie-Caboune.

(Pièces relatives au procès des passagers du Carlo- Alberto à Montbrison.)

1. ORDONNANCE POUR L'ORGANISATION D'UN 001 VBRNEMENT PROVISOIRE A PARIS.

« Nous, Marie-Caroline, régente du royaume, « Considérant la gravité des circonstances et les dangers « qui menaceraient la France, si, dans ce moment de « crise, les droits et les intérêts de tous ne se trouvaient « placés sous la sauvegarde de l'autorité légitime qui peut « seule mettre un ternie aux maux de la patrie; pénétrée h de la nécessité où nous sommes d'organiser dans Paris « un gouvernement provisoire qui puisse, en nohe absence « et au nom de notre bien-aimé lils Henri V, prendre les « mesures les plus propres à assurer le rétablissement - de l'ordre et de la tranquillité ;

« Désirant en même temps que ces importante-- fonc- « tions ne soient confiées qu'à des hommes recommanu dablea parleur amour pour le bien publie ;

« Agissant, enfin, en vertu de nos pouvoirs comme ré«

« gente (lit royaume,

« Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :

« Art. l,r. A dater de la publication de h présente

« ordonnance, un gouvernement provisoire est institué

« dans Pans, à l'effet d'j faire reconnaître et proclamer

« l'autorité de notre bien-aime lils Henri V, et de l'exercer « en son nom, pendant notre absence,

« Art. '2. Le marquis de Pastoret, le duc de Bellun « vicomte de Chateaubriand et le comte de Kergolay,

« nommés membres du gouvernement provisoire : en l'ab-

on ouvrit avec certains chefs do parti bonapartiste une négociation qui mérite <! rapportée avec quelques1 développements, parce qu'elle montre quelles étaient à cette époque les secrètes pensées de l'Autriche.

La première nouvelle de la révolution de juillet avait douloureusement affecté le prince de Ifetternich. Mais, quand cette nouvelle lui parvint, il se trouvait à Carlsbad, avec le comte de Nesselrode. Or, le i imte

M. de Pastoret. ^,1750-1840.1

de Nesselrode ayant, par une interprétation erronée des sentiments de son maître, émis l'opinion que la Russie reconnaîtrait, à l'exemple de ['Angleterre , le gouvernement français, le prince de Ifetternich tremhla que

l'Autriche n'eût à soutenir toute seule ie choc de la révolution française. Il ne tarda pas à être détrompé par le comte Orioff, envoyé de Saint-Pétersbourg pour s'entendre

seine de l'un d'eux, les autres membres sont autorises a pouvoir à BOB remplacement.

■ Art. .!. Le o mie de Pleine e^t non lire du

gouvernement provisoire, et en eierceri les fonctions. Boni la direction des membres dudit gouvernement. '

>> La régents du rovaum

LOUIS BLANC

avec le cabinet autrichien. Mais il n'était plus temps. Il avait donc tenu à fort peu de chose que Louis-Phi ûppe ne fût pas reconnu par l'Autriche, et en donnant son audience de congé au général Belliard, le prince de Metternich n'avait pas craint de lui dire : « L'empereur abhorre ce qui vient de se « passer en France. Son sentiment profond « est que l'ordre actuel ne peut pas durer. « Il est également convaincu que le chef du « nouveau gouvernement et ses ministres « ne doutent pas de cette vérité. Dès-lors, ils « devront se livrer avec anxiété à la recher- « che des moyens de se soutenir le plus « longtemps possible, et ces moyens, ils ne « les pourront trouver qu'en revenant aux « règles et aux principes sur lesquels « reposent tous les gouvernements. » Ainsi, l'Autriche n'avait reconnu le gouvernement français que dans l'espérance d'arriver par lui à l'anéantissement du principe révolutionnaire. Voyant le Cabinet des Tuileries marcher vers ce but avec persévérance, et n'ayant plus de doute sur la résolution prise par Louis-Philippe de maintenir intacts les traités de 1815, le Cabinet autrichien en était venu à considérer comme un gage de sécurité pour l'Europe monarchique l'affermissement de Louis-Philippe sur le trône. Le principe de l'usurpation n'avait pas cessé d'être maudit à Vienne, mais on s'y félicitait de la sagesse de celui qu'on y appelait l'usurpateur. De là, le refus d'appuyer toute entreprise tentée contre le gouvernement français. Tenir des prétendants en réserve pour en menacer au besoin Louis-Philippe, et imposer à ces prétendants, à travers mille égards hypocrites, une inaction soigneusement calculée, tel était le double aspect de la politique autrichienne à l'égard de la dynastie d'Orléans.

Diverses circonstances, si elles n'avaient été jusqu'ici tenues dans l'ombre, aurai enl décomert le fond de cette politique.

Il y avait alors en Suisse un général de L Empire. Ennemi du gouvernement qui avait prévalu en France, ce général lit passer sous 1rs yeux du prince de Metternich,

par l'intermédiaire de M. de Bombelles, diverses propositions ayant trait au rétablissement du duc de Reichstadt et suivies d'un projet de constitution impériale. Mais, non content de fermer l'oreille à ces propositions, le prince de Metternich en donna communication à un correspondant de la duchesse de Berri, et ce fut là le point de départ de la négociation- dont nous avons parlé. La cour de Massa n'hésita pas à se mettre en rapport avec quelques bonapartistes, dans le dessein qui leur était commun de renverser Louis-Philippe. Mais il était difficile qu'on s'entendît : les uns ne voulaient rien tenter qu'avec le drapeau tricolore; la Cour de Massa ne pouvait renoncer au drapeau blanc. Les pourparlers aboutirent à la note suivante :

« Par estime pour les sentiments que « vous nous avez exprimés, nous vous ac- « ceptons et nous vous donnons entière « liberté d'agir avec les vôtres pour le but « convenu et expliqué dans la note du 19 « novembre, par laquelle déclarant que « nous ne pouvions transiger sur la couleur « du drapeau, nous avons promis et promette tons d'accueillir tous ceux qui, dans l'in- « térêt de la France, combattraient pour « replacer Henri V sur le trône, et de recon- « naître leurs services.

« Marie-Caroline. »

Un pareil langage n'était nullement conforme aux sentiments île ceux des bonapartistes auxquels on l'adressait, lu d'eux s'en expliqua en ternies énergiques : « Les « blancs, dit-il, voudront toujours molle- « ment les bleus. Ceci en est une nouvelle « preuve. »

Pendant ce temps, M. de Metternich faisait écrire à la duchesse de Berri «pie sa présence à Massa était dangereuse : que le gouvernement français avait l'œil sur toutes ses démarches ; qu'elle devait craindre de nuire à la cause de SOD lils par la témérité iït1 projets; que ce sciait compromettre cette

cause à coup sûr que de fournir à ses eni.emis l'occasion de s'emparer d un otage pré-

ôll

cieux, etc Toute la politique de M. de

Metternich éluil dans ces cous, ils, dont la prudence déguisait mal l'égoïsme.

La duchesse de Berri n'avait donc pas a compter &ur le Cabinet de Vienne. Elle espérait mieux de celui de Madrid, où elle avait, dans la reine Christine, un puissant appui; mais .M. de Saint-Priest n'eut pas de peine à lui faire comprendre que le gouvernement espagnol était trop faible pour que son intervention pût être efficace ; que le mérite du résultat ne compenserait pas ici l'odieux du principe; qu'il fallait, avant tout, éviter la honte et le péril d'une troisième invasion; que pour servir utilement la cause, la légion organisée àValladolid devait être composée de soldats français et commandée par des officiers français ; qu'il importait, en un mot, qu'aucun Espagnol ne franchit la frontière. Cet avis prévalut, et M. de Saint- Priest fut autorisé à écrire dans ce sens au représentant de la petite cour de Massa, en Espagne. Voici en quels termes étaient conçues ces instructions :

« Deux choses dans vos rapports ont particulièrement fixé mon attention : ce que vous dites de la légion étrangère et du relus de laisser entrer Madame en Espagne.

a Relativement au premier point, il est très-essentiel que vous vous assuriez positivement de la force de ce corps et de sa composition. S'il est eu effet forme de français, et s'il compte au moins quelques centaines d'hommes, il pourrait être très-utile, dans le cas où Madame réussirait à opérer un grand mouvement dans le Midi, mais il faudrait pour cela que le gouvernement espagnol permit qu'il lût rapproché des frontières, de manière à pouvoir opérer par la vallée de l'Ariègè.... Toutefois, en vous indiquant combien celle coopération serait désirable, Madame ne s'en dissimule pas les difficultés. Il est douteux, d'une part, que le gouvernement espagnol \ous accorde celle autorisation, et de l'autre, il faudrait, pour que celte diversion lïil mile, que ce corps lût réellement compose de Fiançais et n'agit que sous votre commandement et sous la cocarde blanche. L'intention de Madame n'esl poinl en effet de recourir à une Intervention étrangère. I.lle désire et elle espère pouvoir l'éviter, el si elle avait des secours de ce genre à demander, ce serait à d'autres Puissances que l'Espague qu'elle s'adresserait. Il ne faut donc lias qu'un soldat espagnol passe la frontière.

Vanilles m point perdre cela de vue. Toute* roi de-

marcbei doivent ie borner a obtenir nu meilleur emploi de la légion étrangère et un asile en oa-

i '-vers. »

M. de Saint-Priest aurait voulu d Il pensait avec raison que, puisqu'on renonçait à demander a L'étranger des secours de troupes, il était au moins inutile d'entretenir avec les Puissances des relations diplomatiques quelconques, .Mais cetteopinion n'était celle ni du roi de Sardaigne ni du maréchal Bourmônt. Un lils du maréchal fut donc envoyé au prince d'Orange, et M. de Clioulot à l'empereur de Russie.

M. de Bourmont lils était char-.- de faire connaître au prince royal de Hollande les projets et les espérances de la duchesse de Berri, qui, instruite des diflicultés soulevées par la question belge, comptait sur une diversion propre à attirer vers la frontière du nord les troupes de Louis-Philippe. Le prince d'Orange parut très-étonue de la conliance que la duchesse de Berri avait dans les forces du parti légitimiste, et l'on ne put lui arracher que ces mots : « Pour nous, nous sommes prêts. »

Quant à M. de Choulot, il ne dut qu'à sou énergique persist mee d'être admis auprès de l'empereur de Russie. Les plus minutieuses précautions avaient élépiises pour dérober au corps diplomatique le secret de cette entrevue. L'empereur accueillit d'abord .M. de Choulot avec quelque froi leur; mais Quand il sut quelles étaient les idées et les ressources de la duchesse de Berri, il se montra moins réservé, promit l'appui moral qu'on lui demandait, et s'ouvrit librement de - griefs contre Louis-Philippe., ajoutant qu'il avait les mains liées par la timidité du cabinet de Bei lin, mm moins qu i par les oscillations île l'Auti iche

Telles étaient, par rapport au part i légitimiste, les dispositions des monarchies absolutistes du continent. On risquait de les irriter en agissant en dehors de leur influence; on risquait, eo subissant cette influence, de déshonorer la cause de Henri V. Funeste alternative qui, pour la mère du prétendant.

LOUIS BLANC

se compliquait, à l'intérieur, de mille obstacles et de mille dangers. Le dénoûment de la conspiration de la rue des Prouvaires avait, en effet, découragé les royalistes et compromis quelques-uns d'entre eux. Le rôle joué dans cette affaire par un homme attaché au maréchal Bourmont, était devenu la source des plus fâcheux malentendus et avait profondément offensé le duc de Bellune. M. de Chateaubriand avait demandé, sans pouvoir l'obtenir d'une manière précise, l'autorisation de se rendre auprès de Madame en Italie, où il savait qu'on pouvait lui garder rancune de certaines phrases contenues dans ses derniers écrits, de celle, par exemple, où il déclarait qu'il irait combattre l'étranger, dût l'étranger ramener Henri V dans ses bras. De leur côté, les comités royalistes de Paris ne négligeaient rien pour entraver le mouvement; le Midi était incertain; les rapports concernant l'état de la Vendée étaient contradictoires, et annonçaient parmi les divers chefs de corps des opinions divergentes : ceux-ci repoussant, comme M. de Charette, toute intervention de l'étranger; ceux-là jugeant, comme M. de Coislin, « que le jour viendrait, peut-être, « si on avait la patience d'attendre, où l'on « pourrait tout faire par la France et rien « par l'étranger, ce qui serait sans doute « beaucoup mieux ; mais que ce jour n'était « pas encore venu. »

Du reste, ces dissidences n'empêchaient pas qu'on ne fit secrètement dans l'Ouest les préparatifs d'une insurrection prochaine; et si dans certaines contrées les démarches étaient fausses, les mesures mal prises, dans d'autres l'organisation était vraiment redoutable. C'est ainsi que, dans le seul pays situé entre la Sarthe et la Mayenne, on était parvenu en peu de temps à former vingt-six compagnies de cinquante hommes chacune, bien pourvues de fusils, disposant de vingt mille cartouches, et n'attendant plus que le signal.

Il fallait un terme à cette situation, car elle portait dans ses flancs tous les désordres; et les scènes qui en résultaient avaient

quelque chose de terrible. La prise d'armes n'avait pas encore été ordonnée que déjà, dans ce pays désolé, la guerre civile apparaissait partout avec son escorte ordinaire de meurtres et de perfidies. Rendus furieux par le danger, les partisans du régime nouveau étaient sans pitié pour leurs ennemis; les visites domiciliaires se multipliaient à l'infini et portaient la terreur au sein des familles ; la chasse aux chouans se faisait avec une activité passionnée. Mais ils s'étaient euxmêmes rendus coupables des plus criminelles agressions, et ils exerçaient maintenant d'horribles représailles : ici, c'étaient des gendarmes qu'ils tuaient au coin d'un bois ou au détour d'un chemin ; là, des diligences qu'ils arrêtaient sur la grande route; plus loin, des fonctionnaires qu'ils forçaient à livrer des vivres ou des armes. Les monuments de Quiberon et de Savenay dégradés, la statue de Cathelineau mutilée par ordre de l'autorité, les insultes adressées à la colonne du garde-chasse Stofflet dans la cour du château de Maulevrier, le désarmement des chaumières, tout cela avait envenimé les ressentiments, devenus cruels et inexorables. Il serait trop long ici d'énumérer les crimes qui, dans cette mêlée des passions, furent commis et couverts d'une impunité fatale. Non loin d'Ancenis, un jeune réfrac taire, nommé Bernard, fut assassiné par des gendarmes au moment où il tendait des collets pour prendre des perdrix. Un autre réfractaire, de la bande de Diot, fut trouvé travaillant au champ de son père; on pouvait l'arrêter, on l'égorgea. Un habitant de Saint-Julien fut pendu à un arbre par un officier qui le soupçonnait de faire des guêtres pour les chouans. Des épisodes touchants se mêlent au récit de ces atrocités. Un chef de bande, Delaunay, ayant, été atteint (l'une maladie mortelle, on Pavai I transporté dans une ferme où il recevait les secours de la religion, Lorsqu'on vint annoncer l'approche des soldats. Les paysans se hâtèrent d'envelopper le mourant dans une couverture, et l'allèrent déposer au milieu d'un champ de genêts, dans un épais

Déguisée, elle montait en croupe de M. de la Roche Saint-André. (Page 518.)

buisson d'aubépine. Il y rendit le dernier soupir après une longue agonie solitaire. C'était un vieillard, et son testament commençait par ces mots : « Mes très chers ence fants, je vous laisse, en remplacement « de ma fortune, le zèle qui l'a anéantie. » Les choses en étaient à ce point qu'il fallait, ou que la duchesse de Berri renonçât définitivement à son entreprise, on qu'elle

courût sans retard en France tenter la fortune. Elle prit le second parti. Le lendemain de la lutte avait été prévu, et vici d'une manière sommaire les bases du régime que Marie-Caroline se proposait de faire prévaloir, dans la prévision d'une victoire complète.

On aurait fait revivre, en les modifiant, l'institution des états-généraux et des assenv

LOUIS BLANC

blées provinciales. Les états-généraux se seraient composés de deux chambres. On aurait créé dans toutes les provinces des pairs qui, siégeant dans les assemblées provinciales, auraient député un certain nombre d'entre eux pour former la première chambre des états-généraux. On avait proposé d'appeler ces pairs -Barons des Etats, dénomination conforme aux anciens usages, et qui, aux yeux de Marie- Caroline, avait le mérite de rappeler les barons de Sicile. Les Barons des États auraient été choisis par le roi parmi les notables de la province, avec cette restriction que la dignité aurait été conférée de droit à certaines fonctions, la question de l'hérédité étant d'ailleurs réservée. Les évoques, les premiers présidents de cour royale, auraient siégé de droit aux assemblées provinciales. Seulement, labaronie aurait été attachée à la place et non pas à la personne. Lors de la convocation des états-généraux, un tiers ou un quart des barons de province auraient été désignés par le sort, et à tour de rôle, pour former la première Chambre des états-généraux, et le privilège d'y siéger de droit aurait été conféré aux maréchaux de France, aux cardinaux, aux archevêques, aux présidents des cours de cassation et des comptes, aux titulaires des grandes charges de la couronne, réduites à quatre. Pour la composition des assemblées provinciales, on adoptait le principe de l'élection à divers degrés. Un gouverneur choisi par le roi, et ayant sous ses ordres l'intendant général et le commandant des troupes, aurait présidé l'assemblée provinciale, et l'aurait maintenue, au besoin, dans le cercle de ses attributions. Ce n'étaient là que des données générales, il est vrai Une fois en France, la duchesse de Berri devait confier à des personnages éminents le soin de coordonner les diverses parties de la constitution nouvelle. Mais, aux yeux des conseillers de Marie-Caroline, le point essentiel était d'arriver, sans trop affaiblir le lien commun, à La décentralisation.

Il fut en même temps proposé et à peu près décidé que La garde royale sérail réta-

blie ; que les deux régiments suisses seraient supprimés et remplacés par deux nouveaux régiments d'infanterie; que le génie et la marine seraient admis à participer aux avantages de la garde; qu'on réduirait à une seule les quatre compagnies des gardes-ducorps, et qu'on formerait, pour le service intérieur du palais, un bataillon de gardes-du corps à pied, lequel serait recruté parmi les caporaux et les sous-officiers de l'infanterie de la garde. Des réformes devaient être introduites dans la maison du roi. Il fut établi en principe que les places de gentilhomme de la chambre etd'écuyer seraient gratuites; que les pages ne seraient plus élevés aux frais du roi ; que les subventions aux théâtre seraient supprimées ; que les artistes attachés au cabinet du roi ne seraient plus rétribués ; que le nombre des personnes chargées des différents services serait réduit de moitié ; qu'au lieu d'une liste civile votée à chaque changement" de règne on obtiendrait des états-généraux une dotation fixe, composée, à part les domaines et les forêts, de dix ou douze millions de rentes appartenant au roi, mais inaliénables, et prises sur les rachats de la caisse d'amortissement. Pour populariser l'avènement de Henri V, on aurait supprimé les impôts sur le vin et sur le seh, sauf à les remplacer plus tard par des impôts moins abhorrés. En principe, on déclarait nuls tous les actes du gouvernement de Louis-Philippe considérés comme des actes d'usurpation, mais en se réservant de faire subir au principe toutes les modifi-

ORDONNANCE SUH LB3 \ ins ET SDB LE SEL.

Henri par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à tous présents et à venir salut :

Considéraut que depuis plusieurs années il ses! eleve des réclamations sur le mode de perception de ['impôt sur les \ins. et sur l'inégalité îles charges qui en résulte pour les contribuables, voulant l'aire cesser ces entraves égalemenl nuisibles au commerce et ;> la consommation; prenant aussi en considération les plaintes non moins justes

sur l'énormité de8 droits mis à l'extraction des sels, et voulant donner ii celle branche d'industrie tous les développements dont elle est BUSCeptible, en ouvrant de nonveaux débouchés a cette denré • :

De l'avis de notre mère bien aimée, nous avons ordonné e1 ord mnona oe qui suit :

Art. I*1'. Sont abolis, a compter de ce jour, les droits

cations jugées nécessaires. Quant aux biens personnels do Louis-Philippe, ils devaient être mis sous le séquestre, jusqu'à ce que les états-généraux eussent prononcé.

Pour ce qui est des mesures de vengeance et de réaction, l'opinion dominante à Mussu était qu'il fallait soigneusement les éviter. La duchesse de Berri s'étant un jour permis à ce sujet un geste qui était celui du ressentiment, M. de Kergorlay lui saisit le bras avec vivacité, en lui disant : « Je vous sup- « plie, Madame, de ne plus faire un pareil « geste. »

Le sort en était jeté : le départ avait été fixé au 24 avril. On ne négligea rien pour s'entourer du mystère indispensable. Dès le 22, la duchesse avait prévenu par une lettre le duc de Modène. On prétexta un voyage à Florence, mais une partie de ceux qui devaient s'embarquer avec la princesse se rendirent secrètement à Livourne. Le 24, à la nuit tombante, une voiture, sortie du palais ducal, et attelée de quatre chevaux de poste, s'arrêtait non loin de la porte de Massa, à un endroit où l'ombre du mur est très épaisse. Cette voiture renfermait la duchesse de Berri, Mme de Podenas, .Mlle Lebeschu et M. de Brissac. Profitant du moment où le postillon n'était occupé que de ses chevaux, un valet de pied ouvrit la portière ; la femme de chambre de Mme de Podenas monta dans la voiture, Marie-Caroline en descendit avec Mlle Lebeschu et M. de Brissac; puis la portière se ferma, et les chevaux prirent la route de Florence, sans que le postillon se fût douté de rien, et pendant que la princesse, se glissant le long du mur, se hâtait vers le lieu de L'embarquement. A onze heures du soir, la duchesse de Berri et ses compagnons

perçus à la circulation des vins et à la vante eu détail (vulgairement connus bous le nom de droits réunis).

Art. 'i. A compter du l« janvier 1833, L'impôt existant à l'extraction des Bêla sera ré Luit à dû francs par quintal métrique.

Donne à Le 1832.

Pour le Roi, la régente du Royau

M vmr C \uoi.t\K.

(Pièces relatives au procès des passagers du Carlo-Alberto, d Jdontbrison.)

se trouvaient tous réunis sur la plage. Le major des troupes, qu'il avait fallu mettre dans la confidence ainsi que Le chef de la police, fit apporter un fanal et recommanda Le plus grand silence, car tonl était perde si L'on eût réveillé les soldats et tes douaniers qui dormaient dans les environs.

On attendait pour s'embarquer le Carlo- Alberto, petit bateau à vapeur acheté en IH.'H pour le compte de Marie-Caroline, el que devait conduire près de Massa, au joui el à L'heure convenus, M. Adolphe Sala, ancien officier de la garde. Il y avait deux mois à peine que ce même navire avait transporté de Livourne à Gènes les membres fugitifs du gouvernement révolutionnaire il" Bologne.

L'attente fut longue et inquiète. Enfin, une faible Lumière brilla au loin, c'était le Carlo- Alberto qui approchait. Les matelots avait-ut cru faire route pour l'Espagne, et Le capitaine génois fut très surpris, lorsque M. Sala Le prévinl qu'il fallait se rapprocher de la côte, près ilf Massa, pour embarquer des passagers en retard. Il s'y refusa d'abord, a'osanl braver la rigueur des Lois sanitaires: mais il avait à bord des jeunes gens déterminés, dont il <lul subir La loi. Ce fut un vif sujel de joie [tour les compagnons de Marie-Caroline que la présence du bâtiment désiré. On réveilla la princesse qui s'était fini. .nui-' sttt Le sahle. enveloppée dans son manteau: et à trois heures du matin, la duchesse de Berri, MUe Lebeschu, le maréchal Bourmonl el son (ils Adolphe. MM. de Saint-Priest, de Mesnard et de Brissac, se réunissaient sur le pont du Carlo-Alberto, h MM. de Kergorlay père et (ils. Charles de Bourmont, deLhuy, Sabatief et Sala.

Durant la traversée, la duchesse de Berri fut toujours calme, toujours souriante. S ) ou venant trop bien de la Lettre foudroyante de Charette sur la fuite de comte d'Artois en vue des côtes de Bretagne, elle était manifestement dominée par la pense,- de laver les Bourbons de ce reproche de pusillanimité si souvent encouru par eux. C'était aussi la

pensée de MM. de Bourmont, de Kergorlay et de Saint-Priesl : ils sentaient bien qu'ici, à

côté d'un trône à reconquérir, il y avait en quelque sorte une affaire d'honneur à vider ; mais ils ne se dissimulaient pas la gravité de l'entreprise, et ils avaient besoin, pour espérer, de croire aux promesses du hasard. M. Florian de Kergorlay, cependant, apportait beaucoup de confiance dans son dévoûment, et il s'inquiétait de la réserve dans laquelle son impatience croyait voir le désir secret de faire échouer ou retarder l'aventure.

La traversée se fit sans encombre, grâce à l'aveuglement et à l'impéritie de la police de Paris. En vue d'Antibes, le Carlo-Alberto passa tout près d'un bâtiment de la croisière française, sans attirer son attention, et, après avoir traversé le golfe d'Hyères, il s'approcha tellement de Toulon que les passagers pouvaient compter les sabords des frégates en rade. La navigation, du reste, fut beaucoup plus lente qu'elle n'aurait dû l'être, d'abord parce qu'on fit la faute de gouverner trop au large et de ne point profiter des courants qui, près des côtes, auraient rendu plus rapide la marche du navire ; ensuite parce que, faute d'une provision de charbon suffisante, on fut obligé de relâcher à Nice. Ce fut le 28 seulement, vers minuit, que le Carlo-Alberto aperçut le Phare de Planier, aux environs duquel était fixé le rendez-vous. A deux heures du matin, deux lanternes furent hissées, l'une au mât de misaine, l'autre au mât d'artimon ; et la barque attendue ne tarda pas à répondre à ce signal. Aussitôt, et pour déjouer toute surveillance, MM. de Kergorlay, de Bourmont, de Mesnard, de Brissac, qui devaient accompagner à terre Marie- Caroline, revêtirent des cost unies de pécheurs. Le vent du midi s'était levé, le ciel se couvrait de nuages, la mer était houleuse, et le voisinage d'un bâtiment croiseur, chargé de surveiller la côte de Carry, ajoutait un péril de plus à tous les périls de la tempête. Cependant, conduite par M. Spitalier, la barque approche, le mot d'ordre est échangé. Tel était le ballottement causé par l'agitation de la mer, que la barque fut lancée violemment contre le tambour d'une des roues du Carlo-

Alberto, et l'on eût dit qu'à tout instant elle allait disparaître sous les flots. Le transbordement ne s'opéra donc pas sans difficulté. Marie-Caroline s'y montra intrépide et alerte, et ce fut avec une inquiétude mêlée d'orgueil que ceux de ses chevaliers qui restaient à bord, la virent s'éloigner sur un frêle esquif à travers les ténèbres d'une nuit sinistre.

La côte avait été reconnue longtemps à l'avance. Marie-Caroline aborda sans accident. Mais pour parvenir jusqu'à la chaumière où on lui avait préparé un asile, il y avait à gravir des rochers que n'escaladaient pas sans crainte les contrebandiers les plus hardis. La princesse parcourut gaîment ce chemin difficile, préparée qu'elle était à tous les dangers, pourvu qu'elle arrivât au triomphe.

Pendant ce temps, un singulier concours de circonstances répandait à Marseille le bruit du débarquement de la duchesse de Berri. Dans la soirée du 28, un de ses plus dévoués partisans, inquiet du retard dont nous avons dit les causes, avait loué au patron Tarteiron un bateau dans lequel il déposa des filets et des fusils pour faire croire à une partie de pêche et de chasse. Ce bateau, sorti du port de Marseille, se porta vers les îles de Riou dans la direction du Phare de Planter. L'inconnu qui l'avait loué donnait des signes non équivoques d'anxiété; il demanda de la lumière pour lire un papier et regarda sa montre. Mais bientôt un autre bateau pêcheur ayant paru, il y eut échange de paroles mystérieuses, et la barque de Tarteiron reçut tout à coup l'ordre de regagner la côte. Or, par un fâcheux hasard, les gens de cette barque entrèrent, pour se sécher, dans le même cabarel que ceux qui venaient de débarquer la duchesse de Berri. Des mots imprudents furent prononcés, on but à la santé de la princesse, et en peu de temps, l'autorité fut informée par la rumeur publique d'une nouvelle qu'il eût été si important de cacher.

Aussitôt tout fut préparé dans la prévision d'un soulèvement, et, pendant la nuit du 2'.» au 30 avril, tous les postes furent doublés à

IIISTOIKE I)K DIX ANS

Marseille. Les conjurés, de leur côté, se voyaient forcés de précipiter Le dénoûment. Le 30, vers cinq heures du malin, un appel fut fait à trois ou quatre cents pécheurs réunis sur l'esplanade de la Tourelle, qui domine la mer et la rade. Ils répondirent par des cris Confus, mais aucun d'eux ne se mit en mouvement. Armés de sabres ou de pistolets, quelques-uns des conjurés parcouraient les groupes, cherchant à les exciter. Ce fut en vain. Plusieurs barques qui se trouvaient dans le port s'éloignèrent à la hâte. Une sommation menaçante adressée à la consigne n'eut d'autre effet que d'amener le douanier à abaisser le drapeau tricolore, qui fut mis en pièces. Le tocsin sonnait à l'église de Saint- Laurent, et déjà le drapeau de la légitimité flottait sur le clocher. Pendant ce temps, la foule grossissait, mais elle se composait surtout de femmes. Sur presque tous les visages on ne lisait que la curiosité, l'indifférence ou le soupçon. « C'est un mouvement ordonné « par la police » murmuraient quelques voix. Les conjurés commençaient à se décourager.

Après avoir fait quelques pas sur le port, ils prirent le parti de remonter le quartier Saint-Jean. Les portes, les fenêtres, se fermaient de toutes parts sur leur passage, et les personnes mêmes qui les encourageaient par leurs cris s'abstenaient de les suivre. Ils comprirent alors que le mouvement était manqué et résolurent de se disperser. Mais en ce moment la tête du rassemblement parut vis-à-vis du palais de justice. Un peloton du 13e de ligne y était de garde, sous les ordres du sous-lieutenant Chazal. Cet officier aperçoit une petite troupe arrivant en désordre et, au premier rang, un jeune homme qui agitait un mouchoir au bout d'un sarment. Il ordonne à ses soldats de se former, se porte lui-même en avant, et tandis que le rassemblement se dispersait, on arrêtait .MM. de Gandole, de Bermond et de Lachau, qui s'étaient trouvés séparés de leurs compagnons. A une heure, un billet fut remis à la duchesse de Berri, dans sa retraite ; il ne contenait que cet avertisement laconique :

- Le mouvement a manqué, il faut sortir de

« France. »

La duchesse de Berri fut attristée, m

non pas abattue. Elle voulait d'abord gagnei I Espagne pour se rendre de là en Vendée. On lui représenta que la tempête grondait encore; qu'aucune barque ne pouvait en un pareil moment se risquer sur les Dots; que, d'ailleurs, l'éveil ayant été donné, le ri'. était couvert de douaniers attentifs. Elle résolut alors de parvenir dans la Vendée en traversant 1 1 France, et rien ne fut capable d'ébranler sur ce point la résolution. A Massa, elle avait eu un songe dans lequel le duc de Berri lui était apparu et lui avait dit : « J'approuve vos projets ; mais vous ne réus- « sirez pas dans le Midi ; vous n'aurez du « succès qu'en Vendée. » Ce songe avait produit sur elle une impression profonde que les derniers événements n'étaient pas de nature à affaiblir. Elle quitta donc son asile. s'égara dans les bois, fut obligée de passer la nuit dans une misérable hutte dont il fallut enfoncer la porte, et alla enfin se réfugier chez un républicain, auquel elle se présenta en disant : « Je suis la duchesse de Berri. » Le républicain offrit une hospitalité discrète et généreuse à cette mère fugitive d'un prétendant. Le 2 mai, à cinq heures du soir, elle entrait dans le château de If. de Bonrecaeil, un de ses partisans les plus zélés, et, dans la soirée du 4, elle était en route pour L'Ouest avec MM. de Mesnard, de Villeneuve et de Lorge, dans une calèche attelée de chevaux de poste. Elle avait laissé pour adieux à - amis ces trois mots : t< Messieurs, en \ en- » dée '.

Cependant, le 3 mai, dans la soirée, les passagers du Carlo-Alberto aperçurent à L'horizon une longue colonne de fumée. Bientôt ils virent parait re un bateau à vapeur, le

Sphynx, qui s'avançait rapidement. Une de

ses embarcations se détacha, et deux officiers

montèrent à bord du Carlo-Alberto. MM. de Saint-Priest, Adolphe de Bourmont* de Ker-

gorlay fils. Sala, et M"' Lebeschu. étaient à table sur le pont. Us tirent bonne contenance pendant que l'un îles deux officiers exami-

LOUIS BLANC

nait les papiers du bord. Mais sur l'objet d'une visite semblable, toute illusion était évidemment interdite. Le Sphynx remorqua le Carlo- Alberto jusqu'à Toulon. En quelques instants, le bruit courut dans toute la ville que la duchesse de Berri était prise. N'osant pas se rendre sur le Carlo-Alberto pour s'en assurer, l'amiral Rosamel y envoya le lieutenant Sarlat. Celui-ci demanda donc à être introduit auprès de la dame qui était à bord. A l'aspect de M"° Lebeschu, qui avait pris le nom de Rose Staglieno, M. Sarlat ne put se défendre d'un certain trouble ; ce fut à peine s'il prit le temps de la considérer avec attention, et il se retira convaincu que la duchesse de Berri était à bord du Carlo- Alberto. La nouvelle en fut immédiatement transmise à Paris par le télégraphe, et le Carlo-Alberto fut dirigé sur Ajaccio. Il y resta jusqu'au 8 mai, sous le coup de la surveillance la plus active. Le 8, quatre des passagers suspects furent transférés à bord du Nageur, et conduits à Marseille, où on les plaça sous mandat de dépôt après les avoir interrogés. Quant à la fausse duchesse de Berri, on se disposait à' lui faire prendre, sur la Bellone, la route d'Holy-Rood, lorsqu'un aide de camp du roi, M. d'Houdetol, qui était accouru de Toulon pour voir la princesse, découvrit l'erreur et sauva ainsi le gouvernement du ridicule d'une mystification complète.

Mais déjà l'erreur propagée par le télégraphe avait porté ses fruits ; et tandis qu'à Paris on s'occupait de la dame voilée du Carlo- Alberto, tandis qu'on y discutait avec une vivacité sans égale la question de savoir si on ferait peser sur la duchesse de Berri, factieuse et prisonnière, le niveau de l'égalité, la' princesse traversait la France en chaise de poste, passant inaperçue au milieu des gendarmes, présentant ici M. de Lorgfe comme son mari, le faisant passer ailleurs pour son domestique, cl s'amusant de toutes ces ruses, de tous ces périls.

C'est ainsi qu'elle arriva au château de Plassac/ près de Saintes, et là fut rédigé l'ordre qui fixait au 2i mai la prise d'armes.

Un avocat de Nantes, M. Guilbourg, partit

porteur de cet ordre, et la duchesse de Berri ne tarda pas à le suivre. Le 17 mai à neuf heures du matin, elle arrivait au château de la Preuille, près de Montaigu. Une substitution semblable à celle qui avait eu lieu à Massa trompa le postillon, qui partit pour Nantes sans savoir qu'il laissait derrière lui la guerre civile.

Quelques jours après, la duchesse de Berri montait en croupe de M. de la Roche Saint- André ; et, suivie de M. de Mesnard, elle se rendait aux Mesliers, métairie qui allait lui servir d'asile. Elle avait revêtu le costume des jeunes paysans de la Vendée, une perruque noire cachait ses cheveux blonds, et elle avait nom Petit Pierre. Heureuse si la fortune ne l'eût condamnée qu'aux privations et aux accidents d'un pèlerinage dont la singularité même charmait son cœur !

Mais de graves soucis l'attendaient. Car tous les chefs vendéens ne partageaient pas l'ardeur dont se sentaient animés MM. de Charette, de Bordigné, de Pontfarcy, de la Roche-Macé, Gaullier, de Tilly, Clinchamp. A côté de ceux qui croyaient tout possible à leur enthousiasme et à leur audace, il y avait ceux qui jugeaient la Vendée incapable de prendre avec succès l'initiative de la révolte. Ces derniers étaient soutenus par les comités de Paris et avaient pour principaux représentants dans l'ouest. MM. de Goulaine. delà Roche Saint-André, de Goyon, de Tinguy.

Le soir du 2\ mai. la duchesse de Berri

(Mit, aux Mesliers. a\ec ces chefs qu'elle avait

mandés auprès d'elle, un entretien dont elle (levait conserver Longtemps L'impression. En présence de M. de la Hoche Saint-André, qui -ardait le silence, pour ne pas rendre aniere à la duchesse de Berri l'hospitalité qu'il lui offrait, MM. de Goulaine. de Goyon et de Tinguy rappelèrent que. d'après Les engagements pris à la Fétellière, la Vendée ne devait prendre les armes qu'eu cas d'invasion étrangère, de république proclamée, «mi d'insurrectioD dans le Midi. Aucune de ces conditions ne sciant réalisée, ajoutèrent-ils, le découragement a germé dans les esprits, et les paysans ne se Lèveront pas. A cette deela-

IIISTOIKK DK DIX ANS

ration inattendue, la duchesse de Berri Laissa éclater tout son trouble, elle exposa les divers motifs qu'elle avait de compter sur le dévoûmenl actif de la Vendée, el combattit d'une voix émue des opinions qui lui défendaient l'espérance. .Mais les trois chefs vendéens se montrant inébranlables; « Eh bien, « s'écria-t-elle, je vous demande une décla- « ration écrite. » Ils la promirent, et tinrent parole.

Voici ce qui se passait pendant ce temps parmi les légitimistes de Paris. Une lutte sourde et obstinée y existait entre le parti du mouvement et celui de la résistance. La conspiration ourdie au sein du premier avait survécu h l'échec de la rue des Prouvaires, qui en fut la révélation, non le déiioùinent. Depuis la nuit du 2 février, les conspirateurs avaient mis plus de discrétion dans leurs démarches, plus de réserve dans le choix de leurs auxiliaires. Essayant l'application d'un plan uniforme, ils avaient partagé leurs adhérents à Paris, en cinq grandes divisions, dont la cinquième se composait principalement des gardes-forestiers du département. Une sixième division avait son centre à Versailles et comprenait un assez grand nombre <lr Suisses de la garde. Mais l'organisation était loin d'être régulière; les sommes d'argent distribuées avaient provoqué des mécontentements égoïstes, ou fait naître des exigences jalouses, avec lesquelles on ne pouvait se dispenser d'entrer en compromis; les sacrifices pécuniaires devenaient de jour en jour plus considérables et de jour en jour plus insuffisants; bien que la police fui trèsmal informée, il ne lui avait fallu que quelques arrestations faites au hasard, pour troubler la direction; enfin, et c'était là pour les conspirateurs un obstacle à peu près invincible, l'idée d'un mouvement hardi était improuvée ci combattue par les personnages les plus notables du parti. Les membres du gouvernement provisoire n'agissaient pas,

n'eu ayant ni la faculté ui le désir; car le seul qui, parmi eux, fut animé d'un cèle impatient, avait été arrêté, et son successeur était un ancien ministre de la Restauration,

homme modéré, quoique plein de dévoûmenl. Ki .1 ceiu qui condamnaient toute tentative insurrectionnelle \> u el prévoyance, se joignaient ceux que possédait la peur ou que l'égoïsme conseillait. De là. l'avortement d'une Insurrection prép pour le 9 avril. Toutes les mesures étaient

[irises, le^ ordre-, donnés, lorsque, la veille

de l'exécution, le mouvement avait été soudain arrêté par un contre-ordre. Une seule brigade, à laquelle ce contre-ordre n'était

point parvenu, et qui se composait de trentecinq hommes, se trouvait réunie le 9 avril au point désigné. Louis-Philippe passa au milieu d'elle, en voiture, sans escorte, et ne se doutant guère que la mort était à dix pas de lui.

C'était au plus fort des embarras et des tiraillements de celte situation indécise, que les légitimistes de Paris avaient reçu la nouvelle de l'arrivée de Marie-Caroline en Vendée. Aussitôt les Chateaubriand, les Fitz- James, les Bellune, les Byde de Neuville, les Pasloret, prirent l'alarme, et M. Berryerfot député par eux à la princesse pour la détourner de son dessein.

Conduit secrètement aux IVfesliers, il trouva la mère de celui qu'il appelait son roi, dans une chambre triste et dépouillée. Enveloppée d'un châle écossais, la duchesse de Berri était couchée sur un lit de pauvre apparence. Près d'elle était une table couverte de papiers et supportant deux paires de pistolets. I. i. en présence de MM. de Charette et «le Mesnard, M. Berryer supplia la princesse de (initier la Vendée, et, pour l'y décide!1, il employa toutes les ressources de sou éloquente

parole. .Mais céder la victoire avant le combat; s'enfuir obscurément d'un pays où semblaient l'avoir appelée les ombres de Cathelineau, de Bonchamj s, de d'Elbée, de I cure; abandonner, suis même avoû de la fortune, ceux qui s'étaient compromis pour la querelle de »>u fils; souffrir enfin que l'Europe mit en doute si la légitimité avail succombé à force de peur ou à force d'impuissance... la duchesse de Berri ne s'i pouvait résoudre, et quelques mots violents

échappés à son dépit, le feu de son regard, l'altération de ses traits, montraient assez combien la prudence coûtait à sa nature passionnée. Elle céda pourtant, après une résistance très animée, très opiniâtre, et il fut convenu qu'elle sortirait de France, à l'aide d'un passe-port que M. Berryer mettait à sa disposition.

Mais, le lendemain, M. de la Roche Saint- André lui ayant apporté une lettre cachetée de cire rouge, timbrée de Toulon, et à l'adresse de Bernard, nom qu'elle portait dans le Midi : « Oh, mon Dieu! s'écria-t-elle en y « jetant les yeux, tout le Midi est en feu! « Non, non. je ne partirai pas! » Etait-ce une ruse de sa part ? Etait-ce une fausse nouvelle que certains partisans du mouvement lui faisaient parvenir pour la retenir en Vendée *? Quoi qu'il en soit, elle écrivit sur-lechamp à M. Berryer que sa résolution de la veille était changée, et elle se hâta d'adres-r ser au baron de Charette une lettre qui se terminait par ces mots : « Mon cher ami, ne « donnez pas votre démission, puisque Petit « Pierre ne donne pas la sienne. »

Mais, par une fatalité qu'expliquent suffisamment les divisions du parti royaliste, le maréchal Bourmont, arrivé à Nantes le 19 " mai, avait jugé intempestive la prise d'armes ordonnée par la duchesse de Berri, et un contre-ordre venait d'être expédié aux différents chefs. Il est vrai que, dans une en-

i. Le fait dont il s'agit ici, et qui repose sur le double témoignage de MM. de Goulaine et de la Roche Saint- André, a été consigné dans un ouvrage de M. Johanet, intitulée la Vendée à trois époques. Voici ce que nous lisons à ce sujet dans une brochure publiée par M. de Charette en réponse au livre de M. de Johanet : « Je ne « dis pas que M. de la Roche Saint-André n'ait remis à « son altesse royale une lettre timbrée de Toulon ; mais je * nie positivement qu'elle fût fausse, et qu'elle portât avec « elle le caractère de gravité que nos antagonistes, pour i< ne pas dire nos accusateurs publics, veulent lui donner. « Il est fort possible que Madame ait reçu, pendant mon « absence, une lettre de Toulon : ses amis lui écrivaient « souvent, et lui laissaient l'espérance d'une insurrection « très-prochaine ; mais aucun n'avait mission de lui an- « noucer que les provinces méridionales fussent en feu. « Non, monsieur, la détermination prise par Madame de h rester en Vendée ne peut être due au contenu de celte « dépèche : autrement, elle eut pris soin d'en informer « tous ses amis. »

{Quelques mots sur les écènements de la Vende*

en 1832, par le baron de Charette, page 56.)

trevue subséquente du maréchal et de la princesse, la prise d'armes fut de nouveau ordonnée, et fixée à la nuit du 3 au 4 juin. Vain retour ! le contre-ordre avait tout désorganisé; il avait porté parmi les insurgés l'incertitude, la défiance, le découragement, la confusion. Ceux qui n'eurent pas le temps de le recevoir commencèrent leur mouvement et furent écrasés, n'étant pas appuyés par ceux qui T'avaient reçu. Dans les départements de la Sarthe, de la Mayenne, d'illeet-Vilaine, quelques désarmements furent opérés et n'aboutirent qu'à des arrestations. A Chemiré-le-Gaudin, à Chanay, à la Gravelle, à la Gaudinière, les chouans et les soldats en vinrent aux mains avec un courage égal, avec des succès divers; mais chacun de ces engagements partiels ne servit qu'à épuiserl'insurrection. Informé d'ailleurs de la présence de la duchesse de Berri en Vendée, par le rapport d'un officier que le fils de M. de Coislin avait mis dans la confidence croyant le gagner, le général Solignac concentrait toutes ses forces. Une visite faite par le général Dermoncourt au château de la Chaslière porta le dernier coup au parti royaliste. Un grenadier ayant trouvé dans un cellier une bouteille remplie de papiers, ces papiers furent examinés : ils contenaient le plan de la conspiration. Pour comble de malheur, quand la duchesse de Berri apprit cet événement, il n'était plus temps de révoquer efficacement le second ordre qui appelait les Vendéens à l'insurrection. On devine les suites. Les rassemblements qui se formèrent étaient incomplets : on les dispersa. Les insurgés qui se levèrent en armes n'étaient pas assez nombreux : leurs efforts furent perdus. A Riaillé, M. de la Roche- Macé, à la tète de sa division, exécuta une brillante charge à la baïonnette ; mais il ne put tenir la campagne. Au combat du Chêne, les royalistes, sous les ordres de M. de Charette, se battirent bravement, mais ils durent céder au nombre, et ils eurent à pleurer, entre autres victimes de ces luttes funestes, MM. d'Hanache, de Trégomain et de Bonrecueil. Ce dernier avait eu la jambe traversée

IIIST01KK DE DIX ANS

d'une balle; après s'ôtrc traîné sanglant de

porte en porte, dans un village où l'bospi-

Cathelineau.

talité fut partout refusée à son agonie, il tomba aux mains des soldats, et mourut entouré de visages ennemis.

Parmi les faits d'armes qui eurent lieu dans cette triste période des guerres de parti, le siège soutenu au château de la Pénissière mérite qu'on le signale. Là, quarante-cinq Vendéens soutinrent les attaques d'une troupe nombreuse, avec tant de constance e1 de vigueur, qu'il fallut recourir contre eux à l'incendie. Or, latlamme était sur leurs tètes, la tlamme était sous leurs pieds, qu'ils combattaient encore au son de deux clairons et au cri de Vive Henri V\ Six d'entre eux seulemenl turent tués, les autres tiivui retraite

en se défendant et ne laissèrent aux as^ie géants que des ruines fumantes et de S mort 8. Mais la guerre civile ne se prolonge pas

dans un pays ^aiis y exciter les passion-*

jusqu'à la Fureur. De lamentables excès lurent commis par les ebouans. d'une part ; et de l'autre, par les agents île ['autorité. Le lils du célèbre Calbelineau tut tue à bout portant

par un officier, au moment où, découvert dans une cachette avec deux de ses ai MM. lioricel ai de Civrac, il se présentai criant : Noos sommes désarmés, ne tirez pas. m in château appartenant a M. ■ Roberie fut envahi, dévasté; on mase fermier et sa femme; et une tille de .M. de la llobcric, Agée de 10 ans, fut tuée d'un coup • le fusil. Surpris par des gardes nationaux. .M. Charles de Baschei avait été grièvement blessé dans sa fuite, et on le conduisit prisonnier à Aigrefeuille ; mais comme il perdait beaucoup de sang et ne pouvait marcher assez vite, on le fusilla sur la route, sans lui accorder le quart d'beure qu'il imploiait pour recommander son âme à Dieu.

Quant à la duebesse de Berri, elle axait quitté sa retraite des Mesliers, et elle fuyait d'asile en asile, tantôt s'égarant dans les bois pendant la nuit, tantôt traversant des marais sur les épaules de son guide, ou bien passant quelques heures de mortelle attente dans un fossé couvert de broussailles, pendant que les soldats lancés à sa poursuite

SUlile de KttSI

erraient furieux dans les environs longtemps les dangers de cette vie

. I \ iter en uite

LOUIS BLANC

était évidemment impossible. Chaque jour d'importantes arrestations venaient consterner les légitimistes ; les têtes les plus hautes du parti n'étaient plus à l'abri des coups du gouvernement qui avait tout l'orgueil de la force. Après avoir déclaré en état de siège les arrondissements de Laval, Château-Gontier et Vitré, ce gouvernement, par une mesure aussi arbitraire que violente, venait de mettre en état de siège quatre départements, ceux de Maine-et-Loire, de la Vendée, de la Loire-Inférieure, des Deux- Sèvres. Et en même temps, comme pour montrer aux légitimistes que la dynastie qu'ils attaquaient ne manquerait pas d'appui au dehors, le Moniteur annonçait l'entrevue du roi des Français et du roi des Belges à Compiègne, et le mariage prochain de la princesse Louise d'Orléans avec Léopold.

Le moment était donc venu pour la duchesse de Berri de ne plus songer qu'à sauver ses jours et sa liberté. Nantes était hostile à sa cause : il était peu probable que le gouvernement pensât à diriger de ce côté sa surveillance. Ce fut ce motif qui poussa la princesse à choisir la ville de Nantes pour refuge. Elle y entra vêtue en paysanne, et accompagnée de Mllc Eulalie de Kersabiec, que protégeait un déguisement semblable. Plus tard, nous la retrouverons dans l'asile où un misérable devait la livrer à ses bourreaux. Ainsi fut étouffé le soulèvement de l'Ouest. Coïncidant avec une insurrection républicaine, nul doute qu'il n'eût mis la dynastie d'Orléans à deux doigts de sa perte, s'il y avait eu accord entre les chefs. Mais, dans ce cas, que serait-il arrivé? Le parti légitimiste aurait-il profité de la victoire? Pour faire revivre l'aristocratie, une aristocratie ayant son symbole dans la royauté et ses bases dans une constitution nouvelle de la propriété territoriale; pour substituer le système de l'élection indirecte à celui de l'élection directe, et les états-généraux aux modernes assemblées; pour détruire, au profil des grandes inlluences locales, la centrali-

sation politique fondée par la Convention et la centralisation administrative fondée par l'Empire, aurait-il donc suffi que la mère du duc de Bordeaux se présentât tenant d'une main un drapeau blanc, et de l'autre les ordonnances préparées à Massa, ordonnances qui, ramenant la France à 1788, tendaient à supprimer dans notre histoire quarante ans de révolutions et de combats ? Et sur quelles forces se serait appuyée cette Restauration un moment victorieuse ? Sur les intérêts matériels? ils constituaient la puissance de la bourgeoisie, par qui la légitimité s'était vue renversée. Sur les passions guerrières? dans un pays où la république et Napoléon avaient passé, la guerre n'était plus possible qu'avec le drapeau tricolore. Les légitimistes armés n'auraient donc pu arriver, même par le succès, qu'aux satisfactions d'une revanche éphémère : ils auraient préparé leur troisième défaite. Eussent-ils voulu transiger avec les passions et les idées de la révolution, on peut mettre en doute s'ils en auraient eu la faculté. Il est bien vrai que les jeunes gens du parti, n'ayant point pris part à l'émigration, étaient prêts à en secouer les préjugés; mais ces jeunes gens, que leur âge éloignait des affaires, l'auraient-ils emporté sur les hommes mûrs et les vieillards? Les souvenirs de l'émigration étaient-ils à ce point condamnés par le gros du parti, que leur influence n'eût "point pesé sur les commencements d'un règne? Dans tous les cas, les partisans de Henri V ne pouvaient réussir qu'à force de dévoûment el d'enthousiasme1. Or, la duchesse de Berri, si prodigue de son courage, ne fut pas sans doute longtemps à comprendre que, chez une nation conquise par la passion du repos et le génie du calcul, le temps était passé des entraînements chevaleresques, des folies qui réussissent et des entreprises dont on cherche moins le profit que l'éclat. Acceptée et voulue comme garantie de certains intérêts continuellement en émoi, la monarchie n'existait plus en France ni comme principe, ni comme symbole.

c^^r^f^sk^^t

L'ARMÉE FRANÇAISE SOUS LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE (D'après la Galerie militaire d'Aubry, 1835)

CARABINI ERS

Compte-rendu. — Mort du général Lamarqne. — 8ee funéraiHea. — Situation de* divers partis. — Insurrection des 5

'•juin. — Cloitre Saiat-Méry. — État de -iè^e.

Les légitimistes venaient de pousser leur cri de guerre dans la Vendée : les républicains allaient pousser le leur à Paris. Or, à ce mouvement de colère qui emportait les partis extrêmes, répondaient, chez les hommes les plus modérés de l'Opposition, une vague impatience et un sentiment profond d'inquiétude. M. Laffitte aurait voulu, ressaisissant le pouvoir à l'aide d'une majorité parlementaire, faire triompher les inspirations d'une politique clémente. Donner définitivement la monarchie pour tutrice à la liberté, tel était le rêve de M. Odilon Barrot et de tous les députés qui, marchant à sa suite, représentaient, dans ce qu'il y avait de plus étroit mais de pins honnête, le libéralisme de la Restauration. Quant aux députés radicaux, quoique impatients du joug de la royauté, ils ne croyaient pas le moment encore venu de tirer le glaive, et ils n'aspiraient qu'à devenir le centre d'une ligue qi.>, par eux excitée, aurait fait insensiblement capituler la monarchie. Ainsi, l'ébranlement imprimé aux esprits était devenu général, et tous les mécontents sentaient la nécessité d'associer leurs ressentiments, leurs espérances, dans un éclatant et suprême effort.

Ce fut sous l'empire de ces dispositions que, dans le courant du mois de mai,. M. Laflilte COnVOqtia chez, lui tous les députes de

l'Opposition présents a Paris. Ils se réunirent au nombre de quarante environ; et M. Laffitte [imposa une adresse au roi. .Mais M. Garnier-l'agès combattit cette proposition par des raisons déoisives. Etait-il raisonnablement permis d'espérer que la royauté s'avouerait coupable? Pourquoi Se donner le tort d'une démarche inutile? Pourquoi s'ex-

poser à une humiliation trop prévue? 11 n'y avait qu'un tribunal auquel l'Opposition pût s'adresser avec dignité : le tribunal de la nation. Ces motifs furent goûtés. Sur la proposition de M. Charles Comte, on décida que l'Opposition présenterait ses griefs au pays sous forme de compte-rendu; on nomma nue commission composée de Mil. de Lafayette, de Cormenin, Laflilte, Odilon Barrot, Mauguin, Charles Comte; et cette commission chargea MM. de Cormenin et Odilon Barrol de rédiger chacun séparément un projet d>compte-rendu. Entre les deux rédacteurchoisis l'accord était difficile. Le manifeste de M. de Cormenin parut trop hardi aux députés de l'Opposition dynastique; dans celui de M. Odilon Barrot, M. Garnier-Pagès releva certaines expressions qui semblaient enchaîner à la monarchie l'avenir de la France. Il fallut fondre les deux projets. MM. de Cormenin et Barrot partirent pour Saint-Cloud, et ce fut dans le parc, à quelques pas du château d'où Charles X était sorti vaincu, que fut préparée contre son successeur cette protestation devenue si lèbre. Assis au pied d'un arbre. M. de Cormenin tenait la plume; mais, à l'indécision du style et a Ba couleur un peu terne. 00 put

juger que ce n'était pas l'étincelant et n i:< »ureux auteur des Lettres sur la liste civile qui avait le plus contribué à la rédaction du compte-rendu.

Quoi qu'il en suit, l'effet produit fut très

remarquable. Les griefs de l'Opposition

étaient exposés a\ec mesure et gravité; on

reprochait aux ministres leur tendance à s'engager dans les voies fatales où la li stauration s'était égarée sans retour : ce n'e-

LOUIS BLANC

tait pas une menace, mais c'était un avertissement austère et solennel *. Les écrivains de cour répondirent à ce manifeste par de froides railleries, et la polémique soulevée à ce sujet occupait tous les esprits, quand les journaux annoncèrent tout à coup que le gérai Lamarque venait de mourir.

La popularité du général Lamarque donnait à sa mort une importance particulière. Napoléon expirant l'avait nommé maréchal de France ; les officiers des Cent-Jours avaient eu en lui un zélé défenseur et les réfugiés un protecteur persévérant; son nom était gravé dans l'âme de tout Polonais fidèle; la Vendée gardait de son passage un souvenir ami ; le parti démocratique l'avait

compté au nombre de ses adorateurs

que fallait-il de plus? Tribun et soldat, il possédait ce mélange de qualités qu'adore la partie vive du peuple français, la partie turbulente et guerrière. Il y avait, d'ailleurs, quelque chose d'héroïque dans ce qu'on racontait de son agonie. Sentant la vie se retirer de lui, on l'avait vu recueillir en quelque sorte toutes ses forces dans une préoccupation amère des maux et des humiliations de son pays. A l'un il disait : « Je meurs avec le « regret de n'avoir pas vengé la France des « infâmes traités de 1815. » A un autre: « Ce duc de Wellington ! je suis sûr que je « l'aurais battu ! » Il se fit apporter l'épée que les officiers des Cent-Jours lui avaient donnée, et l'embrassa avec exaltation, ne voulant plus s'en séparer. Puis, comme il parlait de sa lin prochaine, et qu'on cherchait à détourner de lui cette pensée funeste: « Qu'importe, s'écria-t-il , que je meure, « pourvu que la patrie vive? » Et le mot patrie fut le dernier qui s'échappa de ces lèvres éloquentes, glacées pour jamais.

Le 5 juin, date mémorable, était le jour fixé pour les funérailles. Celles de Casimir Péricr ayant fourni au gouvernement l'occasion d'un dénombrement injurieux, les partis, à leur tour, brûlaient de se compter. Ceux des légitimistes qui étaient en cons-

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