‹ Histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 49 sur 159 · Voir aux pièces justificatives, u · texte numérisé non relu

Voir aux pièces justificatives, u

auxquels donna lieu l'insurrection, on remarqua l'attitude courageuse et noble, l'éloquence simple et mâle d'un tailleur nommé Prospert.

On a vu de quelle manière Jeanne était sorti des barricades. Depuis, la police n'avait cessé d'avoir l'œil sur lui, avertie qu'elle était de ses moindres démarches par un traître dont elle soldait probablement le déshonneur. Mais, comme Jeanne était en rapport avec plusieurs sociétés politiques, on lui laissait une liberté compromettante pour ses amis et pour lui-même. On l'arrêta enfin, et il fut traîné devant ses juges. C'était un de ces hommes que créent les circonstances. Plus passionné dans ses sentiments que scrupuleux dans sa conduite, et trop esclave de ses besoins pour avoir mené une jeunesse irréprochable, Jeanne portait en lui ce fonds de poésie et de sensibilité qui fait les héros d'un jour. Il s'était montré généreux et brave au plus haut point dans les barricades : après avoir étonné ses ennemis, il étonna ses juges. Voici son interrogatoire :

« Le 5 du mois de juin, vous assistiez au convoi? — Oui, Monsieur. — Sur les cinq heures, n'étiez-vous pas au carrefour Saint- Méry? - — Oui, avec l'arme que j'étais allé prendre chez moi. — Vous avez travaillé à la barricade? — Oui. Deux gardes nationaux avaient été tués près de moi sur le boulevard; on avait tiré sur nous sans provocation : je courus à mes armes. — Yavez-vous pas, le premier, commandé le feuî — Non, une balle venait de n'atteindre au milieu des reins et m'avait renversé. Je me suis levé toutefois, et j'ai tiré un coup de fusil, un seul, car ils avaient fui. — N'ètes-vous pas resté toute la nuit derrière la barricade? — Oui, et je faisais feu. — Ne distribuiez-vous pas des cartouches! — Oui, quand il en était besoin. — Le lendemain, vous avez tiré toute la journée 2 — Toute la journée. — N'ètesvous pas un de ceux qui Liraient, des croisées de la maison n" 30, à la lin de l'attaque! — Oui. Quand on se rendit maître de la barricade, nous n'avions [dus de cartouches; sans cela nous y serions restés! Nous mais

sommes retirés en traversant à la baïonnette

la troupe de ligne. »

Vingt-un accusés avaient comparu devant les juges : seize furent déclarés non coupables et acquittés. De ce nombre était la jeune fille dont nous avons pairie. N'ayant pas entendu prononcer, à côté du sien, le nom de celui des prévenus qui allait devenir son époux, el craignant pour lui un sort funeste, elle sortit de L'audience, toute pâle, toute tremblante, et en maudissant l'indulgence qui lui rendait la liberté. Les cinq autres accusés ayant été ensuite introduits, la Cour se relira pour délibérer. Jamais procès n'avait attiré une foule plus considérable, n'avait excité un intérêt plus puissant. On remarquait, surtout, la fermeté de la mère de Jeanne, qui, fière de son fils, ne cessait de l'encourager. Au moment où la Cour allait rentrer en séance, on vit la sœur de M. Rossignol se précipiter tout à coup au banc des accusés et tomber entre les bras de son frère, en s'écriant : les lâches! ils m'enlèvent mon frère! Des armes! Rendez-moi mon frère!

On l'emporta évanouie, et ce fut au milieu de l'agitation produite par cette scène que fut prononcé l'arrêt qui condamnait Jeanne à la déportation; Rossignol, à huit années de réclusion; Goujon et Vigoureux, à six années de la même peine; Ronjon, à dix ans de travaux forcés sans exposition, et Fourcade, à cinq ans de prison l.

\. Voici les noms des ringt-deux accusés : Leclerc, Jules Jouanne, .Jeanne, Rossignol, Qouion, Jean Vigouroux, Fradelle, Falcy, Ronjon, Fourcade, Métiger, Bouley, C.cmilleau, Duminerey, Mulette, Maris, Renouf, Coiffa, Qrimbert, Qentillon, Fournier, Louise-Antoinette Alexandre.

Nous avons sous les yeux, écrite de la main même de la mère de Jeanne, une lettre que, pendaut le procès, elle adressait a son iîu ; la voici :

m Ta mère va l'entendre aujourd'hui et tout la reate de la plaidoirie. Tu ï'aa encore rien emprunté a personne de ce nue lu as prononcé; la personne qui étudie un discoure ne peut se pénétrer de l'émotion que ressent au fond du cour celle <|ui ae parle que d'après ses convictions. Je

rends la plus grande justice aux lionnes intentions de

M. P. et autres. 1 >a crainte de le voir échouer les fait

douter de tes moyens, mais moi je les connais!... du m j'en connais assez pour savoir ce dont tu es capable!...

Une injuste défiance de toi-même, dans ce moment su

préme, serait une tache a une si belle réputation; défends

ton bon droit, fais connaître autant qu'il sera en ton pouvoir que tu étais dans le cas de légitime défense, sois

Tel fut Le dénoùment de cette crise, la plus extraordinaire peut-être dont il soit fait, mention dans l'histoire. Que serait-il advenu si la république l'eut emporté! Il faut le reconnaître, l'Europe était revenue de La stupéfaction Immense où 18.'J0 L'avait ploni elle possédait Le secret de nos divisions inévitables, elle savait combien passagères sont dos ardeurs, et ce ne pouvait plus être désormais pour nous une affaire de coup de main, que cet empire du monde ! Et, d'autre part, combinée avec la domination d'une classe toute carthaginoise, une monarchie, fille de l'esprit de révolte, avait couvé, depuis deux ans, beaucoup.de mauvais instincts et de passions turbulentes : ici, un égoïsme sans entrailles, une cupidité sans scrupule, un désir de conservation fanatique et lâche ; là, et parallèlement aux aspirations les plus louables, aux entraînements les plus généreux, l'envie, le goût du désordre, la haine des hommes injustes plutôt que celle de l'injustice, et, sous prétexte de détraire la tyrannie, l'espoir impatient de la déplacer. Un gouvernement républicain aurait donc en tout à la fois la société à refondre, les partis à modérer, le peuple à satisfaire et à contenir, la classe opulente à soumettre sans la dépouiller, l'Europe à vaincre, l'Europe Muses gardes, vigilante, armée. Or, pour suffire à une situation semblable, quelles étaient les forces du parti républicain ! Parti île minorité, il était en butte à des préventions, injustes, pour la plupart, mais opiniâtres; il si> laissait plus volontiers gouverner peu sentiments que par ses idées: son chef nominal, If. de Lafayette, avait besoin et avait peur d'être dépassé; et quant à ses véritables chefs, outre qu'ils auraient en à compter avec les rivalités du dedans et les haines du

simple et généreux, ménage tes ennemis le plus qu'il W» sera possible, mets le comble a mou bonheur. Que tende l'opinion publique dire : il a été SUSai grand daus sa défaite que braNc dans le penl. Que ton ;'ui. la hauteur île tes ac( - combien je suis

liere de lavoir donne le jour! ne crains pas de fail

de ma part, ta grande àme a le don d'élever la mienne.

Adieu! quoique séparée de toi. mon cœur ne te quitte pas •

LOUIS BLANC

dehors, ils n'avaient pas encore fait sur l'état social des études assez approfondies pour puiser dans la régénération de la société les éléments de leur influence et leurs moyens de gouvernement. Donc, au point où deux ans de règne avaient conduit les choses, et à n'interroger que les apparences, le despotisme en 1832 était plus probable que la liberté, et il eût été, ce semble, plus facile de recommencer Bonaparte que Washington.

Mais quoi! n'est-il jamais arrivé aux révolutions de tirer de leur propre fonds les ressources qui leur conviennent? Eu général, on ne tient pas assez compte de tout ce que

les sociétés mal organisées recèlent d'idées prêtes à éclore, de tout ce qu'elles renferment de grands hommes sans emploi. Cet homme qui a vécu et qui meurt sous un habit de paysan ou de soldat, c'était mieux que Cromwell, peut-être! D'ailleurs, quelque orageuses qu'eussent pu être les destinées faites à notre pays par la république, jamais, du moins, elles ne nous auraient amené à ce qu'il nous était réservé de voir : l'abaissement des caractères, l'indifférence dans le mal et la honte, l'altération du génie national, la mort enfin par épuisement et pourriture.

Morl du duc de Reichstadt. — Les Saiiit-Simonieus à Ménilmonlant; leurs pratiques; réhabilitation de la domesticité.

Procès du 27 août. — Importance capitale de ce procès. — Incidents. — Débats. — Dissolution de la famille

saint-simonienne. — Intrigues pour la formation du ministère du 11 octobre. — Ministère du 11 octobre. — Portrait de M. Thiers. — Arrestation de la duchesse de Berri à Nantes. — Affaire du coup de pistolet. — Luttes parlementaires.

La défaite des républicains avait enflé le cœur de leurs ennemis. Lorsqu'un parti est vainqueur, il est rare qu'il ne se hâte pas d'épuiser son triomphe : autant la terreur de la Cour avait été profonde, autant sa joie se montrait insultante et emportée. Déjà beaucoup cherchaient à masquer sous les dehors du fanatisme la honte do leur bassesse, et, prosternés devant une dynastie née de la veille, ils l'eussent volontiers proclamée impérissable. Or, il arriva que, dans ce tempslà même, le duc de Ueischtadt mourut.

Par une belle et calme journée, on vit s'avancer, à travers une foule muette, dans cet te capitale de l'Autriche où Napoléon avait jadis fait entrer ses aigles, un cercueil que précédaient une voiture et quelques cavaliers. Des hommes marchaient à côté, portant des torches. Quand on fut arrivé à l'église, le commissaire de la Cour, suivant un usage remarquable du pays, se mit à décliner le nom et le rang du défunt ; puis, frappant à la porte, il sollicita l'entrée du temple. Les princes et les princesses de la maison d'An-

triche attendaient le mort et l'accompagnèrent dans ]<• caveau où allait pour jamais descendre la fortune de l'Empire.

La mort du fils de Napoléon ne causa aucun étonnement parmi lus peuples. On le savait d'une santé très languissante. D'ailleurs, on avait parlé d'empoisonnement, et ceux qui croient tout possible à la frayeur ou à l'ambition des princes, ceux-là disaient: II porte un trop grand nom pour vivre; !

Ouoi qu'il en soitde ces bruits, inépuisable aliment de la crédulité populaire, les hommes dévoués à la maison d'Orléans se trompaient, s'ils ne virent dans la mort du duc de Reischtadt que l'éclipsé d'un prétendant. Car cette mort ne faisait que signaler la fatalité d'une loi terrible, en cours d'exécution dans ce pays. Pour trouver un successeur à Louis XIV, il avait fallu descendre jusqu'à son arrière-petit-fils. 11 y avait eu la mort d'un héritier présomptif entre Louis XV et Louis XVI. Un autre héritier présomptif, Louis XVII, avait cessé de vivre presque .sans qu'on le sut. Le duc de Berri était tombé sanglant à la porte d'un spectacle. Le duc de Bordeaux venait de faire le fatal voyage de Cherbourg, et maintenant, c'était sur l'héritier présomptif de Napoléon luimême que s'accomplissait l'arrêt inexorable que Dieu, depuis plus d'un demi-siècle, semblait avoir prononcé contre l'orgueil des dynasties qui se prétendent immortelles. Je n'achève pas par respect pour un deuil qui dure encore ; mais la mort du duc de lleichstadt ne devaitpoint fermer la série...

Un des premiers actes qui révélèrent l'empressement du Pouvoir à tirer parti de sa victoire fut la suspension violente du culte saint-simonien.

Depuis que Bazard et Enfantin s'étaient séparés, un nouveau schisme avait affligé la famille saint-simonienne. .Nous avons exposé les idées d'Enfantin sur la mission du coupleprêtre relativement au mariage. Ces idées, M. Olinde Rodrigues ne les partageait point. Il admettait bien le divorce dans certains cas et après certaines épreuves; mais, tant que le mariage subsistait, il le voulait s icré. in-

violable, et indépendant de l'autorité du prêtre en tout ce qui concerne l'intimité du cœur ou des sens. D'autre part, M. Olinde llodrigues était loin de s'en remettre d'une manière absolue à la décision de la femme qui, la première, viendrait s'asseoir sur le trône pontifical . Il ne niait pas qu'à la prétresse il n'appartint de révéler le code de la pudeur, la loi des convenances; mais cette

Le duc de Reickstadt.

(D'après nu portrait autrichien, avec la Mirnature ilu prince.)

loi, suivant lui, devait satisfaite à îles conditions rigoureuses; il demandait que l'enfant pût toujours reconnaître Bon pire, et il repoussait d'avance, comme inconciliable avec l'essence du mariage, toute formule conduisant à une profanation quelconque de ['intimité des époux.

De tels dissentiments étaient trop graves pour ne pas amener une rupture. Elle eut lieu avec beaucoup de retentissement et dé-

LOUIS BLANC

Mort du duc de Reichstadt.

clat. Olinde Kodrigucs appela les saint-simoniens à lui comme à l'héritier direct des doctrines du maître, ce fut en vain. Alors l'emprunt qu'il avait émis se trouva naturellement discrédité, les embarras financiers s'accumulèrent. Bientôt la famille de la rue Monsigny dut se dissoudre.

Dans cette crise, le calme d'Enfantin ne se démendit pas. Il possédait à Ménilmonlanl, au point culminant de la côte, une maison et un jardin: il résolut d'en faire un lieu de retraite, d'étude et de travaux, pour lui et pour ses plus fidèles disciples. Le 20 avril IK:{2,il annonçait en ces termes sa nouvelle détermination et la cessation du Globe: «Chers

« enfants, ce jour où je parle est grand de- « puis dix-huit siècles dans le monde. En ce « jour est mort le divin libérateur des es- « claves. Pour en consacrer l'anniversaire, « que notre sainte retraite commence, et « (jue, du milieu de nous, la dernière « trace du servage, la domesticité dispa- « raisse. »

Quarante disciples suivirent Enfantin à Ménilmontant; et là commença pour eux, combinée toutefois avec un sentiment profond de la hiérarchie, la pratique de la vie commune. Poètes, musiciens, artistes, ingénieurs, officiers du génie, tous ils se livrèrent gaiment, à lourde rôle, aux travaux les plus

rudes el les plus grossiers. Ils réparèrent la maison, balayèrent et frottèrent lea salles communes, les appartements, les cours, défrichèrent des terrains incultes; couvrirent les allées du sable extrait d'une mine qu'ils avaient creusée péniblement. Pour prouver que leurs idées sur la nature du mariage et L'émancipation des femmes n'étaient point le calcul d'un égoïsme voluptueux, ils s'étaient imposé la loi du célibat. Le matin et le soir ils nourrissaient leur esprit de la parole du Prie, ou bien ils cherchaient dans la vie d'un des Saints du christianisme, lue en commun, des exemples, des encouragements, des préceptes. Des hymnes, dont un deux, M. Félicien David, avait composé la musique, servaientà exalter leurs âmes en charmant leurs travaux. A cinq heures, le cor annonçait le dîner. Alors les ouvriers disposaient leurs outils en faisceaux, rangeaient les brouettes autour de l'ellipse du jardin, et prenaient place après avoir chanté en chœur la prière (Savant le repas. Yoilà ce que le public fut admis à contempler. Spectacles dont une nation moqueuse a bien pu ne remarquer que la singularité tour à tour emphatique et naïve, mais qui ne manquaient assurément ni de portée, ni de grandeur. Car, dans ces pratiques, toutes de circonstance, les apôtres de Ménilmontant allaient fort au-delà de leurs propres théories, et ils semaient autour d'eux, sans le savoir, des doctrines qui un jour devaient faire oublier les leurs!

Ce fut le G juin, au bruit du canon tiré de Saint-Méry, et non loin du sanglant théâtre d'où s'élevaient les cris des combattants, ce fut le 6 juin que, pour la première fois, la famille saint-simonienne ouvrit les portes de sa retraite. A une heure et demie, elle était réunie en cercle devant la maison, et, en dehors d'un second cercle formé par ceux que les hôtes de Ménilmontant appelaient la l'amille extérieure, se formait un petit groupe d'assistants qu'attirait la curiosité. Une cérémonie bizarre, en effet, devait avoir lieu ce jour-là : la prise d'habit.

En adoptant un costume dislinctif, les saint-simoniens avaient pour but non-seule-

ment de constater leur originalité comme secte, mais encore de conserver quelque influence sur une société qu'il ne leur était

plus loisible d'émouvoir par des publicati

quotidiennes ou d'infatigables prédications. C'était d'ailleurs une excellente épr< ave s faire subir aux convictions de chacun d'eux : car il fallait un courage tout viril et une croyance singulièrement audacieuse, pour revêtir les insignes d'un apostol.it qu'allaient sans doute attendre au passage l'incrédulité, l'ironie et l'insulte.

11 avait donc été décidé qu'on prendrait un costume particulier. M. Edmond Talabol en avait fait le dessin et surveillé l'exécution. Rien de plus élégant, de plus simple et de plus commode que cet uniforme : un justeau-corps bleu qui s'ouvrait par devant sur un gilet dont l'ouverture était cachée, une ceinture de cuir, un pantalon blanc, une toque rouge, voilà ce qui le composait ; le cou était nu. et l'on devoit porter la barbe longue, à la manière des Orientaux.

La cérémonie de la prise d'habit fut le sujet de scènes étranges, mais qui donnent une idée assez juste de la seconde phase du saint-simonisme. Le Père Enfantin, qui. depuis trois jours, s'était absenté, parut à deux heures, le G juin, aux yeux de la famille qui l'attendait avec émotion et recueillement. A sa vue, il y eut parmi les fidèles comme un élan soudain d'admiration et d'amour, et tous se mirent à chanter en chœur :

Salut, Tore, salut.

Salut et gloire à Dieu!

Et lui, pendant ce temps, il s'avançait d'un pas lent et majestueux, la tète nue. la ligure rayonnante. Il avait confié la direction de la

communauté pendant son absence à MM. Michel Chevalier. Fournel et lîarrault. Ce dernier prit la parole pour rendre compte au Père de tout ce qui s'était passé. Enfantin s'exprima ensuite en ces termes : « Pendant « mon absence, je me suis occupé avec « Bouffard et lloart de la division de notre

LOUIS BLANC

« apostolat en deux branches, apostolat ré- « g-ulier et apostolat séculier, comme le « chrétien distinguait son clergé. J'ai chargé <( Bouffard et Hoart de suivre tous nos inté- « rets passés avec le monde que nous quitu tons. Aujourd'hui même, j'ai donné à Bouf- « fard le pouvoir de disposer pleinement de « ce que, selon la loi du monde, je possède ; « je ne veux plus et ne peux plus signer un « acte en ce monde, et les hommes qui mar- « cheront à côté de moi, portant le même « habit que moi, n'en signeront pas davan- « tage : tous nous serons libres des entraves (( du monde ; nous aurons renoncé à ce que « les chrétiens appellent Satan et ses pom- « pes, afin d'être mieux préparés à gagner « notre pain de chaque jour nous-mêmes, (( afin d'être dignes de recevoir, comme le « peuple, le Salaire. »

Ces mots expriment très-bien quelle était alors la grande préoccupation des hôtes de Ménilmontant. Ils voulaient, eux qui s'étaient livrés aux exercices les plus subtils de l'esprit, réhabiliter le travail du corps ; et cela revenait à professer dans la pratique ce qu'ils avaient reconnu dans la théorie, l'égalité de l'intelligence et de la chair rapprochées et réunies par le sentiment ou la religion.

Après avoir parlé, le Père Enfantin, assisté d'un de ses disciples, revêtit l'habit apostolique. Puis, aidant à son tour celui qui l'avait assisté : « Ce gilet, dit-il, est le « symbole de la fraternité ; on ne peut le re- « vêtir à moins d'être assisté par un de ses « frères. S'il a l'inconvénient de rendre un « aide indispensable, il a l'avantage de rap- « peler chaque fois au sentiment de l'asso- « ciation. » A l'exemple du Père, les apôtres de Ménilmontant s'empressèrent de revêtif l'habit. Quelques-uns cependant déclareront qu'ils ne se sentaient pas encore pour cela toute la force nécessaire. Au moment d'accomplir cet acte de renonciation au monde, à ses idées, à ses plaisirs, M. Moïse Retouret s'exprima ainsi en s'adressant au Père Enfantin : « ,1e vous ai dit un jour que je « voyais en vous la majesté d'un empereur, « et pas assez pour ma faiblesse la bonté

« d'un Messie. Vous m' apparaissiez formi- « dable. Aujourd'hui j'ai senti profondément « tout ce qu'il y a de tendresse et de douce ceur en vous. Père, je suis prêt. »

Que tout cela se soit produit au 19e siècle, en France, à Paris, Là même où le souffle de Voltaire avait passé, là où rien n'existait plus qui ne rappelât le règne du sarcasme triomphant et la longue domination du libéralisme, les esprits légers peuvent n'y voir que la matière d'un piquant contraste, mais le philosophe y découvre autre chose. Comprimé à l'excès, le sentiment religieux et démocratique réagissait enfin, et cette réaction ne devait pas être stérile, bien qu'elle s'annonçât au milieu de circonstances bizarres, sous les formes d'un mysticisme trop ingénu, et avec une solennité dont l'exagération avait quelque chose de puéril. Et ce qui rend le fait plus extraordinaire, plus digne d'être enregistré, c'est que les fidèles ici étaient presque tous des hommes instruits, studieux, spirituels, éloquents, et fort habiles eux-mêmes à saisir les ridicules d'une société dont ils avaient dénoncé les injustices avec tant de force, de hardiesse, et quelquefois de bon sens.

Toujours est-il que le gouvernement jugea les saint-simoniens trop dangereux pour les laisser jouir des derniers bénéfices de sa tolérance. Depuis quelques mois, on instruisait contre eux. Après les avoir longtemps tenus sous le coup d'un procès scandaleux, après avoir fait plus (l'une lois briller les baïonnettes au milieu de leurs paisibles cérémonies, le gouvernement se décida enfin à les traîner devant les tribunaux. Le 27 août, le Père Enfantin et MM. Michel Chevalier, Barrault, Duveyrier, Olinde Rodrigues, furent appelés à comparaître devant la cour d'assises. On les accusait : I" du délit prévu par l'article 2*» I du Code pénal, lequel interdit les réunions de plus de vingt personnes ; 2- du délit d'outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs. Voulant donner à ce procès le plus d'éclat possible. Enfantin fit assigner comme témoins, nonseulement tous les membres de la i.unille de

Ménilmontant, mais eocore quelques-uns de ceus qui, en dehors de cette étroite communauté, professaient les doctrines saintsimoniennes. Le jour étant venu, les disciples de Saint-Simon se rangèrent dans un ordre symétrique, M. Michel Chevalier lit sonner le départ, cl la petite colonie se mit en marche.

La grandeur des questions qui allaient être débattues et le talent des accusés donnaient à la lutte judiciaire qui se préparait plus d'importance que n'en ont la plupart des combats diplomatiques ou parlementaires. Mais ce n'était pas à cause de cela que la curiosité publique était vivement excitée ; ce que les Parisiens recherchaient, du spectacle promis à leur impatience, c'était moins sa signification véritable que sa singularité: on s'attendait h une mise en scène divertissante et neuve. Aussi la foule se pressait-elle sur le passage des saint-simoniens.

Lorsqu'ils entrèrent dans la salle, tous les yeux se fixèrent sur Enfantin. Il portait un habit semblable à ceux de la famille, mais d'une couleur plus claire, et ces mots: LE PERE, étaient inscrits sur sa poitrine. Deux femmes, M08 Aglaé Saint-IIilaire et Cécile Fournel étaient derrière lui. Debout, à l'extrémité supérieure du banc des prévenus, il promenait lentement ses regards sur l'assemblée, et les assistants remarquaient avec surprise la vénération profonde dont ses enfants l'entouraient. Les interrogatoires tirent d'abord connaître au public la jeunesse des accusés. M. Barrault avait trente-trois ans, M. Duveyrier vingt-neuf, M. Michel Chevalier vingt-six; le Père lui-même n'était âgé que de trente-six ans. Cependant, lorsque le président, M. Naudin, lui demanda: « Ne vous « qualifiez-vous pas Père de l'humanité? Ne « professez-vous pas que vous êtes la Loi « vivante? », il répondit avec beaucoup de sang-froid el d'assurance: « Oui, Monsieur.» Il se passa alors une scène tout-à-fait nouvelle dans les fastes judiciaires. Le premier témoin appelé, M. Moïse lletouret. ayant été sommé de prêter serment, il se tourna du cùté d'Enfantin et dit : « Père, puis-je prêter

« serment? " Enfantin répondit que non, et le président ordonna au témoin de se retirei Tous les témoins appartenant a la famille comparurent, tons reçurent sommation de prêter serment, tous déclarèrent qu'ils ne le pouvaient ^ms l'autorisation du P préme.

L'avocat général, M. Delapalme, commença son réquisitoire. Après un rapide exposé de l'origine et des progrès du raintsimonisme, il essaya de flétrir, dans les pratiques saint-simoniennes, une sorte de fétichisme où le mensonge se mêlait à la niaiserie. 11 montra le Père Enfantin comme un homme en qui l'amour de la célébrité était devenu de l'extravagance. Il reprocha aigrement à l'association saint-simonienne l'appel qu'elle avait adressé aux capitalistes et sa fastueusemendicite.il affirma qu'une pareille association n'avait rien de commun avec une société religieuse, parce qu'elle n'avait ni dogme, ni culte, ni cérémonie, et qu'elle se gardait bien de reléguer son action hors du monde matériel, ce qui est le caractère distinctif de toute religion. De là cette conséquence que les saint-simoniens n'avaient nullement à invoquer le principe de la liberté des cultes, et s'étaient rendus coupables, en se réunissant au nombre de plus de vingt personnes, d'une violation flagrante «le l'article 291 du Code pénal. Passant h la prévention d'outrage à la moral e publique, l'avocatgénéral demanda s'il n'y avait rien de contraire aux bonnes mœurs dans une doctrine qui glorifiait l'inconstance, qui tendait par la réhabilitation de la chair à élever suites ruines de la pudeur le règne du plaisir, qui soumettait le mariage à l'exercice d'un droit qui rappelai le droit du seigneurt qui confiait enfin au Pr.ï ici: la mission de régulariser, de développe! etlesappétits intellectuels el les appétits charnels. » Mais. \| j

« sieurs, continua l'avocat- général, ces d « trines perverses n'ont point passe smu obstacle. Quand le Père Enfantin a pn>m mulgué ces doctrines, une femme B'est <( trouvée là, qui a senti son âme pure se « révolter contre ses conceptions hideuses;

LOUIS BLANC

« et elle, faible, timide, elle s'est levée, elle « a protesté avec énergie. »

Au moment où l' avocat-général prononçait ces mots, Mme Cécile Fournel (c'était elle que le ministère public venait de désigner à son insu), Mme Cécile Fournel se lève vivement et s'écrie : « Je suis ici pour protester contre « le rôle que... Taisez-vous, s'écrie à son « tour le président. » Et, comme M,ue Fournel déclarait que, mieux éclairée, elle avait reconnu la moralité de la doctrine. « Si vous « parlez encore, lui dit le président avec co- « 1ère, je vous ferai mettre à la porte. » Une semblable menace publiquement adressée par un magistrat à une femme causa parmi les auditeurs un étonnement pénible, et ce fut sous cette impression qu'ils attendirent la défense des accusés.

M. Olinde Rodrigues, on l'a vu, avait fait scission ; il n'avait pas suivi Enfantin à Ménilmontant, il n'avait pas revêtu l'habit apostolique. Sa position dans le procès était donctoute particulière. Aussi se borna-t-il à venger la mémoire de Saint-Simon, son maître, de quelques attaques imprudemment hasardées par l'avocat-général, et il le fit en termes clairs, précis, incisifs. MM. Michel Chevalier, Duveyrier, Barrault, et leurs conseils, MM. Simon, Lambert, d'Eichlal, prirent ensuite la parole :

On déniait à la société saint-simonienne le caractère religieux? On lui reprochait d'avoir remplacé par des hommages superstitieux rendus à un homme, le culte dûàla divinité? il y avait dans une telle accusation ou une bien grande ignorance ou une bien grande injustice. Qu'avait dit, en effet, le Père Enfantin? Il avait dit: Dieu est tout ci qi i est, donc plus de guerre entre lesdeux princip< s. l'esprit et le corps, l'intelligence et la chair;

NUL DE NOl s N'EST HORsDlEU, MAIS NUL DE NOl s

n'est Ï)ieu, donc plus d'esclaves, plus de réprouvés, plus d' adoration servile de l'homme a l'égard de l'homme, plus d'exploitai on despotique; chacun de nous vit de la vie de Dieu, et tous nous communions en lui. doue plus d'antagonisme entre l'individu et la société, entre L'intérèl el Le devoir. Harmonie,

égalité, fraternité: voilà les trois vastes idées sociales qu'embrassait la définition donnée par Enfantin de la divinité, et l'on accusait les saint-simoniens de n'être pas une société religieuse, de n'avoir sur Dieu d'autres notions que celles d'un panthéisme confus! Quant à leurs cérémonies, le gouvernement n'était guère excusable de les ignorer, lui qui avait envoyé à Ménilmontant, pour s'en instruire, et ses commissaires de police, et ses gendarmes et ses soldats.

Il est vrai que les saint-simoniens s'occupaient tout autant de l'ordre temporel que de l'ordre spirituel. Mais comment l'avocat-général avait-il osé prétendre que le propre de toute religion est de laisser en dehors de son influence les intérêts sociaux et politiques de l'humanité ? Est-ce que la religion des Indous. celle des Egyptiens, celle desGuèbres, celle des Hébreux, celle des Druides, celle des iidoiateurs d'Odin. est-ce quele fétichisme africain, est-ce que l'Islamisme n'avaient pas embrassé la morale et \<> politique, n'avaient pas réglé les relations de peuple à peuple, de caste à caste, d'individu à individu? Le catholicisme lui-même n'avait-il pas fait de la politique, en changeant la condition des femmes et en poussant les sociétés à détruire l'esclavage? Les beaux temps du christianisme ne s'étaient-ils pas composés d'une série de tentatives sur l'ordre temporel, sur César? Et l'avocat-général ignorait-il d'aventure ce mot d'un savant historiés : « Le « royaume de France est un royaume fait « par des évèques » ? Après cela, que prétendait-on quand on reprochait aux saint* simoniens d'avoir demandé de l'argent? De l'argent I il en avait fallu aux premiers chrétiens, eux qui. suivant les Actes des Apôtres, ce mettaient en commun tout ce « qu'ils possédaient, vendant leurs terres et « leurs biens pour les distribuer à tous, (. selon le besoin que chacun en avait. » De l'argentl il en avail fallu aux diacres delà primitive église, chargés spécialem ni de recueillir les dons des fidèles; il en avait fallu à la religion chrétienne depuis saint Paul,

La famille reprit la route de Ménilmontant à travers une foule immense. (Page 556, col. 2.)

depuis Jésus; il lui eu fallait encore, témoin le budget, où on la voyait figurer tous les ans. Les saint-simoniens étaient donc des hommes religieux, et certes ils l'avaient prouvé, lorsqu'à la face d'une société égoïste, sceptique, moqueuse, préoccupée de ses intérêts matériels, ils avaient abandonné, pour obéir à leur foi, famille, carrière, habitudes chéries, espérances de fortune, vues d'avenir; lorsqu'à la faco d'une société qui ne garde à la vie dn prolétaire que dédains et mépris, ils s'étaient volontairement assujettis aux travaux les plus répugnants et les plus durs; lorsqu'enliu ils étaient venus affronter les railleries de la multitude; revêtus d'un costume dislinctif,

et offrant à l'injure leur nom écrit sur leur poitrine.

Puis, quels étaient les hommes qui osaient dénier à la famille saint-simonienne un caractère religieux? Des hommes qui, faisant profession ouverte d'indifférence en mat de religion, avaient mis l'athéisme dans la loi; des hommes qui avaient fait disparaître de l'enceinte de M même tribunal OÙ ils siégaient, la majesté de Jésus erueilie ; des hommes qui rouvraient d'une toile verte

L'image de leur Dieu, ainsi qu'une chose

mauvaise à voir: Du reste, et I supposer qu'on ne voulût pas reconnaître dans la famille saint-simonienne une société religieuse, quels desordres avait-on à lui imputer.

LOUIS BLANC

pour que toute la rigueur de l'article 291 lui fût devenue applicable? Les saint-simoniens n'avaientcessé de déclarer la guerre impie et de protester contre l'esprit de révolte. S'ils avaient décrit les maux du peuple, ce n'avait été que pour en indiquer Je jemède; et dans le temps même où le gouvernement ne savait qu'envoyer contre l'insurrection lyonnaise des canons et des soldats, ils avaient demandé, eux, à l'étude et à la science la guérison des plaies sociales que révélaient ces troubles mortels. Restait le reproche d'immoralité. Or, qu'y avait-il d'immoral à demander que les relations entre époux fussent soumises à un règlement nouveau qui leur ôtàt ce caractère d'exclusion, et conséquemment de violence ou de ruse que leur imprimait la loi chrétienne? Aurait-on aboli Je mariage, quand l'homme et la femme le plus capables de diriger l'humanité, quand le prêtre et la prêtresse auraient été investis du droit de consacrer par leur sanction les peines et les plaisirs de l'hymen? Que voyaiton de monstrueux à ce que, dans un sacerdoce obéi volontairement, l'empire de la beauté se trouvât associé au pouvoir de l'intelligence? Cet empire de la beauté, après tout, il était absolu, irrésistible; et ceux-là le subissaient en secret qui affectaient en public de nier sa légitimité. Car enfin, même sous l'influence de la loi chrétienne, la société s'était bien donné de garde de proscrire les joies de la chair; le peuple, on le savait du reste, allait plus volontiers au bal qu'au sermon ; et les députés, personnages graves, venaient de voter moins de huit cent mille francs aux évêques, et près d'un million à l'Opéra. Mais quoi! cet Opéra n'était-il pas un temple élevé au culte de la beauté?

Au milieu des parfums s'exhalant de la chevelure dénouée de ses danseuses, sous la pluie de lumière tombant de son lustre, devant ces gracieuses phalanges de femmes légères passant au travers des riches peintures et des sons d'une musique enivrante, les sens manquaient-ils d'excitations fort< s, la chair manquait-elle d'adoraieurs? La loi

chrétienne n'était donc pas observée. Eh! comment aurait-elle pu l'être? En disant anathème à la chair, le christianisme l'avait poussée à la révolte, et à une révolte pleine d'affreux désordres. Quel spectacle, en effet, présentait au moraliste cette société au nom de laquelle on accusait les saint-simoniens d'immoralité? Sur vingt-neuf mille enfants nés dans Paris, près de dix-mille avaient été conçus dans des embrassements illégitimes: les collèges étaient infectés de vices par qui les enfants étiolés devenaient vieux avant d'avoir atteint l'adolescence; les amours étaient souillées d'un horrible venin qui empoisonnait jusqu'aux mamelles des nourrices; on ne pouvait faire un pas dans les rues sans s'y heurter au libertinage patenté, et naguère encore, au Palais-Royal, dans le même palais qui abritait la reine et sa jeune famille, la prostitution avait son sanctuaire impur. Que parlait-on de la famille dans une société où l'adultère était enseigné sur tous les théâtres, chanté par tous les poètes, représenté avec charme par tous les artistes, paré dans tous les romans des grâces de l'imagination et couvert par la sainteté de l'amour? On avait cru flétrir le saint-simonisme en prononçant ce mot : le droit du seigneur. Le droit du seigneur! il existait dans la société que les saint-simoniens voulaient régénérer, et c'était le droit du plus riche! Car, dans cette société, il était amplement pourvu aux plaisirs des honnêtes gens, et il y avait, à côté de l'armée des fils du peuple, chair à canon jetée à l'agression étrangère, l'armée des filles du peuple, malheureuses que la pauvreté condamnait au plaisir comme à une corvée infâme, chair banale et vénale livrée d'avance à l'assouvissement de tous les appétits matériels. Ainsi, le vice avec lhypocrisie, ou le vice avec l'impudeur et la faim; au défaut de la corruption poétisée, l.i corruption patentée; en haut l'adultère, en bas la prostitution.

Tel fut, au fond et en raccourci, le système de défense présenté par les prévenus, dans l'audience du 27 août. Ils venaient de soûle-

ver des questions d'une portée incalculable.

Mais la société (]u'ils attaquaient voulait être obéie et non discutée. Pendant qu'ils parlaient, il arriva plus d'une fois aux juges de donner des marques d'impatience, et un sourire railleur ne cessa d'errer sut' les lèvres de l' avocat-général « beureui de pouvoir échapper par l'affectation du dédain au trouble el à l'embarras de son impuissance.

Le lendemain, 28 août, Enfantin prit la parole à son tour. Il s'exprimait avec gravité, avec lenteur, et s'arrêtait de temps en temps pour fixer ses regards, tantôt sur le président et les deux conseillers, tantôt sur L'avocat-général, tantôt sur l'auditoire. La Cour ne larda pas à s'en montrer fort irritée, et comme le président demandait à l'accusé s'il avait besoin de se recueillir : « J'ai be- « soin, répondit-il, de voir qui m'entoure et « d'être vu. Je sais tout ce que donnent de <( puissance le recueillement et la solitude ; « mais je sais aussi que le recueillement (( n'est pas la seule manière de s'inspirer, et « d'ailleurs je désire apprendre à M. l'avo- « cat-générat l'influence de la chair, de la « forme, des sens, et pour cela lui taire sente tir celle du regard. » Puis, sans s'arrêter à l'impression produite par ces paroles, où à une pensée sérieuse se mêlait une sorte de bouffonnerie tout-à-fait imprévue, Enfantin continua: « On trouve mauvaise, immorale, « et pleine de fatuité, cette pensée, que j'ai -. émise, savoir : que le prêtre devait être « beau, telle est, en elfet, noire foi. Le « prêtre doit être beau, sage <it bon : bonté. « sagesse et beauté résument très-nettement « noire dogme. Eh bien, l'église chrétienne « elle-même qui réprouvait la chair, qui re- .< gardait la beauté comme L'arme privilégiée « de Satan, n'aurait toutefois jamais or-

« donné prêtre un homme difforme ou mu-

« tilé. Et, à notre époque, Lorsque clans L'armée il s'agit de former un corps qui représente dignement, noblement, qui « puisse inspirer par la seule vue le respect. « l'admiration ou la crainte, certes, quelque « indifférent qu'on prétende être pour la « beauté, on est loin de la négliger. Ne dit-

m on pasque, (tour être dans Les carabiniers, « il l'aui être bel homme : pourquoi ne saurait-on le dire des prêtres sans blesser les reillesde M. L'avocat-général? Il eel vrai, l,i mission du soldai n'es! pas la même que celle de notre s icerdoce : l'un donoe la « mort, l'autre la vie. Mais j'1 i pas

» que ce Boit un argument contre « j'avance. » La comparaison ae manquait ni de justesse ni d'esprit ; mais L'accusé s'étudiant de nouveau à déconcerter le tribunal par la fixité de son regard, le prési lent déclara tout à coup la séance suspendue, et dit à Enfantin : « Nous ne sommes pas ici pour « attendre le résultat de vos contempla - « tions. » Alors, se tournant vers les S avec le plus inaltérable sang-froid : « Encore. « dit le Père, une justification de leur in- « compétence! Ils nient la puissance morale « des sens, et ils ne comprennent pas que « par mon seul regard j'ai pu leur faire perte dre le calme qui convenait à leur rôle. \ la reprise de l'audience. Enfantin annonça que, puisque c'était un discours qu'où attendait de lui, il allait parler, et après avoir tracé un tableau énergique de tous les désordres engendrés par Panathème que le christianisme avait lancé contre la chair : « Vous qui nous accusez, s'écria-t-il, si vous « voulez vraiment nous juger, il faut que « vous présentiez un remède meilleur que le « nôtre. Or, je ne vois, d'une part, que les « Madetonnettes, les Filles repentantes* la « Salpétrière ; de L'autre, que la Forée ou

« Sainte-Pélagie Quant à nous, voici nos

« remèdes : sanctification de la beauté et

(( réhabilitation de la chair; direction et

« règle des appétits physiques : r 'g in

« tion de la propriété : c ir la misère du tract vaillent- et la richesse de l'oisif soûl les « causes matérielles de l'adultère et de la « prostitution. .Mais voyei : lorsque nous >■ venons dire que la misère liere-l i I i i re et u l'oisiveté héréditaire', résultats de laçons

<c titution actuelle de la propriété, qui est

fondée sur le droit de naissance, doivent cess< r. on nous accuse de vouloir bouleverser l'Etat. Nous avons beau dire que

LOUIS BLANC

(( cette transformation de la propriété ne « peut se faire que progressivement, pariée fiquement, volontairement; qu'elle peut « se faire beaucoup mieux que ne s'est opé- >( rée la destruction des droits féodaux, avec « tous les systèmes d'indemnité imagina- « blés, et avec plus de lenteur même que « vous n'en mettez dans les expropriations « pour cause d'utilité publique, on n'écoute « pas, on condamne, nous sommes des per- « turbateurs ! Sans nous lasser, nous mon- « trons que cette transformation est appelée « par tous les besoins actuels et futurs de la « société; qu'elle est signalée d'une manière « palpable par la création du Code de com- « merce et par toutes les habitudes indusce trielles qui favorisent la mobilisation de « la propriété, sa transmission de la main « oisive ou peu capable à la main laborieuse « et capable, nous montrons cela; et vous « vous écriez que notre association est dan- « gereuse ! Il faut bien cependant substituer « à un ordre mauvais un ordre bon, car le « but de la société n'est pas seulement de « maintenir, elle veut s'améliorer, progresser. « C'est ce que nous voulons faire également

<( en morale Il est vraiment remarquable

« que ce soient précisément les hommes qui « exercent le plus absolu despotisme à l'é- « gard de la beauté et de la. femme, qui nous « accusent avec le plus de violence de vouée loir rétablir dans le monde un despotisme « abrutissant. Us disent que notre sacerdoce « abusera de sa puissance. Mais cette objec- « tion peut être élevée contre toute autorité. « Le chef d'une société, par cela seul qu'il « est chef, a du pouvoir, c'est une vérité de « définition. Or, quelle est la garantie contre « l'abus du pouvoir? iNous n'en connaissons « qu'une, savoir que la puissance soit ac- « quise à la capacité et non à la naissance « Tant que le principe de la transmission du « pouvoir politique et de la richesse sera ' celui de la naissance, nous aurons droit de « dire que tous vos systèmes de garanties « engendrent ou maintiennent le [dus abru- <- lissant despotisme, puisqu'ils confèrent « fortuitement la puissance. » A ces déve-

loppements l'accusé ajouta diverses explications, celles-ci d'une bizarrerie extrême, bizarrerie naïve ou calculée, celles-là pleines de sens, de sagacité et de finesse. On lui avait refusé le droit de choisir deux femmes pour conseils : il s'en plaignit eten témoigna sa surprise; car, disait-il, quel est celui de nous qui oserait se prétendre plus capable que sa sœur ou sa mère de parler sur la morale ?

Au discours d'Enfantin succédèrent de vifs débats entre l'avocat-général d'une part, et de l'autre MM. Duveyrier, Barrault, Michel Chevalier. Ce dernier émut fortement l'assemblée, lorsque, rappelant ce mot de Robespierre : « La Convention ne permettra « pas qu'on persécute les ministres paisibles « des diverses religions, » il s'écria: « Vous « savez, Messieurs, si nous sommes des « hommes paisibles ; nous vous deman- « dons la tolérance de Robespierre. » Mais depuis longtemps déjà la cause des prévenus était perdue. Enfantin, Duveyrier, Michel Chevalier, furent condamnés à un an de prison et à cent francs d'amende chacun ; Rodrigues et Barrault à cinquante francs d'amende seulement. La famille avait écouté l'arrêt avec le plus grand calme ; elle reprit la route de Ménilmontant, à travers une foule immense qui s'étendait du Palais de Justice à rilôtel-de-Ville. La plupart regardaient passer les saint-simoniens avec un étonnement muet ; quelques-uns murmuraient le nom du Père; d'autres poussaient des cris injurieux.

Les condamnés se pourvurent en cassation ; mais le rejet du pourvoi et l'emprisonnement d'Enfantin devinrent bientôt le signal de la dispersion de la famille. Elle ne fut pas dissoute, néanmoins. Elle avait profité de l'intervalle qui s'écoula entre le jugement de la cour d'assises et le rejet du pourvoi en cassation, pour envoyer dans diverses parties de la France des missionnaires revêtus de l'habit apostolique; et l'épreuve qu'elle venait de traverser semblait avoir accru son ardeur. Dispersée et plus tard absorbée par le milieu social qu'elle avait si liai1. liment

Adolphe Thiera Né à Marseille en 1707 mort à Saiat-Germain, prè> Paris, en 1877

(Acier reporté typc-graphiqncment).

combattu, clic continua eu quelque sorte son existence collective, grâce au lien mystérieux des sentiments et des idées. Or, cette parenté indestructible fut le résultat de la réunion des saint-simoniens à Ménilmontani. Jusqu'alors, et quoiqu'ils eussent déjà donné à leur association le nom de Famille ^ ils n'avaient formé qu'une école : ce fut dans la maison d'Enfantin que commença pour eux la famille. Dans la rue Monsigny, bruyant laboratoire de leur doctrine, ils n'avaient eu ni le temps ni le repos nécessaires pour s'étudier mutuellement comme individus : c'est ce qu'ils firent à Ménilmontant, au milieu du silence et de la solitude. Après leur séparation, les uns restèrent en France, où ils embrassèrent différentes carrières ; les autres partirent pour l'Orient, qui, remué alors de fond en comble par d'audacieux essais de réforme, semblait appeler les conquêtes de l'intelligence.

Que si on cherche de bonne foi quelle a été l'action du sainl-simonisme sur la société française, on verra que cette action est loin d'avoir été stérile. La bourgeoisie, à la vé rite, était trop solidement assise, quand les saint-simoniens parurent, pour laisser entamer les principes en vertu desquels sa domination s'était établie ; elle n'accepta donc et ne garda de l'influence des saint-simoniens que ce qui convenait à ses instincts et à ses intérêts, c'est-à-dire un penchant plus prononcé pour les études économiques, une meilleure entente des travaux publics, une manière moins étroite d'envisager l'importance de l'industrie. Quant aux idées des saint-simoniens sur la réhabilitation du principe d'autorité, sur le crédit de l'Etat, sur l'abolition de tous les privilèges do naissance, sur la destruction du prolétariat, et, dans la seconde phase du sainl-simonisme, sur la mission religieuse du pouvoir combiné avec l'émancipation des femmes, la bourgeoisie ne pouvait admettre de pareils systèmes, sans prononcer sa propre déchéance. Aussi les repoussa-t-elle avec un emportement sincère et un mépris simulé, mais ils ue périrent point tout à fait pour cela, et ils restè-

rent comme en dépôt dans les esprit! d élite, du ils devaient gei mei et subir de f< modifications.

La session approchait. Le ministère, composé d'hommes sans autorité et d'un talent médiocre, pourrai! -il se rnainlen ir devant la Chambre et la dominer?

La victoire du mois de juin avait, comme on l'a \u, exalté les ministres a un point extraordinaire. Ils croyaient affermi pour longtemps leur pouvoir qu'un choc aussi rude n'était point parvenu à renverser. Le roi, de son côté, désirait avec ardeur conserver dans son Conseil des hommes qu'asservissaientà ses volontés leurinsufiisance et le caractère peu élevé de leur dévoùment. Mais le langage des députés, qui commençaient à se réunir dans la capitale, fit évanouir les espérances delà Cour; et bientôt il devint manifeste qu'un Cabinet placé sous la dépendance absolue du roi trouverait dans la Chambre une résistance invincible. Le vice des combinaisons sur lesquelles se fonde le régime constitutionnel apparaissait ainsi dans tout son jour, et les destins de la nation allaient flotter entre deux pouvoirs aspirant l'un et l'autre à la souveraineté, et que la seule rivalité de leurs prétentions rendait d'avance ennemis.

Les trois hommes appelés par leur talent à tenir le sceptre de la majorité parlementaire étaient alors MM. Thiers, Cuizot et Dupin aine. Parmi ces trois candidats il fallait choisir un premier ministre.

Les sympathies du roi étaient pour M.

Dupin, qu'il avait engagé depuis longtemps au service de ses intérêts privés, dont il connaissait les secrètes faiblesses, et dont il n' ivait pas à redouter le puritanisme. Ce fut

donc à M. Dupin aine qu'on s'adressa d'abord. La négociation fut longue, et elle était au moment de se conclure, lorsque tout à coup le bruit se répandit qu'une scène extrêmement vive avait eulieu entre le monarque et le sujet, l.a nouvelle était fondée : ils s'étaient sépares très mécontents l'un de l'autre; soit que If. Dupin. comme quelquesuns Tout pense, n'eût pas consenti à se sou-

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mettre à la théorie du gouvernement personnel, soit qu'à propos d'une question de moindre importance, le roi se fût offensé de la brusquerie que M. Dupin apportait quelquefois dans ses manières et dans ses discours.

Restaient M. Guizot et M. Thiers. Mais le premier était d'une impopularité dont les inconvénients étaient sentis même par ceux dont il avait le plus chaudement défendu les intérêts; et quant au second, quoiqu'il eût déployé un grand talent, il n'avait pas encore assez de consistance pour qu'on le mît à la tête des affaires.

Dans cet embarras, le roi jeta les yeux sur M. de Broglie. Le nom de ce personnage, sa clientèle, la noblesse de son caractère, la considération dont il jouissait, étaient en effet de nature à donner du relief à un Cabinet dont il aurait fait partie; et, sous son égide, M. Thiers aurait pu rendre à la monarchie de très utiles services.

Cette combinaison parut excellente à la plupart des membres influents de la majorité parlementaire. Mais le roi goûtait peu M. de Broglie, homme à principes inflexibles, d'une volonté ferme, d'une vertu raide, se faisant honneur de sa persistance dans les mêmes idées, et repoussant comme contraire à la dignité humaine, toute politique d'expédients, susceptible d'ailleurs et irritable.

Dilférer, pourtant, était périlleux. M. de liémusat eut mission daller trouver M. de Broglie à sa maison de campagne, et de lui proposer un portefeuille, avec M. Thiers pour collègue.

M. de Broglie hésita d'abord, et finit par déclarer qu'il n'entrerait dans le cabinet qu'à la condition d'y être suivi par M. Guizot. En vain lui lit-on observer que M. Guizot avait soulevé contre lui l'opinion publique; que, dans la situation des esprits, les services de cet homme seraient funestes à la monar chie; que c'était ainsi qu'en jugeaient les député-, les plus dévoués au trône, et. par exemple, MM. Jacques Lefèvre, Fulchiron, Jaqneminot; (pie, s'il convenait quelquefois de se mettre au-dessus des clameurs de la

presse, au moins se devait-on de ménageries répugnances du parlement... M. de Broglie se montra inébranlable. Il fallut subir ses conditions. Et le 11 octobre, le Moniteur pub'iait la fameuse ordonnance qui appelait: aux affaires étrangères, M. de Broglie: à ['intérieur, M. Thiers; à Uinstruction publique, M. Guizot; aux finances, M. ïïamann. Le maréchal Soult garda le portefeuille de la guerre avec le titre de président du conseil, et M. Barthe fut ministre de la justice.

Voilà comment fut formé ce ministère du 11 octobre, qui devait continuer le combat terrible engagé par Casimir Périer, et dont l'existence ne fut qu'une longue tempête.

A ne considérer que l'importance personnelle ou le talent de ceux qui lecomposaient. le ministère dans lequel M. Thiers entrait à côté du duc de Broglie et de M. Guizot, était sans contredit le plus fort qu'on pût créer pour la circonstance. Mais cela même était pour le roi un sujet d'affliction. Convaincu avec raison que, dans un pays tel que la France, où l'esprit d'examen avait fait de si rapides conquêtes, où les grandes positions n'étaient plus entourées de leur ancien prestige, où l'on n'obéissait volontiers qu'à une autorité active et vigoureuse, une royauté fainéante tomberait tôt ou tard dans le mépris et finirait par n'être plus considérée que comme une superflu té coûteuse, le roi voulait tout à la fois régner et gouverner. Or, il sentait bien qu'une alliance intime entre des ministres aussi importants que MM. de Broglie, Guizot et Thiers. le condamnerait a un rôle passif. Les empêcher de faire faisceau était dans les nécessités de sa position; et les divisions qui. dans la suite. armèrent l'un contre l'autre M. Thiers et M. Guizot, furent l'ouvrage île la Cour. A\ec une remarquable habileté, elle s'étudia, dès l'abord, à verser dans l'âme de ces deux hommes, dupes tous deux de leurs passions. le venin d'une ambition jalouse. M. Thiers s'était élevé d'une condition fort obscure, et jusque dans ses grandeurs nouvelles il étail poursuivi parla lalalité de certaines circons-

tances de famille, qui, sans atteindre sa considération personnelle, pouvaient néanmoins jeter plus d'un obstacle <l<ms sa carrière. M. deTalleyrand pensa qu'il n'en serait que plus propre à remplir eu sous-ordre les fonctions de premier ministre. On résolut doue de mettre à profit contre M. Thiers les difficultés de sa position et les torts du hasard. On lui lii entendre qu'il lui était permis d'aspirer à tout et qu'il riait digne par sou talent d'occuper dans l'État la première place audessous du trône; mais qu'il avait besoin pour cela du plus haut de tous les patronages, et qu'il serait perdu le jour où la main du roi cesserait de le soutenir.

(le qu'il fallait à la Cour, c'était un président du conseil qui consentît à s'effacer de la manière la plus complète, et qui fût doué néanmoins d'une capacité assez grande, d'un talent oratoire assez distingué, pour exercer dans le parlement une influence durable. Il était arrivé souvent à Louis- Philippe d'exprimer son regret de ne pouvoir preudre part aux délibérations de la Chambre, desquelles sa dignité de roi l'excluait et dontil semblait croire que sa parole, en plus d'une occasion, aurait modifié le résultat. La Cour aurait donc voulu qu'avec le litre de président du conseil, M. Thiers ne lût en réalité que l'orateur delacouronne. De sourdes manœuvres furent pratiquées en vue de cedénoùment, et comme M.Guizot se trouvait naturellement Mule chemin de la présidence, on n'eût pas de peine à semer dans le conseil les germes de cette mésintelligence qui devait éclater plus tard et rendre le gouvernement parlementaire toul à fait impossible.

Nul, du reste, n'était plus propre que M. Thiers à conduire la bourgeoisie. Son esprit délié, sa ligure fine mais bienveillante, le sans-façon de ses manières, son caquet âge, la grâce nonchalante avec laquelle il faisait, au besoin, bon marohé de son importance, tout cola rendait Ba supériorité légère et en assurait d'autant mieux l'empire: toul cela le servait auprès d'une classe qui veut des chefs d'un abord facile et d'un mérite complaisant. Il s'était élevé de foxl bas, et

c était un litre à la faveur des parvenus qui saluaient en lui la légitimité de leur propre fortune, lu puis, quelle fécondité d'expédients! quelle vivacité d'intel igenoe! quelle aptitude i tout comprendre, atout expliquer! .M. Thiers était journaliste, homme delettres, financier: il se fût fait, le cas échéant, lierai d'armée. El même, en dépit de U rection de ses études, il pnviait par-dessus tout le rôle de l'homme de guerre. Dans son histoire de la Révolution française^ il avait affecté de grandes connaissances stratégiques, et il n'eût aimé rien tant que de monter à cheval, de passer des troupes en revue, de se mettre auprès du soldat en quête de popularité. Éloquent, il ne l'était pas; et sa petite taille lui donnait, à la tribune, un désavantage marqué. Mais il exposait les affaires avec tant de lucidité; il parlait avec tant d'abandon de son amour pour son pays; sa pantomime était si expressive ; sa voix aigre et impuissante empruntait de la fali quelque chose de si Ion. haut, qu'il arrivait au succès par ses défauts mêmes: l'absence de noblesse, la diffusion, l'excès de négligence, la trivialité. Dans une assemblée, personne ne savait mieux que lui se faire médiocre. Ses idées étaient manifestement tournées vers l'Empire. Il voulait le pouvoir actif et respecté, il le méprisait scrupu eux. Les principes, il les dédaignait avec elourderie, quelquefois avec impertinence ; car, en politique, il ne reconnaissait d'autre divinité que la force, et il l'adorait dans ses manifestations les plus opposées, pourvu, toutefois,

que le ne se présentât point SOUS les traits du rigorisme. Il l'aimait indifféremment comme moyen de tyrannie et comme instrument de révolte: il l'ax ait admirée dans Bonaparte, il l'avait admirée dans l'impétueux Danton, il l'eût admirée jusque dans Roi pierre, si dans Robespierre il ne l'eût trou . unie à l'austérité. Du reste, pas de tenue

dans la conduit.", peu de profondeur dans

les sentiments, plus d'inquiétude que d'activité, plus «le turbulence que d'audace, de

suffisance quelquefois, et de l'élévation .1, s l'esprit s'il en avait eu davantage dans le

LOUIS BLANC

cœur. Sous beaucoup de rapports, M. Thiers était un Danton en miniature. Il avait néanmoins beaucoup plus de probité qu'on ne lui en supposait, et ses ennemis lui adressaient à cet égard des accusations injustes.

Mais, homme d'imagination, aimant les arts avec une passion enfantine, dévoré de besoins frivoles, capable d'oublier les affaires d'Etat pour la découverte d'un bas-relief de Jean Goujon, fougueux dans ses fantaisies, pressé de jouir, il donnait aisément prise à la calomnie. Quoiqu'il n'eût pas de fiel, comme particulier, il répugnait bien moins que M. Guizot, comme ministre, aux mesures violentes. Il est vrai qu'il n'avait pas, ainsi que M. Guizot, un despotisme de parade : il eût volontiers fait peur à ses ennemis sans éprouver le désir de s'en vanter, l'essentiel étant pour lui de mettre en œuvre le système d'intimidation que M. Guizot mettait en formules. Car l'un brûlait d'agir, l'autre de paraître. Quelquefois, après avoir combattu, dans le conseil, des desseins funestes, M. Guizot courait en faire l'apologie à la tribune, et y prononçait des mots implacables, de ces mots qui restent. Il n'en était pas de même de M. Thiers, corrupteur infatigable de la presse, habile à ruser avec l'opinion, et courtisan heureux de cette portion de la bourgeoisie qui se piquait de libéralisme et d'orgueil national. Quoi qu'il en soit, M. Thiers n'avait ni l'amour de l'humanité, ni l'intelligence de ses progrès possibles ; ne devinant rien au-delà de l'horizon, il n'avait nul souci du peuple, ne l'admirait que sur les champs de bataille où il court se faire décimer, et ne le jugeait bon qu'à servir de matière aux combinaisons de ces spéculateurs insolents qui, sous le nom d'hommes d'Etat, jouent entre eux les dépouilles du monde.

Les ministres du \ 1 octobre trouvaient en arrivant aux affaires deux grands actes à accomplir : il fallait que le trône nouveau fût consolidé par l'arrestation de la duchesse de Berri, et la paix générale assurée par la soumission du roi Guillaume.

Depuis quo l'insurrection vendéenne

étouffée avait réduit la duchesse à chercher un refuge dans la ville de Nantes, les provinces de l'Ouest étaient restées silencieuses, immobiles; et pourtant les frayeurs du Pouvoir ne s'étaient point calmées. Trompés par de faux rapports, jouets des impressions les plus diverses, se croyant toujours sur le point d'être trahis par ceux qu'ils avaient choisis pour instruments, les ministres n'avaient su jamais adopter, à l'égard de la Vendée, une politique nette et suivie. L'insurrection vendéenne avait été combattue, en dehors de la direction du Pouvoir, par suite d'inspirations qui ne venaient pas de lui, et sous la responsabilité personnelle des généraux chargés de la pacification de l'Ouest. Cette pacification s'étant accomplie sous le commandement du lieutenant-général Solignac, il était naturel que le Pouvoir lui en gardât quelque reconnaissance. Cependant, le lendemain même de sa victoire sur la chouannerie, le lieutenant-général Solignac voyait arriver à Nantes, investi d'un commandement supérieur au sien, le lieutenant-général Bonnet, sous les ordres duquel il avait une fois déjà refusé de servir. Et cette mesure venait frapper le général Solignac, alors que s'éteignaient les dernières rumeurs de la Vendée, où il ne restait plus guère que des morts à ensevelir et des prisonniers à juger. Il y avait là, pour un vétéran distingué des guerres de l'Empire, pour un homme signalé par des services récents, une injure dont la convenance des formes et une hypocrite affectation d'éloges ne suffisaient point pour adoucir l'amertume. A ce trait, le général Solignac crut reconnaître la haine que le maréchal Soult lui avait vouée; il protesta, écrivit au ministre de la guerre une lettre véhémente, fit monter ses plaintes jusqu'au trône. Et elles avaient d'autant plus d'autorité, que le général était en droit de rappeler de quelles précautions offensantes on avait entouré son commandement. Car, taudis qu'il faisait la guerre aux Vendéens, plusieurs des autorités placées sous lui correspondaient avec un aidede camp de Louis-Philippe. M. de Kumigny,

Maison de MUos Duguigny. (Page 502, col. 2.) Chambre dans laquelle la duchesse de Berri fût anv Citadelle de Blaye.

envoyé dans le Morbihan pour y exercer, au nom de la Cour, une influence occulte, que servait à Nantes, d'une manière plus directe, la contre-police de M. Carlier. Voilà ce qu'avait été, à l'égard de la Vendée, la politique du ministère : politique dépourvue d'initiative, de décision, de franchise, de loyauté.

Au reste, le général Bonnet n'occupa qu'en passant le posto qui venait de lui être

assigné, et il ne tarda pat à être remplacé

lui-même par le lieutenant-général d'Erlon. Ce fut sous le gouvernement militaire de

ce dernier, et peu de jours avant la formation du ministère du 1 l octobre qu'eut lieu, devant la cour d'assises de lïlois, le procès de Caqueray lils, de Sortant, de Condé, de Cresson et autres chouans, au nombre de vingt-deux. La plupart furent acquittés, quelques-uns condamnes à la détention. La

LOUIS BLANC

modération de ce jugement était remarquable, au sortir d'une guerre civile qui avait soulevé de si violentes passions ; mais, outre que les accusés avaient été fort éloquemment défendus par M. Janvier, homme d'un talent élevé et du caractère le plus généreux, les dépositions avaient jeté une vive lumière sur la situation de la Vendée et sur la nature du soulèvement. Au milieu de tant d'exagérations et de mensonges répandus par l'esprit départi, ce ne fut pas sans surprise et sans émotion qu'on entendit un des témoins, capitaine du 41e, dire la vérité sur ceux qu'il avait combattus comme sur ceux qu'il avait servis. Ce loyal officier se nommait Galleran, il déclara que l'opinion avait été égarée par les récits des journaux et les rapports des agents du pouvoir ; qu'on avait fait sonner bien haut des victoires purement imaginaires, et dénoncé à l'indignaiion publique des faits mensongèrement présentés ; que les paysans vendéens étaient en général de braves gens, animés d'un vrai patriotisme, et républicains, sinon par leurs idées politiques, du moins par leurs mœurs, leurs habitudes, leur vie intérieure; que les prétendues distributions d'argent faites aux chouans se bornaient à des sommes de 10, de 20 sous, données aux plus pauvres; que le seul système à employer vis-à-vis de tels hommes et dans un tel pays, était un système de modération et d'équité. Mais à ces déclarations le témoin en ajouta d'autres où les bandes étaient formellement accusées de brigandage. « Les bandes, dit-il, ne mani- « testaient leur présence que par des exac- « lions de toute espèce; elles n'entraient (( chez le métayer que le fusil à la main, et « ne se faisaient servir qu'à coups de crosse; <( elles répandaient adroitement que la ligne « était avec elles et avait ordre de ne les « point arrêter. Aussi avaient-elles acquis par « la terreur une telle influence, que les mé- « l;i vers mal Irai tés n'osaient ouvrir la ho ne lie. « cl que les pères ou les entants des indivi- « dus cruellement assassinés n'osaient don-

« ner des renseignements à Injustice En

« général, les bandes ne faisaient pas de

« mal aux soldats. Un de mes soldats, le « jeune Valleret, fut pris dans une battue. « — N'es-tu pas, lui dirent les chouans, un « de ceux qui nous ont envoyé des balles ce « matin? — « Oui, répondit Valleret, j'ai « fait mon devoir ». Et ils le laissèrent aller. « Il n'en était pas de même pour les gen- « darmes et les gardes nationaux. Les « bandes ne leur faisaient pas de quartier. »

Au procès des vingt-deux Vendéens succéda celui de M. Berryer. Mais la politique qui traînait l'illustre orateur sur le banc des accusés n'avait fait, en réalité, que lui fournir l'occasion d'un éclatant triomphe. Lors qu'il parut devant le tribunal, jurés et spec tateurs se levèrent par un mouvemenl spontané. Plusieurs avocats étaient venus s'asseoir à côté du prévenu. Le président leur ayant fait observer que là n'était pas leur place, un d'eux, M. Vallon, répondit : « Le banc des accusés est aujourd'hui telle- « ment honoré, que nous avions cru nous « honorer nous-mêmes en y prenant place. » Quelques paroles nobles et émouvantes suffirent à M. Berryer pour repousser l'accusation, que le ministère s'empressa d'abandonner. Il était bien étrange, en eflet, qu'on eût arrêté comme instigaleur de la guerre civile celui qui en avait combattu la pensée, en présence de la duchesse de Berri, avec tantd'énergie, d'entraînement etd'éloquenee.

Réfugiée à Nantes dans la maison des demoiselles Duguigny, Marie-Caroline nourrissait au sein de ses douleurs et de ses périls des espérances hautaines. Du fond de son asile, protégé par la fidélité la plus vigilante et la plus discrète, elle entretenait avec quelques-uns de ses partisans une correspondance active, et se tenait prête à tirer parti des événements. Parmi les lettres qu'elle écrivit durant son séjour à Nantes, il en est une qui mérite d'être rapportée ; elle était adressée à la reine des Français.

La voici :

* « OlH

Quelles que soient les conséquences qui peuvent • résulter pour moi de la position dans laquelle je i me mus mise en remplissait! mes devoirs de mère. « je ne vous parlerai jamais de mon intérêt, madame.

a Mais îles braves se sont compromis pour la cause « de mon fils, je ne «aurais me refuser ;t tenter pour « les sauver ce qui peut honorablement Be faire.

a Je prie donc ma tante, son bon cœur et sa re- «' ligion me sont connus, dVm ployer tout son erédit « pour intéresser en leur laveur. Le porteur de cette « lettre donnera des détails sur leur Bituatiou ; il dira - que les ju^es qu'on leur donne Bout des hommes « contre lesquels ils se booI battus.

a Malgré ta différence actuelle de nos situations, a un volcan est aussi sons \u> pas, madame, sou- le i savez. J'ai connu vos terreurs, bien naturelles, à « une époque où j'étais en sûreté, et je n'y ai pas a été Insensible. Dieu s- ul connaît ce qu'il nous deso Une, et peut-être un jour me saurez-vous gré « d'avoir pris confiance dans votre bonté et de vous « avoir fourni l'occasion d'en faire usage envers nie- « amis malheureux. Croyez à ma reconnaissance.

« Je vous souhaite Je bonheur, madame. Car j'ai « trop bonne opinion de vous pour croire qu'il soit « possible que vous soyez heureuse dans votre si- « tuation.

^s^ « Marie-Caroline » /

Cette lettre, si touchante et si digne, fut portée à Saint-Cloud par un officier royaliste et remise décachetée à M. (le Montai ivet qui eu donna connaissance à la reine. L'officier attendait la réponse au bas de l'escalier. On lui rendit la lettre, en lui disant que la reine ne pouvait la recevoir. Ce qui est certain, c'est qu'elle ne pouvait y répondre. Malheureuse reine, qu'on avait pour jamais condamnée au supplice d'étouffer la voix de son cœur, et pour qui le plus terrible des anathèmes se cachaitdans une prière affectueuse, dans un vœu de parente et d'amie!

Déjà près de cinq mois s'étaient écoulés depuis l'entrée de la duchesse de Berri à .Nantes, et le lieu de sa retraite était encore Un secret; suit qu'à force de prudence, elle fut parvenue à déjouer tous les efforts de Bes ennemis, soit que le gouvernement eût apporté dans ses poursuites une mollesse calculée. Caria duchesse de Berri, prisonnière, était un embarras et un danger. Son impunité, en effet, désignai! Louis-Philippe au mépris des peuples, sa mort le vouail à

L'exécration des rois. Rendre la princesseà

la libellé, c'était la reudr • aux complots et à la guerre civile; la faire juger, c'était mettre en action le principe d'égalité devant la loi.

principe fatal aux monarchies. Qui, d'ailleurs, l.i jugerait dans un pays qu'on voulait monarchique, cette mère d'un enfant, devenu roi par l'abdication de son aïeu .' La Paine? De van 1 me- telle responsabilité elle aurait évidemment reculé d'épouvante. Un jury?

Quelques hommes pris au hasard auraient doue pu. en montrant la justice d devant la royauté de la veille, condamner par cela seul, comme coupable d' usurpation et de félonie, la royauté du lendemain! Invoquer, dans de semblables circonstan le principe de la souveraineté du peuple, on ne le pouvait sans attacher en quelque sorte le mineur au pied du trône. Frapper dans I i duchesse de Berri le crime de la révolte, on ne le pouvait sans rappeler sous quel effort avait succombé la plus fondamentale des lois de la monarchie, l'inviolabilité de Charles X.

C'étaient là des considérations d'une haute haute importance. Elles durent prévaloir lanl que la guerre étrangère te' fût pas imminente. Mais bientôt Ion crut toucher au moment où l'Europe devait s'embr Guillaume, avec un orgueil croissant, bravait les décisions de la Conférence, remplissait le .Nord du bruit de ses p éparatifs militaires, et du haut de la citadelle d'Anvers occupée par ses soldats, menaçait de réduire eu cendres la seconde ville de la Belgique. Alors la présence de la duefa de Berri en France prit un caractère de gravité vraiment formidable. 11 était permis de prévoir qu'au premier OOUp de canon tiré SUT la frontière, les royalistes du Midi et de la Vendée, pour la seconde ' »e-

raient eu armes; qu'on aurait devant soi la guerre, derr l'anarchie ; que le nom

du prince d'Orange et le nom de Henri \ mêleraient dans les mêmes vœux, dans le même ci i ; et que, pressée entre deu tatives de restauration, ta dynastie de I Philippe serait étouffée au berceau. S'emparer de la duchesse de Berri devenait dès lors la plus impérieuse des nécessités du moment. Mais pour conduire le gouvernement jusqu'à la mère de Henri V. il fallait trouver

LOUIS BLANC

un traître : on ne put le trouver, sur cette noble terre de France, que dans un juif, un renégat.

Admis, pour avoir renié son Dieu, dans la confiance du pape, et dans celle de la duchesse de Berri, pour avoir su masquer la noirceur de son âme, ce misérable s'était offert depuis longtemps à M. de Montalivet, lorsque le ministère du 11 octobre se forma. M. de Montalivet laissa au nouveau minisire de l'intérieur l'hypocrisie de Deutz à employer. On savait la duchesse de Berri à Nantes : Deutz se chargea de découvrir l'adresse de la princesse; et, pour tirer parti plus sûrement des services de cet homme, on nomma préfet de la Loire-Inférieure M. Maurice Duval, le même dont l'administration avait pesé si cruellement sur Grenoble.

Deutz 1 était loin d'avoir auprès de la mère du duc de Bordeaux l'influence dont il s'est vanté depuis. Mais il avait accompagné de Londres en Italie Mmes de Bourmont ; il avait vu la princesse en passant à Massa pour se rendre à Rome; il l'avait revue, après le voyage à Rome, et, grâce aux recommandations du Saint-Père, il avait été chargé de remettre des missives importantes à la reine d'Espagne et à don Miguel. Il avait donc été naturellement initié de la sorte à de graves secrets, dont la révélation devait peu coûter à son âme perfide ef lâche. Il est vrai que, lorsqu'au mois d'avril il avait quitté Massa, M. de Choulot l'avait contraint à s'arrêter à une lieue environ de la ville, dans une vallée plantée d'oliviers, et lui avait fait prêter là un serment solennel et redoutable2; mais que valent les serments? L'honneur les

1. Le récit qu'on va lire présente, sur l'arrestation de la duchesse de Berri, certains détails qui s'écarteut de ceux qui ODt été déjà publiés, mais qui vieuuent d'une source authentique. Notre récit s'appuie sur des noies fournies au général Dcrmoncouri, postérieurement à la publication de son livre la Vendée et Madame. Ces notes qui rectifient quelques inexactitudes échappées à M. Dermoncourt, il a bieu voulu loi-même nous les transmettre.

c. L est ce que Deutz raconte lui-même daus une brochure qu'il a publiée touohant sa trahison; et, sur ce peint, il est permit de l'en croire, puisqu'il s'accuse. Car. du reste, sa brochure est remplie de mensonges cyniques.

rend superflus, la bassesse les viole. Deutz trahissait le parti légitimiste, par correspondance, depuis près de cinq mois, lorsqu'il fut envoyé mystérieusement à Nantes par M. Thiers. Comme on se défiait de lui, on lui avait donné pour l'accompagner, le commissaire de police Joly, celui qui, sous la Restauration, avait arrêté Louvel. Arrivé à Nantes, Deutz se présente à quelques légitimistes influents, il parle de dépêches pressantes à communiquer, il sollicite avec instance la grâce d'être admis auprès de Madame, dont son unique but était de découvrir l'asile. Mais déjà certains bruits alarmants avaient couru sur le compte de ce juif; et, d'ailleurs, il était à craindre que la police, qui surveillait les démarches de tous les étrangers, ne parvînt sur les traces de celuici jusqu'à Marie-Caroline. Deutz redoubla de prières, et ce ne fut pas en vain. Le 30 octobre, la duchesse de Berri disait au frère des demoiselles Duguigny : « Demain au « soir, à six heures, vous vous rendrez à « l'hôtel de France. Vous y demanderez M. « Gonzague. Vous l'aborderez par ces mots : « Monsieur, vous arrivez d'Espagne. Voici « la moitié d'une carte découpée, M. Gon- « zague a l'autre moitié. Vous le reconnaî- « trez à ce signe et me l'amènerez. » Le lendemain, en effet, à l'heure dite, M. Duguigny se rendit à l'Hôtel de France, reconnut Deutz par le moyen de la carte partagée, et s'offrit à lui pour guide. Pendant qu'ils descendaient tous deux la rue Jean-Jacques et suivaient la route qui conduit du port Maillard à la rue Ilaute-du-Château, Deutz paraissait inquiet, il aurait voulu savoir d'une manière précise dans quelle maison il allait être reçu. « Dans une maison, lui dit M. Duce guigny, où Madame ne se rend que pour « vous donner audience et qu'elle quittera « aussitôt après. » A quelques pas de la maison, M. Duguigny lit observer à Deutz que l'une des deux domestiques de Madame, Marie Boissy n'était pas très discrète, quoique d'une lidélité à toute épreuve ; que devant elle par conséquent il fallait se tenir sur la réserve. Aussi Deutz s'empressa-t-il

de demander, à l'aspect de la domestique qui vint ouvrir la porte : « Est-ce de celle-là « que vous m'avez parlé?» Et sur la réponse affirmative de M. Duguigny, il ajouta : « Et <( l'autre, est-ce qu'elle est discrète? » Introduit par son guide, Deutz fut reçu dans une chambre où se trouvaient les deux demoiselles Duguigny, Mlle Stylite de Kersabiec et M. Guibourg.

M. Duguigny affecta de demander si Madame était arrivée, et on lui répondit qu'on le croyait, parce qu'on avait entendu du bruit dans la pièce voisine. A l'instant même , M. de Mesnard entrait.

Ne le reconnaissant pas, bien qu'il l'eût vu en Italie, Deutz se trouble, recule, et s'écrie avec un accent d'effroi : « Qu'est-ce « donc? Où suis-

« je

Le mal-

heureux se rappelait sans doute le serment prêté entre les mains de M. de Choulot ! La duchesse de Berri parut à

son tour, et s'adressant à Deutz, elle lui demanda d'un ton affectueux des nouvelles de sa santé. Deutz ne put répondre qu'en s'inclinant ; puis, sans avoir prononcé une seule parole, il suivit la duchesse de Berri et M. de Mesnard dans la mansarde qu'il désigna plus lard à la police sons le nom de salon de réception. 1/entivvne se prolongea jusqu'à huit heures et demie du soir. Deutz s'y ménagea des prétextes pour

demander un second entretien, car il croyait la duchesse de Berri dans une maison tiei et il n'en douta plus lorsqu'il vit la princchercher son châle et son chapeau, comme pour sortir. Dans ce moment, M. Duguiuny s'étant présenté pour prendre les ordres de Madame : « Si vous avez, dit-il à Deutz. " quelque chose à faire parvenir I S A R.,

« je m'en char- « ge. Vous me « trouverez />/»- « ce de la Pré- » fec titre, n° 2.

« au troisième « étage. Mais.

« auparavant, « et de peur de « surprise, tà- « chons de nous bien reconnai- « tre ! » Regardé en face, Deutz fut déconcerté, fit un mouvement convulsif.

et dit en balbutiant : « Ave/.- <( vous remar- « que combien <c j'étais troublé <c en arrivant « ici? C'est une « chose extrade ordinaire. »

Alors, montrant à Deutz M. Duguigny, la duchesse de Berri dit: «C'est un bon Breton, celui-là. d'un « dévoùment absolu et SUIS bornes

Réduit à solliciter nne nouvelle entrevue. Dent/., pour l'obtenir, eut •vcours à une religieuse en (lui la duchesse de Berri avait

beaucoup de confiance, et dont il sut. par d'odien\ mensonges, abuser la crédulité.

Cette seconde entrevue fut fixée au fi novembre. Or, ce jour-là, Deutz. pour donner encore plus de prix à ses perfidies. Deuts

Deutz

LOUIS BLANC

alla trouver le maréchal Bourmont,lui apprit que le soir même il devait voir la duchesse chez Mlles Duguigny et le pressa fortement d'y venir. La police aurait pu s'emparer du maréchal pendant la visite de Deutz; mais c'eût été compromettre le succès d'une arrestation bien plus importante. Et voilà pourquoi Dentz aurait voulu entraîner le maréchal chez la duchesse de Berri. Quoi qu'il en soit, M. de Bourmont fut assez heureux pour échapper à ce piège. Dans la soirée, il sortait de Nantes, accablé de chagrin, en proie à une lièvre ardente, et soutenu sur le bras d'un ami.

Cependant, l'heure fatale allait sonner pour la duchesse de Berri; car, cette fois, toutes les mesures avaient été prises. Des troupes, sous le commandement du général Dermoncourt, avaient été chargées de l'investissement du quartier. Deutz est introduit auprès de la duchesse de Berri, sa bienfaitrice. Le visage de ce misérable est calme ; ses paroles ne respirent que le dévoûment et le respect.

Cependant un jeune homme entre, et remet à la princesse une lettre dans laquelle on lui annonce qu'elle est trahie. Elle se retourne alors vers Deutz, lui fait part de la nouvelle reçue, l'interroge du sourire. Lui, maîtrisant son trouble, il répond par des protestations plus vives de gratitude, de fidélité. Mais à peine s'est-il retiré que des baïonnettes brillent de toutes parts; des commissaires de police se précipitent dans la maison, le pistolet à la main. Avertie de l'approche des troupes, la duchesse de Berri n'a que le temps de se réfugier, avec M'le Stylite de Kersabiec, MM. de Mesnard et Guibourg-, dans une petite cachette pratiquée à l'extrémité dé la chambre de la duchesse, cachette formée par L'angle du mur et dont la plaque de la cheminée masquait l'entrée. Ne trouvant dans la maiSOD qtte les deux demoiselles

Duguigny, M"1' de Charette et M11* Céleste de Kersabiec; qui toutes quatre font bonne contenance, les commissaires de police, et M. Maurice Duval à leur tête, se li\ cent aux perquisitions les plus minutieuses.

Des sapeurs et des maçons ont été appelés: on ouvre les meubles ou on les enfonce; on sonde les murs à coups de hache, de marteau ou de merlin. La nuit était venue, et l'œuvre de démolition continuait. Dans l'étroit espace où ils étaient emprisonnés, la duchesse et ses compagnons n'avaient, pour respirer, qu'une mince ouverture à laquelle il fallait que chacun d'eux vint successivement coller sa bouche. Du feu allumé dans la cheminée à diverses reprises transformait la cachette en une fournaise ardente, et il y eut un moment où les madriers l'ébranlèrent au point que ceux qu'elle étouffait dans un cercle invincible tremblèrent d'y avoir trouvé leur tombeau. Il lut décidé, au dehors, que la maison serait occupée militairement jusqu'à ce qu'on eût découvert la princesse, et cette décision, entendue de la cachette, y porta le désespoir. L'agonie des reclus durait depuis seize heures, lorsque deux gendarmes qui occupaient la chambre^ allumèrent un grand feu avec des tourbes et desjournaux. Il fallut se rendre alors : M11' Stylite de Kersabiec cria: « Nous allons sortir, ôlez le feu » et. d'un coup de pied, M. Guibourg- fit tomber la plaque devenue rouge. Le feu fut à l'instant dispersé par les gendarmes, et tandis que, sur le foyer brûlant, la duchesse de Berri se traînait pâle, chancelante, épuisée de fatigue et d'émotion, le général Dermoncourt, averti, montait accompagné du substitut du procureur du roi, M. Baudot, et de quelques officiers. Eu apercevant le général, la duchesse de Berri lui dit, comme il l'a raconté lui-même; ■ Général, je me remets à votre loyauté. — « Madame, répondit le ::éa néral Dermoncourt, vous êtes sous la « sauve-garde de l'honneur français. » Et, conformant sa conduite à ses paroles, le général traita en effet la prisonnière avec tous Les égards dus à une femme, à une femme malheureuse surtout. Libre et année, la mère du duc de Bordeaux avait trouvé dans le généra] Dermoncourt un ennemi actif, redoutable: vaincue et captive, elle ne trouva plus dans lui qu'un ennemi plein de courtoisie et de générosité. Quant à M. Maurice

HISTOIKK DK DIX ANS

Duval, qui dans la guerre de La Vendée n'avait pas eu, ainsi que le général Dei monoourt, a payer de sa personne, il ne se li! remarquer, en cette occasion, <j u^ par une grossière affectation de rudesse.

Deutz, pendant plusieurs heures, fut gardé à vue par M. Lenortnand, commissaire central (If police. Le traître était dans un état déplorable, il se frappait la tète contre les murs, s'arrachait les cheveux, et demandail des armes pour s'ôter la vie.

Le 8 novembre 1832, à huit heures du malin, la duchesse de Berri s'embarquait, à l'embouchure de la Loire, avec M. de Mesnard el M" de Kersabiec, sur un petit brick de guerre ayant à bord le capitaine Leblanc, et commandé par M. Mollien. Le signal fut donné, et celle qui, venue en France comme régente, portait maintenant tous ses effets l'en fermés dans un mouchoir de poche, la bru de Charles X, la nièce de La reine des Français, fut conduite prisonnière vers la citadelle de Blaye, d'où l'on devait faire sortir, sous le règne d'un Bourbon, le déshonneur de la famille !

Parmi les faits qui se rapportent au drame de Nniites, il en est de fort curieux que nous avons cru néanmoins devoir omettre, parce qu'ils ont été consignés déjà dans divers ouvrages1; mais il se rattache à l'arrestation de la duchesse de Berri un fait très grave qui est resté inconnu. Il vaut la peine qu'on le raconte avec quelques développements, et nous sommes obligé à reprendre les choses d'un peu plus haut.

En 1831, la lïourse de Paris avait été le théâtre d'une lutte acharnée el mémorable. M. Ouvrard était un spéculateur puissant, que jamais ne parurent ni décourager ni troubler, même quand elles venaient de L'abattre, les tempêtes soulevées par ses combinaisons. M. Ouvrard eût volontiers bouleversé la Bourse, par une sort.' d'instinct poétique, et à peu près connue les conquérants

i. Voir : lu Vendée et Madame, par 1.' général Der« moncourl : Lee Mémoires de /« duehease </<■ Berri, par MM. Germain Sarrut el Saiut-Edme; Madame, Non- /es, etc., par M. Ouibourg.

se plaisent a manière! .1 remanier Le inonde : pour le bruit, pour L'éclat, pour la grand des émotions. Pressentant bien les £01

cousses que Les journées de juillet allaient donner a tous Les peuples, il s'était mis, a;

1830, à jouer à la baisse' sur les plus vas proportions. Ebranlé déjà par Les révolutions successives qui remuaient alors de fond en comble !«■ sol de La vieille Europe, Le crédit publie en France menaçait de succomber; el la rente, continuellement offerte par < tuvrard, allait s'avilissant de plus en plus. Le 6 avril

1831, les fonds français se trouvaient avoir atteint leur minimum de baisse : Le 3 p. 0 0 fut coté à i7,50; le o p. 0 0 à 76,50. et plusieurs agents de change qui avaient spéculé à la hausse disparurent. Cependant, un emprunt de 120 millions venait d'être ainioie é, et il devait être adjugé le 19 avril. Or, Ouvrard, qui avait été l'Ame ou le conducteur de la plupart des opérations a la baisse, Ouvrard semblait dominer la Bourse. D'ailleurs, L'imminence de la guerre paralysait les efforts et des banquiers intéressés à la h m

et du ministre qui avait besoin de crédit, et des receveurs-généraux, dont la liqu dation menaçait d'être désastreuse, pour peu que la dépréciation continuât. Il fallait donc à tout prix arrêter ce mouvement, relever les fonds, couper court aux opérations des baissiers. Les banquiers se concerter nt. Le ministre des finances appela auprès de lui Li veurs- généraux, et il lut arrêté qu'on aurait recours aux escomptes sur les rentes franc-aises. Pour réaliser Le moyen de faire escomptes, on convint, assure-t-un, que la maison Rothschild «1 une part, que les r veurs-généraus d'autre 1 ait. cré»*r ient , vingt millions de valeurs de crédit environ;

1. on sait que jo 1er ■ > i quand <'lli's coûtent cher, pour lea racheter ; coûtent meilleur marché, de là i atout

de l'indifférence.

On sait :iussi qu'entre j i deui opérations qui ee Boua-euteo leut. S . j ar

exemple, que le k-dire

.it 70 fr. Le joueur a la I descendre à »•."> ou 00, en vendra ua œrtain nombre, en poeeéder en réalité une seule. Le moment de la liquida tion \«-uu. m le» rente eal eu «■ .'.' « du t>0. il

m- fera tout simplement pajer, par l'intermédiaire de

LOUIS BLANC

que la Banque de France escompterait x ces valeurs, qu'avec les capitaux fournis par elle, la maison Rothschild et les receveursgénéraux prendraient livraison des rentes escomptées à la Bourse et les déposeraient de rechef à la Banque, qui leur avancerait de nouveaux fonds pour continuer leurs opérations. Il est certain que les 9, 11 et 12 avril, on annonçait à la Bourse des escomptes considérables, des escomptes s'élevant à plus de 900,000 fr. de rentes 3 p. 0/0, et à plus de 500,000 fr. de rentes 5 p. 0/0. Ce fut un véritable coup de théâtre. Les fonds remontèrent avec une rapidité extraordinaire de 48 et 80 à 58 et 89 ; si bien que les spéculateurs qui avaient joué à la baisse furent, comme les agents de change associés à leurs opérations, ou forcés de s'arrêter ou poussés dans l'abîme. C'était tout simple. Les escomptes obligeaient les vendeurs de rentes fin du mois à livrer ces rentes sans délai aux acheteurs qui apportaient leurs écus pour payer. Mais les vendeurs ne pouvant remplir la condition qui leur était imposée de la sorte, que par des achats empressés, la hausse était inévitable. Tel fut l'effet de ces escomptes, que dans tout le mois d'avril, le 3 p. 0/0 se releva de 47 à 62 ou 63, et le 5 p. 0/0 de 75 à

l'agent de change, le montant de l'indifférence : 5 fr. dans le premier cas, 10 dans le second.

Et, si au lieu d'être en baisse, la rente se trouve en hausse, ce sera au joueur à la baisse à payer la différence résultant de la hausse.

Jouer à la hausse, c'est calculer sur des éventualités heureuses, c'est acheter de la rente. Jouer à la baisse, c'est calculer sur des éventualités fâcheuses, c'est vendre de la rente.

Nous avons dit qu'entre le vendeur et l'acheteur, la vente et l'achat se sous-entendent, de sorte que tout se réduit à gagner ou à perdre la différence résultant de la baisse ou de la hausse. Cependant, l'acheteur a le droit, eu offrant le prix des rentes au vendeur, d'exiger de celui-ci la remise des titres des rentes vendues. C'est ce qui s'appelle, en termes de Bourse, escompter. Pour comprendre quel intérêt on peut avoir à escompter, il ne faut pas perdre de vue que, quand la rente est beaucoup demandée, elle éprouve par cela seul un mouvement de hausse; que lorsqu'au contraire elle est beaucoup offerte, elle éprouve un mouvement de baisse. Exiger de celui qui vous a vendu des rentes qu'il n'avait pas, la remise des titres, c'est le forcer h s'eu procurer réellement, à en demander ; c'est conséquemmeut pousser à la hausse. L'escompte, à la Bourse, est un moyen de faire hausser la rente.

2. Il faut avoir soin de ne pas confondre lefl escomptes à In Bourse avec les escomptes ordinaires, les escomptes de la Banque.

90. Et pourtant, la menace d'une guerre européenne était encore si présente aux esprits que l'emprunt de 120 millions n'avait pas trouvé de soumissionnaire à 84 fr., minimum fixé par le ministre, et que la souscription à l'emprunt national avait produit une somme très-minime relativement aux besoins.

La défaite de M. Ouvrard était complète, mais il n'était pas homme à renoncer aux spéculations hardies. En 1832, son activité fut de nouveau sollicitée par l'entreprise de la duchesse de Berri. Une Restauration en France exigeait un grand déploiement de ressources financières. M. Ouvrard, qui était en Hollande, proposa au roi Guillaume et à Marie-Caroline, un projet d'emprunt fondé sur la combinaison que voici :

Une maison de banque anglaise, attachée à la cause des tories et rivale de Rothschild, aurait émis, au nom de Henri V, 6 millions de rente 3 0/0. Le 3 0/0 étant alors à 60, l'emprunt aurait produit 120 millions. Ce capital aurait été employé à acheter aux diverses Puissances de l'Europe, en rentes 5 0/0, de quoi payer les 6 millions de rentes 3 0/0 émises. Or, le o 0/0 étant à 90, pour obtenir 6 millions en rentes 5 0/0, il aurait suffi d'un capital de 108 millions. De sorte que, sur les 120 millions produits par l'emprunt, 12 millions seraient restés à la disposition de Henri V 4. L'opération offrait donc deux avantages : 1° un bénéfice de 12 millions; 2e une garantie solide assurée aux prêteurs, puisqu'elle reposait, non sur le Crédit d'une seule Puissance, mais sur celui do toutes les Puissances prises ensemble. Cela posé, deux hypothèses se présentaient : ou bien la rente 3 0/0 émise au nom de Henri Y se serait soutenue, ou bien elle se serait affaissée.

1. Ce bénéfice de 12 millions résulte, on le voit, de ce qu'on vend G millions de rentes à un prix plus élevé que celui auquel on les achète. Rendons ceci sensible par un exemple. Si une rente de 3 fr. coûte 60 fr., cinq rentes de 3 fr. ou 15 fr. de rente, coûteront cinq fois 00 fr. ou 3000 fr. Si une rente de B fr. coûte 90 fr.. trois rentes de 5 fr. ou 15 fr. de rente, coûteront trois fois 90 OU 270 fr. Donc, en vendant 15 fr. de rente dans le premier système, on même temps qu'on les achète dans le second, on recevra une somme de 300 fr. et on n'en déboursera qu'une de 270, ce qui constituera 30 fr. de bénéfice.

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Le coup de pistolet. (Page 571.

Dans le premier cas, le crédit du prétendant était fondé, et l'on pouvait faire des 1:2 millions l'usage le plus convenable pour le succès de la cause. Dans le second cas, force était, à la vérité, d'employer l'argent en caisse à relever la rente 3 0/0 par des achats habilements calculés; mais ici éclatait tout ce < 1 1 1 il y avait d'ingénieux dans la combinaison. Car, qu'aurait prouvé l'affaissement de la rente 3 0/0? Que l'Europe était à l'abri de commotions nouvelles; que les entreprises de la légitimité n'étaient pas de nature à menacer d'une réaction prochaine le repos des peuples. El celaient la. pour les rentes .") 0 0, acquises par Henri V, (les motif S évidents dfl hausse. Ainsi, les rentes émises

ne pouvaient baisser sans (pie les rentes acquises ne montassent; D'où il suit qu'en vendant celles-ci très cher pour racheter celles-là fort Ihui marché, la caisse de la légitimité

devait, même dans l'hypothèse la moins favorable, réaliser des bénéfices énorni - I tait faire en grand l'opération que les habitués de la Bourse font en petit, sous le nom d'arbitrage.

Un vaste plan fut construit sur ce projet financier. Le roi de Hollande n'ignorait pas de quelle importance était pour lui une diversion en Vendée, et il allait volonl au-devant de toutes les combinaisons propres à l'aire retomber la Belgique eu BOB pouvoir. Dès le mois de juin, un agent avait été envoyé au prince d'Orange pour lui annoncer que s'il recommençait le> hostili le roi de Sardaigne était décidé, soutenu ou non par l'Autriche, à se déclarer contre la France. Mais celte ouverture n'avait pas eu île Buite a cause de la politique timide de la Prusse qui lit savoir au roi de Hollande qu'elle l'abandonnerait, s'il lui arrivait de

LOUIS BLANC

prendre l'initialive de la guerre. Depuis, la situation de l'Europe s'était compliquée encore davantage ; de sourdes divisions s'étaient introduites au sein de la Conférence de Londres; la Russie, la Prusse, l'Autriche, paraissaient disposées à se séparer de la politique suivie par les cabinets des Tuileries et de Saint-James. Le fil des négociations légitimistes fut renoué. La famille royale exilée de France aurait quitté l'Angleterre et se serait réfugiée dans les états du roi de Hollande. Venloo aurait été assigné pour résidence à Henri Y. On avait lieu de compter sur la coopération de quelques généraux, à demi détachés de la cause de Louis-Philippe. On savait qu'à un signal convenu, un lieutenant-général devait faire passer sa division sous le drapeau blanc. Le partage de la Belgique entre la Hollande et la France aurait été annoncé comme un des avantages résultant du triomphe de la légitimité. Enfin, on se promettait beaucoup de la réalisation du projet d'emprunt, dont nous avons indiqué le mécanisme. Mais, pendant la dernière période du séjour de la duchesse de Berri à Nantes, tant de brillantes espérances commençaient à s'évanouir : elles furent tout à fait détruites par l'arrestation de la duchesse dd Berri.

Le roi venait de mettre momentanément à couvert sa dynastie ; il ne se doutait pas qu'un grand danger allait menacer ses jours. La joie fanfaronne et cruelle déployée à la suite des journées de juin, les vaincus livrés au gourdin des sergents de ville, les prisons encombrées de suspects, Paris placé inconstitutionnellement et violemment sous la juridiction des conseils de guerre, l'infâme ('•(lit de 4666 ressuscité tout a coup et les médecins sommés de descendre au rôle de délateurs, l'atteinte récente portée au droit d'association par la dispersion du club des Amis du Peuple, tout cela irrita au plus haut point les ennemis du gouvernement. Jusqu'alors les pins fanatiques n'avaient juré que par l'insurrection. L'insurrection venant, à leur manquer, le sentiment de leur impuissance les précipita dans l'excès de l'audace, et ils

concentrèrent sur une seule tête toute la haine dont ils étaient animés.

Croire possible le succès d'un assassinat, même consommé, et accorder cet honneur à un homme qu'on fasse tenir dans sa vie le salut d'un peuple, il n'est point assurément d'erreur plus profonde, il n'en est point de plus funeste. Les destins d'une nation ne dépendentpas de si peu ! Quand le mal existe, c'est qu'il est dans les choses ; là seulement il le faudrait poursuivre. Si un homme le représente, en faisant disparaître cet homme, on ne détruit pas la personnification, on la renouvelle. César assassiné renaquit plus terrible dans Octave. Mais comment de semblables idées auraient-elles été universellement admises dans un pays où l'on apprenait aux enfants à honorer le courage d'Armodius et d'Aristogiton, où la mémoire de Brutus était l'objet d'un culte classique, où l'attentat de nivôse, essayé par les grands et dans leur intérêt, n'avait été blâmé que faute d'avoir réussi, où chacun était admis à traduire devant sa raison la société tout entière, et où cette doctrine de l'individualisme avait fait des progrès si rapides, qu'elle se produisait partout: dans la morale, par l'athéisme de la loi et la confusion des cultes: dans la politique, parle fractionnement extraordinaire des partis, dans l'éducation, par l'anarchie de l'enseignement; dans l'industrie, parla concurrence: dans le pouvoir, par les encouragements prodigués depuis plus d'un demi-siècle à l'insurrection.' I libéralisme avait produit [tendant quinze ans cette fausse et pernicieuse théorie que les gouvernements ne doivent pas être char.

de la direction morale des esprits : les conséquences ne s'étaient pas fait attendre. Sous l'empire d'une loi alliée et d'une morale abandonnée à tous les caprices de la controverse, chacun en était venu àn'accepter, de la légitimité de ses actes, d'autre juge que

lui-même.

Tel était donc l'étal de la société lorsque. pour La première Fois depuis 1830, quelques

jeunes gens, aveugler par Unir colère, mirgii à agiter de vagues projets d'attentat.

Il 1S lOl H i: DE DIX ANS

Exalté comme un acte décourage, la promenade triomphale de Louis-Philippe dans la journée du <i juin ne leur avail paru, a eux, qu'une bravade. Lisse demandèrent s'ils n'immoleraienl pas une grande victime aux mânes de ceux dont les dalles de la Morgue avaient reçu les cadavres. Bientôt le bruit courl que la route dt; Paris à Neuilly avait été éolairée • mi mainte occasion par des conjurés, dont le hasard des circonstances ou l'active surveillance exercée sur la route avaient seuls arrêté le bras.

(le lut sous l'impression de ces rumeurs sinistres que le roi dut se préparer à ouvrir la session de 1833. Le 19 novembre, jour lixé pour la séance royale, tout l'espace compris entre les Tuileries et le Palais-Bourbon se couvrit de troupes. Deux voitures contenant, l'une la reine et ses filles, l'autre les ministres, se dirigèrent vers la Chambre, Suivait le cortège, qui s'avançait avec lenteur au milieu d'une double haie de g-ardes nationaux et de soldats. Le roi était à cheval, en tète de l'escorte. Il arrivait sur le Pont- Itoyal, lorsque soudain, à quelques pas de lui, une détonation d'arme à feu se fit entendre. 11 tressaillit, se courba rapidement sur le pommeau de la selle, comme s'il eût été blessé ; puis, tournant vers l'endroit d'où le coup était parti, des yeux hagards et un visage altéré, il prononça quelques mots qui se perdirent dans un long murmure de surprise et d'ellroi. 11 eut toutefois la force de lever en l'air son chapeau pour saluer la foule, et il rassura son escorte au sein de laquelle il s'était replié. La consternation y était générale. Cette première tentativen'étaitelle pas le signal ou le prélude d'une agression plus terrible? Le cortège parut un moment disposé à rebrousser chemin. Cependant, après deux ou trois minutes d'hésitation, pendant lesquelles le général l'ajol, le colonel Halle, et d'autres officiers supérieurs avaient recueilli à la hâte des renseignements erronés mais rassurants, on se remit en route. Le coup avail été tiré si près de la troupe de ligne formant la haie, que, personne n'ayant été atteint, on attribua d'abord toute cette

alerte a L'explosion fortuite de l'arme d'un soldat ; opinion qui, un instant accrédi dans les groupes et parmi les agents de l'autorité, contribua sans doute | l'évasion du coupable, el de ses complices s'il en • sis-

lait .

Mais la vérité in- tarda pas a se faire jour. Une jeune femme, élégamment velue, avait

chancelé, s'était évanouie, et. dans le CCI

de curieux formé autour d'elie, on avait trouvé un pistolet récemment déchargé. Bientôt, à quelques pas de là, sur le milieu <!• chaussée, que la foule avait envahie après 1 pissage du cortège, un second pistolet entièrement semblable au premier, mais chargé et amorcé, fut remis aux agents de la force publique.

Ayant repris ses sens, la femme dont nous avons parlé raconta d'un ton plein de terreur qu'un jeune homme était venu se placer devant elle; qu'il avait tiré de sa poche un pistolet, et que, pour mieux ajuster le roi, il s'était fait un point d'appui de l'épaule d'un soldat. Elle ajouta qu'elle s'était alors efforcée de saisir le bras du jeune homme, mais qu'il l'avait repoussée d'un coup violent dans la poitrine, et que la brusquerie de ce mouvement avait dérangé la direction de l'arme meurtrière. MUe Bouiy, c'était son nom, donna, sur le lieu même, le signalement du coupable et les renseignements les plus précis. On la conduisit ensuite aux Tuileries, OÙ, après avoir subi un nouvel interrogatoire, elle fut présentée à de hauts personnages qui la comblèrent de félioitations et de caress On s'euquit de sa position, qui était as modeste, et l'on apprit qu'elle était venue de Bergues à Puis pour solliciter la surviva d'une direction de poste. Elle n'en fut pas moins entourée de soins délicats ; l'hôtellerie OÙ elle était descendue ne fut pas jugée di m

de recevoir une femme devenue à ce point importante dans l'Etat; les journaux île la Cour ne parlèrent plus de Mu Boury qu'avec respect, et affectèrent de l'appeler exclusivement: « La jeune personne qui a sauvé le roi. a

Lui.ceiuMidant.il était arrivé au Palais-

LOUIS BLANC

Bourbon, où la nouvelle du danger couru ne l'avait point précédé. Aussi, n'y eut-il rien d'insolite dans la réception que les députés firent au monarque; les uns poussant des cris, les autres restant silencieux et immobiles selon la diversité des opinions ou des sentiments. Louis-Philippe lut avec une émotion, dont une grande partie de l'assemblée ignorait encore la cause, le discours préparé par les ministres. Ce discours respirait la menace. Le gouvernement s'y félicitait de sa double victoire sur les factions, promettait de les accabler, s'exprimaiten termes fort vagues sur la paix de l'Europe, et en termes décisifs sur l'impossibilité d'alléger les charges publiques. Nul doute qu'un pareil langage n'eût été froidement accueilli si, avant la fin de la séance, la nouvelle ne se fût répandue que Louis-Philippe venait d'échapper à la mort. Aussitôt toutesles opinions se réunirent dans une même pensée de réprobation; et, le soir, les députés se rendirent en grand nombre au Château; ceux-ci, parce qu'ils étaient pénétrés réellement d'indignation et de douleur, ceux-là, parce qu'ils ne voulaient point perdre cette occasion particulière de flatter. « Eh bien! dit le roi à « M. Dupin, ils ont donc tiré sur moi? — « Sire, répondit M. Dupin, ils ont tiré sur eux. » Mot profond, mais qui calomniait tout un parti !

Et en effet, cet attentat n'était l'œuvre d'aucun parti, et les républicains en repoussèrent la solidarité avec une énergie hautaine et sincère. N'importe : on vit se reproduire la polémique sans bonne foi, sans dignité, sans pudeur, que l'assassinat du duc de Berri avait soulevée sous la Restauration. Du fanatisme de quelques hommes les courtisans conclurent à celui d'une opinion, dont la logique était ainsi condamnée comme homicide. Sous la Restauration, les feuilles de la Cour avaient dit : « Le poignard de Louvel « est une idée libérale.» Sous Louis-Philippe, il se trouva des hommes qui dirent : « La « vie du roi vient d'être menacée par une idée républicaine. » Car le mensonge est l'arme éternelle des partis.

Du reste, en celte querelle, l'injustice se trouva aussi du côté des journaux de l'Opposition. A des insinuations odieuses quelques-uns d'entre eux opposèrent des hypothèses invraisemblables , et la police fui accusée gravement d'avoirjoué, pourranimer en faveur de la monarchie l'enthousiasme éteint, la comédie d'un assassinat.

Quoi qu'il en soit, l'instruction se poursuivit avec activité. La police, qui n'avait pu arrêter personne sur le Pont-Royal, fit de nombreuses arrestations à domicile. On assure que plusieurs mandats d'arrêt avaient été préparés dès la veille, dans la prévision des troubles qu'annonçait la fermentation des sociétés populaires.

Le Ji novembre, cinq jours avant la séance royale, deux individus faisant partie de la Société des Droits de l'Homme, les sieurs Collet et Cautineau, s'étaient présentés à la préfecture de police et y avaient révélé un prétendu complot formé entre les citoyens Bergeron, Billard et Girou. Pour se mettre à l'abri de tout soupçon et de toute vengeance, autant que pour donner à la police un gage de leur sincérité, les deux délateurs demandèrent à être mis en état d'arrestation. Billard, le seul qu'ils eussent désigné clairement, le seul dont ils eussent pu indiquer la demeure, fut arrêté sur-le-champ. Girou ne tomba aux mains des agents de l'autorité que le lendemain de l'attentat, et Bergeron que cinq jours après, quoiqu'il ait été établi par l'instruction que ce dernier n'avait pas interrompu l'exercice de ses fonctions dans l'institution à laquelle il était attaché.

Pendant que Bergeron était conduit de son domicile à la préfecture de police, une voiture de poste, escortée par la gendarmerie, amenait de Chauny dans la capitale le docteur Benoist, républicain avoué. Une dénonciation imputée à la jalousie d'un confrère, avait signalé M. Benoist comme sélant rendu à Paris la veille de l'ouverture des Chambres, et l'ayant quille précipitamment le lendemain. Par une étrange coïncidence, Benoist était l'ami intime tic

Bergeron, cl il fui constaté qu'ils avaient

p;issé ensemble une partie de lu journée du 10.

Le prévenu Girou avait été mis eu présence de M"" Boury, qui, sans le reconnaître positivement, lui trouvait quelque ressemblance avec le coupable, Bientôt celte demoiselle tut appelée, ainsi que les autres témoins, à une confrontation à laquelle figuraient quatre suspects, Bergeron, Benoist, Girou et Lambert. Celui-ci, ouvrier influent par son intelligence et son courage, fut rendu à la liberté, parce qu'aucun des signalements donnés ne se rapportait à lui II en fut de môme de Girou, quelque temps après. A travers beaucoup de contradictions et d'incertitudes, les principales charges pesèrent sur Bergeron; mais ces charges n'allaient pas au delà du doute : pas de témoignage affirmatif, nulle reconnaissance formelle.

Bergeron, à peine âgé de vingt-un ans, était un jeune homme d'une exaltation froide, de mœurs douces, d'un caractère bienveillant quoique ferme et résolu. Son altitude devant les juges ne fut ni arrogante ni timide. Il ne dissimula point son républicanisme, avoua sa participation aux combats des S et G juin, et se déclara prêt à reprendre un fusil pour peu qu'il y eût dans une insurrection nouvelle des chances de succès. Le magistrat instructeur lui ayant demandé : « Avez-vous dit que le roi mé- « ritait d'être fusillé? » Bergeron répondit avec calme : « Je ne me rappelle pas l'avoir « dit, mais je le pense. »

Cette audacieuse franchise semblait donner plus de poids aux dénégations formelles qu'il opposait à l'accusation. Interrogé sur l'emploi de son temps dans la journée du 19, il allégua son alibi au moment de l'attentat, et de nombreux témoignages vinrent confirmer ses déclarations.

L'instruction touchait à son terme; les incertitudes du palais étaient au comble, el une ordonnance de non-Uni paraissait imminente, lorsqu'un incident imprévu raviva l'accusation. Une femme, d'une moralité

équivoque, signala tout à coup à la justice, , comme pouvanl donner des renseignements précieux, un camarade de collège de Bergeron, nommé Janety. Janety prétendit que, se trouvant le 19 sur le quai Voltaire avec les sieurs Planel el Benoist, ii avait rencontré Bergeron et lui avait entendu dire qu'il venait de tirer sur Louis-Philippe, qu'il avait déployé beaucoup de sang-froid el s'était soustrait à une arrestation par sa présence d'esprit. Mais Planel. Benoist et plusieurs autres personnes démentirent les principales circonstances du récit de Janety. Quelques-uns de ses parents, son frère luimême, affirmèrent qu'il était naturellement porté à l'exagération et au mensonge. Bergeron et Benoist furent néanmoins renvoyés devant la cour d'assises, le premier comme auteur, le second comme complice de l'attentat du Palais-Royal.

Plus tard, les déliais s'élant ouverts sous la présidence de Dubois d'Aï . dont

les journaux remarquèrent la partialité, involontaire sans doute, cent trente témoins furent entendus. Parmi eux figurait Mlle Boury, qui, après avoir été l'héroïne du drame, était descendue au rôle de simple comparse. Tant 'qu'on avait espéré obtenir d'elle des aveux accusateurs, on l'avait environnée d'hommages, accablée d'éloges :

le jour où son témoignage consciencieux, invariable, désintéressé, put être invoqué en faveur des prévenus, on oublia l'immense service qu'elle avait très-vraisemblablement rendu au roi, pour ne songer qu'à sa franchise importune. Les témoins, jaloux de ressaisir l'importance dont elle les avait frustrés, s'accordèrent, sur les interpellalions encourageantes du procureur-général et du [(résident, à lui contester la pari de

gloire qu'elle s'attribuait. 11 y en eut qui

allèrent jusqu'à nier sa présence BUT le lieu

de l'attentat. Bergeron déjoua cette manœuvre en faisant observer que, la première. M"' Boury avait donne le signalement du

coupable, el que la plupart des dépositions

laites après la sienne s'étaient rapportées à

ce signalement; d'où il fallait conclure

LOUIS BLANC

qu'elle avait dit l'exacte vérité, à moins qu'on ne lui supposât un rare talent de devination.

L'accusation fut abandonnée à l'égard de Benoist, et soutenue avec un acharnement extrême contre Bergeron, par le procureurgénéral, M. Persil, et son substitut, M. Franck- Carré. Mais l'accusé et Me Joly, son habile défenseur, la repoussèrent avec autant de bonheur que d'énergie, et ne tardèrent même pas à prendre l'offensive. Après huit jours de débats orageux, qui se terminèrent, du côté de Bergeron, par une profession de foi républicaine, très noble et très fière, le jury prononça un verdict d'acquittement. Des acclamations joyeuses se firent entendre et se prolongèrent sur le quai de l'Horloge, que couvrait une foule impatiente et que sillonnaient de nombreux soldats.

Armand Carrel, qui avait suivi les débats assidûment, rendit compte de ses impressions, dans le National, de la manière suivante :

« Le jeune Bergeron a débité avec émotion « et naturel une courte défense noblement « écrite et fermement sentie, ce qui prouvera « aux gens qui se connaissent en hommes, « que celui-ci n'est point un homme ordi- « naire. C'est le résultat de presque tous les « procès politiques intentés jusqu'ici à l'opi- (( nion républicaine. Ils n'ont rendu d'autre « service au pouvoir que de mettre en ici ici' « des caractères d'une forte trempe et des « talents pleins d'espérance. Tel est le jeune « accusé dont le jury a prononcé aujourd'hui « l'acquittement. »

Ce qu'Armand Carrel disait ici à propos du procès intenté à Bergeron était également applicable à un procès antérieur, qui n'avait eu ni moins de retentissement ni moins d'importance. Vers la fin de l'année, plusieurs membres do la Société des Amis du Peuple, MM. Riltiez,Caunes, Achille lloche, Berrier- Fontaine, Godefroi Cavaignac, Gabour, Desjardins, Félix Avril, Bonnias, Carré, Desproanx, Plagniol, Plocque, Trélat, R.ispail, avaient élé appelés à comparaître devant la cour d'assises do la Seine pour avoir pris

part, un an auparavant, à des réunions composées déplus de vingt personnes. L'accusation s'appuyait sur l'article 291, et on allait décider si, dans un pays prétendu libre, le droit d'association serait maintenu ou aboli.

Après unebrillante improvisation de M. Rittiez, M. Godefroi Cavaignac prit la parole. Il commença d'abord par défendre, avec une simple et forte éloquence, le droit d'association. Puis, s'adressant à ceux qui affectaient de ne voir dans la république qu'une pensée de désorganisation et d'anarchie, il s'écria :

« Nous sommes, dites-vous, les ennemis

« de la société comme du gouvernement

« Mais j'ai déjà répondu. Ce que nous haïs- « sons dans la société, ce sont ses vices ; « nous sommes les véritables amis de l'ordre « social, car nous voulons qu'il soit corrigé, « et nous croyons qu'il est susceptible de « l'être. Vous qui dites qu'il est bon, vous « le flattez ; vous le calomniez, vous qui « dites qu'il restera toujours vicieux. Aussi « bien, je pourrais, cette fois encore, de- « mander où donc est cette organisation que « nous voulons détruire : religion, science, (( travail, qu'y a-t-il de constitué dans la so- « ciété actuelle ?

« La religion? interrogez un prêtre, M. de « Lamennais. La science? interrogez Rasce pail. Quelle organisation scientifique y a- « t-il dans un pays où manque l'enseigne- « ment populaire ?

« Quant au travail, demandez à tous ceux « qui le pratiquent s" il est organisé. Souve- « nez-vous de Lyon ; examinez tout ce qui « dit, tout ce qui se fait, parce que les lois t< organiques du travail font défaut. Etrange « calomnie ! nous sommes des désorganisa- « teurs dans une société où l'organisation « manque, et où nous voulons qu'elle « fonde enfin !

« Est-ce en religion ? Nous sommes pour r la liberté absolue de conscience. Noua ne

voulons pas de prêtres qui, sous quelque « nom que ce soit, gouvernent les affaires

du monde. Nous n'adoptons pas non plus « une foi qui met tout au ciel, qui réduit

" l'égalité à l'égalité devant Dieu, à cette égalité posthume que le paganisme pro- " clamait aussi bien que le catholicisme. « La religion, comme nous l'entendons, nous, ce sont les droits sacrés de l'huma- « nité. Il ne s'agit plus de présenterai] crime « un épouvantai] après la mort, au malheureux une consolation de l'autre côté du « tombeau, il faut fonder en ce monde la < morale et le bien-être, c'est-à-dire l'ég-a- « lilé; il faut que le titre d'homme vaille, à " Ions ceux qui le portent, un même respect religieux pour leurs droits, une pieuse « sympathie pour leurs besoins. Notre religion, à nous, c'est celle qui changera d'affreuses prisons en hospices péniten- « tiaires, et qui, au nom de l'inviolabilité « humaine, abolira la peine de mort.

« La science, nous demandons qu'elle « soit organisée de manière à faciliter le tra- « vail, multiplier la production, la richesse, c le bien être, propager l'enseignement, « défendre les hommes contre les Qéaux qui « les attaquent. Nous demandons qu'elle « soit organisée de façon que, quand un

■ homme comme Broussais se portera can- • didat, il soit élu; qu'il ait pour électeurs « des hommes qui ne J'écarlent point : car

■ l'élection bien organisée est à son tour la « loi organisatrice par excellence. Autant <■ en dirons-nous pour les lettres et pour « les arts : utilité sociale, gloire, liberté. « concours, élection.

« Quant au travail, nous demandons qu'il « ne soit plus subordonné à l'intérêt des

- avides et des oisifs. Nous demandons que

■ h; travailleur ne soit pas exploit,'; par les

- capitaux, que la main-d'œuvre ne soitp;is son seul gain ; qu'il trouve dans l'établis-

« sèment des banques publiques, dans la « propagation de l'enseignement et des m,-

« thodes, dans la sa-esse de la justice et

« l'assiette de l'impôt, dans la multiplicité « des voies de communication, dans la puis- « sauce même de l'association . les moyens ■ « de faciliter sa tâche, d'affranchir son acti- « vite, de récompenser son industrieet son « courage. Nous demandons surtout que le

« travail soit le premier des titres à l'exercice des droits politiques, <• ur les ve::t par le travail et non par la pro- « priété.

A ee mot, messieurs, je m'arrête : j'ai besoin de prolonger encore mes expl tions, car on nous accuse de doeti • hostiles aux propriétaires, el d'ailleui « dois ajouter que, dans I,, société française, « et au milieu de ce défaut d'organisation

el de vie que j'ai signalé partout, la ; « priété se présente puissante, org « Notre première révolution l'a constituée « sur des bases nouvelles, imparfaites, mais « fondées sur un principe utile : celui de la « division.

« Cette division, elle l'a opérée seulement en limitant le droit de transmettre, par « l'égalité des partages et l'interdiction

■ substitutions. Ce n'était pas l'un « moyen; par exemple, il eût fallu a

« étendre le droit d'hérédité, c'est-à-dire que « la division de la propriété se fût accrue et « perfectionnée, si l'on eût, dans chaque hé- « ritage d'une certaine valeur, affecté une « sorte de légitime à un fonds commun à ré- « partir entre les prolétaires.

« Qu'on ne se récrie pas, messieurs, car le « lise ne fait pas autre chose en prélevant « les droits de succession. Seulement, c « lui qui en profite, et nous aimerions mieux

■ que ce lût la main féconde des travailci leurs.

« .Mais, quoi qu'il en soit, il y a puissance « et organisation de la propriété en Frauce.

Le principe de la division \ .1 été intro- « duii, et il a multiplié les propriétaii

« multipliés déjà par la vente des biens nii-

(< lionaux : el cette [ h, fractionni

G di\ isible, récente, a donné à la propi il

« une constitution a la lois vivante et pe: !

« tilde.

« Quant à nous, dous ne l'avons pas atta-

« quee : le sentiment de la propriété compte

nui les sentiments naturels à l'homme • mai-, c'est justement pour cela, c'est justeci ment parce que l'homme veut posséder, h parce qu'il ne faut pas méconnaître

LOUIS BLANC

« penchant, que nous demandons qu'il soit « satisfait chez le plus grand nombre « d'hommes possible, au lieu de n'être gTa- « tifié que chez quelques-uns et de consti- « tuer une exception.

« Il n'y aurait plus de grandes fortunes, « il n'y aurait plus d'excessive pauvreté. En u politique et en morale, ce serait un bien. « On prétend que l'accumulation des capi- « taux est nécessaire à certains cas de la « production. Maison aura toujours un assez « grand capitaliste : le budget. D'ailleurs, « qui suppléera à la division des capitaux ? a encore l'association.

« Nous ne contestons pas le droit de la « propriété ; seulement nous mettons au- « dessus celui que la société conserve de le « régler suivant le plus grand avantage « commun. Nous n'étendons pas le droit « d'user et d'abuser au détriment de l'état « social. Le gouvernement lui-même ne « soumet-il pas aux Chambres une loi sur « l'expropriation forcée pour cause d'utilité « publique, demandant à la loi de prémunir « l'intérêt général contre les prétentions « abusives du droit individuel de propriété? « Ce que nous lui contestons, messieurs, « c'est le monopole des droits politiques, et « ne croyez pas que ce soit seulement pour « les revendiquer en faveur des capacités. « Selon nous, quiconque est utile est capa- « ble; tout service entraîne un droit; à tout « travail un bénéfice et une garantie; car « c'est au travail surtout que le bénéfice est u dû, et que la garantie est nécessaire.

« Pourquoi donc la propriété seule aurailt( elle des droits politiques? Et puis, ces « droits ne seront-ils pas eux-mêmes une « propriété? Ne peut-on rien posséder qu< « terre ou maison? Ne sera-ce pas aussi une <( propriété que cette instruction, premier « élément de travail et d'industrie, que la « société est tenue de distribuer à chacun « de ses membres ? ce titre de citoyen, réa- « lise enfin par les -.nanties, l'assistance el « la protection qu'elle doit à tous? »

Ces explications de M . Grodefroi Cavaignac indiquent d'une manière assez exacte jus-

qu'où allaient et où s'arrêtaient, vers la fin de 1832, les opinions de la plupart des républicains. Le discours de l'accusé se terminait en ces termes :

« Sur le sol que nous exploitons, vous « n'avez pas le droit d'empêcher que nous « fondions notre commune. La loi, dites- « vous? mais elle parle ici le langage de la « force, et ce langage n'est pas à notre porte tée. « Tu me cites, disait un protestant à « un inquisiteur, tu me cites une loi qui « nous défend de nous réunir : comment « veux-tu que j'exécute une telle loi? je ne « la comprends pas. »

« Non, nous ne la comprenons pas, et « lorsque du présent nous revenons vers le « passé, tout ceci nous semble un rêve. Hier « encore je parcourais les tables du Moni- « teur, j'y trouvais indiquées ces journées « fameuses, ces grands travaux, ces guerres « gigantesques, toute la vaste entreprise du « peuple français pour la conquête de ses « droits. Je suivais celte trace lumineuse « que le génie de la liberté a jetée sur les « quarante années, nos contemporaines, et « sur les événements qui, d'un pôle à l'autre . « ont ébranlé la terre, ne laissant debout « que la fortune des nations. Je voyais ce « génie libérateur songeant à tous les peu- « pies, faisant de leur cause sa cause, et pour « les soutenir, choisissant la France, l'ar- « mant, l'inspirant, lui soufflant au cœur « une énergie incroyable, et remplaçant « dans ses veines tout ce sang qu'elle a pro- « digue.

« Je voyais nos triomphes, puis nos revers. « dignes encore de nous, montrant tous les « bras de l'Europe tendus pour nous renver- « ser; puis, sous les Bourbons, la liberté « fournissant à la tyrannie de sanglants sa- « crilices; puis enfin les jours de juillet, qui « au droit sacré du peuple ajoutèrent le droit « du plus fort.

« Je pourrais compter peut-être tant de ' u victoires et de désastres, tant de puissants

« travaux; je pourrais recueillir ces leçons

■ que la France a (humées an monde; mais

« quetrouverais-jepour résultat île ce- ensei-

HISTOIItR DE DIX ANS

« gncmcnts, do ces efforts? Rien que des « hommes comme ceux qui nous couver « cent; rien que des lois comme relies qu'on « vous demande d'appliquer.

« En être encore à l'article 291, Certes, « c'est une énigme inconcevable, désespé- « rante, messieurs..., s'il ne se trouvait des « citoyens pour le violer, des jurés pour les « en absoudre. »

M. Godefroi Cavaignac n'avait pas trop auguré de l'opinion des jurés auxquels il s'adressait. La défense ayant été complétée par quelques graves et énergiques paroles de MM. Plocque, Desjardins, Carré, Gaussuron-Despréaux, la clôture des débats fut prononcée, et M. Fenet, chef du jury, donna lecture de la déclaration suivante :

Y a-t-il eu association de plus de vingt personnes? Oui. — Cette association étaitelle périodique? Oui. — Etait-elle autorisée par le gouvernement? Non. — Les prévenus sont-ils coupables? Non.

Ainsi, le même fait que la cour de cassation avait jugé coupable, lorsqu'elle avail rejeté le pourvoi des saint-sinionicns, le jury venait de le déclarer innocent! Ainsi, l'article 291, confirmé par une magistrature émanant du Pouvoir, venait d'être implicitement aboli par une magistrature sortie de la nation! Et, pour qu'il ne restât aucun nuage sur la pensée qui avait dicté son verdict, le jury eut soin de déclarer formellement, par l'organe de son chef, que « dans sa cons- « cience il avait jugé non coupable le fait « d'association de plus de vingt personnes.» Malgré cette protestation solennelle, le président de la cour d'assises, tout en prononçant l'acquittement des prévenus, déchut la Société des Amis du Peuple dissoute. C'était l'anarchie poussée jusqu'à sa dernière limite : c'était la justice dans le chaos.

Tandis que les républicains profitaient de la persécution même à laquelle ils étaient en huile, pour soulever, pour débattre les plus haules questions de l'ordre politique et

de l'ordre social, les diu* Chambres retentissaient do stériles récriminations.

Au ualais du Luxembourg, le gouverne-

ment avait dans M. le marquis de Dreox- Brézé un adversaire brillant et opiniâtre. Mais comme .M. de Dreux-Brézé m: pariait jamais qu'au m. m de l.i Restauration et qu'il

était l'orateur d'une pni

paroles n'éveillaient pas dans la société de Dombreux échos. D'ailleurs, la pairie ayant perdu depuis longtemps toute consistance,

les luttes qui pouvaient naître dans son -

occupaient faiblement l'attention publique.

Dmu-Ureze (1793-1815.)

La Chambre des députés fut donc le principal t h é;i Ire des combats que se livrèrent, à propos du discours de la Couronne, le parti du ministère et celui de l'Oppositi

Pour se défendre, le Pouvoir avait eu recours à des mesures d'une e\ idenle brutalité ; il avail abusé des procès de il avail

violé en mainte occasion, avec une étourderie cruelle, le domicile des citoyens; il avait, par le déploiement intempestif de ses foi et la protection accordée aux fureurs des agents subalternes, jeté à l'esprit de révolte des défis de nature à changer le désordre eu émeute et l'émeute en insurrection; vain-

LOUJS BLANC

queur sur la place publique, il s'était armé de la dictature pour ses vengeances, alors que la légalité suffisait à sa justice : ce fut sur cet ensemble d'actes attentatoires à la liberté que l'Opposition attaqua le ministère par l'organe de MM. Thouvenel, de Sade, Ilavin, Eusèbe Salverte.

A ces attaques les défenseurs du gouvernementrépliquèrent,lesuns,commeM. Roui, avec un emportement injurieux, les autres, comme M. Duvergier de Hauranne, avecune conviction calme et raisonnée: qu'un système de demi-mesures eût inévitablement perdu l'Etat au milieu de tant de passions furieuses et dans ce choc de toutes les factions ; qu'on encourageait la révolte en refusant aux ministres les moyens de lui écraser la tête ; que ce n'était pas trop de toute l'énergie déployée jusqu'alors pour abattre cette audace des partis, qui de l'insurrection se réfugiait dans l'assassinat ; que l'Opposition mentait à ses propres principes, lorsqu'après avoir réclamé à grands cris l'application de l'état de siège aux provinces de l'Ouest, elle trouvait mauvais que l'état de siège fût appliqué à la capitale, livrée, comme l'Ouest, à tous les dangers, à toutes les horreurs de la guerre civile. Ensuite, prenant l'offensive, le parti ministériel reprochait à l'Opposition d'avoirpoussé à l'anarchie par la publication de son fameux comple-rejida. Que ne donnait-elle plutôt à cegouvernementdontelle avait seméla route d'obstacles, des conseils utiles et modérés? Que n'apprenait-elle aux ministres, en termes plus clairs et plus précis, cet art précieux de bien gouverner, dont elle semblait se vanter déposséder seul le secret? « Qu'auriez-vous fait à notre place? criait M. ïhiers à ses adversaires. Comment auriez-vous surmonté tant de difficultés, conjuré tant de périls! Voyons, indiquez-nous vos procédés; initiez-nous aux mystères de votre sagesse ! »

M. Odilon Barrot n'eut pas de peine à montrer combien étaient peu sérieuses de pareilles sommations. Mais lorsqu'il rappela, d'un Ion amer et avec un geste animé: la Chambre du double vote maintenue, l'héré-

dité de la pairie disputée à l'opinion, l'abaissement du cens électoral contesté, la capacité en quelque sorte proscrite par la loi électorale; lorsqu'il condamna hautement, dans les allures du gouvernement nouveau, les traditions de celui qui avait péri dans une tempête; lorsqu'il affirma que la royauté voulue en juillet n'était pas une royauté s'appuyant sur des intérêts de famille, de caste, d'aristocratie, et vivant sous le patronage de l'étranger; lorsqu'enfin il accusa les ministres de n'avoir su continuer la Restauration, M. Odilon Barrot fit, à son insu, le procès de la monarchie considérée dans son principe. Car une royauté ne saurait puiser dans son propre fonds ses moyens d'existence. Etablie sur le plus exorbitant de tous les privilèges, il faut qu'elle ait à côté d'elle un corps privilégié qui la défende. On la détruit si on l'isole, on la rend superflue et onéreuse si on ne lui donne pas, comme en Angleterre, une aristocratie à représenter. Toute royauté qui n'est pas un symbole est nécessairement une tyrannie, par cette raison bien simple qu'un Pouvoir qui ne tire pas sa raison d'être du milieu dans lequel il vit, ne se conserve qu'à la condition de s'imposer. L'Opposition demandait conséquemment l'impossible en demandant une royauté qui, selon l'expression de M. Odilon Barrot, « répondit à ce « sentiment d'égalité qui était dans la société « française. » Jamais doctrines politiques n'avaient reposé sur des données plus contradictoires, sur une utopie plus monstrueuse.

Mais tel était L'aveuglement inconcevable de tous les libéraux honnêtes! Bercés dans des sentiments monarchiques, et toujours préoccupés de celle crainte que la permanence de l'échaufaud ne succédât à l'hérédité du trône abolie, ils disaient: « Conservons le régime, monarchique. » Puis, entraînés parle torrent des idées révolutionnaires et irrésistiblement soumis à l'empire du principe d'égalité, ils ajoutaient: « Qu'il n'y ail dans ce régime « monarchique ni distinctions injustes, ni « fictions honteuses, ni privilèges, » ce qui revenait a demander que lamonarchie existât

en dehors des seules conditions quila puissent rendre possible.

Le parti ministériel, sans avoir raison, avait du moins sur ses adversaires de la Gaucho dynastique l'avantage d'être conséquent dans ses erreurs. Aussi sa victoire futelle complète. Bans les premières séances, M. Dupili aiué l'avait emporté sur M. Laffitte pourla présidence; et, pour la vice-présideûce, M. Bérenger avait obtenu plus de voix que M. Dupont (de l'Eure). L'adhésion donnée au discours de la Couronne par l'adresse, telle qu'on la vota, rendit le triomphe du ministère incontestable. La rédaction de cette adresse ue laissait pas même percer le doute timide que la Chambre des pairs avait exprimé sur la question de l'état de siège. Il est vrai quota Chambre des députés mani-

festait ce désir, que la politique suivie par les ministres se Uni également éloignée des souvenirs de la Restauration et des doctrines de la République. Étrangechimère que pour suivent encore les constitutionnels de nos jours!

Quant on veut la monarchie, il faut la vouloir avec tout ce qui la constitue, il faut la vouloir entière. La proclamer indispensable, quandon lui conteste la faculté d'agir, et jusqu'aux moyensd'éblouir à force d'éclat, c'est de toutes les imprudences la plus dangereuse et la moins pardonnable. Car, tout ce qu'on ne lui accorde pas, un Pouvoir proclamé indispensable le désire; et tout ce qu'il désire, il essaie tôt ou tard de l'enlever, soit par corruption, soit par violence.

TABLE DES MATIÈRES

Nouvelle préface. — Introduction.

M'mis.tère Polignac. —Politique extérieure de la Restauration à celte époque. — La Russie à Constantinople et la France sur le Rhin. — Origine de l'expédition d'Alger. — Propositions laites au nom de Méhémet-Ali. — Situation intérieure de la monarchie. — Adresse des 221. — Prorogation des Chambres. — Portrait de Charles X. — Menaces de l'Angleterre. — Attitude du Cabinet des Tuileries. — Tentatives de lord Stuart de Rothsay auprès de MM. de Polignac et d'Haussez. — Préparatifs de l'expédition d'Alger; difficultés suscitées par la bourgeoisie; vive opposition des amiraux. — Brevet de l'amiral Roussin déchiré; hésitation de l'amiral Duperré. — Départ de la flotte : intrigues de l'Angleterre. — Dissolution de la Chambre des députés. — Agitation. — Caractère de l'Opposition libérale : le roi et la loi. — Charles X chez le duc d'Orléans. — Effet produit par la conquête d'Alger. — Le ministre de la marine veut traduire l'amiral Duperré devant un conseil de guerre. — Vues de la Restauratiou sur Alger. — Allures démagogiques de la royauté; attaques dirigées par des libéraux contre le peuple. — Situation de la bourgeoisie : elle redoute une révolution. — Dispositions de ses chefs. — Portrait de M. Laffitte. — Indifférence politique du peuple. — Division des royalistes en deux partis: les hommes de l'Empire et les émigrés. — Influence du clergé. — Charles X se décide à un coup d'Etat. — Appréhensions du corps diplomatique. — Les hommes de Bourse et M. de Talleyrand. — Discussion secrète des ordonnances: opinion des divers ministres. — Confidence à Casimir Périer. — Signature des ordonnances 7

26 Juillet. — Publication des ordonnances. — Le peuple s'en préoccupe peu. — Stupeur de la bourgeoisie. — Consul-

tation d'avocats. — Sensation produite à la Bourse par les ordonnances; douleur des joueurs à la hausse. — Agitation à l'Institut; désespoir de Marmont. — Conciliabule tenu par les journalistes; ils protestent au nom de la loi. — Incertitude et frayeur des députés; attitude de Casimir Périer; son portrait. — L'esprit de résistance s'étend; l'autorité judiciaire engagée dans la lutte. — La bourgeoisie poussée peu à peu à l'insurrection parles plus audacieux ou les plus compromis. — Ebranlement communiqué au peuple 27

27 Juillet. — La bourgeoisie soulève le peuple. — La révolution commence par les ouvriers imprimeurs renvoyés de

leurs ateliers. — Causes réelles de la colère du peuple. — Confiance du premier ministre. — Joie des royalistes 1 exagérés. — Exemple de résistance légale. — 'Nouvelle réunion des députes : vains discours. — Des jeunes gens charges par des gendarmes sous les fenêtres de M. Casimir Périer. — Bourgeois et prolétaires confondus dans l'émeute; surprise, hésitation des soldats. — Le Palais-Royal, point de départ de l'insurrection comme en 89. — Les élèves de l'École polytechnique se préparent au combat. — Un drapeau tricolore déployé. — Aspect sinistre de la ville de Paris dans la soirée du 27. — Les meneurs delà bourgeoisie s'étonnent et s'effraient de l'importance du mouvement imprimé par eux-mêmes. — Réunion d'électeurs. — Les bonapartistes se concertent. — Parmi les hommes de la bourgeoisie, plusieurs ne songent qu'à faire capituler Charles X; et de ce, nombre, Casimir Périer: ovation que lui font des hommes du peuple qui le croient révolutionnaire. — Élèves de l'École polytechnique allant frapper à la porte de M. Laffite. — Distribution de cartouches à Saint-Denis; le G« îégimeut de la garde marche sur la capitale m .......... 32

28 juillet. — L'insurrection devenue populaire par le déploiement du drapeau tricolore. — On donne au peuple un

cri de guerre qui n'est pas le sien. — Des gardes nationaux s'arment pour le maintien de l'ordre. — Deputation envoyée par l'Ecole polytechnique à Lafayette. — Dictature militaire confiée au duc de Raguse : son plan de défense. — Frayeurs de la haute bourgeoisie; elle ne croit pas au succès. — Combats sur la place de Grève ; héroïsme des combattants. — Barricades. — Physionomie particulière de L'insurrection dans les quartiers riches.

— Passage des troupes sur les boulevards ; engagements partiels. — Les hommes du peuple qui crient Vive la Charte! se battent; ceux qui crient Du travail ou du pain ! ne se battenl pas. — Combats dans la rue Saint Antoine. — Paris devenu un vaste champ de bataille. — Scènes diverses : magnanimité du peuple; hésitation des soldats; intrépidité des enfants et des femmes. — Caractère merveilleux de celte lutte. — Combats dans la rue Saint-Denis. — Les députés se rassemblent ; vains discours ; protestation froide et timide ; députés chargée d'entrer en négociation avec le duc de Raguse. — Démarche de M. Ârago auprès du duc de Raguse ; étranges incidents.

— Cinq députés se présentent au duc de Raguse ; in..tiie tentative. — Fanatisme du prince de Polignac, — Lettres et messagers envoyés à Saint-Cloud. — Confusion universelle à Taris. — Nouvelle reunion de députés ; vains discours. — Confiance extrême de Charles X ; attitude des courtisans. — Le général Vincent propose de conduire le duc de Bordeaux a Paris; la duchesse de Berri approuve ce projet ; le secret en est éventé.— Non velle réunion de députés, aussi stérile que les précédentes. — Apparition île Lafayette; son entourage. — Occasion offerte à l'audace des hommes nouveaux. — Les troupes, à minuit, évacuent l'Hotel-de- Villa 39

29 juillet. Préparatifs de combat. - Abattement des troupes. — Le général Dubourg ;ï l'Hôtel-de-Ville. Dépêche

de l'ambassadeur de Suéde saisie; dispositions du corps diplomatique. Terreurs des dignitaires du royaume; ils désirent une transaction; départ de MM.de Sémonville. Combats dans Paris; prise de La caserne de Baby-

lone. Invasion du Louvre et des Tuileries ; retraite des troupes ; frayeur de M. .le Talle\ rand. Le peuple dans

le palais des rois; son désintéressement. — Combat dans la rue ue Rohan ; scène de vengeance : scènes de générosité, Tentatives pom- tromper le peuple. Défection de deux régiments. Panique à l'hôtel Laffitte. ■ ■ Apres la bataille, scènes de fraternité; combien elles durent. — Les voleurs fusilles sur place : philosophie de ces execu-

TABLK DES M \TIKKKS

lions. — Aspeet de l'hôtel Laffitte; un complot dans Bu r*rohrtk>D. l'an* gouv-me par un pouvoir irnagi-

naire. — Coté bouffon de ces prodigieux événements. — Commission municip al Hôtel- :

Promenade du général Gérard. — Prévoyance du duc de Choiseul. — C

en retraite rencontrés par le Dauphin; insensibilité de <••• prince. - Arrivée de» trou| i t-C loud

duc de Mortemart nommé ministre à Saint-Cloud. Négociation! entre le jouvei ui Hôtel-de- v ille

messagers de Charles X. — La signature de Casimir Peri.-r tout.- puissante. - Démarches de M. '1 Arg

de M. Laffitte. — Paroles remarquables du général Pajol. — Lr Camille royale à Ssint-Cloud. té de

Charles X à l'égard du dur d'Orléans. Partie de whist, ht range» scènes qui précèdent la révocation

ordonnances. — M. de Mortemart arrive à Paris. — Nuit du 29

90 n illbt. — Discussion sur le choix d'un roi. — Influence de M. Laffitte. — Rôle du poèfc W dan» la révolution. — Démarche puérile de MM. Thiers et Mi-net. Obstacle à la candidature du due d'Orléans. - Le duc de Chartres court risque d'être fusillé. — Lutte entre les républicains et les Orléanistes. — I pubère ecr. château de Neuilly. — MM. Thiers et Scheffer à Neuilly. — Noble attitude de la du >rléaus. — Les députés réunis au Palais-Bourbon. — M. de Chateaubriand et les pairs de France. — Déclaration de la Chambre. — Réunion républicaine chez Lointier. — Députation envoyée par cette réunion à l'Hôtel-de-Ville. — Etourdissement de Lafayette. — M. de Sussv ft l'Hôtel de Ville. — Programme des plus hardis révolutionnaires de cette ■ Ce qui alors pouvait être osé. — Le parti bonapartiste. — Anarchie à Saint-Cloud. — Flan de guerre civile pr à Charles X. — Le duc de Raguse insulté par le Dauphin. — Le triomphe du parti orléaniste compromi l'absence et les hési.ations du duc d'Orléans. — Remarquable exemple de bassesse. — Le duc d'Orléans entre furtivement dans Paris. — Entrevue nocturne du prince avec M. de Mortemart. — Terreur de la duchesse de Bern a Saint-Cloud : fuite de la famille royale. — Tristesse des soldats °'

31 juillet. — La lieutenance générale du royaume offerte au duc d'Orléans; ses hésitations. — Conseil demandé secrètement à M. de Talleyrand. — Déclaration du duc d'Orléans. — Proclamation de la Chambre des députés. — Grande agitation à l'Hôtel-de-Ville. — Menées pour isoler et circonvenir Lafayette. — Républicanisme du duc d'Orléan3.— Les députés se rendent au Palais-Royal. — Visite du duc d'Orléans à l'Hôtel-de-Ville. — Aspect de la place de Grève. — Indignation des républicains. — Exclamation remarquable du général Lobau. - Réception que Lafayette fait au duc d'Orléans; bonhomie de ce prince; rude interpellation que lui adresse le général Dubourg. — Dernière et décisive épreuve. — Tardives appréhensions de M. Laffitte. — Portrait de Lafayette. — La France livrée sans conditions. — Joie puérile de l'abbé Grégoire. — Propositions hardies de Bazard à Lafayette. — Les Orléaniste* vainqueurs organisent une émeute contre les républicains. — Quelques républicains conduits chez le duc d'Orléans par M. Thiers. — Étrange dialogue. — Le prince se montre tel qu'il est *"•

Ministère provisoire. —M. Laffitte y entraine M. Dupont (de l'Eure). — Portrait de M. Guizot. — Fuite de Saint - Cloud. — Mécontentement des troupes. — La famille royale quitte Trianon; elle arrive à Rambouillet. — Séjour de la famille royale à Rambouillet. — Charles X confie au duc d'Orléans les intérêts de son petit-fils. — Ane caractéristique. — Sur une lettre affectueuse du duc d'Orléans, Charles X consent à abdiquer, et fait abdiquer le Dauphin. — Les courtisans se pressent autour du duc d'Orléans. — La commission municipale dissoute. — \ isite à l'Hôtel Dieu. — Le général Latour-Foissac apporte au Palais-Royal l'acte d'abdication; on refuse de l'admettre auprès du duc d'Orléans. — Sensibilité de la duchesse d'Orléans. — Le duc d'Orléans repousse l'idée d une régence ; commissaires envoyés à Charles X; scène de famille. — Retour des commissaires; changement dans les dispositions du duc. — Expédition de Rambouillet; son but; sa physionomie; aveuglement de Lafayette. — Le Palais- Bourbon dans la journée du 3 août — Dispositions des troupes à Rambouillet. — Le colonel Poque. — Charles X trompé quitte Rambouillet. — Charles X à Maintenon; il donne ordre à ses troupes de faire leur soumission au lieutenant-général. — Retour de Rambouillet H9

Le duc d'Orléans ménage soigneusement la Chambre. — Ses prédilections. — Intrigues. — Deux partis dans la bourgeoisie. — Les Orléanistes abusent de leur victoire. — Aveuglement de Lafayette. — Complot avorte. — Les droits de la Chambre mis en question. — Prudence du lieutenant-général; bassesse des courtisans. — Projet de M. Berard. Les places envahies; nuées de solliciteurs; défections. — La révolution s'étend par toute la France. — Détails sur le mouvement révolutionnaire de Lyon. — Séance du 6 août. — Cris tumultueux. — Constitution relaite eu quelques heures. — Entrevue de MM. Arago et Chateaubriand; discours de ce dernier à la Chambre des pairs. — Rôle subalterne de la Pairie. — Séance du 9 août. — Détresse des ouvriers. — On ne fait rien pour l'adoucir. — Protection accordée aux hommes de Bourse 1*1

Fuite de Charles X et de sa famille; départ 1^3

Tableau de la situation générale en Europe en 1830 ItiS

Avènement de la bourgeoisie. — Misère et mécontentement du peuple. — Vains témoignages d'allégresse et d'orgueil.

— Popularité du nouveau roi. — Le prince de Condé à Saiut-Leu. — Lettres inédites du duc dXMéaaa. — I ment en faveur du duc d'Aumale. — Histoire de la mort mystérieuse du prince de Coude. - Sensation pr.

que cette nouvelle produit sur le peuple 1**

Politique extérieure. — Lettre de Louis-Philippe à l'empereur Nicolas. - Dispositions des divan cabinets de L'Europe.

— Joie des Anglais. — Le roi d'Espagne ne reconnaît pas Louis-Philippe ; mol de l. oins Philippe sur Ferdinand \ Il : moyens employés pour amener la reconnaissance du cabinet de Madrid; les réfugiés espagnols poussés BUT Ut Pyrenées, abandonnes -ensuite. — Le gouvernement des clubs. Emeute a BruxeUss. - Dispositions de la bourgeoisie belge. — Le prince d'Orange à Bruxelles; sou portrait. - Vues du PalaiS-Roja] sur la Belgique. — Politique

des marchanda; —Nomination irrégulière da nf.de Talleyrand a L'ambassade de Londres; soa portrait; (un effeta da son Influença; son incapacité. — Réponse de Nicolas I Louis-Philippe.— Révolution en Bel Belgique intéressée a se réunir i la France; efforts du Palais-Royal pour empêcher ee résultat; deux pari Bruxelles, les patriotes ei les Orangistes. — Bombardement d'Anvers. Exclusion ites Nassau, — Beèoea d'enthousiasme à Paris. — Bataillon envoyé en Belgique par les Anus du Peuple . . M

MM. île Polignao, de Peyronnet, dé Quenoo Ranvillar et Chantelause, audonioo de Vincennee. — On nomme des commissaires pour les interroger. ■ Singulières dissidences — Vues da m alanguin; soi | rirait urterrogatoirc des ex-muustres; leur attitude: singulière assurance du prince da Potignac — On prépare tout pour sauver le*

accus, 's. — l.e roi laisse éclater son horreur pour la peine de mort/— Débats parlementaires >ur l'abolition de cette peine. — Indignation croissante du peuple; émeute de Vmcenues. — Mot du roi sur Petion. — Violentes declamatious et perfides manœuvres. — Proclamation de M. odilou Banvt . on veut 1 exclure des affairas;

scène étrange entre le roi et M. Dupont (de l'Eure). — Les doctrinaires sortent du Conseil. — Pourquoi. — Nouveau ministère; M. Laffitte, président du Conseil ; son système peu différent de celui des doctrinaires; définition des doctrinaires. — Résultats désastreux do deux mois de règne. — Parti qu'on cherche à tirer du procès des ex-ministres 223

Politique extérieure de la France; son principe. — Nouveau Congrès de Vienne. — M. Gendebien à Paris. — Interpellation de M. Mauguin aux ministres; discours de M. Bignon; émotion qu'il produit. — Congrès belge; sa physionomie; indépendance de la Belgique proclamée. — Protocole du 20 décembre; protestation de M. Falk; protestation du roi Guillaume. — Question du Luxembourg; rôle de M. de Talleyrand à Londres. — M. Laffitte éprouve de l'éloignement pour lé roi ;' à 'qu'elle occasion; lettre singulière. — Communication ministérielle aux Chambres; détails caractéristiques. — Le principe de non-intervention proclamé solennellement par le président du Conseil; sensation en Europe. — Conjuration en Pologne; Wysocki, Zaliwski et leurs compagnons; le grandduc, son portrait, sa sécurité. — Nuit du 29 novembre à Varsovie. — Chlopicki au pouvoir; sa profonde incapacité.— Fuite de Constantin. — Enthousiasme des Polonais : les Clubs. — Frayeurs de Chlopicki; sa violence dans la faiblesse ; il s'empare de la dictature. — Royauté future de Czartoryski. — Les doctrinaires de Varsovie. — Lubecki part pour Saint-Pétersbourg. — Ce que la France pouvait pour la Pologne, et ses sympathies. — Entrevue étrange entre M. Biernacki et le consul de France à Varsovie, M. Durand. — La Pologne abandonnée . . 237

La Cour des pairs constituée en cour de justice. — Essai d'omnipotence judiciaire. — Les ministres sont amenés à Paris; attitude calme du peuple; précautions injurieuses. — Mort de Benjamin Constant; ses funérailles; son extrême misère dans les derniers jours de sa vie; son portrait. — Interrogatoire des ex-ministres devant la Cour des pairs; leur, attitude ; dispositions.formidables.— Scène émouvante jouée par M. de Sémonville. — Réquisitoire. — Discours touchant de M. de Martignac. — M. de Peyronnet devant ses juges. — Triomphe oratoire de M. Sauzet. — Indignation dans le peuple. — Audience du 20 décembre; le Luxembourg assiégé par la multitude, émoi à la Chambre des députés. — Eléments pour une révolution : bonapartistes, légitimistes, républicains. — Artillerie de la garde nationale; manœuvres pour la diviser. — Dispositions et aspect de la Cour. — Étranges défiances du Château; le préfet de police suspect. — Proclamation menaçante de M. Odilon Barrot, préfet de la Seine. — Mission de M. Madier de Montjau. — Le peuple soulevé; les accusés précipitamment ramenés à Vincennes; frayeur des juges : arrêt. — Nuit du 21 décembre dans la cour du Louvre. — Agitation du lendemain; promenade d'étudiants; Lafayette apaise la foule; il compromet sa popularité. — Destitution de Lafayette; Dupont (de l'Eure) se retire des affaires. — La révolution est close ." 254

Belgique : candidatures du duc de Nemours et du duc de Leuchtemberg. — Démenti donné à M. Sébastiani dans le congrès belge. — La Belgique protestant contre la politique de la France; enthousiasme des Belges pour le duc de Leuchtemberg. — M. Bresson et lord Ponsomby à Bruxelles. — Envoi de M. de Lcevestine en Belgique; il promet l'acceptation de la couronne pour le duc de Nemours, et engage sa parole d'honneur. — Le duc de Nemours est élu par le congrès et la candidature du duc de Leuchtemberg écartée. — Le roi des Français refuse la couronne offerte à son fils. — Joie des Anglais ; situation critique .de l'Angleterre à cette époque. — La Belgique à jamais irritée. — Pologne : manifeste polonais. — M. de Mortemart nommé ambassadeur à Saint-Pétersbourg ; étranges circonstances de cette nomination; lettres de MM. de Nesselrode et Pozzo di Borgo. — Chlopicki dépose la dictature, à Varsovie; Radzivill nommé généralissime de l'armée polonaise; la diète prononce la déchéance de la maison de Romanoff ; sensation produite en France par ces nouvelles. — Accablement de l'empereur Nicolas ; il craint la guerre ; il craint son trère. — Entrée de Diébitch en Pologne. — Bataille de Grochow 280

Définition du système politique de la France. — Budget de 1831. — Situation intellectuelle et morale de la société : Saint-Simoniens; républicains-démocrates; Eglise française. — M. de Lamennais; son caractère; ses doctrines; procès de Y Avenir. — Travaux législatifs : loi sur le jury: loi municipale ; conditions du pouvoir mal comprises. — Agitations. — Service funèbre à Saint-Germain-l'Auxerrois; l'église envahie; inertie singulière du pouvoir; ses véritables causes; mot du roi. — Pillage de l'archevêché. — La cathédrale sauvée. — Aspect de Paris dans les saturnales du mardi-gras. — Scènes législatives. — La Bourse complice de l'émeute; ordre d'arrestation lancé contre M. Ouvrard. — Fleurs de lys effacées; croix abattue. — Le roi sacrifie ses armoiries. — Troubles dans Paris. Portrait de M. Dupin. — Loi électorale; ses vices. — Loi sur la garde nationale. — Révolution d'Italie; son importance; son caractère. — Le fils aîné du roi confident des conspirateurs italiens. — Le duc de Modène complice douteux de Menotti. — Nuit du 3 février à Modène. — L'insurrection se propage dans toute l'Italie. — Rome menacée; une lettre du Palais-Royal; on abandonne les insurgés après les avoir encourages. — Retraite de M. Laffitte; causes réelles de cette retraite. — Jugement sur le ministère de M. Laffitte 293

Seconde phase du gouvernement de la bourgeoisie.— Casimir Périer premier ministre: sou ascendant sur la Chambre: ses jap.por.ts avec le roi; son programme. — Séance du 18 mars. — L'Italie abandonnée ;4es réfugies italiens y cutés à Lyon et a Marseille. — Les Autrichiens envahissent l'Italie. — Piège tendu au gouvernement de Bologne; il fait désarmer les Modenais. — Mission confiée à M. Hubert; .M. Hubert a Paru. — Les Autrichiens à Bol — Convention d'Aucône. — Vengeance et perfidie du Vatican. - - Comment le gouvernement tramais est iu| Italie. — Rappel du général Guilleminot; véritables motifs de ce rappel. — Violences de Casimir Périer. — Histoire des. sociétés populaires; Société des Amis du Peuple. — Progrès du parti républicain; son but; sa physionomie j son premier procès. — Décoration de juillet : troubles. — Eloigueuient de Casimir Périer pour le roi. — Le roi s'absente de la capitale; sou passage a Metz. — Menaces adressées au maréchal Soult par Casimir Périer. — Dissolution de la Chambre 322

Chambre nouvelle. — M. Odilon Barrot et M. Mauguin. — Préoccupations de la France : événements extérieurs. — Comment la France pouvait intervenir en Pologne. — Victoire de bwernicki. — Skraynecki nommé généralissime : choix funeste. — Combatde Waver et de Dembewilkie : bataille d'iganie. — Invasion du choléra; envoi de médecins français en Pologne. — L'Europe épouvantée. — L'Autriche viole le principe de non-intervention : Dwernieki désarmé. — Mouvements des années russe et polonaise; bataille d'< tstrolenka. - Arrivée d'Orloff au camp de

Pultusk; mort subite de Diébitch. — Mort de Constantin. — Humeurs. — La princesse de Lowics. — Un couronnement à Moscou. — La France insultée par don Miguel; expédition du Tage.— L'amiral Hoiissin. — Histoire delà Conférence de Londres 3-40

Attente générale. — Discours de la couronne. — Lutte dernière entre M. Laffitte et M. Casimir Périer. — Les lions du discours de la couronne démenties dans Le Parlement anglais. Mensonge de L'alliance anglaise : outi a la France. -- Note du 19 avril 1831 publiée: sensation dans le public Scène préparée a la Chambre des Pairs.

— Anniversaire de la révolution; fausse nouvelle répandue; explosion du sentiment national. - Intervention

d'une armée française en Belgique : caractère de cette intervention; sa moralité: ses résultats.— Courageuse attitude

TABLK DES M VTIÈRES

du roi de Hollande vis-à-vis des cinq gra ; il maintient la paix a ion pi

guerre. — Évacuation de la Belgique par l'arme.- françai •■ or l'ordre de la '

jouis debout. — Scandales financiers, marchéa fameui :^>j

Dispositions dea diverses puissances à L'égard delà Pologne • de! Autriche. — If, V

If, Zalushi a Bruxelles. — Contraste entre la politique du Cabinet de Saint-Ja

— Guerre de Pologne. — Paakéwitch; nouveau plan de campagne. M la l'armé

cisiou de Skrzynecki ; causes de cette indécision; dépêches de If. Sébastiani: lettres haut. — 8 anarchiques dans Varsovie. — Triomphe de Dembenski; ou le nomme le. — Nuil I — Krukowiecki, dictateur. — Nouveau général] lime con eilde guerre; l; ■ -Bataille île Varsovie. — Négociations; assaut; capitulation de Praga, — Chute de la e, —

Orages parlementaires. Effet produit eu Europe par la prise de Varsovie. haute '> utre

la France. — Situation générale il'- l'Europe à la fin d'octobre lv;l

I..' parti légitimiste. Causai 'le la laihlesse de ce parti. M. de Chateaubriand — M. Berryer. — Compl Balons. — La Vendée ; aspect de ce pays; set dispositions. — Fautet de l'administration. -Lesréfracl déens; germea de guerr La duchesse de Berri; son caractèn -lie quitte

l Ecosse. — Situation dea principales villes du Midi. — Divisions dan- le parti :

à compléter sa victoire; l'heredite de la pairie est mise eu question; elle est abolie. — Anarchie universelle. — Loi sur le bannissement de la branche aînée dea Bourbons. — Atteinte irréparable portée en France au principe monarchique. '.i'.'.>

Lyon.— Situation déplorable des ouvriers en soie : état de la fabrique lyonnaise. — Les ouvriers demandent un tant ; le préfet de Lyon intervient; débats; fixation d'un tarif. — Colère de la majorité des fabricants. — Provoca adressées aux tisseurs. — Revue sur la place de Bellecour; menaces; tout se prépare pour une insurrection. — Fatales dissidences entre le général Roguet et M. Bouvier-Dumolard; aveuglement des autorité*. — Topographie de Lyon. — Rassemblement à la Croix-Rousse. — Insurrection. — Toute la ville est en feu. — M. Bouvier-lJumolard et le général Ordonneau sont faits prisonniers; générosité des tisseurs. — Véritable caractère de la lutte. — Combats du 2~; barricades; incendies; la politique prend place dans l'insurrection. — Les ouvriers partout victorieux : les troupes se retirent parla barrière Saint-Clair. — Les chefs des ouvriers à l'Hotel-de-Ville: ils partagent le pouvoir avec des hommes de parti. — Adroites manœuvres. — On sème la division entre les insurgés politiques et les ouvriers. — Le peuple embarrassé de sa victoire. — Pauvres veillant en armes sur les hôtels des riches. — Philosophie des événements. — Arrivée du duc d'Orléans et du maréchal Soult à Lyon. — Conclusion .... -420

Tableau de la Société : vices du régime industriel. — Désordre moral, anarchie dans la constitution du Pouvoir. — Tentatives d'innovation. — Origine du Saint-Simonisme; son caractère; sa physionomie; sou influence; son hit jusqu'à la séparation de MM. Bazard et Enfautin

Progrès du parti républicain; Armand Carrel et Garnier-Pagès. — Liste civile: prétentions de la Cour: pamphlets de M. de Cormeniu. — Procès au sujet de la mort du duc de Bourbon. — Audace de la Presse républicaine: persécutions; déclaration courageuse d'Armand Carrel. — Conspiration des tours de Notre-Dame. — Conspiration de la rue des Prouvaires. — Exaspération de Casimir Périer; ses rapports avec le roi; scène de fureur. — Expédition d'Ancône. — Esprit de l'administration sous Casimir Périer. — Troubles de Grenoble; l'autorité locale vaincue; débats parlementaires. — Lutte systématique entre les deux Chambres. — Vote du budget.— Clôture de .

Le cholera-morbys. — Mort de Cuvier. — Mort de Casimir Périer.— Jugement sur le ministère de Casimir Pener.

Division du parti légitimiste : Paris, Massa, Holy-Rood. — Secrètes conférences de Lucques. — Lettre de M. de Keigorlay à Charles X. — Dispositions des petites ('ours d'Italie à l'égard de la duchesse de Berri. — Mésintelligence entre Massa et Holy-Rood. — M. de Blacas éloigné. — Détail de la conspiration royaliste. — Politique de 1 Ai triche : le prince de Metternich opposé aux projets de la duchesse de Berri. — Instructions adressées au représentant de la duchesse de Berri en Espagne. — Relations diplomatiques de cette princesse avec le cabinet de la ; avec celui de Saint-Pétersbourg. — Situation de la Vendée. — Constitutions et ordonnances préparées i Ifaaaa. — La duchesse de Berri s'embarque secrètement. — Sa traversée sur le Carlo-Alberto. — Tentative d'insurrection à Marseille. — Voyage de la duchesse de Berri à travers la France. — Prise du Carlo-Alberto. — Mlle Lebeschu. — La duchesse de Berri en Vendée; division intestine. — La prise d'armes ordonnée; coutre-ordre ; engagements partiels; visite à la Chaslière. — C°mbat du Chêne, siège de la Peuissière. — L'insurrection étouffée. — La duchesse de Berri à Nantes

Compte-rendu. — Mort du général Lamarque. — Ses funérailles. — Situation des divers parti-. — Insurrection des .". et G juin. — Cloitre Saiut-Méry. — État de siège

Mort dm duc de Reichstadt. — Les Saint-Simoniens à Menilinoutant ; leurs pratiques; réhabilitation de la domesticité.,

— Procès du 27 août. — Importance capitale de ce procès. — Incideuls. — Débats. — Dissolution de la Camille saiiit-siiiionienne. — Intrigues pour la formation du ministère du 11 octobre. — Ministère du 11 octobre. — Portrait

de M. Thiers. — Arrestation de la duchesse de Berri a Nantes. — Affaire du coup de pistolet. — Luttes parlementaires

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