‹ Histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 5 sur 159 · DIX ANS · texte numérisé non relu

DIX ANS

Ministère Polignac. — Politique extérieure de ,Ha Restauration à cette époque. — La Russie à Conslanlioople et la France sur le Rhin. — Origine de l'expédition d'Alger. — Propositions faites au nom de Mehémet-Aii. — Situation intérieure de la monarchie. — Adresse des 221. — Prorogation des Chambres. — Portrait de Charles X. — Menaces de l'Angleterre. — Attitude du Cabinet des Tuileries. — Tentatives de lord Stuart de Rothsay auprès de MM. de Polignac et d'Haussez. — Préparatifs de l'expédition d'Alger : difficultés suscitées par la bourgeoisie; vive opposition des amiraux. — Brevet de l'amiral Roussin déchiré; hésitations de l'amiral Duperré. — Départ de la flotte : intrigues de l'Angleterre. — Dissolution de la Chambre des députés. — Agitation. — Caractère de l'Opposition libérale : le roi et la loi. — Charles X chez le duc d'Orléans. — Effet produit par la conquête d'Alger. — Le ministre de la marine veut traduire l'amiral Duperré devant un conseil de guerre. — Vues de la Restauration sur Alger. — Allures démagogiques de la royauté; attaques dirigées par des libéraux contre le peuple. — Situation de la bourgeoisie : elle redoute une révolution. — Dispositions de ses chefs. — Portrait de M. Laffitte. — Indifférence politique du peuple. — Division des royalistes en deux partis : les hommes de l'Empire et les émigrés. — Influence du clergé. — Charles X se décide à un coup d'Etat. — Appréhensions du corps diplomatique. — Les hommes de Bourse et M. de Talleyrand. — Discussion secrète des ordonnances : opinions des divers ministres. — Confidence à Casimir Périer. — Signature des ordonnances.

Depuis l'entrée de M. de Polignac aux affaires, la bourgeoisie vivait dans l'attente d'une révolution, et elle s'agitait, partagée entre la colère et l'épouvante.

La Cour avait tout l'aveuglement du fanatisme, mais elle en déployait l'audace. Des missionnaires s'étaient répandus sur toute la surface de la France, remuant les esprits par de sombres prédications, promenant sous les yeux des femmes les pompes d'une religion redoutable, et élevant sur les places publiques l'image de Jésus crucifié. On méditait des mesures propres à exalter l'esprit militaire. Et la royauté se préparait k tout oser, appuyée

j qu'elle était sur des soldats et sur des pré-

! très.

Lorsqu'un roi passe, que ce soit sur la route du trône ou sur celle de l'échafaud, il s'élève presque toujours du sein de la foule quelques clameurs confuses. Ces clameurs, Charles X les avait entendues dans son voyage en Alsace ; il les avait interprétées dans le sens de son orgueil : il se crut aimé. Ce voyage, pourtant, avait été marqué par des scènes de sinistre augure. A Varennes, la famille royale avait dû s'arrêter, pour changer de chevaux, au même endroit d'où*fut jadis ramené Louis XVI fuyant sa capitale et

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désertant la royauté. Tout à coup, et à l'aspect du relai fatal, la Dauphine éprouve un tressaillement convulsif ; elle ordonne à ses gens de passer outre, et laisse pour adieux au peuple rassemblé quelques-unes de ces paroles qui perdent les princes. Plus loin, à Nancy, la famille royale se montre sur un balcon pour saluer la multitude. Des sifflets retentissent. A qui s'adresse l'injure? La Dauphine s'en émeut et fait brusquement fermer les fenêtres, après être rentrée dans ses appartements, frémissante et toute éploréc.

Cependant, considéré dans son ensemble, le voyage d'Alsace n'était pas un trop malheureux essai de popularité, et Charles X en avait rapporté un surcroît de confiance.

Mais avant de dire à quelles extrémités celle confiance devait le pousser, il importe de jeler un coup d'oeil sur la politique extérieure de la France à cette époque.

C'était dans un intérêt de dynastie que les traités de 181 5 avaient élé imposés à la France par les Bourbons. Ce fut dans un intérêt de dynastie que, dès 1829, on parla de les modifier profondément. Car, que les deslins d'un peuple suivent les affaires d'une famille, c'est la règle dans les monarchies.

L'honneur de ce projet appartenait en partie à M. de Reyneval : M. de Polignac en fit la base de sa politique extérieure.

Ainsi, en 1830, un grand changement diplomatique se préparait dans le monde. Il s'agissait de rendre le Rhin à la France.

Des négociations avaient commencé à ce sujet entre le cabinet de Saint-Pétersbourg et celui desTuileries. Voici quelles en auraient été les bases :

La France et la Russie contractaient une alliance étroite, spécialement dirigée contre I Angleterre. lia France reprenait les provinces rhénanes. Du Hanovre, enlevé à la Grande-Bretagne, on faisait deux parts, destinées, L'une à indemniser la Hollande, l'autre à désintéresser la Prusse, dont on aurait, en outre, arrondi le domaine par l'adjonction d'une partie de la Saxe aux provinces prussiennes de la Silésie. Le roi de Saxe aurait été dédommagé aux dépens de la Pologne. On

assurait à l'Autriche la Servie, une partie non possédée par elle de la Dalmatie, et l'une des deux rives du Danube. De son côté, maîtresse de la rive opposée, la Russie dominait la mer Noire, s'installait à Constantinople, sauf à s'élancer de là sur l'Asie.

Depuis Pierre Ier, on le sait, la Russie n'avait cessé de convoiter la possession du Bosphore, et son ambition n'avait été que trop bien secondée par la France et par l'Angleterre trompées. C'était à son profit exclusif qu'avait eu lieu le fait d'armes de Navarin. Elle en avait poursuivi les conséquences avec une vivacité menaçante pour nous, et cependant applaudie. Mais elle ne devait pas même s'arrêter au traité d'Andrinople.

Mahmoud avait essayé la réforme de son empire. Vaine tentative! L'originalité des races fait leur force. Mahmoud, enbrisantles vieilles traditions, énerva son peuple sans le rajeunir; et l'épuisement de la race jadis si vigoureuse des Osmanlis n'était lui-même qu'un symptôme de la décadence de l'Islamisme.

Déjà le dogme du fatalisme, admis par l'Orient, avait laissé reconnaître à des signes certains sa désastreuse influence. Condamné par ce dogme à rester immobile pendant que le dogme opposé de la liberté humaine versait au sein des nations occidentales d'irrésistibles ardeurs, l'Orient semblait redemander à l'Europe la vie qu'autrefois il lui avait donnée, et il se présentait comme un domaine riche et sans bornes, mais inculte et sans possesseurs.

Y appeler la Russie, c'était lui livrer tout l'avenir.

Quant à la France, la Révolution de 1789 l'avait rendue essentiellement industrielle, cl avait donné à son génie nouveau les ailes de la concurrence. Elle ne pouvait plus, par conséquent, contracter que des alliances continentales. Car étendre devant une production toujours croissante un marché toujours plus vaste, courir de comptoirs en comptoirs, conquérir des consommateurs, asservir la mer, glisser en un mot sur la pente qu'avait descendue le génie britannique, telles étaient les

— Nou,non, s'écria Charles Xavec etïuMon, aujourd'hui tout le monde s'embrasse (P. 11).

nécessités do la situation que lui avait faite le triomphe de la bourgeoisie. En renonçant à toute alliance avec l'Angleterre,, elle ne faisait donc qu'obéir aux lois d'une rivalité inévitable : elle renonçait à l'impossible.

Mais pour la Russie à Constantinople, était-ce donc assez que la France sur le Rhin? Etait-il digne d'une nation telle que la nôtre. d'abandonner à un peuple nouveau venu en Europe et encore à demi-barbare, le soin des

affaires du momie el le règlement des destinées universelles? Fallait-il fermer à l'activité française la carrière que semblait lui ouvrir le vide immense l'ait eu Orient? Etait-ce trop d'une semblable issue pour cette force d'expansion qui. sous la République, avait éclaté en catastrophes immortelles, et, sous l'Empire, en prodigieuses conquêtes? La Russie, placée sur les routes de l'Inde, ne pourraitolle pas un jour, même comme puissance

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maritime, remplacer l'Angleterre et nous causer de mortelles angoisses? La Restauration ne voyait ni de si haut, ni de si loin. Les traités de 1815 avaient laissé dans les cœurs une trace ardente : on espérait l'effacer en nous rendant le Rhin pour frontière.

Dans cet état de choses, une grave détermination fut prise par Charles X et ses ministres. Le coup d'éventail donné par le dey d'Alger au consul français était jusque-là resté impuni. Encouragé par la faiblesse que révélaient dans le gouvernement français trois ans d'un blocus inutile, le dey d'Alger avait fait canonner le vaisseau d'un parlementaire, et forcé notre consul à Tripoli de quitter son poste en toute hâte. Où s'arrêterait l'outrage? Combien de temps durerait l'impunité? Une expédition contre les pirates d'Afrique fut résolue.

La Russie appuya fortement ce projet. La France lui plaisait campée sur la rive africaine de la Méditerranée, parce qu'elle pouvait y tenir en échec la souveraineté maritime des Anglais dans ces parages.

Sur ces entrefaites, deux hommes d'un esprit aventureux, MM. Drovetti et Liveron, arrivèrent à Paris. Ils se donnèrent aux ministres de Charles X pour les envoyés de Méhémet-Ali. Le pacha d'Egypte,, disaient-ils, consentait à courir sus aux pirates, à envahir leur repaire, et à venger sur leur chef les injures de la France.

Ces singulières ouvertures, combattues vivement par MM. de Bourmont, ministre de la guerre, d'Haussez, ministre de la marine, de Guernon-RanvilleetCourvoisier, reçurent au contraire du prince de Polignac l'accueil le plus empressé. Il les lit agréer au roi ; et, sans que le Conseil eût été consulté, un traité fut conclu. Il contenait des stipulations étranges : la France s'engageait à fournir à Méhémet- Ali dix millions, des moyens de transport, ri quatre vaisseaux de ligne montés par des officiers Français.

A la lecture de ce traité, passé sans leur participation, les ministres de la guerre et de la marine éprouvèrent un mécontentement très vif. Ils ne négligèrent rien pour en en-

traver l'exécution, se réservant d'abandonner le pouvoir si leurs efforts étaient inutiles. Mais les scrupules religieux du roi leur promettaient une victoire aisée; M. de Bourmont avait dit qu'il ne se résoudrait jamais, pour son compte, à faire servir des officiers chrétiens sous les ordres d'un musulman. Charles X était ébranlé, des influences puissantes sur son cœur le décidèrent : le traité fut révoqué.

Méhémet-Ali, qui en avait déjà connaissance, sans en avoir toutefois reçu communication officielle, ne se montra point blessé. Il désavoua même tout ce qui avait été proposé en son nom. Aussi bien, il avait du demander au sultan un Annan d'autorisation que le sultan lui avait refusé. Alors seulement il fut décidé que la France s'armerait pour la querelle de la France.

L'Angleterre sentit aussitôt se réveiller toutes ses vieilles haines. Elle se montra tour à tour surprise et indignée. Elle demanda des explications, fit entendre des plaintes, eut recours aux menaces.

Le gouvernement français n'en fut ni troublé ni ému. Il était assuré de l'appui de la Russie. L'Autriche et la Prusse lui étaient favorables. Toutes les petites puissances de l'Italie approuvaient le dessein de purger la Méditerranée des pirates qui l'infestaient. Le roi de Sardaigne y voyait l'affranchissement du commerce de ses sujets. La Hollande n'avait pas oublié qu'en 1808, son consul à Alger, M. Frayssinet, avait été mis insolemment à la chaîne par ordre du bey, pour un léger retard dans le paiement du tribut accoutumé. Seule, l'Espagne semblait inquiète des accroissements possibles de notre puissance, qui allait se rapprocher d'elle. .Mais on n'avait rien à craindre de l'Espagne: son rôle diplomatique en Europe n'avait cessé de s'amoindrir depuis le jour où Charles-Quint s'était enseveli vivant dans le monastère de Saint-Just.

Charles X avait, d'ailleurs, un intérêt pressant à résister aux injonctions de l'Angleterre. lh\ n'eut pas de peine à lui faire comprendra que les embarras de sa politique intérieure exigeaient une diversion éclatante :

que la monarchie, qui commençait à chanceler sous [es coups répétés du libéralisme, voulait être défendue avec passion, el que l'éclat d'une récente conquête fendrait moins périlleuse une atteinte aux libertés publiques.

La monarchie/, en effet, s'était créé en France une situation violente et désespérée. C'était toujours entre le pouvoir du roi et celui de l'Assemblée, cette lutte ishévitable el terrible qui s'était terminée au 10 août pour Louis XVI, et pour Napoléon, le lendemain de Waterloo. Quinze ans d'essais divers n'avaient rien changé à cet antagonisme nécessaire entre deux pouvoirs opposés. Le 2 mars, Charles X adressait à la Chambre, nouvellement convoquée, ces paroles solennelles : « Je « ne doute point de votre concours pour opé- « rer le bien que je veux faire. Vous repous- « serez avec mépris les perfides insinuations « que la malveillance cherche à propager. Si « de coupables manœuvres suscitaient à mon « pouvoir des obstacles que je ne dois pas, « que je ne veux pas prévoir, je trouverais •' la force de les surmonter dans ma résolu- « tion de maintenir la paix publique, dans la « juste confiance des Français et dans l'ace mour qu'ils ont toujours montré pour leur « roi. » Et l'Assemblée répondait dans une adresse signée par 221 de ses membres: « La « Charte a fait du concours permanent dv< « vues politiques de votre gouvernement avec <( les vœux de votre'peuple la condition in- « dispensable de la marche régulière des af- « faires publiques. Sire, notre loyauté, notre « dévoùment nous condamnent à vous dire « que ce concours n'existe pas. »

La Chambre fut prorogée.

Il avait d'abord été question de la dissoudre immédiatement. C'était l'avis de M. de Montbel, qui aurait désiré que l'ordonnance de dissolution fût suivie d'une proclamation du roi adressée aux électeurs. Cette opinion lui vivement combattue par M. de (iuernon- R an ville. Il représenta qu'en faisant ainsi descendre le roi lui-même dans l'arène des partis, on compromettrait gravement la majesté de la Couronne, et qu'une défaite, dans ce cas. serait un ébranlement du principe

monarchique. .M. de ftfontbel avait paru compter beaucoup sur L'affection des Français pour

Charles X : M. de Cuernon-Ranville n'hésita pas à déclarer, en présenté du monarque, que son collègue, sous <■<• rapport, était dans une erreur profonde. « Les Français ont cessé « d'aimer leurs rois, disait-il. Ne le vovez- «. vous pas à cette haine implacable qui pour- « suit au pouvoir les hommes les plus eonsi- « dérables et les plus considérés aussi tôt qu'ils « ont été honorés du choix de la Couronne? » Cette rude franchise ne déplut pas à Charles X . L'idée d'une dissolution immédiate fut abandonnée. Mais les choses en étaient à ce point que Charles X ne pouvait plus que se réfugier dans la dictature.

Eh! quelle autre issue restait à la monarchie? Etait-il permis à Charles X d'oublier la leçon que semblait lui donner le monument funèbre élevé en face de son palais? Des concessions avaient-elles sauvé Louis XVI?

Se voyant menacé, lui aussi, il s'était mis à reculer, il avait reculé jusqu'à la place Louis XV; el, arrivé là, ne pouvant aller plus loin, il s'était arrêté sous la main du bourreau !

Charles X aurait pu abdiquer, il aurait pu déclarer la royauté abolie eu France; mais quel autre genre de modération lui était permis? Les concessions n'auraient fait que le conduire plus tard à l'alternative d'abdiquer ou de s'imposer.

N'importe. Sacrifier la nation à ce duel obstiné entre deux pouvoirs inconciliables, marcher au renversement de tous les principes conquis par tant d'années de révolutions, sans autre excuse que l'impossibilité le maintenir la royauté contre la force des choses, c'était un crime envers le peuple et envers Dieu.

Que si Charles X croyait sincèrement à son droit, en couvrant sa couronne de son audace. il lui manqua toujours, pour échapper à la condamnation de l'histoire, d'avoir personnellement appelé sur sa tète les dangers de la révolution qu'il préparait. Xe voulant ni abaisser son troue ni en descendre, il se devait d'v mourir.

Mais par ses vertus aussi bien que par ses défauts, Charles X était au-dessous de son destin. Plein de foi et de loyauté, de grâce etde courtoisie, fidèle à ses amitiés, fidèle à ses serments, il avait tout d'un chevalier, si ce n'est l'enthousiasme et le courage. Seulement, ses manières avaient quelque chose de si royal, que, malgré son défaut de cœur, il conjurait le mépris dans un pays de guerriers. Avec cela il aurait peut-être suffi à son rôle, si, au lieu d'être obligé de porter la monarchie, il eût été, comme ses aïeux, soutenu et porté

Charles X (d'après une gravure du temps signée Guibert).

par elle. Louis XVIII n'était parvenu à mourir dans son lit qu'en faisant de son règne une longue abdication de la royauté. Charles X avait gémi del'abaissement de son frère, en voyant tout ce qu'il avait abaissé autour ilr lui. Il espérail refaire ce qui avait été jeté par terre, c'est-à-dire affranchir la Couronne, (Mi présence «l»1 parlementaires impatients de domination, faire revivre l'autorité de l'Église an sein d'un peuple qui s'était laissé traîner aux fêtes de l'athéisme; rétablir le prestige de la royauté dans un pays où un roi était mort en place publique, les mains liées der-

rière le dos; ressusciter enfin l'empire de l'étiquette chez une nation amoureuse, sinon de l'égalité, au moins de ses formes et de ses mensonges. La tâche était immense, elle aurait épuisé le génie d'un grand homme : elle n'étonnait pas Charles X. Il est vrai qu'il en ignorait l'étendue. Il était dominé par les prêtres, et, depuis le jour où, expiant les voluptés de sa jeunesse, il avait communié avec la moitié de l'hostie offerte aux lèvres mourantes de la marquise de Polastron, sa piété s'étaitempreinted'exaltationet de mélancolie; mais ce n'en était pas moins une piété naïve, sans profondeur, sans portée, et qui assurait au catholicisme déchu un genre de protection plus fastueuxqu'héroïque. Il tenait aux vieilles idées, mais faute d'intelligence pour les juger, et de force pour s'en défendre. Il courait après l'agrandissement de son autorité, mais pour en consacrer le principe beaucoup plus que pour en étendre l'usage. Les petites âmes se complaisent dans la majesté du commandement : seules, les âmes viriles en recherchent la puissance. Le despotisme a sa gloire, puisqu'il a ses orages : Charles X n'était même pas capable de s'élever jusqu'à la tyrannie. Il disait souvent : « On pilerait tous « les princes de la maison de Bourbon dans un « mortier, qu'on n'en tirerait pas un grain de «despotisme. » Il disait vrai. La dictature, que d'autres auraient poursuivie par excès d'activité ou de vouloir, il ne la convoitait, lui, que par paresse. Aussi humain que médiocre, s'il voulait que son pouvoir fût absolu, c'était pour être dispensé de le rendre violent ; car il n'y avait en lui rien d'énergique, pas même son fanatisme, et rien de grand, pas même son orgueil.

Quoi qu'il en soit, Charles X avait pris son parti, et. dans sa pensée, la guerre d'Alger se liait de plus en plus aux mesures qui, suivant lui, devaient mettre la royauté hors de page. Les représentations de l'Angleterre furent donc dédaignées. De là une dépêche ministérielle adressée le 12 mars à notre ambassadeur à Londres, M. de Laval.

Cette dépèche était rédigée avec une obscurité soigneusement calculée. Après avoir

dit que l'expédition avait eu d'abord pour but de venger l'injure faite à la France, M. de Polignac parlait du développement plus étendu que les événements avaient ensuite donné aux projets i\u roi.

Mais que signifiaient ces paroles ambiguës? Lord Stuart fut chargé par le comte d'Aberdeen d'obtenir une réponse moins vague.

Ces instructions, datées du 3 mai, provoquèrent une seconde dépêche, qui répondait en ces termes aux pressantes instances de l'Angleterre :

Dupetit-Thouars.

« Le roi, ne bornant plus ses desseins à « obtenir la réparation des griefs particuliers « de la France, a résolu de faire tourner « au profit de la chrétienté tout entière « l'expédition dont il ordonnait les prépara- « tifs, et il a adopté pour but et pour prix « de ses efforts la destruction définitive de la « piraterie, l'abolition absolue de l'esclavage « des chrétiens, l'abolition du tribut que les (( puissances chrétiennes paient à larégence. »

Une autre dépêche, en date du 12 mai, portait que le roi ne poserait les armes qu'après avoir atteint le double but qu'il s'était

proposé : savoir, le redressement des griefs, cause immédiate des hostilités; et, en second lieu, le triomphe des intérêts communs à toute l;i chrétienté. Mais la France se proposait-elle d'occuper Alger à son profit et de s'y établir? Voilà ce que L'Angleterre désirait surtout connaître ; et, sur ce point, le Cabinet des Tuileries se renfermait dans une réserve absolue.

L'altitude des ministres français causa nne irritation profonde en Angleterre. A Paris, lord Stuart, dans des entretiens semi-diplomatiques, essaya d'intimider successivement le ministre de la marine, M. d'Haussez, et le président du Conseil, M. de Polignac. Le premier repoussa les démarches hautaines de l'ambassadeur anglais avec beaucoup de véhémence1. Le second leur opposa une politesse froide et dédaigneuse. Anglais par ses habitudes, par ses amitiés personnelles, par le souvenir de sa jeunesse passée à Londres, par ses manières, et même par son costunt". M. de Polignac était, comme homme politique, entièrement dévoué au système de l'alliance russe.

Le sort en fut donc jeté : les préparatifs de guerre se poursuivirent avec ardeur; l'armée déterre fut rapidement organisée; et, dans tous les ports du royaume, la tâche des ouvriers fut doublée ainsi que leur salaire.

Les libéraux, cependant, avaient pris l'alarme. Convaincus que cette fougue militaire de la royauté cachait une pensée funeste, ils mirent en doute les résultats de la guérie, exagérant les obstacles, créant à plaisir des difficultés insurmontables, et mettant tout en œuvre pour effrayer les esprits. Le Journal des Débats, surtout, faisait à la politique belliqueuse du Cabinet une opposition im p cable.

Au ministère de la guerre, on avait entouré M. de Bourmont, dont on cherchait à troubler les pensées par les pins noires pro-

1. Dans la conversation qu'il eut avec l'ambassadeur anglais, M. d'Haussez, irrite du ton tranchant que prenait lord Stuart, laissa échapper ces mots : « Si vous d< m une réponse diplomatique, M. le président du Conseil [ vous la fera. Pour moi, je vous dirai, saut'le la: - « officiel, que nous nous f de vous, a

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phéties. L'eau manquait, assurait-on, dans les environs d'Alger, on n'y trouverait pas

de bois pour les fascines; l'armée serait détruite sans avoir même pu combattre. Il y avait alors à Paris un homme qui, fait jadis prisonnier par les Algériens, avait été forcé de vivre quelque temps à bord d'un corsaire, où il remplissait les fonctions d'interprète. C'était M. Arago. Le ministre de la guerre l'interrogea, et il répondit que les environs d'Alger fourniraient de l'eau et du bois en abondance.

Mais, de leur côté, les amiraux déclaraient le débarquement impossible, et irritaient, sans la déconcerter, l'inexpérience du ministre de la marine.

Poussé à bout, le baron d'Haussez résolut de consulter deux capitaines de vaisseau qui, employés au blocus d'Alger, étaient en état de donner sur la question des renseignements exacts. Mandés par lui, MM. Gay de Taradel et Dupetit-Thouars affirmèrent que le débarquement était, non seulement praticable, mais facile; et, appuyé sur leur opinion, M. d'Haussez convoqua les amiraux.

M. Roussin était le seul d'entre eux qui ne se fût pas encore prononcé bien nettement. Quand son tour vint de s'expliquer, il se rangea de l'avis de ses collègues, et combattit sous le rapport maritime le projet de l'expédition. Alors, tirant un papier de sa poche : « Je regrette, Monsieur, dit le ministre de la « marine, que telles soient vos convictions; '< car je tiens dans mes mains le brevet qui «vous créait vice-amiral et vous donnait le « commandement de la Hotte. » En disant ces mots, le baron d'Haussez mit le papier en lambeaux. Sa résolution était irrévocablement arrêtée. « Pour commander la flotte, disait-il, « le roi, si les amiraux s'abstiennent, est « décidé à descendre jusqu'à un capitaine de " brick, cl, s'il le faut, jusqu'à un enseigne. »

Une seconde réunion cul Uni chez le prince de Polignac. L'expédition, contre laquelle l'amiral Jacob avait préparé nu discours écrit, ne lut appuyée que par MM. de Taradel, Dupetit-Thouars et Valazé. « .le ne suis pas ma- - lin. dit le général Valazé, mais je ue vois

« point qu'à aucune époque de l'histoire, les « tentatives du genre de celle qu'on propose

aient échoué par l'impossibilité du débar- « quement. La marine n'a-t-elle fait aucun « progrès? qui oserait le prétendre? » Cette opinion devait naturellement prévaloir dans le Conseil. C'est ce qui arriva.

Mais à qui confier la conduite de la flotte? Le général Bourmont, qui prenait le commandement de l'armée de terre, désigna au choix de M. d'Haussez l'amiral Duperré, alors préfet maritime à Brest.

L'amiral Duperré n'eut, d'abord, aucune objection à présenter. Mais, le lendemain, il paraissait avoir perdu toute confiance, soit que des influences dont il ne s'était pas rendu bien compte, eussent victorieusement agi sur lui, soit qu'un examen plus attentif de l'entreprise lui en eût mieux révélé les obstacles et les dangers : il accepta, pourtant, le commandement qui lui était; offert. Mais comme son attitude et ses relations inspiraient aux ministres quelque défiance, le général Bourmont emporta secrètement une ordonnance qui lui donnait tout pouvoir et sur l'armée de terre et sur l'armée de mer.

Du reste, les préparatifs étaient immenses, l'appareil était magnifique. L'armée, composée de trois divisions, que commandaient les lieutenants-généraux Berthezène, Loverdo et d'Escars, s'élevait à plus de 37,000 hommes, y compris un régiment de chasseurs et un détachement du corps du génie , sous les ordres du baron Yalazé. La flotte comprenait 103 bâtiments de guerre, montés par 27,000 marins, 377 bâtiments de transport, et environ 225 bateaux ou radeaux. L'Angleterre nous ayant menacés, on s'était préparé à repousser vigoureusement ses attaques, le cas échéant. Les marins témoignaient la plus vive ardeur; l'amiral qui les commandait était brave, expérimenté. On comptait, pour le reste, sur la fortune de la France.

Voici tout ce qui tenta L'Angleterre. Sur ses instigations, la Porte, usant de son droit de suzeraineté, résolut d'envoyer à Alger un pacha chargé de saisir le dey. de le faire étrangler, et d'offrir à la France toutes les

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